CHAPITRE V
1,’lNSTRUIIEHT DE TRAVAIL ULUAIM.
Nous savons jusqu'où va l'indifférence de notre peuple pour les béatitudes célestes que lui promet l’Église, s’il veut revenir à elle, ou pour les châtiments éternels, dont elle le menace, s’il la délaisse définitivement. Nous savons aussi qu'en se fermant ou en affrontant les perspectives que lui ouvre la religion officielle, il n’aspire ardemment qu’à voir s'élargir les horizons de ce monde...
Quelle induction philosophique, morale et même religieuse tirer de là? Cherchons.
11 est à remarquer, d’abord, que cette disposition
du peuple lui est commune, à de rares exceptions près, avec tout le parti militant de la démocratie; qu’elle lui est même commune, dans une forte mesure, avec la grande masse de la société, laquelle est beaucoup plus pénétrée qu’elle ne le croit de l’esprit nouveau. En effet, quoiqu’elle aille encore un peu à la messe ou au prêche, tant par un restant d’habitudes que pour des raisons plus ou moins politiques ou mondaines, elle se montre, dans la pratique de la vie, incomparablement plus prévoyante de scs intérêts terrestres que de ses intérêts célestes. Il est hors de doute que plus la société se développe, plus elle manifeste clairement son attachement au monde. Plus elle va, plus elle se comporte comme si elle avait la certitude profonde qu’elle ne bâtit pas sur le sable, ainsi que le lui enseigne la doctrine de l’Église.
Pour ce qui est du peuple, en particulier, s'il n’était pas déterminé, guidé par « l'irrésistible instinct » qui parle en lui ; s’il demandait tout à la fois à l’Église et à la société civile sa règle de conduite, il se trouverait dans le plus grand embarras; puisqu’elles se contredisent de la manière la plus complète dans leurs tendances.
En effet, pendant que l’Église, voulant affirmer la sienne avec un éclat qui confonde l’esprit moderne, béatifie ce mystique mendiant qui avait nom Labre, la société civile glorifie la vie active exclusivement. Pendant que l’une nous recommande de fréquenter souvent le temple, l’autre nous recommande de quitter le
L’INSTRUMENT RI! TRAVAIL HUMAIN. 370 moins possible l’atelier. Tandis que la première nous appelle à la prière, la seconde nous dit : « Qui travaille, prie. » L'une accorderait toutes ses indulgences à l’individu qui n’aurait pas manqué un seul jour d'aller faire ses dévotions au pied des autels; l’autre donnerait une prime d’encouragement à l’individu qu’on aurait pu voir au travail tous les trois cent soixante-cinq jours de l’année.
Entre ces deux tendances contradictoires, l’homme du peuple pourrait donc être, on le voit, fort embarrassé. Mais supposons qu’il ait quelque velléité de modeler sa conduite sur celle de la classe sacerdotale plutôt que de demander ses inspirations à la société civile : son embarras sera encore plus grand. Car il est à remarquer que le clergé infirme d’un côté ce qu’il affirme de l’autre. Si, dans son enseignement dogmatique, il prêche exclusivement la prévoyance des intérêts célestes; dans sa pratique, il est évidemment dominé par la préoccupation des intérêts de ce monde. Non-seulement le prêtre, en général, paye, plus qu’on ne le fait dans la société civile, le tribut personnel aux vanités mondaines, — et je ne lui en fais pas un reproche ; j’en prends acte seulement; — mais encore, ce qui vaut beaucoup mieux, tout en protestant contre le fol orgueil de l’esprit moderne, il s'efforce de ne pas se laisser trop distancer dans la recherche qui tend à dérober à Dieu ses secrets. L’Église, en effet, a toujours compté et compte encore bon nombre des siens qui aident au mouvement
scientifique; et elle est très-heureuse, très-fière de pouvoir, à l’occasion, èlaler à nos yeux une longue liste de clercs ayant contribué au progrès de la science; c’est-à-dire ayant aidé la société laïque à s’ouvrir les plus vastes horizons, et à se détacher en réalité du monde mystique pour s’attacher davantage au monde sensible, ou compréhensible. D’où nous concluons que, si l’enseignement du mépris des choses d’ici-bas se trouve souvent sur les lèvres du prêtre, l’amour de ces choses est invinciblement au fond de son cœur, puisqu’il se manifeste dans tous les actes de sa vie. En sorte que, l’enseignement dogmatique du renoncement est contredit, non-seulement par la manière d’être de la société laïque, mais encore par la conduite de la société ecclésiastique. Ce qui domine, en réalité, et en dépit de la lettre enseignée, c’est l'instinct humain, ce révélateur anonyme, qui commande la prévoyance des intérêts terrestres.
Ainsi donc les aspirations populaires sont celles de toute la société. Seulement, ni la tête ni le corps de la démocratie ne se contredisent. Ils ne renoncent pas au monde, en théorie, pour s’y cramponner en pratique. Et, pour ce qui regarde le peuple particulièrement, on ne dira pas de lui, je l’espère, qu’il délaisse le ciel pour se vautrer dans les joies de la terre. Quelles que soient ses tendances, elles sont désintéressées, à coup sûr.
Non, ce n’est pas à lui que peut s’adresser le reproche, formulé récemment par l’un des plus célè-
L'INSTRUMENT DU TRAVAIL HUMAIN. 5X1 bres prélats, de caresser « la molle idée du paradis sur terre. » Ce peuple, qui s’est montré sceptique aux promesses du socialisme, ne rêve certainement pas le retour de l’âge d’or. Il y a eu, sans doute, dans le monde socialiste, quelques groupes qui ont caressé cette idée; mais c’était le très-petit nombre; et les rêveurs d’un moment sont aujourd'hui parfaitement éveillés. Le reproche ne peut donc s’adresser ni au peuple, ni au parti démocratique, pris en masse, ni même à la société, dont l’irrésistible tendance est de fonder sur terre.
Non-seulement l’esprit moderne ne caresse pas la molle idée du paradis en ce monde; mais il s’insurge même contre l’idée plus molle encore du paradis céleste, par cela que les âmes y jouissent de la béate immobilité. Déjà plus d’un libre penseur a protesté hautement contre celle donnée paradisiaque, selon laquelle l’àme, essentiellement active, serait, « pour son bonheur, » condamnée à une éternelle contemplation
Quant au paradis terrestre de la légende, il va si peu à notre tempérament, que si, par miracle, on pouvait le retrouver, et y placer ceux qui le rêvent, à condition d’y vivre dans « l’état d'innocence » imposé à Adam, ils s’en feraient tous chasser, et avec bonheur, au bout d’un jour... Oui, si, par impossible, on nous donnait à choisir : ou l’existence telle quelle,
1 Lu protestation qui a eu le plus d’éclat est celle de J. Revnaud.
hérissée de difliculfés, limitée par la mort; ou l’existence éternellement paresseuse du paradis terrestre, ce serait à peine si nous consentirions à un essai de changement; et nous redemanderions bientôt, à grands cris, la faveur de retourner sur la « terre ingrate. » Ici du moins c’est la vie, parce que c'est le travail; parce que c’est le devoir pour l’homme de conquérir la terre et d’asservir les forces de la nature ; tandis que là, ce n’est que l’apparence de la vie; l’homme y serait l’égal du mollusque.
L’un de nos libres penseurs disait récemment dans iune conférence politique : « Que je rends grâce à Ève n de l’excellente idée qu’elle a eue de tenter son mari ! « L'est à elle que l’humanité est redevable d’être en- « trée dans la vie laborieuse, progressive, héroïque, « où l’homme doit manifester toutes ses énergies et « toutes les ressources du génie dont il est doué!... » En prenant à la lettre la légende, nous rendrions tous grâce à Eve.
Non, la société moderne ne se désintéresse pas du ciel idéal pour caresser la molle idée du paradis sur terre. Et si la classe populaire dont nous nous occupons est l’expression la plus désintéressée, la plus franche et la plus ardente de cette tendance à la prévoyance exclusive des choses de ce monde, que faut-il en induire? Je pourrais le dire immédiatement ; mais je trouve meilleur de faire sortir l’induction de l'observation des faits. Étudions-les donc.