L'INSTRUMENT DE TRAVAIL HUMAIN
lui fût-il ouvert, il hésiterait à y entrer ; et il y serait très-malheureux s'il n'y trouvait — ce que la religion ne lui fait pas entrevoir — un emploi convenable a son dévorant besoin d’agir.
Ainsi le plus grand, le plus significatif des phénomènes de la vie, celui qui nous aidera le mieux à percer le mystère de la destinée de l’homme, est la constitution progressive de l’instrument de travail, et l’augmentalion également progressive de l'action humaine sur le monde. Il y a là tout une révélation. On peut tirer de ce phénomène, parfaitement appréciable, un principe de certitude devant lequel pâlissent tous ceux qu’on lui opposerait.
L’homme, ajoutant de jour en jour à sa puissance sur le monde, et travaillant plus que pour lui, est évidemment au service de quelque puissance extérieure et supérieure à lui-mème.
Si nous repoussions la croyance en une direction suprême, nous tomberions dans la déroute la plus complète; nous ne pourrions plus du tout nous expliquer le pourquoi de ce phénomène de transmission de l’instrument progressif du travail humain, puisque nous ferions de l'homme une intelligence dépendante de forces aveugles; ce qui est absurde, ce qui nous
ferait tomber dans le plus inextricable gâchis possible...
Pour éviter cette chute, revenons à l’Être suprême, comme s’il n’avait jamais été mis en doute, et comme si l'on n’avait pas odieusement abusé de lui.
La Genèse, le catéchisme et l'opinion commune nous disent que Dieu a créé l’homme à son image... Qu’esl-ce que cela veut dire? Que le Créateur a doué l’homme de facultés créatrices. On n’imaginerait pas comment la créature pourrait autrement être faite à l’image du Créateur.
De quelque manière que cette haute idée de luimème soit venue à l’homme, elle témoigne qu’il pressentait depuis bien longtemps le grand rôle auquel il était appelé, et qu’il a rempli tant mal que bien, sous l’incitation de son instinct, en attendant que sa raison, mûrie, pût lui en donner la pleine conscience.
Créé à l’image du Créateur suprême, l’homme serait donc un créateur en sous-ordre. Il serait, par conséquent, dans la mesure des facultés dont il est doué, le collaborateur de Dieu, son fermier en ce monde.
A ce point de vue, la terre ne serait plus un lieu de déportation pour le genre humain; mais un domaine à transformer. Elle ne serait plus un bagne où il expierait éternellement un péché originel; mais un atelier ouvert à son actif génie. Ce n’est plus en nous mortifiant, en nous amoindrissant, et par d’incessants appels en grâce, que nous pouvons être agréables à
L'INSTRl MENT DE TRAVAIL HUMAIN. S8H Dieu; mais en développant toutes nos facultés et en les appliquant à l'œuvre transformatrice du milieu où nous sommes, conformément à l'irrésistible instinct qui nous y pousse. Enfin l’obligation de travailler n’est plus la marque de notre déchéance, c’est, au contraire, le signe de notre grandeur.
C’est toute une révolution dans la manière de comprendre la vie.
11 ne me semble pas qu’un esprit vraiment religieux puisse s'élever contre cette conclusion. Il ne me semble pas qu’on puisse la repousser sans commettre par cela môme une impiété; car ce serait bien positivement amoindrir Dieu dans la pensée humaine que de persister à nous le montrer comme un fantaisiste redoutable, qui crée l’homme actif, lui insuffle l’irrésistible besoin de se rendre compte de toutes choses, et qui, ensuite, lui défend, sous peine de mort, de chercher à connaître!... Que dirait-on d'un chef de famille qui environnerait ses enfants de toutes les tentations possibles, uniquement pour se donner le plaisir de les punir s’ils cèdent à leurs aspirations naturelles?... A un autre point de vue : que dirait-on d’un père qui, ayant mis des outils aux mains de ses enfants, leur défendrait de s’en servir? Nous dirions de ce père qu’il est insensé. N’esl-ce pas une impiété de supposer que Dieu a pu se jouer ainsi de sa créature de prédilection? Car nos facultés, nos forces vives, sont nos premiers, nos plus précieux outils, à nous. Devons-nous les laisser se rouiller, de peur de
déplaire à Dieu si nous nous en servons? Mais ne méprisons-nous pas l'ouvrier qui laisse rouiller les siens?
Il vaut beaucoup mieux croire que nous ne comprenons pas le sens caché de la légende, que de prendre à la lettre une doctrine qui prête à l’Intelligence suprême une manière d’être que nous trouverions souverainement insensée dans l'homme. En attendant qu’on nous donne une explication rationnelle de la tradition biblique, répétons hautement que c’est une impiété au premier chef de supposer à Dieu la pensée de n’avoir fait l’homme que pour le tenter; de ne lui avoir donné le désir insatiable de connaître que pour lui imposer le devoir de le réfréner; enfin, de ne l'avoir placé sur terre que pour la lui faire mépriser. Ce sont là d'inqualifiables fantaisies qu’a pu prêter à Dieu l’intelligence intimidée des hommes d'autrefois, et dont les meneurs des sociétés humaines ont pu se faire un moyen de domination ; mais contre lesquelles se révolte la raison de la société moderne.
Au reste, je sais déjà que des catholiques réformistes admetlent volontiers la conclusion de l’espril nouveau. Quelques-uns même, qui tiennent autant, sinon plus, à la Révolution qu’au catholicisme, m’ont affirmé que l’idée d’élever l’homme au rôle de collaborateur de Dieu se retrouve, assez claire, dans plusieurs des Pères de la primitive Église. Acceptons; car si cette idée est vraie entre toutes ; si elle est au fond de l'instinct humain ; si dès les temps les plus reculés l'homme avait pu croire qu’il était créé à l'image du
L’INSTRUMENT DE TRAVAIL HUMAIN. 591 Créateur, celte idée de la collaboration avec la Divinité pouvait bien se faire jour de temps à autre ; et il est tout simple qu’on en puisse trouver des lueurs dans les écrits de quelques-uns des fondateurs du christianisme. Elle est même assez clairement formulée dans la fameuse parabole des talents (saint Matthieu, ch. xxv). 11 y est dit, en effet, que celui qui aura tiré parti des capacités dont il était doué « entrera dans la joie du Seigneur, » et que celui qui aura enfoui son talent, de peur d’étre réprimandé s'il s’efforçait d’en tirer parti, sera traité de mauvais serviteur et jeté « dans les ténèbres extérieures. »
On sent bien que l’idé poussait; cependant elle n otait pas au premier plan des préoccupations des Pères de l’Église.
Disons donc que le génie humain l’a lentement couvée, que la société chrétienne, en dépit de la doctrine officielle, en a particulièrement préparé l'éclosion, et qu'il est réservé à la société née de la Révolution de la mettre en pleine lumière, en faisant d’elle le fondement de la foi nouvelle.
C’est la religion naturelle qui s’inaugure; c’est le sens humain qui, après des tâtonnements infinis, devenu plus maître de lui-même, comprend mieux les grands intérêts de la vie, épure ses notions morales et religieuses, et qui, en fin de compte, rejetant la conception artificielle du passé, provoque l’homme à justifier plus glorieusement que jamais qu’il est bien fait à l’image de Dieu.