‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 6 sur 64 · CLA.SSK I N F ÉR1EUH E · texte numérisé non relu

CLA.SSK I N F ÉR1EUH E

immédiale. Aussi suis-je fondé à dire que lors même que tout enfant du peuple recevrait, tel quel, l’enseignement du commun des moralistes, les chutes ne seraient guère moins nombreuses.

On sentira encore mieux l’insuffisance de cet enseignement si l’on songe que les plus redoutables parmi les déchus sont précisément ceux qui ignorent le moins ce qu’enseignent les professeurs de morale.

Certes, je tiens la plupart de ceux-ci pour honorables; je veux bien qu’ils soient pavés de bonnes intentions. Mais de grands préjugés troublent l’intelligence des uns, et une incroyable timidité d’esprit atténue les effets de la bonne volonté des autres. Ils s’agitent à peu près tous dans un cercle d’une étroitesse extrême. De là leur impuissance à agir sur les natures autres que les natures faciles.

Je ne demande pas mieux, assurément, que d’ouvrir la porte aux exceptions. Je crois qu’en dehors des membres des diverses églises, et parmi les moralistes laïques, on trouverait des esprits disposés à aller hardiment au fond des choses pour y découvrir et les causes premières de la démoralisation, et le moyen de les annihiler; mais ces esprits exceptionnels ont rarement la parole retentissante. A ma connaissance, il en est un cependant qui se fait écouter. Publiciste éminent, vigoureux champion de la libre pensée et du progrès, il nous a donné, entre autres, un livre qui témoigne éloquemment de la résolution de sonder hardiment les misères du peuple pour en saisir toutes les

causes et pour les combattre sans relâche 1 ; mais ses recherches ne paraissent pas encore avoir porté sur la plaie particulière dont nous nous occupons. Espérons quelle appellera la sollicitude de cet honorable écrivain. En attendant, je continue d’exprimer franchement ma pensée sur les moralistes, dût-on en trouver l’expression brutale.

Je dis donc qu’ils n’ont pas le secret de ces forces vives qui, sous le nom général de passions, agissent si puissamment en nous ; et que, n’ayant pas ce secret, ils ne peuvent apprécier l’intensité du trouble produit inévitablement, soit par la compression excessive, soit par l'anormal emploi de nos énergies. Il est évident qu’ils ne se rendent pas compte des terribles maladies morales que peut déterminer la contrainte imposée aux aptitudes naturelles, la violence faite aux vocations. Ils ne peuvent que constater la maladie quand elle a causé la déchéance du sujet ; mais ils n’en connaissent pas la cause vraie, la cause profonde. S’ils la connaissaient, leur enseignement serait tout autre. Le caractère pauvret de celui-ci u’alteste que trop leur méconnaissance des secrets de la nature humaine. Aussi, quand ils s’essayent à guérir les maladies morales nées des causes que je viens de dire, me font-ils l’effet d’appliquer des cautères sur des jambes de bois...

La recette unique, invariable, des moralistes est de

* //Ouvrière, p»r M. Jules Simon.

CLASSE INFÉRIEURE. Al

faire appel à la volonté pour réfréner la passion, ou la force vive, qui, mal gouvernée, menace de produire une perlurbation. Ils paraissent croire naïvement que la passion n’est qu'un enivrement passager, une sorte de caprice de l’organisme, dont on peut toujours avoir raison en l’étouffant en soi... S’ils consentaient à nous dire leur secret personnel, nous saurions combien de fois par jour leur volonté fléchit.

Entendons-nous bien : aussi fermement que personne, je professe que l’étre humain est le garde-frein des forces vives dont il est doué. C’est là ce qui fait sa grande supériorité sur tout ce qui se meut autour de lui; c’est là ce qui prouve tout à la fois et sa liberté et sa responsabilité; c’est là ce qui implique pour l’homme une haute fonction à remplir dans le monde. S’il n'était le garde-frein, et par conséquent le directeur des forces précieuses dont il est doué, il ne se distinguerait du reste du règne animal que par la forme et par les appétits. Mais autre chose est de gouverner ses forces, autre chose de vouloir les refouler. Il faut en réfréner l’abus et non en supprimer l’usage.

Que, sous le coup de circonstances imprévues, la passion, menaçant de produire un fâcheux effet, soit matée par la volonté, très-bien. Mais cela ne suffit pas : il faut à la force contenue un prompt dérivatif. Lorsque le préposé à l’émission d’une force-vapeur a des doutes sur l’opportunité de l’émission immédiate, il n’éteint pas le foyer pour cela; il ne fait pas condenser la vapeur; il fait tout simplement dériver le trop-plein

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pour éviter une explosion. Ainsi devraient s'ingénier à faire les professeurs de morale.

Il est donc parfaitement absurde de croire que les énergies qui se développent en nous sous l’action de mille influences diverses sont des caprices de notre organisme. Ce sont des forces qui nous poussent à une action extérieure nécessaire; et si la volonté, la raison doivent toujours intervenir pour deviner le secret de ces forces mystérieuses, c'est pour leur donner une saine direction, et non pour entreprendre l’œuvre vaine du refoulement.

Qu’arrive-t-il, en effet, de cet inintelligent traitement de la passion proposé par le commun des moralistes? De deux choses l’une tou la passion sera plus forte que la volonté, et n’étant plus dirigée, elle fera dérailler l’individu en qui elle agit, en causant des dégâts proportionnels à sa puissance; — ou la volonté s’efforçant de comprimer des énergies qui veulent s’épandre, celles-ci troubleront inévitablement l’économie générale de l’individu. L’ignorance de l’appropriation des forces qu’on porte en soi produit, dans le premier cas, un malaise immédiatement offensif; dans le second cas, un malaise inoffensif; mais en apparence seulement. Car tout individu dont l'économie générale est troublée par un refoulement de quelques-unes de ses forces vives finit toujours par porter dommage autour de lui. La pratique du refoulement fait qu’on amoindrit la vie en soi, et par suite autour de soi, par la tristesse, la morosité, l'irritabilité, qui résultent

infailliblement de la contrainte faite à des expansions nécessaires. Je suis disposé à me tenir sur mes gardes quand je me trouve en rapport avec des gens qui sont dans ce cas du refoulement volontaire. La passion trouve toujours des fissures pour s’échapper; et elle s’échappe en égratignant autrui, si elle ne fait pis. A plus forte raison, le refoulement forcé, inconscient, doit-il produire de détestables effets au dehors.

Mon défaut presque absolu d’érudition m’interdit de demander aux docteurs ès sciences anthropologique et sociale à quoi ils ont pensé depuis qu’ils pensent. Mais je suis enclin à croire qu’ils ont fort négligé le principal au profit de l’accessoire. En tout cas, je ne vois pas dans les faits les résultats évidents d’une recherche suffisamment persévérante de la nature intime et de l’appropriation féconde des énergies qui se développent en nous *.

C’est à peine si l’on commence à soupçonner que toute passion qui se révèle est l’expression d'une force qui veut être employée; car, si l’on ne savait pas son appropriation normale, on s’appliquerait du moins à la faire dériver le plus heureusement possible.

Par exemple : voici un individu jeune, nerveux, évidemment passionné, que le hasard, la nécessité, la méconnaissance de ses propres aptitudes, ont conduit

1 A ma connaissance, Ch. Fourier est celui de tous les chercheurs qui a le mieux deviné le jeu des passions. Quand on aura écarté toutes les conceptions bizarres nées du besoin de donner une idée de jeu harmonique des passions, on trouvera dans son système des aperçus trèsingénieux et des idées qui ne demandent qu'à être triées et fécondées.

à exercer une profession qui ne lui dit rien, qui ne « l’empoigne pas; » parce que, ne répondant nullement à ses aptitudes naturelles, elle n’en sollicite ni le développement ni l’emploi. Cet individu ne sait ordinairement ni pourquoi le métier où le hasard l’a jeté ne lui va pas, ni quel métier lui conviendrait mieux — et c'est là le cas ordinaire 1 — Il résultera de là un travailleur sans goût, sans zèle, pour lequel le travail obligatoire sera une corvée d’autant plus ennuyeuse qu’il y a, en l’ouvrier qui n’a pas trouvé son joint, quelque chose qui proteste. La force méconnue n’entend pas s’évanouir : elle tourmente son maître; elle veut s’épancher, et elle s’épanchera d’une manière quelconque, souvent d'une manière déplorable. En attendant, elle produit dans l’économie intime ce désordre dont j’ai parlé, ce malaise que déterminent les essais de réfrènement ; puis vient le découragement qui fait lâcher le frein. Alors l’individu est sur le bord de l’abîme. Et il y tombera d’autant plus irrémédiablement qu’il sera doué d'une sève plus vigoureuse. Pour qu’il n’y tombe pas, et n’aille pas grossir les rangs des classes malfaisantes, il faut qu’il soit pris, en dehors de son travail professionnel, par quelque grande et durable passion ; par exemple, pour une femme qui en soit digne, ou pour quelque œuvre extra-professionnelle, répondant plus ou moins à ses aptitudes intimes, et qui lui soit un moyen de dépenser agréablement son trop-plein de sève; ou bien encore, il faut que certaines idées rénovatrices, s’emparant de son esprit,

lui ouvrent une de ces larges perspectives qui consolent de l'insuffisance de la vie professionnelle... Les agitations politiques et sociales ont été certainement, pour beaucoup de natures énergiques de la classe populaire, un tout-puissant préservatif contre la démoralisation.

Eh bien ! si les moralistes, qui appartiennent tous à la bourgeoisie, et qui ont si grand’peur des agitations sociales, avaient eu un conseil à donner aux hommes du peuple qui déversaient dans l’œuvre politique leur surabondance de sève, ils eussent certainement cherché à les détourner... Si, encore, ils eussent pu leur indiquer, au cas où le conseil eût été écouté, un autre honnête dérivatif! Mais non. Le moraliste ne fait que leur dire à peu près ceci : — « Ne vous occupez pas de politique; ne songez qu’aux devoirs de voire profession. Enfermez-vous dans ce cercle, et n’ayez jamais la pensée d’en sortir. Soyez bien sages, bien économes, ne vous occupez que de vos petites affaires, et vous vous en trouverez bien!... » et toutes recommandations de ce goût-là, qui glissent sur les natures ardentes, comme la brise légère sur le rocher de granit. Mais, si, au lieu de glisser ainsi, elles pénétraient, qu’arriverait-il dans la plupart des cas? Je . l’ai dit d'avance.

N’oublions donc pas que toute violence faite à nos forces vives conclut à une maladie tout à la fois morale et physique ; que, de même, leur anormal emploi détermine des désordres proportionnels.

El reconnaissons que c’esl un pauvre expédient, celui qui, négligeant les causes, consiste à dire invariablement: « Serrez le frein! refoulez! »

Mieux vaut, tous comptes faits, que le malade ne guérisse pas sous l’influence du remède prescrit par le commun des moralistes. Mieux vaut, j'ose le dire, que le mal persiste et nous scandalise... Toutes ces énergies, devenues malfaisantes sous l’empire de causes mal définies, sont un reproche incessamment adressé à la classe qui, à des titres divers, cultive les sciences sociales; et, plus le reproche sera sanglant, plus actif sera l'excitant à la recherche hardie. Or, qui oserait dire que la recherche hardie, persévérante, ne doit toujours conclure à la réalisation d'un progrès?

D’ailleurs, puisque la maladie résiste au traitement des moralistes, c’est qu’elle exige un remède d’une tout autre nature et bien autrement radical que le leur.

Mais je veux insister sur l’impossibilité de ramener l’homme déchu par des sermons. Je dis d’abord que les plus touchants ne sont bons qu’à réconforter les âmes honnêtes, qui ne sont point aux prises avec de trop grosses difficultés. Ils glissent sur les natures aigries, et particulièrement sur celles qui sont ouvertement dépravées!

Certes, jamais sermonneur n'atteindra au sublime et au terri ble de l’éloquence de Jean Valjean 1 essayant 1 Le» Misérable s,

de moraliser un jeune voleur. Non ! jamais on ne s’élèvera à pareille puissance de paroles, ou, du moins, jamais on ne la dépassera, lorsqu’il s'agira de détourner un individu qui, ne voulant pas travailler pour vivre honnêtement, croit pouvoir vivre paresseusement au moyen du vol. Non ! jamais l’éloquence humaine ne démontrera d’une manière plus terrifiante l'affreuse perspective que s’ouvrent les déserteurs de la vie laborieusement honnête... Eh bien! cette maîtresse manière de moraliser, qui a si profondément ému les âmes pures, glisserait sur les âmes souillées. Dans tous les cas, l’impression ne serait pas durable.

Le grand penseur qui a écrit les Misérables a si bien senti lui-même l’inutilité, en pareil cas, des remontrances les plus éloquentes, qu’après nous avoir montré le jeune voleur, d’abord décontenancé, puis un peu rêveur, il le fait se réveiller, et dire avec mépris de son moraliste qui s'éloigne : « Vieux serin ! » Et plus tard, nous retrouvons le « moralisé » associé, comme devant, à une bande de coupe-jarrets, nous laissant sans espoir de sa conversion.

L’homme perverti peut se faire hypocrite devant le moraliste, s’il en veut tirer quelque faveur ; mais il a toujours au service de son sermonneur le mot du jeune bandit : « Va donc, serin ! »

Aussi bien, est-ce perdre son temps, en pareille entreprise, de mettre l’existence tourmentée du criminel en regard de l'existence calme de l’homme honnête.

D’abord, l'individu qui a élé flétri se sent écrasé par sa flétrissure, il la croit indélébile; et il s'épouvante à l’idce seule des efforts de vertu patiente et terreà-terre dont il lui faudrait faire preuve pour essayer, sans espoir de succès, d'effacer sa faute aux yeux du monde.

Ensuite, — et ceci n’est pas moins grave, — les deux existences étant mises en opposition, celle de l’ouvrier et celle du voleur, l'individu qui a déjà commencé la seconde existence, n’eût-il encore subi aucune flétrissure officielle, et pût-il rentrer dans la vie honnête sans crainte d’être reconnu, persistera presque toujours dans la mauvaise voie. Tout ce que peut lui dire le moraliste, il le sait d'avance; il se l’est dit lui-même. La comparaison s’est imposée souvent à sa pensée. Il a même eu plusieurs fois des velléités de retour. .Mais ces bonnes résolutions cèdent à la première tentation un peu forte. Et Dieu sait si la tentation manque à qui s’est déjà exercé dans l’art de dépouiller autrui, avec ou sans violence!

J’ai dit que les individus composant la catégorie malfaisante sont des natures très-énergiques. Or, c’est le propre de ces tempéraments de n’aimer pas la vie calme, la vie casanière ; ils aiment les aventures, bonnes ou mauvaises. La vie héroïque dans le bien ou dans le mal; et pour si peu qu’ils n’aient pas la chance d’être encadrés dans un milieu honnête qui leur offre un moyen de dépenser honorablement leur exubérance de sève, ils déserteront bientôt l’atelier,

courront les aventures, se livreront à tous les genres de débauche, et, de degrés en degrés, descendront jusqu'aux plus bas... Dans les intervalles de celte marche descendante, la réflexion, nous l'avons déjà dit, amène parfois le regret au cœur du déchéanl; mais au regret succèdent bientôt les récriminations contre l’intolérance de la société honnête, qu’il veut croire aussi pervertie que lui-même. Ensuite il se rappelle que l’existence de l'ouvrier est bien précaire, et encore plus monotone. Enfin, il songe que la vie de voleur, si elle a ses dangers sérieux, a bien scs charmes aussi. Et, de fil en aiguille, il en vient à se démontrer qu’il n’y a pas trop lieu de regretter sa propi e chute. Maintenant, vienne une occasion de faire un coup, de prouver qu’il a du nerf, de se venger d’une humiliation sur laquelle il ne peut, quoi qu’il dise, se donner le change; il la saisira avec une sorte de joie amère. Il savoure d’avance, en grinçant les dents, la sombre volupté du crime; et si une voix criait à ce misérable : « Arrête, il y va de ta vie, peutêtre! » il répondrait : « Eh bien! si j’y laisse ma peau, tant pis! je m’en fiche pas mal! »

Allez donc sermonner des gens de celte trempe, qui est la trempe commune à la société du « troisième dessous! »

Le moraliste dira : « Que voulez-vous? ce sont là des natures essentiellement perverses sur lesquelles glisse, sans les pénétrer jamais, toute idée morale. »

Cette raison n’est pas acceptable. Il n'est pas du

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tout démontré que ces natures soient essentiellement perverses. Pour mon compte, je ne le crois pas; ce que je crois, c’est qu’elles sont perverties sans retour. Mais je demande qu’on remonte aux causes premières. Nul doute pour moi que, si on le faisait intelligemment, on ne découvrit que la profession exercée d’abord, mal choisie, mal enseignée, mal pratiquée, ne sollicitant pas l'emploi des facultés prédominantes, a été le point de départ du désarroi moral. On verrait que la sève, exubérante, ne trouvant pas à s’épancher d’une manière féconde, et demandant invinciblement son expansion, créait des besoins incompris, mais ardents; des appétits mal définis, mais indomptables. On verrait enfin que des forces précieuses, exigeant impérieusement leur action normale, mais n’étant devinées ni de ceux en qui elles étaient, ni du milieu où ces individus vivaient, et ne pouvant être contenues, de fécondantes qu’elles pouvaient être, sont devenues destructives.

11 en est exactement ainsi des forces répandues dans la nature, biles blessent l’homme jusqu’à ce qu’il sache les comprendre et les utiliser. C’est la manière de la Providence de stimuler le génie humain, qui est ainsi fait, qu'il ne cherche obstinément à découvrir les lois du monde physique ou moral que sous le coup de pareils excitants. Jusqu’à ce que l’homme ail trouvé le secret de l’une de ces forces de la nature, il la maudit, cette force; elle est son ennemie. Puis, quand il l’a comprise et utilisée, il la bénit avec effusion. Eh

CLASSE INFÉRIEURE, bien, celles qui sont en nous, et que nous appelons passions, sur lesquelles on a tant écrit depuis qu’on écrit, ces forces, dont les utopistes modernes ont commencé à entrevoir le caractère précieux, les moralistes les traitent encore en ennemies!...

On voudra peut-être, pour justifier ces derniers, dire que la science sociale, ayant ses spécialités, celle des moralistes consiste moins à s’attaquer aux causes premières de la démoralisation qu’au réfrénement pur et simple des excès de la passion ; que la recherche des carrières fécondes à ouvrir à toutes les énergies est du ressort de l’économie politique, et que c’est aux savants de cette spécialité qu’incombe le devoir de résoudre la question du développement et du bon emploi des forces humaines.

Je réponds par avance qu’il n’est pas possible de s en tenir à 1 une ou à l’autre des deux spécialités de la science sociale; la preuve, c’est que tous les moralistes laïques font à chaque instant irruption sur le domaine de l’économie générale, et que les économistes, usant de réciprocité, saisissent toute occasion de sermonner les classes ouvrières. Il est positif que chacune des deux spécialités emprunte à l’autre ses rengaines.

Toutefois, soyons juste, l’action générale des économistes a été bien autrement sérieuse que celle des moralistes; et, quoiqu’il reste beaucoup à leur demander, et même que nous ayons gros à leur reprocher, nous serions bien plus disposé à fonder des es-

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pérances sur les économistes proprement dits que sur les moralistes. Mais, pour réaliser ces espérances, il faudrait que, moins exclusivement préoccupés des valeurs matérielles, les économistes s’occupassent un peu plus des valeurs humaines; que, moins exclusivement soucieux de remédier à la déperdition des forces de la nature, ils se montrassent un peu plus soucieux d’arrêter l’énorme et continue déperdition des forces de l'homme; en un mot, il faudrait que, plus osés et mieux inspirés, ils missent, dans leur estime, le producteur au-dessus du produit, et qu'ils considérassent la science sociale comme ayant pour premier objet le développement et le bon emploi des énergies humaines.

Mais ne désespérons pas. Si les moralistes sont notoirement impuissants à résoudre le problème, si les économistes ne parviennent pas à baser leur science sur des principes plus élevés, et qui tiennent plus grand compte des masses laborieuses, la lumière ne se fera pas moins. D’autres amis du bien public, plus ardents, plus osés cent fois que les moralistes et que les économistes, ont déjà essayé de répondre à l’insuffisance radicale des uns et à l'insuffisance relative des autres. J’ai nommé les socialistes.

C’est leur parti qui révolutionnera la science sociale, qui brisera le cercle dans lequel s’enferment les deux autres partis, qui finira pas leur communiquer un peu de sa robuste foi en la possiblité de guérir, ou tout au moins d’amoindrir considérablement les plaies

diverses qui sévissent sur les parties inférieures du peuple.

Que la critique la plus malveillante s'en donne à cœur joie sur le compte des socialistes; qu’elle fasse gorge chaude de leurs plans de régénération sociale; nous pouvons lui laisser les coudées franches. Mais ce qu elle ne leur contestera pas, c’est de savoir forcer la société à se retourner sur elle- môme pour sonder ses propres misères; c’est d’avoir provoqué de toutes manières, à l'étude des plus hautes questions sociales, nombre d'esprits qui, sans eux, fussent demeurés engourdis... Ce sont là, ce semble, des titres assez valables, que la critique la plus malintentionnée ne peut leur contester. Peut-être, en cherchant bien, leur en trouverait-on encore d’autres. Mais je m’en tiens, pour le moment, à ceux-ci, qui sont de très-grande valeur.

Eh bien! si les socialistes persévèrent imperturbablement dans leur foi au progrès, — et je sais de source certaine qu’ils persévèrent, — s’ils continuent, soit par leurs négations hardies, soit par leurs audacieuses affirmations, à provoquer à l’étude des problèmes sociaux, — et ils y sont parfaitement disposés; — s’ils persistent particulièrement à réclamer des institutions protectrices pour la classe laborieuse, et notamment, pour les jeunes générations ouvrières, une forte éducation tout à la fois intellectuelle, morale et professionnelle, — et leurs tendances sous ce rapport sont plus accentuées que jamais; — en un mol,

si les socialistes gardent leur caractère, dussent-ils proposer encore des plans impossibles, éveiller dans le peuple des espérances illusoires, s'attirer à nouveau l’animadversion des partis conservateurs, ils n’auront pas moins rendu un immense service à la société.

L’humanité ne fait pas de progrès sans qu’il lui en coûte, et avant de trouver la lumière féconde, il faut traverser bien des ombres. Gloire à qui ose les traverser !

Ces audacieux, qui ne doutent de rien, finissent toujours par entraîner à leur suite des esprits ingénieux, mais timides, très-propres à élucider les questions embrouillées, mais qui ne débrouilleraient rien si les hardis pionniers de la pensée ne leur taillaient de la besogne. Ceux-ci trouvent le minerai précieux, les autres le lavent.

Quiconque ne comprend pas cette nécessité et ne s’incline pas devant elle n’a pas le droit d'opiner en de si graves questions.

Bref, si les socialistes ne savent pas faire la lumière, ils sauront du moins la faire faire, et ils auront leur large part dans l’œuvre particulière de l’assainissement des bas-fonds où nous venons de plonger.

Résumons-nous.

Les trois catégories de la classe inférieure n’absorbent guère, avons-nous dit, que les deux dixièmes de la masse totale de la population prolétaire.

Si l’on demandait à la première son secret, et qu elle pût le dire, elle nous avouerait qu’elle n’a pas grande ambition ; que son tempérament affaibli, et son sang pauvre ne sont pas faits pour produire de violentes passions; que son imagination n’atteint guère l’idéal; qu’elle prend le temps comme il vient, la soupe comme elle peut la faire; et qu elle se contenterait parfaitement du paradis des petits théâtres.

Nous'avons vu que la seconde catégorie a deux éléments distincts : l’un, démoralisé par la paresse et l’ivrognerie; l’autre, par la débauche crapuleuse.

Le secret du premier serait de mener l’existence du lézard au soleil, et d’étre dispensé de ce dont le lézard ne l’est pas, c’est-à-dire de pourvoir à ses besoins physiques. Il n’est, du reste, difficile ni pour le manger, ni pour le boire, ni pour le coucher ; mais encore faut-il qu’il mange un peu, qu’il boive plus que de raison, et qu’il puisse passer les nuits ailleurs qu’en plein air.

Le secret du second, son idéal, c’est d’être trèsfort, très-habile à donner un mauvais coup, et, pardessus tout, d'être le chéri d'une « femme » qui soit indépendante, qui gagne beaucoup d’argent cl qui lui en fournisse à gogo. Son ambition peut aller jusqu’à l’envie de se « ballader » sur un cheval, en compagnie de « sa femme, » dans les avenues aristocratiques du bois de Boulogne. Il serait heureux de « s’y esbrouffer » un peu. Au delà, c’est la nuit : le monde n’existe plus.

Le secret de l’homme de la troisième catégorie,

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c’cst de faire un bon coup, qui lui permette de mettre la main sur un riche magot; puis de fuir bien loin, à l’étranger, pour s’y abriter contre toute poursuite, et y vivre « honnêtement » avec le trésor volé. C’est là son rêve doré...

Et maintenant que nous connaissons le secret de chacune des trois catégories; que nous n’avons nul espoir que le personnel dont elles se composent puisse remonter la pente fatale; que nous avons indiqué les causes générales de la déviation des énergies ; que nous en avons montré les détestables effets; que nous avons fait appel à la science sociale pour qu elle s’ingénie à concevoir des institutions sérieusement protectrices des jeunes générations ouvrières,

Quittons la région malsaine où nous venons de plonger, et remontons aux classes utiles.

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