‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 25 sur 64 · FAUX TRAIT · texte numérisé non relu

FAUX TRAIT

que, le peuple n’a jamais, que je sache, exprimé ce prétendu besoin dominant.

S'il était vrai qu’il fût . si niveleur, il se serait attaché bien plus sérieusement qu’il ne l’a fait aux théories communistes ; et s’il était tant porté qu’on veut bien le dire vers l’égalité bien entendue, il n’aurait pas de lui-même la défiance singulière que j’ai constatée dès le commencement de cette étude. La preuve qu’il n’a pas en lui-même la confiance que devrait engendrer la passion égalitaire, c’est qu’il cherche toujours en dehors de ses rangs des patrons, des conseillers, des initiateurs.

Non-seulement cette tendance égalitaire ne se manifeste hautement ni dans l’action politique, ni dans les relations privées ; mais elle n’est pas même trèssaisissable dans les aspirations, si ce n’est dans celles du très-petit nombre.

Je sajs bien que certains groupes de socialistes mettaient l’égalité au-dessus de la liberté; mais le peuple n’est pas responsable de leurs divagations.

Si j’avais un reproche à lui adresser, ce serait donc de pécher par le défaut contraire au défaut qu’on lui suppose. Je le voudrais beaucoup plus pénétré qu’il ne l’est de ce besoin d'égalité qui procède du sentiment de la dignité personnelle.

Quant à l’erreur compliquée de calomnie qui présente le peuple de Paris comme disposé à subir avec bonheur tout despotisme, pourvu qu’il soit écrasant pour les classes favorisées, je ne daigne pas la discuter.

Je me bornerai à faire remarquer aux personnes dont l’esprit aurait été effleuré par celte opinion qu’aux époques d'élections générales, c’est dans les quartiers occupés par la population ouvrière que sont élus les plus fermes représentants des franchises publiques...

Je reconnais cependant qu’un des traits les plus saillants du caractère du peuple, est de favoriser énormément les allures dictatoriales, pour si peu qu’elles lui paraissent répondre à ses aspirations.

Nos révolutions successives ont pu renverser les dynasties et briser les trônes : elles n'ont pu ruiner dans l’esprit des populations ouvrières, ni môme dans celui de la classe populaire la moins infériorisée, le caractère omnipotent de cet être de raison qu’on appelle l’État.

Oui, ce peuple d’élite qui joue un rôle si actif dans la chute et la reconstitution des gouvernements, — dans la chute surtout — en est encore là de croire que l'État est le résumé de l’intelligence et de la puissance générales; qu’il sait tout, qu’il peut tout; qu’il est l’expression la plus haute du droit, le chargé suprême du devoir; en un mot la providence visible de la société, et particulièrement celle des classes déshéritées.

Ce préjugé populaire est évidemment le vieux le-

GOUVERNEMENT RÊVÉ, vain d'une opinion qui remonte au moyen âge, et que la monarchie s’efforçait d’accréditer parmi les populations, opprimées par toutes les petites tyrannies féodales. Elle doit remonter au temps où se constituait l'unité de la puissance royale par l’écrasement de la féodalité. L’action du pouvoir central promettait alors de devenir bienfaisante; et, tant parce qu’elle était que parce qu’on supposait quelle pouvait être, la monarchie put s’idéaliser dans l’esprit des populations au point d’être l’image d’une providence sensible.

Les transformations de la puissance publique n’ont pas changé sensiblement la manière de voir du peuple; et quand il donne tête baissée dans une révolution provoquée par la bourgeoisie la plus avancée, c’est parce que le gouvernement contre lequel il se soulève a manqué d’une manière grave et persistante à ses devoirs de providence sensible et effective.

Et, — remarquons bien ce fait, de la plus haute importance, — lorsque la bourgeoisie libérale provoque une révolution pour restreindre les attributions du pouvoir dit exécutif, le peuple ne s’associe au mouvement que déterminé, au contraire, par la pensée d’élargir les devoirs, et par conséquent les attributions, du pouvoir à venir... Aussi, tel gouvernement qui satisfait à peu près les classes favorisées, peut-il ne convenir pas du tout aux classes infériorisées.

Aussi bien, entre l’état actuel des choses, au point de vue de la constitution intime de la société, et l’état des choses au moyen âge, la comparaison

est-elle possible, à certains égards. A la féodalité militaire et brutalement despotique a succédé une féodalité industrielle qui, pour avoir de moins graves inconvénients que l’ancienne, en a pourtant encore de très-graves, surtout en ce sens quelle pèse lourdement sur les classes laborieuses, et qu'elle est un nouvel et fort difficile obstacle à leur élévation. Les monopoles qui se créent de tous côtés, et pour toutes les branches de l’industrie, ferment aux classes ouvrières toutes perspectives, en môme temps qu’ils diminuent d'autant la liberté dans le travail... Constatons, en passant, que les économistes, si amoureux de liberté, ont plutôt favorisé la tendance au monopole qu’ils ne lui ont résisté.

Or, ce phénomène, en se développant, n’est certes pas fait pour déraciner de la pensée populaire l’idée du recours à la Providence sensible; il ne peut, au contraire, que l’y entretenir.

Que l’idée de ce recours accuse une naïveté d’enfant, je le veux; qu’au point de vue des principes constitutifs de la société moderne, ce soit une erreur de demander à l’État ce qu il faudrait demander à la loi, je l’admets. Cependant, reconnaissons que celte aberration aurait beaucoup moins sa raison de persister si la société éclairée et soi-disant libérale n’avait pas si fort donné les mains à la constitution de la féodalité nouvelle... Dans tous les cas, l’erreur du peuple est tout à fait relative. Lorsque celui-ci s’adresse à la puissance publique pour qu’elle le protège

GOUVERNEMENT RÊVÉ. 21û

contre des tendances qui menacent de le maintenir dans l’infériorité, et dont il ne peut avoir raison par lui-même, il ne dit pas expressément que l’État doit mépriser la loi. En définitive, l’Etat, c’est l'ensemble des pouvoirs publics, législatif et exécutif; et lorsque ceux-ci le veulent bien, rien ne leur est si facile que de transformer en loi ce qui leur est démontré conforme au vœu public, dont le vœu populaire est l’expression la plus accentuée.

Mais je ne dissimule pas que dans tout conflit entre les deux pouvoirs, le peuple sera pour celui des deux qui lui semblera répondre le mieux à ses aspirations... Si c’était l’exécutif, celui-ci n’encourrait pas la haine populaire pour faire violence au législatif, et réciproquement.

Que celte disposition puisse avoir de grands inconvénients, je ne le nie pas; mais elle est ainsi, et nous n’y pouvons rien. Elle est, d’ailleurs, commune aux classes aisées et éclairées. Celles-ci sont toujours prêtes à sacrifier celui des deux pouvoirs qui contrarie leurs opinions ou leurs intérêts. J'ai vu, à la fin de l’Assemblée constituante, et d’autres ont pu voir à l’Assemblée législative, d’illustres parlementaires faire très-bon marché des prérogatives du pouvoir législatif, parce qu’une partie de leurs collègues ne partageait pas leur opinion... Si l’on peut invoquer pour ces hautes personnalités les circonstances atténuantes, on me permettra bien, je l’espère, de les invoquer à mon tour pour les gens de ma classe.

Ce qui me semble fâcheux, dans la propension du peuple, ce n’est pas qu’il soit de cœur pour celui des pouvoirs qui se prèle le mieux à ses désirs, c’est qu'il peut se tromper ou être trompé, et favoriser, par suite, des tendances dont il serait puni tout le premier.

Quoi qu’il en soit, je ne conteste pas que la tendance à compter sur l’État, en tout et pour tout, ne soit le défaut d’un peuple enfant, longtemps tenu en une étroite tutelle ; mais c’est aussi le défaut d’un peuple rêveur, et préoccupé de grands intérêts. Il n’est pas une personne qui, dominée par une constante préoccupation des choses extérieures, ne souhaite que quelqu’un veuille bien se charger de ses petits intérêts à elle. Le populaire parisien est exactement dans cotte condition. Et quelle autre puissance pourrait, dans sa pensée, suppléer les pouvoirs publics pour un pareil soin? Il n’en est pas, bien entendu. Or, en tenant compte de ses défauts et de ses qualités, de son imprévoyance des nécessités terre à terre, et de son étonnante préoccupation des questions les plus élevées, on découvre bientôt que c’est moins à un maître qu’il entend confier le soin de ses intérêts qu’à une sorte d’intendant. Le peuple de Paris est un grand seigneur sans-culotte qui prend l’État pour son homme d’affaires.

Au point de vue politique, cet appel à la haute main gouvernementale révèle aussi l’espoir d’une direction générale qui donne satisfaction aux vœux in-

Page 1