L’INSTINCT ET LA RAISON
d’années, un livre intitulé le Peuple; et, dans ce livre, que je regrette de n’avoir pas relu dès que je commençais mon travail sur le môme sujet, se trouve toute une théorie sur l’Instinct. Il y est considéré comme la source précieuse où la Raison doit s’alimenter.
« Les classes riches et spécialement cultivées s'ima- « ginent, dit M. Michelet, qu’elles n’ont rien à voir « avec l'instinct du peuple; que leur science des livres « suffît à tout; que les hommes d’action ne leur apo prendraient rien. Il m’a fallu, pour les éclairer, ap- « profondir ce qu’il y a de fécond dans les facultés « instinctives et actives. Cette route était longue, mais à légitime, et nulle autre ne l’était. »
Ainsi, je peux m’appuyer sur cette grande autorité, non-seulement en ce qui touche le fond de la question; mais encore en ce qui concerne la disposition des esprits cultivés à dédaigner d’apprendre à lire dans ce livre vivant qu'on appelle la foule.
Toutefois, du point de vue où s’était placé notre libre penseur, il ne croyait pas que le peuple de Paris fût le livre vivant dans lequel l’observateur dût chercher la lumière. Tout en professant pour lui la plus profonde sympathie, M. Michelet le trouve trop raisonneur pour que sa nature instinctive ne soit pas amoindrie. « Défiguré par ses maux, dit-il, « altéré par son progrès môme, j’ai dû, pour trouver « son génie (celui du peuple en général), l’étudier « spécialement dans son élément le plus pur ; le peuple
« des cnfantset des simples... C’est là que Dieu nous « garde le dépôt de l'instinct vivant, le trésor d’éter- « nelle jeunesse... »
Sans doute, c’est là qu’il fout aller lorsqu’on veut étudier l’humanité naïve, abstraction faite de toute préoccupation économique, politique ou religieuse. Mais, précisément, ce sont ces préoccupations, incessantes en moi, qui m’ont poussé à chercher le secret de celte classe ouvrière, qui elle-même préoccupe si fort le monde économique, le monde politique et le monde religieux. J’ai donc dû, tout en partant de la donnée générale du maître, m’écarter ensuite de sa route en prenant pour sujet d’études la classe populaire même qui semble la plus éloignée des simples et des enfants. 11 le fallait absolument, et c’est ce qui me justifie un peu d’oser écrire sur le Peuple après M. Michelet.
Aussi bien, du point de vue où je me place, ne trouvé-je pas que l’instinct de notre classe populaire soit altéré; il pourrait être plus énergique, à coup sûr ; mais personne ne contestera qu’en fait d’aspirations sociales, nulle autre catégorie de notre population n’en a ni de si accentuées, ni de si persistantes. D’ailleurs, s'il est vrai que l'ouvrier de Paris soit, relativement, un raisonneur pour qui l’étudie individuellement ou par petites collections, ce caractère disparaît complètement lorsque l’observation porte sur les grandes masses. C’est alors l’aspiration instinctive qui domine; et si elle est tenue en haleine par quel-
L’INSTINCT ET LA RAISON, ques grandes causes intéressant la Révolution, il s’en dégagera une puissance mystérieuse, qui exercera irrésistiblement son action sur la masse de la société, et particulièrement sur le monde politique avancé. En ce cas, ce sont des indices révélateurs qui se proposent d’eux-mêmes à la sagacité de la classe qui ambitionne d’exercer la direction politique ou intellectuelle.
Concluons donc que c’est dans ce livre vivant que doivent s’appliquer à lire toutes les personnes qui ont à cœur de faire progresser la science sociale ; que c’est dans ce livre, particulièrement, que doivent apprendre à bien lire les membres de l’état-major de la démocratie, s’ils ont à cœur, — ce qui n’est pas douteux, — d’éviter les tiraillements, et d’augmenter, d’une manière indéfinie, la puissance d’entraînement du parti. J’appuie sur cette nécessité, parce que j’en connais et l’étendue et les effets, et parce que j’ai la conviction profonde que tout virtuose du progrès chantera faux, qui dédaignera de se mettre au diapason populaire.
Cela n'implique pas le moins du monde l’obligation d'être servile envers le peuple, et de louer indifféremment ce qui est du revers ou de l’endroit de sa médaille; assurément, ce ne peut être là ma conclusion. Il faut savoir distinguer l’endroit du revers, les grandes et persistantes aspirations des petits appétits passagers. Ce peut être, en certaines crises, un travail difficile, alors que, sollicité en sens divers par ses conseillers officieux, le peuple penche tantôt dans un sens,
tantôt dans l’autre. Mais où serait le mérite de nos penseurs s’ils n’avaient pas à déployer beaucoup de pénétration pour dégager la lumière des ombres? Et où serait le mérite des hommes qui voudraient être les inspirateurs de la foule, s’ils ne savaient pas plonger au fond de son âme, pour y saisir ce qui y est à l'état de vague instinct, et l’y faire retourner à l’état do vérité précisée ?
Au temps présent, il est facile d’y plonger ; et pourtant que d’opinions singulières j’entends exprimer, révélant la méconnaissance de l’âme populaire!
Mais je ne veux pas récriminer, d’autant que je m’exposerais à être injuste envers plusieurs de nos notabilités démocratiques, dont les sentiments, pour n’avoir pas été formulés nettement dans des livres, sont au fond ceux que je voudrais voir partagés par l’unanimité de nos libres penseurs. Si je cherchais bien, j’aurais plus d’un nom illustre à joindre à celui de M. Michelet. Il en est un, au moins, que je puis citer sans hésitation, celui de M. Carnot. Dans des causeries qui me sont précieuses à tous égards, le large et ferme esprit dont je viens de dire le nom, a toujours reconnu, à l’occasion, la nécessité, pour les initiateurs du parti du progrès, de chercher leurs premières données dans l’âme du peuple... J’en pourrais citer d’autres; mais je désignerais à la critique, par cela même, ceux que je ne citerais pas.
Je ne veux pas récriminer, dis-je; j’aime mieux rappeler encore une fois à l’état-major de la démocratie