‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 51 sur 64 · L ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION

Le peuple étant la Révolution à l’état instinctif, il va de soi que ce qu elle sera par rapport à l'Église, il le sera, lui.

Or, à mesure que l'esprit de la Révolution se développe et se précise, il accuse son inconciliabilité avec celui de l’Église; — et à mesure que la Révolution grandit, l’Église la déclare son ennemie mortelle.

Ce n’est ni vous ni moi qui avons créé cet antagonisme qui émeut le monde. C'est un fait qui donne fort à penser et à discuter, sans doute; mais c'est un fait plus fort que nous. Chacun, selon sa disposition d'esprit, peut s’associer à l’action résistante de l’Église ou

à l’action envahissante de la Révolution ; mais tous les discours du inonde n'empêcheront pas qu’il n’v ait là deux puissances qui se repoussent réciproquement.

11 existe, toutefois, une classe nombreuse de personnes qui, amies de la Révolution, et tenant encore, par certains points au catholicisme, sont convaincues que la guerre entre ces deux puissances n’est que le résultat d'un déplorable malenlendu..

Certainement il y a malentendu. Pour qu’il n’y en eût point à ce sujet, ni sur aucun sujet possible, il faudrait, ou que les hommes ne pensassent pas du tout, ou qu’ils fussent doués de l’intelligence absolue. Or ils pensent, et leur intelligence est limitée. Et nonseulement elle est limitée, mais encore elle est extrêmement variable et inégale. Tandis que telles intelligences sont frappées de certains aspects des choses, telles autres sont touchées par des aspects différents. Il en est fort peu, si même il en est, qui puissent saisir l’ensemble. De cette variété de vues résulte que ce qui apparaît à certain parti sous une couleur heureuse peut apparaître sous une couleur malheureuse à tel autre. De là des conflits. Tant que la bataille demeure purement intellectuelle, elle est bonne, elle est absolument nécessaire au progrès. Malheureusement, elle devient trop souvent violente. C’est à conjurer ce danger que doit s’appliquer particulièrement la science sociale; et elle y parviendra d'autant plus sûrement quelle s’appliquera mieux à débarrasser l'esprit hu-

main des préjugés et de la superstition, c’est-à-dire de toutes les conceptions artiticielles qui ont pour effet de créer de puissants intérêts imaginaires.

11 y a donc certainement malentendu entre les hommes qui sont pour la Révolution et ceux qui sont pour l’Église. Mais tels esprits qui partent de là pour conclure à la possibilité de la conciliation ne font qu’ajouter eux-mômes un nouveau malentendu à l’ancien. D’ailleurs, plus on cherche les éléments de la conciliation, plus on constate, sans le vouloir, l’inconciliabilité des deux puissances.

Toutefois, l’opinion qui voudrait accorder l’Église et la Révolution étant considérable par le caractère de ses principaux organes, il y a lieu d’examiner brièvement ici la valeur des arguments à son usage.

Ce qui me frappe d’abord, et ce dont je sais gré à ces partisans de l'accord des deux principes, c’est qu’ils sont bien plus préoccupés des intérêts de la Révolution que de ceux de l’Église.

Voici, du reste, comment ils raisonnent:

« L’Église et la Révolution ont chacune un domaine « particulier. L’une répond aux aspirations de l’àme, « l’autre aux besoins du corps. L’une est esscnliellc- « ment spirituelle, et n’a qu’à préparer les âmes à « mériter devant Dieu; l’autre est essentiellement « temporelle, et n’a à s'occuper que de l’améliora- « tion des conditions de la vie présente. Le catholi- « cisme, c’est la science de l’économie céleste, et la « doctrine démocratique est la science de l’économie

L'ÉGLISE ET LA RÉVOLUTION. ôôl

« terrestre. Les deux puissances ne s'excluent donc « pas nécessairement.

« Elles ne s’excluraient que si chacune voulait con- « trarier l'action légitime de l’autre; et la guerre a « éclaté, ajoute-t-on, parce que l'Église a la prétention « de se mêler de ce qui ne la regarde pas, c'est-à-dire « de l’économie terrestre; et que, de son côté, la Ré- « volution empiète illégitimement sur le domaine de « l'économie céleste. C’est là qu’est la cause du mal- « entendu. Que l’Église se renferme dans sa spécialité, « la Révolution dans la sienne, et les deux puissances « étant chacune dans son rôle normal, chacune aussi « reconnaîtra la légitimité de l'autre : la paix sera « faite. »

Cela est bel et bien; mais si ce raisonnement manquait par la base ? Si l’économie céleste, telle que l'entend l’Église, obligeait absolument celle-ci à s’opposer à l’économie terrestre telle que l’entend la Révolution, que deviendrait tout cet échafaudage conciliateur?

C’est ce qu’il nous faudra voir bientôt.

Il est un autre groupe de conciliateurs dont nous devons donner aussi, sans plus tarder, les arguments principaux :

« Qu’est-ce, en définitive, que le catholicisme? » dit-on dans ce groupe. « C'est le christianisme orga- « nisé pour s’étendre à l’universalité du genre humain. « — Que veut le christianisme, considéré dans sa plus « haute expression? La fraternité universelle...

« D'un autre côté, quel est le but le plus élevé, le

« but définitif de la Révolution? La fraternité uni- « verselle...

« Donc, par le seul fait que les deux puissances « tendent au même but, elles peuvent et doivent s’ac- « corder ; elles doivent se seconder mutuellement « pour l’atteindre, chacune ayant d’ailleurs besoin « de l’autre pour mettre l’humanité sur la bonne « voie.

« Mais l’entenle cordiale entre elles est d’autant « plus nécessaire et rationnelle que c’est la première « qui a engendré la seconde. C’est dans l’histoire de « l’Église, pendant la phase ascendante, que laDémo- « cratie moderne a puisé ses principes essentiels. Il est « donc contre nature que la fille méconnaisse sa mère, « ou que la mère repousse sa fille ; et c’est faire œuvre « de haute moralité que de les rapprocher... »

Cette opinion, qui m’avait séduit autrefois, avait sa grandeur. Elle était une généreuse illusion. Elle allait assez bien, du reste, au tempérament d'une société en voie de transition ; elle faisait pont au monde catholique pour passer à la Révolution; et si quelques âmes troublées l’ont passé en sens inverse, il a servi à un bien plus grand ndmbre, qui sont venues rendre hommage aux nouveaux principes. La doctrine à laquelle je fais allusion était d’ailleurs beaucoup plus révolutionnaire que catholique.

Elle m'avait séduit, moins par sa propre valeur, qui échappait alors à mon inexpérience, que par le caractère élevé et sympathique du groupe d’hommes

qui la développaient et la propageaient 1 . Ils voulaient placer si haut les principes de la Révolution, que toutes les opinions résistantes fussent à*la fin obligées de s’effacer devant elle. Ce fut cette considération qui m’entraîna. Je n'en suis point honteux.

Cependant, si cette phalange réformatrice facilita le passage d’un bord à l’autre de l’abime qui sépare l'Église de la Révolution, elle ne put que constater l'impuissance de ses efforts à fermer cet abîme; car il s'agrandissait à vue d’œil, au contraire.

Quelques-uns des partisans de la conciliation ont liai par comprendre qu’il ne serait pas possible de révolutionner l’Église sans qu'elle succombât à l’épreuve, ni de catholiciser la Révolution sans la dénaturer : je suis de ceux-là.

Entre l’Église et la Révolution, la paix ne serait possible, à mon sens, qu’à l une des deux conditions suivantes : ou de s'amoindrir l’une et l’autre par des concessions réciproques; ou que l’une fasse acte authentique de renonciation au profit de l’autre. Or, ni

! Au moment où je dois dire publiquement mon renoncement à des illusions que j'ai longtemps partagées, je saisis avec bonheur l'occasion de témoigner de ma haute estime et de mon inaltérable reconnaissance pour l’école réformatrice dont j’entends parler. S’il est dit qu’elle s’est trompée en voulant accorder ce qui est inconciliable, elle a porté juste en bien d’autres choses. D’ailleurs, son illusion a favorisé la transition. Et pu'S, quelle autre école pourrait sc daller d’avoir été exempte d’erreurs plus ou moins grandes? Je me tiens pour très-heureux de pouvoir dire que j'ai suivi les enseignements de celle dont M. lluchez était l’initiateur. Elles comptaient toutes, assurément, de nobles cœurs et de grandes intelligences; mais j’estime que nulle autre ne m’eût donné ni «le meilleurs maîtres ni des amis plus dévoués.

l’Église ni la Révolution ne se prêteront à la première

condition, encore bien moins à la seconde.

Mais celte considération ne nous dispense pas d’examiner brièvement la valeur des arguments en faveur de la conciliation.

L’engendrement des principes de la Révolution par ceux de l'Église d’autrefois parait incontestable à qui sait un peu l’histoire de l’Église, et à qui n’ignore pas la tradition démocratique de ses milices inférieures. Admettons donc que la Révolution, considérée de haut, est fille de l’Église, fille reniée par sa mère toutefois, comme si elle était le fruit d’un péché de jeunesse.

Mais le Nouveau Testament est, au môme titre, un engendrement de l'Ancien. Cela a-t-il pu faire que le peuple fidèle à l'Ancien Testament et le peuple acquis au Nouveau pussent s'entendre?

Jésus disait : « Je ne suis pas venu détruire la loi mais l’accomplir. » — Cela a-t-il pu faire que les prêtres juifs et les apôtres chrétiens pussent se mellre d’accord?

Et puisqu'on se sert de l’image de la mère et de la fille, n'est-il pas naturel que la fille succède à la mère? Est-il dans l’ordre des choses que la cause et le plein effet coexistent?

« Mais, va-t-on dire, la Révolution n’a pas qualité « pour succéder au catholicisme. Elle n'a trait qu’aux « conditions de la vie présente ; elle n'a pas la préten- « tion de répondre aux besoins de l’àme. Par consé- « quent, elle peut et elle doit admettre la coexistence « de l’Église. »

Cela n’est peut-être pas exact, et la Révolution répondra probablement mieux aux besoins de l’àme qu’on ne le suppose. Si cela était démontré, le phénomène de succession qui s'accuse si ouvertement serait parfaitement légitimé. La Révolution n’a pas encore dit son dernier mot. D’ailleurs l’Église ne péricliterait pas sous les efforts de l’esprit nouveau, s’il n’y avait là évidemment l’effet inévitable d’une loi supérieure. Qu’en vertu de notre libre arbitre, nous puissions contribuer à l’accroissement de l’action providentielle ou la contrarier, cela n'est pas douteux; mais, aidé ou gêné, le phénomène qui nous occupe est plus fort que nous. La Révolution empiète sur le domaine de l’Église; et la substitution pour s’opérer lentement ne s’opère pas moins irrésistiblement.

Du reste, il est bon que la mère — puisque mère il y a — vive jusqu’à ce que la fille ait atteint les développements nécessaires pour remplir sa grande tâche. Mais sans en avoir conscience, fatalement, l'Église stimule, autant qu'elle le peut, la Révolution pour qu’elle se hâte de prouver au monde toutes les vertus qu'elle lient en germe.

LE SECKET DU PEUPLE

Quant à l’identité de but vers lequel les deux puissances attireraient l'humanité, elle est tout à fait illusoire. La fraternité universelle n’est, à parler sérieusement, ni le but de l'Église, ni celui de laïRévolution.

Le but suprême, assigné au genre humain par la doctrine catholique, c’est le rachat du péché originel. L’esprit de fraternité, l’amour du prochain, le dévouement à nos semblables, recommandés par renseignement catholique, de môme que par l’enseignement du protestantisme, ne sont pas le but de la vie, mais le moyen de la bonne vie, qui est d’effaccr le péché originel.

Sans doute, la doctrine dit bien que le Christ est venu pour racheter l’humanité; elle qualifie Jésus de « Rédempteur, » et dit que son sacrifice nous a valu « la rédemption; » cependant, par une contradiction inexplicable, les églises orthodoxes ou hétérodoxes nous enseignent journellement que le monde n'est pas racheté. Jésus n’aurait indiqué que le moyen du rachat. Le Rédempteur ne l’est pas réellement; la rédemption n’en est pas une, puisque, aux termes de l'enseignement, le péché et tous ses effets persistent.

Je ne discute pas ce point délicat. Je dis seulement que, d’après la doctrine, le but de la vie humaine, c’est l’expiation, le rachat du péché. Le dévouement

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