GOUVERNEMENT RÊVÉ
times, aux besoins expansifs de la nation : le peuple est une armée qui veut un général.
On peut concevoir que le citoyen suisse, par exemple, ne demande à l’État que de conserver précieusement les institutions démocratiques et fédérales de son pays, en faisant respecter au dehors les droits de la confédération helvétique : tout va bien quand la Suisse va bien.
La préoccupation du citoyen français est tout autre. II ne s’agit pas seulement pour celui-ci de désirer que son pays jouisse des institutions les plus parfaites, les plus propres à faciliter le développement de toutes les valeurs morales et physiques, et que la nation française puisse servir de modèle à toutes les autres. Nous savons que le civisme français ne peut s’enfermer dans la limite de la frontière : il mène à pratiquer cette maxime : charité bien ordonnée est de commencer par les autres. Il nous fait embrasser presque tout le monde dans notre sollicitude; il ne nous donne rien tant à cœur que de rendre cette sollicitude effective; et, en conséquence, il nous pousse à désirer une direction vigoureuse, osée, et n'hésitant pas à mettre les forces vives de la France à la discrétion de tout peuple qui lui tend les bras.
C’est là particulièrement le civisme du peuple de Paris; et c’est, indépendamment de toute autre cause, ce qui détermine en lui l’invincible désir de voir le gouvernement se comporter en chevalier de la justice universelle .. Il est bien entendu que, si pleins de la
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flamme expansive que puissent être les directeurs de l’activité nationale, ils ne pourraient aller jusqu’où les voudrait pousser le vœu populaire. Mais qu’il soit bien entendu aussi que le peuple est ainsi fait, que nul gouvernement ne trouvera le chemin de son cœur, s’il n’entre dans la voie que nous savons; et celui qui voudra y entrer obtiendra d'autant mieux assentiment complet et carte blanche qu’il y entrera plus franchement, plus résolûment...
En cela le peuple est logique; voulant la fin, il veut les moyens. Les moyens peuvent être dangereux, nous le savons de reste; mais faut-il, pour éviter les périls, renoncer au but? Est-ce que rien de grand se fait, dans le monde, sans danger? Traverserait-on jamais les mers, si l’on avait peur de sombrer en route? A-t-on renoncé à l’usage de la vapeur pour prévenir les explosions? Non! on fait mieux : on s’applique à trouver les moyens de maîtriser les tempêtes en mer et de rendre les machines inexplosibles. Ingénions-nous aussi à faire que la puissance publique réponde aux besoins d’une nation rayonnante comme la nôtre, sans compromettre en rien la liberté publique. Voilà le problème. Ce -ne serait pas la doctrine de la souveraineté du but qui serait triomphante par suite du vœu populaire; mais bien la seule souveraineté consacrée par la Révolution : celle de l’opinion ; car il faut toujours se rappeler que le sentiment du peuple de Paris est celui de l’immense majorité de la population française : il est beaucoup plus vif ici qu’ailleurs, voilà tout.
CHAUVINISME
Nous savons pourquoi le peuple aimerait un gouvernement audacieux, faisant diverger au dehors l’influence décisive de la France. Un pareil sentiment ne naîtrait pas là où l’esprit belliqueux ferait défaut. Le peuple de Paris est donc belliqueux entre tous, et, par suite, très-impressionnable au bruit du tambour, très-friand de fêtes militaires. Il a le défaut de sa qualité : il est Chauvin, quoi !
On se rappelle encore avec quelle facilité merveilleuse on put former, après les journéesde février 4 848, les vingt bataillons de garde mobile, tous recrutés parmi la jeunesse ouvrière de Paris. On eût dit, de ces bataillons, après moins d’un mois d’exercice, que c’étaient de vieilles troupes ; et personne ne doutait qu’ils n’eussent porté sur le champ de bataille l’invincible entrain qu'ils montraient dans leur service préparatoire.
Le peuple a donc un penchant très-prononcé pour la gloire militaire; mais ce penchant est-il plus à déplorer qu’à glorifier? Peut-on, sans scrupule aucun, le frapper de ridicule en le caractérisant de « chauvinisme? »
Je n’hésite pas à dire qu’on fait injure au peuple quand on prétend qu’il aime le fusil pour le fusil, 1» guerre pour la guerre, la gloire pour la gloire...
Toute guerre ne l'enflamme pas; il en est même certaines qui peuvent lui déplaire et l’attrister beaucoup.
La vérité est que nous aimons dans le fusil un redresseur de tort; redresseur brutal, sans doute, mais auquel il faut bien recourir quand le tort lui-même ne se fait faute d’y avoir recours, en prenant presque toujours l’offensive.
Je ne conteste pas qu’on ne puisse abuser de cette disposition belliqueuse. De quel sentiment ne peut-on abuser? Mais, on serait tout à fait injuste envers la classe dont nous parlons si l’on supposait qu’elle puisse se réjouir d’une guerre qui ne serait pas conforme aux principes; c’est-à-dire qui ne serait pas entreprise en vue d’étendre les conquêtes de la Révolution. Toute guerre est équitable à ses yeux, qui a pour effet d’aider à l’émancipation d’un peuple; toute guerre serait odieuse, qui aurait pour résultat l’amoindrissement d’un peuple.
Quiconque nous suppose une autre pensée nous calomnie.
Nous aimons la gloire militaire, sans doute ; non celle qui résulte de l'écrasement d’une armée ennemie; mais celle-là seulement qui vaut à la France d’être appelée la nation libératrice.
Être chauvin de celte manière n’a rien, au fond, de bien ridicule, si ce n’est aux yeux de ceux qui professent et pratiquent imperturbablement la doctrine du % chacun pour soi. »
A considérer la persistance du sentiment militaire
CHAUVINISME
dans le peuple, on peut affirmer que son instinct lui dit que ce n’est ni avec la diplomatie, ni par l'enchevêtrement des intérêts internationaux que l'intolérable situation de l'Europe sera dénouée. A l’action de l’idée, au poids des intérêts, le peuple paraît croire qu'il en faudra venir à ajouter l'éloquence du canon. Il pressent qu’on n’en finira de la guerre que par la guerre. Il a pris au sérieux celle maxime célèbre : « Voulez-vous la paix? préparez-vous à combattre. » Or, qui connaît notre classe sait très-bien que rien ne lui sourit tant que la perspective de la paix définitive, cimentée par l’alliance des nations émancipées.
Croit-on que la France pèserait de tout le poids dont elle pèse dans les conseils de la vieille Europe, si le peuple s’était guéri de son « chauvinisme? »
C’est la Révolution, et ce sont ses suites, qui ont amené le développement si énorme des armées permanentes dans toute l’Europe : c’est elle aussi qui sauvera la société européenne de cette immense plaie qui la ronge, et qui la tuerait si la « paix armée » devait durer encore un demi-siècle. Oui, il n’y a que la Révolution qui, en généralisant la démocratie partout, puisse détruire les causes de guerre, et créer entre les nations affranchies les liens d’une paix durable et féconde, par conséquent désarmée... De toutes les tendances du peuple, il n’en est peut-être pas une dont il se rende aussi bien compte que de celle-là, qui lui vaut l’épithète de chauvin. Il veut la guerre pour avoir la paix; et la garantie de la paix,
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i 1 la veut dans la sainte-alliance des peuples, dans la fédération des nations européennes.
Je sais tout ce qu’on peut dire contre la guerre : j’en dirais long moi-môme, si c'était ici le lieu. Autant que personne je réprouve en principe ces duels gigantesques, cette effrayante manière de détruire de temps à autre la fleur de la jeunesse virile. Il arrivera certainement un jour où le sentiment humain, épuré, fera repousser avec horreur la nécessité de ces épouvantables tueries, et où la guerre ne se fera plus qu’entre peuples attardés ou peuples déchus. Mais nous n’en sommes pas là, malheureusement; le sentiment réprobateur de la guerre ne fait que de naître. C’est à peine si l’on commence à froisser la délicatesse de la société la plus avancée en lui chantant les refrains de guerre et l’amour des combats... Voyez, d’ailleurs : jamais la civilisation n’avait tant mis que de nos jours la science à contribution pour inventer des engins de destruction; jamais le système militaire n’avait pris d’aussi formidables développements qu’en ce temps-ci. On cultive beaucoup plus ardemment, dans le monde civilisé, l’art de détruire que celui de faire vivre. . . C’est que tous les esprits ont le pressentiment d’une guerre générale entre les représentants du vieux droit et ceux du droit nouveau... Ce n’est pas le peuple, à coup sûr, qui a créé cette situation; c est h force des choses. Maisétant donnée cette situation, je regretterais amèrement qu’il eût perdu son tempérament belliqueux, puisqu’il ne s’enflamme que
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pour les causes justes, et qu’il tend directement à supprimer la guerre.
Nous connaissons maintenant, je l’espère, le tempérament politique du peuple de Paris; nous savons que c’est une calomnie au premier chef de dire qu’on aurait raison de lui avec du pain et des fêtes; que c’en est une autre de lui supposer celte basse jalousie, se traduisant en appel à un despotisme qui abaisserait les classes favorisées.
Nous avons vu que le besoin d’égalité n’est pas, à beaucoup près, aussi développé en lui que le supposent les publicistes; j’ajoute qu’il n’a pas non plus pour les libertés intérieures un culte aussi fervent que les amis du progrès pourraient le souhaiter. Mais, comme pleine compensation, toutes les puissances de son âme sont pour la fraternité des peuples.
Quant à le gouverner : nous savons qu’autant l’entreprise est pleine de difficultés et de périls lorsqu’on méconnaît et contredit ses tendances instinctives, autant elle est facile lorsqu’on s’y conforme.
Nous avons donc à nous demander si le gouvernement ferait bien ou ferait mal de conformer la politique générale au sentiment populaire. Si, les considérations qui vont suivre prouvent l’affirmative, il faudra en conclure que le peuple est d’autant plus
facile à diriger que le gouvernement est plus résolû-
ment dans la voie du progrès.
En sorte que si la voix du peuple n’est pas la voix de Dieu, son instinct serait du moins l’indicateur certain de la meilleure politique à suivre.