TRADITION RÉVOLUTIONNAIRE
qui tient la lialance de la Justice; à sa droite sont les élus; à sa gauche, les réprouvés.
A quelle classe appartiennent les élus? Aucune distinction ne l’indique : ils sont du commun.
A quelle classe appartiennent les réprouvés? Des signes certains l’indiquent : ils sont tous, — tous! — des puissants. C’est un pape, c’est un roi, un évêque, un baron féodal, un abbé, une abbesse; c’est-à-dire tous ceux qui, à des titres divers et de diverses manières, ont exercé le pouvoir et en ont abusé...
Est-ce que jamais la protestation des opprimés contre les oppresseurs s’est exprimée d'une manière plus énergique?
Est-ce que jamais la réprobation des abus de pouvoir s’est traduite d’une façon aussi sensible et aussi solennelle, aussi audacieuse et aussi durable?
Car cela n’est pas caché dans, un coin du monument, ou formulé d’une manière douteuse; cela se présente à l’entrée principale, par des figures presque de grandeur naturelle; et les signes distinctifs du caractère des personnages ne peuvent échapper à personne.
Ce n’est pas tout. Si l’on se complaît à suivre les damnés, livrés aux démons, on sera encore plus frappé des hardiesses de la critique d'alors. Ce qui attire l’oeil d’abord, au point le plus saillant des voussures du portail, c est un démon qui foule sous ses pieds, avec une volupté suprême, trois personnages. Quels sont-ils? Ee premier est tonsuré, le deuxième est mitré, le troisième couronné : un moine, un évêque, un
LE SECRET I>U PEUPLE
roi... A côté, d’autres leçons non moins terribles: tous les damnés punis par où ils ont péché. L’orgueilleux dominateur, un bandeau sur les yeux, est emporté dans l’abîme par un infernal coursier. Un moine, en punition d’habitudes monstrueuses, subit un supplice que la plume se refuse de décrire... Tout le reste révèle cette même audace d’esprit critique.
Voilà ce qu’osaient, au treizième siècle, les compagnons sculpteurs de Paris. Ils écrivaient sur les murs de ce vaste monument, et sous mille formes variées, toute leur pensée morale et sociale. Mais, pour revenir au jugement des âmes, les compagnons tailleurs d’images eussent-ils eu l’audace de placer au rang des réprouvés les puissants de la terre, exclusivement, s’ils ne se fussent sentis appuyés par l’opinion, et si, d’autre part, le clergé ne se fût associé à leur pensée? D’ailleurs, cette terrible leçon donnée aux oppresseurs était, de la même manière, au portail de la plupart des autres cathédrales du même temps; par conséquent, il est bien permis de dire que l’Église française d’alors avait le tempérament révolutionnaire, et qu’elle ne. demandait pas mieux, — ce que nous venons de voir le prouve, — que de le communiquer.
Ce tempérament du clergé n’a pas persisté, il est vrai. Après le treizième siècle, on ne trouve plus guère de ces hardis jugements solennellement inscrits en lettres presque vivantes sur le portail des cathédrales, ou dans les verrières. Après le quatorzième siècle, on ne se permet plus du tout de pareilles au-
TRADITION RÉVOLUTIONNAIRE. ' 325 daces. On sent, en suivant l'affaiblissement delà puissance dans l'art, la décadence de l’idée vivifiante dans l’Église. Si bien qu’en descendant la penle, nous arrivons à voir le clergé se dédire à ce point de mépriser, et même de mutiler les œuvres d’art qu’il avait autrefois inspirées, ou tout au moins encouragées... Témoins ce bas-relief de Notre-Dame de Paris et celui de la résurrection, et des milliers d’autres, qui ont été mutilés aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles par le vandalisme clérical, imcomparablement plus que par les protestants iconoclastes.
Que les chefs-d’œuvre de l’art catholique soient tombés un jour dans la déconsidération la plus grande aux yeux du parti qui réagissait directement contre le catholicisme, cela s’explique, sans se légitimer; car ils étaient en même temps les chefs-d’œuvre de l’art national; mais qu’ils aient été également déconsidérés par le clergé catholique, c’est là un fait singulièrement accusateur d’abaissement d'esprit.
Et, ce qui est bien remarquable! ce sont des libres penseurs qui, en ce siècle, où l’on a l’amour de l’archéologie, ont sauvé nos monuments historiques du vandalisme en robe noire ou en habit civil. C’est la société imbue de l’esprit de la Révolution qui est intervenue entre le clergé et le marteau destructeur pour protéger les grandes œuvres architecturales de nos ancêtres. C'est elle qui, souvent contre le vœu des prêtres, restitue aux monuments catholiques leur caractère primitif; et ce sont les artistes de notre temps,
libres esprits s’il en fût, qui initient le clergé, sans grand succès, au symbolisme de l’art catholique. Signe du temps I
C’est donc grâce à l’intervention de l'artiste moderne, restaurant avec amour et vénération les œuvres à la fois si hardies et si splendides de nos ancêtres que nous devons de pouvoir saisir le caractère osé de la société pensante et laborieuse de cette époque reculée, et trop peu connue encore, malgré tout ce qu'on en a dit
J’ai appelé l’attention sur l’œuvre d’art réputée la plus pure du moyen âge, non-seulement pour montrer que le sentiment de réprobation contre les puissants date de loin; que le peuple artiste de Paris savait l’exprimer énergiquement, et de la façon la plus compréhensible pour la foule; que le clergé partageait ce sentiment, et l’excitait môme autrefois; mais encore pour que les générations nouvelles protègent contre tous les vandales possibles ce monument, qui atteste si haut et l’esprit social et le génie artistique de nos ancêtres.
On peut se demander maintenant comment il se
1 Voyez Dictionnaire raisonné d' Architecture, par 51. Viollcl-Leduc; llei'ite archéo/ogif/ne, articles sur Villart de llcnnecourt, cl Entretiens d’ Architecture, par le même. Paris, Banco, éditeur.
POURQUOI PAS PROTESTANT? 52î>
fait que notre peuple, si frondeur, si prêt à prendre les devants, à partager toute pensée hardie, ne se soit pas associé au mouvement de la réforme protestante, et non-seulement qu’il ne s’y soit pas associé, mais même qu’il ait très-ouvertement pris parti contre les protestants.
Il y a beaucoup de raisons pour expliquer sa manière d’être au temps de la réformation. D’abord, il ne comprenait que très-imparfaitement le fond de la querelle entre les deux partis; puis elle lui semblait tenir à la politique bien plus qu’à la religion; puis encore il ne voyait engagé dans le mouvement protestant que des seigneurs et leurs clients immédiats; et le personnel, ainsi composé, n’avait rien assurément qui put l’attirer.
Que dirai-je de plus? Il avait encore pleine et entière la foi catholique; et le bas clergé, régulier ou séculier, n’avait pas tout à fait cessé ses prédications hostiles aux exploiteurs de la multitude laborieuse 1 .
Enfin, disons le nettement: le protestantisme ne va pas au peuple français ; encore moins à la classe populaire dont il s’agit particulièrement. La Réforme a certainement contribué à l'affranchissement de l’esprit humain ; elle a excité et surexcité la vie intellectuelle au seizième siècle, et ce n'a pas été, certes, sans grand profil. Si elle n’a pu attirera elle qu’une partie de la société catholique, elle a fouetté du moins la ma-
1 Voir let IJbret-prichrurt, par A. Méray. 1 vol. Paris, 1800.
jorité qui demeurait provisoirement fidèle; et quand celle-ci aura passé tout enlière du catholicisme au rationalisme, on pourra dire que la longue agitation intellectuelle des seizième et dix-seplième siècles avait déposé dans l’esprit des populations catholiques le germe de cette grande et décisive révolution.
Mais vu, en lui-môme, abstraction faite de sa critique des abus et des désordres de l’Eglise romaine, le protestantisme dogmatique n’est pas un progrès. Pour qu’il en fût un, il eût fallu qu’il ajoutât à la donnée catholique une donnée plus haute ; qu'il fût une augmentation du catholicisme, tândis qu’il n’en a été qu’une diminution pure et simple.
Nous verrons plus loin que l’esprit moderne tend à remplir la condition que le protestantisme n’a pas remplie. La preuve, d’ailleurs, que nécessité n'était pas de passer par la doctrine de Luther ou celle de Calvin pour arriver à l'esprit nouveau, c’est que la société française fait en ce moment l’évolution, et je suis convaincu que les autres sociétés catholiques la feront également sans passer par la transition protestante : il n’y aura, de leur part, que des velléités en ce sens.
Né d’une réaction contre le luxe effréné de l’Église catholique, le protestantisme devait, par la ponte naturelle à toutes les réactions, passer à l’excès contraire, et affecter une si austère simplicité que l’art devait être proscrit de ses temples : il le fut en effet. La société protestante semble regretter maintenant