‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 45 sur 64 · POURQUOI PAS PROTESTANT · texte numérisé non relu

POURQUOI PAS PROTESTANT

d’èlre allée trop loin. Mais s'il n’est jamais trop tard pour s'amender, il est trop tard pour elle d’essayer d'introduire un peu d'art dans son culte, pour le rendre plus attrayant. L’austère simplicité de celui-ci peut bien être supportée par une classe de personnes aisées, qui trouvent, au dehors, des distractions de toutes sortes. Mais si l’ouvrier, dont la vie est si pénible, la demeure si humble, l’atelier si triste; dont le cœur a tant besoin d’étre réconforté et l’œil réjoui, ne trouve dans le temple que les quatre murs, et n’y entend que des jérémiades, il s’enfuira, et n’y remettra plus les pieds. Quand le culte splendide de l’Église catholique ne lui dit plus rien, ce n’est pas celui des protestants qui l’attirera. C’est le théâtre qui seul a maintenant des attraits pour le peuple, parce qu’il satisfait, dans une certaine mesure, ses besoins expansifs. Au drame mystique du culte catholique, le populaire préfère avec passion le drame compréhensible de nos scènes théâtrales ; et nous savons que c’est beaucoup moins un plaisir frivole qu’il y cherche, que des émotions où son âme puisse se retremper; car les représentations qui le flattent le plus sont celles où sont mises en jeu, sinon avec goût, du moins avec profusion, les puissances de l’héroïsme humain.

D’autre part, le protestantisme ne répond pas mieux que le catholicisme aux aspirations de la société moderne. Sauf l’idée salutaire de la persistance de l’âme que l’un et l’autre développent et entretiennent de leur mieux, ils ne savent l’un et l’autre que dire à l’homme,

sous mille formes plus ennuyeuses les unes que les autres : « Tu es poussière, et tu retourneras en poussière ; » ou : « La bonne vie n’est qu’une préparation à la mort. » Bref, le pasteur et le prêtre ne savent que nous conseiller de porter le deuil de la vie, et demander à l’homme de creuser sa tombe. J’entendais tout récemment un prédicateur protestant s'écrier en chaire : « Si le chrétien n’était de la plus extrême légèreté, il passerait toute son existence à pleurer la faute originelle... »

Or, moins que jamais, l’homme n’est disposé à porter le deuil de la vie. 11 sait aussi bien que le prêtre et que le pasteur qu’il mourra ; mais il veut vivre grandement; il est dévoré du besoin d’entreprendre; jamais il n'avait conçu de si grands projets, tant compté sur l’avenir; et, comme il a plus besoin d'être encouragé que découragé, il ferme son esprit à des enseignements qui, pris au sérieux, détendraient tous les ressorts de i’üme, et feraient de l’homme un malade à perpétuité...

Non, à moins qu’il ne s’inspire du sentiment moderne, le protestantisme n’est pas fait pour s’attirer le peuple. Un catholique désenchanté pourra bien, de temps à autre, pour faire pièce au prêtre, demander au pasteur de le marier, ou d’évangéliser ses enfants; mais c’est un mouvement critique et non un élan religieux qui le détermine.

En résumé, je ne sais pas si le peuple de Paris a bien ou mal fait, au temps de l’agitation pour la ré-

FIDÈLE A L’ÉVANGILE, forme religieuse, de prendre parti pour l’Église contre la religion réformée. Si l’on concluait qu’il a été mal inspiré, j’invoquerais comme circonstances très-atténuantes, ce que j’ai déjà dit, savoir : que le protestantisme, soitdansson personnel aristocratique, soit dans sa doctrine maussade, soit dans son culte d’une rèche austérité, n’avait rien qui pût séduire la classe populaire, et lui faire troquer sa foi, alors très-vive. El maintenant qu’elle est à peu près éteinte, et que sa grande préoccupation est celle du salut commun sur terre , elle répugne, d'instinct, à tout enseignement qui fait de ce monde un lieu d'exil que l’àmc doit être impatiente de quitter. Or, le protestantisme, étant pour l’exil, comme le catholicisme, il ne peut répondre davantage aux aspirations du monde moderne. Pour y répondre, il faudrait qu'il se transformât si radicalement qu’il ne serait plus lui-même.

Le délaissement de l’Église par le peuple et sa préoccupation à peu près exclusive du salut commun sur terre, n’ont pas le moins du monde altéré soii sentiment chrétien.

Je sais tout ce qu'une pareille assertion pourrait soulever de protestations de la part de la société mystique. Je ne veux pas perdre le temps à les discuter par avance. Je ne me ferai pas même un appui de ces

discours du clergé de Paris, au temps de la plantation des arbres de la liberté, dans lesquels discours on glorifiait si haut le sentiment essentiellement chrétien de ce peuple.

Evidemment ce dernier n’est chrétien ni comme l’entend l'Église orthodoxe, ni comme l’entendent les Églises protestantes. Celle-là et celles-ci sont pour le salut individuel et la rédemption en l'autre monde; et, je ne saurais trop le redire, le peuple est pour la rédemption en ce monde-ci, sans préjudice de ce qui peut être du ciel. Selon le sentiment populaire, tout ira bien dans le ciel pour l’humanité, si tout va bien pour elle sur la terre; et c'est, par conséquent, d’ici-bas qu’on se préoccupe particulièrement, pour ne pas dire exclusivement.

La doctrine religieuse de notre classe ouvrière se résume dans l’Oraison dominicale, et môme dans cette simple invocation à Pieu : « Que votre règne arrive! que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel! » Or, quelle est, d'après le Christ, cette volonté de Dieu qu’il s’agit de voir obéie en ce monde?

Es Lee de se livrer à des jérémiades perpétuelles sur le péché originel? de se confondre dans l’humilité? de solliciter incessamment Dieu de nous garder une place dans le paradis?

Cela s’enseigne dans toutes les Églises, réformées ou non ; mais cela n’est pas recommandé dans l’Évangile... Quant aux dévotions par la prière, voici ce

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