L'INSTRUMENT DU TRAVAIL HUMAIN
La plus superficielle étude des phénomènes humains ne peut laisser échapper que les générations travaillent plus que pour elles-mêmes. Si chacune hérite de ses devancières, chacune aussi augmente l’héritage qu’elle a reçu, et qu’elle transmet à la génération suivante. Cette transmission, on le sait, se fait irrégulièrement, puisqu’il y a des sociétés où elle s’arrête. Mais là où elle cesse, cesse aussi la vie réelle. Cependant d’autres groupes humains reprennent ce qui était acquis à ceux dont la sève est épuisée, et continuent l’œuvre de transmission progressive.
Aussi, le progrès dans l’humanité ne peut-il se constater que par l’accroissement successif des acquisitions de l’homme. C’est ce qui permet à la société présente de faire son profit de toutes les acquisitions connues des sociétés passées; mais nous verrons qu’elle n’en peut faire son profit qu’en augmentant elle-même l’héritage des générations à venir. En sorte qu’aucune ne travaille réellement pour elle-même. Dans une société en progrès, l’œuvre de chaque génération est de marquer son passage par une plus savante préparation du terrain sur lequel la suivante déploiera son génie.
Ce phénomène, tout le monde le connaît; ce dont on ne se rend pas compte, c’est de la nature de l’hé-
ritage transmissible. Qu'est-ce, en effet, que cet héritage? Pas autre chose qu’un instrument de travail.
La terre défrichée et assainie, les routes, les canaux, les procédés de culture, tout l’outillage industriel, et toutes les connaissances humaines sont des instruments de travail. Le bien-être même, c’est-à-dire tout ce qui réconforte le corps, l àme et l’intelligence, est instrument de travail.
En un mot, l’homme est avant tout, par-dessus tout, un ouvrier. Il ne travaille pas seulement pour vivre, selon l’ancienne conception religieuse : il vit surtout pour travailler.
Et ne disons pas que c’est, en définitive, au profil exclusif du genre humain que l’homme travaille! Ce serait nous amoindrir à nos propres yeux. Nous avons reconnu plus d’une fois déjà que la satisfaction des besoins divers est le moyen et non le but de la vie.
D'ailleurs, nous savons comment se fait la transmission des acquisitions humaines : chaque génération doit, sous peine de déchéance certaine, ajouter à ce qu’elle a reçu; et elle marque d’autant plus glorieusement sa trace qu’elle a plus ajouté à ce qu’elle a reçu.
Cela étant, pour qui donc, en fin de compte, s’agitent les générations successives, puisque tout le produit des efforts accumulés n’est qu’instrument de travail? Voit-on d'ici combien serait archi-niaise cette idée que des millions de générations auront lutté pour assurer à celles d’un nuageux avenir le droit de se goberger
L'INSTRUMENT DE TRAVAIL HUMAIN. 585 paresseusement? La belle perspective que cela nous donncrail! Et puis, comment se goberger avec un avoir accumulé qui est surtout instrument de travail?
Cette réflexion nous ramène aux rêves de bonheur. Est-ce à dire, comme l’ont pensé quelques socialistes, plus riches d’imagination que d'expérience, que le génie humain finira par faire exécuter par des machines tous les durs et périlleux travaux; et que l'homme, affranchi de tout fatigant labeur, n’aura plus qu’à penser et à contempler?
De toutes les erreurs qui ont pu traverser un instant les esprits, je n’en sais pas qui soit plus énorme que celle-là. La vérité est que plus s'augmente la puissance de l’instrument de travail humain, plus l’homme est entraîné à un surcroît d’activité... Je disais tout à l'heure que le progrès se constate par l’augmentation des acquisitions de l’homme : on peut dire aussi que le progrès se prouve par l’accroissement de vie active ; car les nations les plus avancées sont précisément celles qui travaillent le plus. Toute invention qui supplée le travailleur sur un point détermine nécessairement une source nouvelle cl une nouvelle nécessité de travail sur un autre point. Nous ne saurions donc voir sur quelles raisons on se fonderait pour croire que le phénomène actuel ne sera pas celui de l’avenir*.
' Je trouve dans une publication bimensuelle : t Enseignement professionnel, dirigée par M. Ch. Gaumont, au n” 7 , les chiffres suivants empruntés à l’ingénieur anglais Faibairn : « L’Angleterre a une force
D'ailleurs l’homme n’a pas seulement que des forces morales et intellectuelles à dépenser nécessairement; ses forces physiques veulent être également dépensées, et cela sous peine de maladie: toutes les énergies veulent être mises en valeur. Que l’homme laisse successivement à la machine les travaux abrutissants, rien de si convenable; mais cela n’empêchera point que ses trois ordres de facultés ne doivent se développer et s’employer de mieux en mieux et de plus en plus. L’un des caractères du progrès dans l’humanité n’est pas seulement l’accroissement de la vie active ; c’est encore le développement du besoin de vie héroïque dans le travail. La grande préoccupation de l’homme moderne, préoccupation progressive elle-même, est de s’ouvrir des horizons de plus en plus étendus, et de se passionner pour toutes les conceptions hardies... Je ne me dissimule pas ses mobiles superficiels : il cherche la fortune, sans doute : il cherche encore plus la gloire. Dans tous les cas, il lui est absolument interdit de rapporter à lui-même tout le fruit de son labeur. Mais les mobiles ne sont pas le fond de la question. 11 est en ceci, qu’en grandissant, l’homme grandit en activité, en audace, et que rien n’est plus contraire à son tempérament et à la marche des choses que le rêve de la vie paresseusement contemplative. C'est pourquoi « le séjour des bienheureux »
motrice de onze millions de chevaux-vapeur. Cette force peut faire le travail de soixante-dix-sept millions d’ouvriers. » Or, l'Anglais n’n jamais tant travaillé I...