‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 52 sur 64 · L’ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L’ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION

de chacun de nous à ses semblables n’est que l’un des moyens de l’atteindre.

Quant à la Révolution, elle tend bien positivement à reconnaître et à relier toutes les fractions de la grande famille humaine. Elle veut étendre le bénéfice du droit nouveau à tous les peuples opprimés, à toutes les races attardées. Considérée à ce point de vue, c’est certainement une œuvre de fraternité universelle qu elle nous pousse à entreprendre.

Mais est-il probable que Dieu ait créé le genre humain, et l’ait doué de tant de hautes aptitudes, uniquement pour que tous scs tronçons se reconnussent un jour et s'embrassassent fraternellement? Et quand ils se seront embrassés, que feront-ils? Et en attendant, que font-ils? Car toute leur activité ne se dépense pas qu’à cette œuvre.

L’une de nos plus fortes têtes philosophiques, M. Jean Reynaud, ne voulant pas a’dmettre que l’âme, essentiellement active, pût demeurer en extase devant Dieu, dans le Paradis, nous a ouvert, par des hypothèses hardies, des horizons infinis par delà la vie terrestre, où l’âme sera toujours agissante 1 . Cette satisfaction, qu'on nous fait entrevoir au delà de ce monde, ne pourrait-on aussi nous la faire entrevoir en ce monde-ci, en assignant à notre activité une œuvre en dehors de notre propre bien?

Du reste, une autre de nos plus grandes notabilités

1 Ciel t’I terre, pur J. Reynaud.

philosophiques, M. Bûchez, tout en assignant à l'activité de l’âge présent, comme l'un de ses devoirs, de réaliser la fraternité universelle, dit souvent que l’humanité accomplit dans le monde une fonction en dehors de ce qui se rapporte à elle-même 1 ; et je ne crois pas qu’aucun autre philosophe ait appelé avec une persistance plus tenace l’attention des penseurs sur le « but extérieur d’activité. » C’est donc une puérilité de croire que le genre humain n’agit qu’en vue de fraterniser un beau jour.

La fraternité des peuples ne peut être que le moyen pour l’humanité d’accomplir mieux sa fonction générale. 11 est clair que si le genre humain est prédestiné à une œuvre terrestre, bien mieux vaut que ses divers membres vivent en paix que de s’entre-déchirer.

Si les ouvriers chargés de cultiver un domaine se chamaillent continuellement, le travail se fera mal. Il se fera d’autant mieux qu’ils vivront en bon accord. Mais c’est le bon travail qui est le but, et le bon accord le moyen.

Ainsi donc, pour la Révolution comme pour l’Église, la fraternité, môme universelle, est chose secondaire.

D’autre part, la société née de 89 n’entend pas le moins du monde qu’il y ait encore lieu pour le genre humain d'expier ce qu’on appelle le péché originel. Qu elle se trompe en cela, ou qu elle ne se trompe pas, le fait est qu’elle est, de sentiment, parfaitement fixée.

* Introduction à la Science de l’Histoire.

Par conséquent, il n’y a pas identité de but entre la Révolution et l’Église.

Voyons maintenant ce que vaut l’argument consistant à dire : « Si l’Église s’enfermait dans son domaine, et la Révolution dans le sien, chacune pourrait faire son œuvre sans gêner l’autre. »

Cela se dit tous les jours; mais il est tout à fait naïf de croire que les deux puissances aient chacune un domaine séparé, sur lequel elles puissent se tenir sans empiéter nécessairement l’une sur le terrain de l’autre. Je dis plus : l’économie de l’une est diamétralement opposée à l’économie de l’autre.

En effet, aux termes de l’enseignement de l’Église, la terre étant pour l’homme un lieu d’exil sur lequel il ne doit point chercher à fonder, sa préoccupation constante doit avoir le ciel pour objet. En un mot, la doctrine orthodoxe, prise au sérieux, recommande expressément la prévoyance des intérêts célestes, en même temps que l’imprévoyance des intérêts terrestres.

Au contraire, l’esprit de la Révolution commande, sinon expressément, du moins implicitement, l’imprévoyance des intérêts célestes, et la prévoyance des intérêts terrestres.

Le désaccord est on ne peut plus formel entre les

ÔÜO • LE SECRET DU PEUPLE, deux tendances. Il n’est donc pas vrai de dire que chacune des deux puissances peut faire son œuvre sans gêner l’autre. En fait, la Révolution trouble l’Église d’une manière assez sensible, je pense, pour qu’on n’essaye pas de discuter mes assertions; et l’Église réprouve assez énergiquement les tendances de la Révolution pour qu’on abandonne ce rêve d'accorder ce qui est si formellement contradictoire.

Ce ne sont pas, certes, les militants du parti clérical qui contesteraient ces conclusions, qui s’imposent d’elles-mémes, d’ailleurs. L’inconciliabilité, ils l’ont proclamée mille et mille fois; ils la crient tous les jours par-dessus les toits. Mais comme ils reprochent à la Révolution d’ôtre essentiellement matérialiste, de détacher les âmes de toutes les préoccupations célestes, d’appeler les hommes à se vautrer dans les jouissances positives, ils prendront pour un aveu d’enfant terrible ce que j’ai dit de la tendance qu’elle imprime à l’activité humaine, et ils essayeront de s’en faire une arme contre le parti dans lequel elle s’incarne. Je les préviens que cette arme, on pourrait la briser comme verre entre leurs mains. Nous verrons bien d'ailleurs. En attendant, nous sommes parfaitement fondé à dire qu’entre l’Église et la Révolution l’accord est impossible. D’ailleurs cette impossibilité ressortira encore plus frappante de tout ce qui va suivre.

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