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CHAPITRE II

CLASSE INFERIEURE DU PEUPLE. — SES ÉLÉMENTS DIVERS. — POURQUOI LES MORALISTES SONT IMPUISSANTS A ASSAINIR LES BAS-FONDS DE LA SOCIÉTÉ.

Notre plan exige que nous commencions par la classe inférieure. En conséquence, nous allons, en descendant tous les degrés, passer successivement de l’élément inoffensif à l’élément démoralisé, et de celuici au coutumier du crime.

La classe inférieure a cela de particulier que ses éléments les plus mauvais sont ceux-là précisément qui nous offrent le plus d’intérêt. C’est la partie la plus dangereuse qui, naturellement, préoccupe au plus haut degré les moralistes; c’est elle qui fournit les sujets les plus émouvants aux dramaturges et aux romanciers; enfin, c’est celle-là qui, par son caractère redoutable, inquiète au plus haut degré. Elle est un

CLASSE INFÉRIEURE, problème vivant, posé depuis bien longtemps, mais que la lenteur des progrès de la science sociale n’a pas encore permis de résoudre, tant s’en faut.

La classe inférieure étant composée d’éléments trèsdissemblables, il y a justice et nécessité de les distinguer soigneusement les uns des autres. 11 nous faut donc la subdiviser en trois catégories : l’une inoffensive, l’autre simplement vicieuse , la troisième offensive.

La première renferme tout ce qui ne donne guère ni profit ni perle, matériellement parlant. Elle produit peu et consomme peu. Sa manière de se sustenter et son hygiène générale sont aussi mal entendues que possible.

Cette partie de la population est généralement native de Paris, et est ordinairement le fruit très-appauvri de plusieurs générations parisiennes. Quoique la misère soit prolifique, et qu’à ce titre cette population particulière ait le droit de pulluler, ce phénomène ne se produit pas, ou se produit peu parmi elle. Nécessairement aussi, la mortalité est bien plus grande là que partout ailleurs.

Les ateliers qui demandent de l’activité musculaire ou intellectuelle et de l'assiduité sont fermés à cette catégorie de la classe ouvrière, si ce n’est pour y faire quelques corvées en temps de presse. Elle exerce la

plupart du temps, en plein air, une foule de petites industries qui fatiguent peu le corps et encore moins l’esprit. La plus pénible de toutes est celle de chiffonnier. Celui qui l’exerce se couche fort tard et se lève avant le jour; mais il a une grande moitié de la journée pour se prélasser. La majorité de cette catégorie inoffensive, peu nombreuse, s’adonne au commerce des petites friperies, des petits outils, des ferrailles, etc. Elle se recrute parmi les jeunes ouvriers manqués et parmi les vieux dont on ne veut plus. Il arrive souvent aussi que les enfants continuent la « profession » de leurs pères, parce qu’elle a ses attraits pour ces natures appauvries : elle n’exige jamais de grands efforts, et laisse beaucoup plus de liberté qu’une profession exercée dans les ateliers de la sérieuse industrie.

L’intelligence de cette catégorie est très-médiocre. Les amateurs de saillies singulières, pittoresques, et parfois heureuses, peuvent s’y laisser prendre, et croire qu’il y a là l'esprit fin du Parisien. A dire vrai, la verve caustique du natif de Paris ne se retrouve ici que par exception.

D’autre part, on est fort peu accessible parmi ce petit monde à la passion politique. On ne demeure certainement pas étranger à tous les événements sociaux : cela n’est pas possible à Paris; mais il est à remarquer que la sollicitude pour la chose publique est, à quelques exceptions près, d’autant plus vive qu’on remonte plus haut l’échelle delà valeur ouvrière; et

qu’elle s’efface graduellement à mesure qu'on descend vers zéro et au-dessous. A zéro, on trouve encore une lueur de cette sollicitude ; au-dessous, on n’en trouve plus, si ce n’est de la part de quelques rares individus entraînés depuis peu de temps dans la voie vicieuse.

Ce dernier mot nous mène naturellement à la seconde catégorie. Elle se compose de gens qui, par paresse simple, mais irrémédiable, ou par paresse aggravée d’ivrognerie incorrigible, consomment plus qu’ils ne produisent, et qui néanmoins n’ont pas recours au vol pour combler le délicit résultant de leur insuffisant travail. Toutefois, le déficit ne pouvant se combler que par des moyens plus ou moins entachés d’immoralité, nous sommes fondés à infliger l’épithète de vicieuse à cette catégorie.

Le plus innocent des moyens employés, pour vivre, par ceux qui en font partie, est d’épuiser toutes les bonnes volontés autour de soi pour en tirer quelques ressources, ou bien de mendier, tantôt d’une manière un peu déguisée, tantôt ouvertement, alors qu’on en est venu à « passer la jambe à l'amour-propre. » Dans ce dernier cas, on cesse tout à fait de produire, tout en trouvant le moyen de consommer plus que ne le peut un ouvrier honnête.

L’institution orphéonique, excellente en soi, qui

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produit beaucoup de bons effets, en produit aussi quelques mauvais. L’enseignement populaire du chant a donné à nombre d’ouvriers peu tenaces au travail professionnel l'idée de tirer parti de leur voix ; et à défaut de cafés-chantants qui veuillent les employer, — le chanteur étant beaucoup plus offert que demandé, — ils se résignent à « travailler » dans les cabarets, ou en plein air, dans les cours; les uns attendant l’obole des auditeurs; les autres implorant la pitié en se donnant pour ouvriers sans ouvrage et pères de famille. Ceux-ci traînent souvent avec eux, et font chanter aussi, de pauvres petits enfants épuisés...

Un plus odieux moyen de vivre sans travailler, et sans encourir nécessairement des démêlés avec la justice, c’est, pour un certain nombre de jeunes démoralisés, de se constituer souteneurs de filles. Les individus qui font ce métier sont ordinairement robustes. C’est parmi cette subdivision, particulièrement ignoble, que se recrutent les plus osés et les plus redoutables malfaiteurs. Mais n'anticipons pas.

Est-il besoin de dire que la catégorie vicieuse n'a aucune de ces aspirations sociales qui caractérisent la classe supérieure du Peuple? Cependant, l'observateur superficiel pourrait s’y tromper, en prêtant l’oreille à certaines causeries .de cabaret, et en entendant pérorer les esprits forts, excités par le vin bleu ou par l'eau-de-vie. On y parle politique quelquefois; et si les opinions les plus radicales y trouvent un écho

affaibli, elles y trouvent aussi la contradiction, plus peut-être que dans un atelier. Il n'est pas rare, en effet, de rencontrer dans ce monde au-dessous de zéro des représentants de l’opinion conservatrice, des individus qui traitent avec dédain le parti populaire, et avec respect le monde « comme il faut, » espérant qu'on les prendra pour des personnes « bien nées » que le malheur poursuit. La prétention aristocratique va se cacher plus souvent qu’on ne le croirait sous les haillons de ces gens-là.

11 y a certainement, dans celte variété vicieuse, une foule de vocations manquées, que le découragement a précipitées dans ce commencement du bas-fonds. La plupart ont cherché dans l’ivrognerie un refuge contre leurs chagrins; genre d’asphyxie assez commun : il y a là bien des valeurs éteintes.

Au reste, qui écoulerait attentivement les causeries des cabarets où sc réunissent les diverses nuances qui composent la classe inférieure serait frappé de leurs différences. Elles sont fort souvent dénuées d’intérêt; mais autant la causerie prendra un caractère odieusement cynique et littéralement canaille, si elle a lieu entre ces jeunes hommes qui font métier de souteneurs, autant elle affectera un air délicat, si elle a lieu entre gens appartenant à cette variété de la bohème parisienne, qu’on appelle les philosophes de cabaret. Ceux-ci essayent de se faire prendre réciproquement le change : ils posent pour les qualités qu’ils n’ont jamais eues, ou qui sont effacées.

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Mais les souteneurs de filles, quoique jeunes, vigoureux, passionnés, dédaignent ce semblant, qui est le propre des simples piliers de cabaret. Fanfarons plus qu’on ne 1 est nulle part, les souteneurs de filles du premier degré, ceux qui ne cumulent pas encore, n’ont de goût que pour les conversations cyniques, et ces conversations sont absolument dénuées du moindre grain d’esprit. Chacun cherche à démontrer à ses auditeurs comment il a « crevé, » en un clin d’œil, un individu qui s’était hasardé dans les mauvais lieux qui leur sont familiers; c’est à qui prétendra être le plus fort et le plus habile à éreinter son homme. En dehors de ce qui concerne les habitudes et les nécessités du métier, on ne peut rien en tirer. Us vivent de la vie purement bestiale, et, je le répète, plus encore par fanfaronnade que par plaisir réel.

L’observateur qui examinerait attentivement leur physionomie, même au premier degré de la chute, n’y trouverait rien d’expansif, rien de sympathique, rien qui décèle le bien-être; elle décèle bien plutôt un véritable malaise moral. Ils se sentent méprisables; et croyant toujours qu’on les reconnaît et qu’on les regarde avec mépris, ils s’efforcent de tenir bon, de soutenir le regard des honnêtes gens, de l’affronter même. De là cet air provoquant qu’ils affectent; de là ce besoin de mordre pour se venger de leur humiliation. Ils ont tous, beaux ou laids, du boule-dogue dans la physionomie, surtout ceux qui « travaillent »

pour les dames du pelil genre, parce qu'ils ont plus que les autres à batailler.

En général, ils ne sont pas plus dénués de capacités intellectuelles que la moyenne de la classe ouvrière; et ceux qui glissent jusqu’aux échelons du crime sont peut-être doués d’une intelligence audessus de la moyenne. N’est-ce là qu’une apparence? Serait-ce que, dans le premier cas, l’intelligence est moins surexcitée que dans le second, et partant moins développée? Je ne suis pas en mesure de trancher la question. Quoi qu’il en soit, je tiens à bien établir que la portion la mieux constituée au physique de la catégorie vicieuse est celle qui est le moins portée à se préoccuper de la chose publique; celle peutêtre qui, aux temps des crises sociales, est le moins sympathique au parti populaire. En effet, elle n’a rien à gagner à la crise ; elle n’y peut pêcher en eau trouble comme certains enfants perdus de la bourgeoisie. D’ailleurs, en ces temps-là, la surexcitation générale des esprits et la légèreté des bourses font que certains établissements ne prospèrent pas, et que messieurs les souteneurs sont contraints de travailler pour vivre, ou de faire très-maigre chère, à moins qu’ils n’embrassent quelque autre spécialité inavouable.

Cependant, les opinions intéressées à déconsidérer les manifestations du parti populaire ont prétendu plus d'une fois que cette tourbe démoralisée se mêlait avec bonheur aux agitations démocratiques, et qu’aux jours de soulèvement on la trouvait immanquable-

ment dans la foule insurgée... Celait une manière de Lire croire à la classe aisée que l'insurrection populaire devait aboutir au pillage. Mais on sait comment l'insurrection traite les rares individus qui osent dérober quoi que ce soit. Non ! rien n’appelle la variété dont je parle à prendre part aux agitations démocratiques, ni l’espoir de s’emplir les poches, ni le sentiment d’un devoir patriotique.

Je me souviens d’avoir entendu, en 1849, une conversation qui était parfaitement caractéristique. Elle avait lieu entre deux vauriens. Elle se termina par ces mots, prononcés avec l’accent traînard propre au titi parisien, et qui rappelle assez exactement les efforts de quelqu’un qui vomit : « Eh! va donc! avec « ta république, y a rien à refrire. J'en ai plein le « dos! » C’est là l'opinion de presque tout le personnel de la tourbe en question.

Je ne nie pas, cependant, qu’au dernier rang des hommes d'action de lu démocratie n’aient pu se glisser quelques familiers des mauvais lieux. Mais quel parti n'a ses brebis galeuses? Je souhaite que les autres n’en aient pas de plus incurablement galeuses que celles de la démocratie militante.

Quant aux rares exceptions, elles s’expliquent d'abord par la disposition native chez certaines natures à se jeter dans les luttes violentes : elles aiment la bataille pour la bataille. Elles s’expliquent aussi par le besoin qu’éprouvent certains autres hommes, à demi dégradés, d’essayer, par une action énergique et

désintéressée, de se relever à leurs propres yeux comme aux yeux des personnes dont ils voudraient mériter l’estime. Le besoin de considération est si puissant qu’il se fait sentir même chez des individus enfoncés jusqu'au cou dans le vice. Dans ce cas, ils sont encore capables de faire preuve, en certaines circonstances extraordinaires, d’un véritable héroïsme. Mais il ne faut pas que l’épreuve dure longtemps!...

Le désir de se relever est assez commun, il faut le dire, parmi l’élément jeune encore de la classe vicieuse. Mais du désir à l’effet, la distance est grande, et c’est par exception malheureusement que de sérieux efforts sont tentés, soit pour reprendre la vie régulière et laborieuse, soit pour se faire avouer par le parti populaire. Règle générale, il est contradictoire au premier chef que la. plus noble des passions, la passion civique, puisse naitre et se développer en des natures démoralisées et ayant lâché le frein aux instincts les plus brutaux.

Passons donc à la troisième et pire catégorie.

Dans celle-ci, le simple souteneur de filles n’est pas « à la hauteur; » c’est encore un innocent; il lui faut joindre à cette spécialité, l’une des nombreuses variétés de l'escroquerie ou du vol, el pouvoir envisager sans sourciller toules les sombres perspectives qui s’ouvrent à qui prétend vivre en rançonnant autrui.

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Celle catégorie, quoique peu nombreuse relativement, et dans laquelle on peut tomber sans avoir passé par la spécialité ci-dessus indiquée, supplée au nombre par l’activité et l’audace. Si bien que, soit pour la surveiller préventivement, soit pour rechercher ceux des siens qui ont des comptes à rendre à la justice, soit pour réprimer leurs méfaits, elle exige un personnel de fonctionnaires divers plus nombreux qu’elle-méme... Non-seulement elle entreprend de vivre sans produire rien qui vaille; non-seulement, pour vivre, elle amoindrit la vie autour d’elle, en semant le mal sous toutes ses formes; mais encore elle oblige le corps social à d’énormes dépenses de valeurs humaines et de valeurs matérielles pour se défendre contre elle I ...

L’un des plus grands écrivains de ce siècle s'est imposé la difficile lâche de faire connaître celte petite société ténébreuse qui fait une guerre incessante à la grande société. L’auteur des Misérables a plongé un regard d’aigle dans les bas-fonds parisiens du vice et du crime ; il en a décrit, comme il sait le faire, c’est-à-dire d’une manière palpitante, les mœurs dépravées et le redoutable tempérament. Il a dit tout ce qu’il fallait dire à la société pour qu’elle prit enfin souci d’elle-même, de son bien, de sa sécurité, de son honneur, et pour qu elle sentit plus que jamais la suprême urgence de remédier radicalement à cette plaie qu’elle cache en son sein.

Déjà Eugène Sue et d’autres habiles peintres de

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mœurs avaient très-bien décrit les aspects principaux de cette variété malfaisante; si bien, que je renvoie aux livres des maîtres le lecteur curieux d’être initié aux us et coutumes de ce monde à part... Le mal ayant été rendu parfaitement sensible, il reste à voir si les moralistes ont bien saisi ses causes premières, et s’ils sont capables d’y porter remède.

L’auteur des Misérables demande que, de toutes manières, on s’efforce de faire pénétrer la lumière dans ces obscures régions. On peut dire qu’il n’a pas indiqué les moyens pratiques; mais outre que son plan général ne comportait pas nécessairement la solution positive du problème, il n’est pas juste que chacun se décharge sur autrui du devoir de se préoccuper des moyens d’améliorer les conditions sociales. Il faut donc que chacun se demande quelle est la lumière dont il est nécessaire de faire projeter les rayons dans les bas-fonds de la société, et par quels intermédiaires ce difficile et délicat travail peut s’accomplir.

Devons-nous entendre que cette lumière est l'instruction proprement dite, et que c’est sur l’instituteur primaire qu’il faut surtout compter pour prévenir dans la jeune génération les principales causes de chute?

Soit! A condition que l’instruction primaire sera non-seulement accessible à tous les enfants du peuple, mais qu’il y aura obligation pour les parents de les envoyer à l’école; à condition encore que les enfants la

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fréquenteront généralement deux ou trois années de plus; à condition surtout que l’enseignement sera complet, c’est-à-dire qu’il développera simultanément les sentiments moraux, les facultés intellectuelles et les aptitudes professionnelles... Alors l’enfant du peuple entrera fort et prémuni dans les ateliers; il y entrera possesseur du plus solide instrument de travail ; la capacité morale, intellectuelle et professionnelle ; et il sera, par conséquent, dans une large mesure, garanti contre les trop nombreuses causes de découragement et de chute qui agissent sur lui dans les conditions actuelles de l’apprentissage.

Car, en supposant que tous les enfants du peuple soient obligés de fréquenter l’école primaire, le remède sera illusoire, ou à peu près, si l’enseignement demeure ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire très-insuffisant.

La preuve que l'instituteur primaire, restant enfermé dans son cadre étroit, ne suffit pas, c’est que la plupart des vauriens qui composent les catégories plus ou moins vicieuses, et particulièrement la pire catégorie, ont au moins autant de connaissances acquises que la moyenne de la classe vraiment laborieuse. Ne nous faisons pas illusion : savoir lire, écrire et calculer, n’est pas, dans le milieu parisien, une garantie efficace contre les occasions de chute. Ce ne sont pas, en vérité, les intelligences les moins exercées qui grossissent les rangs des malfaiteurs.

Mais l’action du moraliste étant combinée avec celle

de l’instituteur tel quel, la garantie serait-elle plus sérieuse? J'ai le regret de répondre négativement. La caste des moralistes officiels ou officieux, clercs ou laïques, est fort nombreuse; et s’il est vrai de dire qu’il y a dans les catégories démoralisées un certain nombre d’individus que n’a pu atteindre, dans leur jeunesse, l’enseignement moral, il est également vrai de dire qu'il y en a beaucoup plus qui ont reçu cet enseignement. En définitive, et quoi qu’en disent les sermonneurs, le monde vicié saurait très-bien, s’il le voulait, distinguer le bien du mal; il fournirait même assez facilement des individus capables de faire un cours de morale : il pèche peu par ignorance.

En consultant mes souvenirs, il me revient que dans les milieux populaires où j’ai vécu depuis plus de quarante ans, j’ai vu bien des individus dont l’éducation morale avait été plus que négligée, qui avaient subi de fort mauvais contacts, qui, en cas de chute, eussent provoqué nécessairement l’admission de circonstances très-atténuantes, et qui, néanmoins, se maintenaient honnêtes à tous égards. Et, en regard de ceux-là, mes souvenirs m’en fournissent un plus grand nombre, élevés dans d’assez bonnes conditions pour qu’on ne pût invoquer, en leur faveur, en cas de chute, les circonstances atténuantes, qui, cependant, sont tombés pour ne plusse relever, ou ne se sont relevés que d’une manière fort douteuse.

Il y a là des mystères qui échappent complètement

au commun des moralistes; et lors môme que ceux-ci combinent leur action avec celle du commun des instituteurs primaires, la résultante ne constitue pas un préservatif efficace.

Si l’on faisait une intelligente enquête sur cette minorité du peuple de Paris, appelée à rendre compte de ses méfaits à la justice, on verrait souvent, sans doute, que la misère a joué son rôle dans le drame dénoué par la flétrissure; mais on verrait aussi cette mauvaise conseillère ne venir qu’à la suite de découragements dont la vraie cause est si difficile à saisir, qu’elle échappe souvent à ceux même sur lesquels elle agit. Cela est surtout applicable à l’élément masculin. Chez la femme du peuple, c’est généralement la misère qui produit le découragement, et, par suite, la démoralisation. Il n'en est pas précisément de même chez les hommes : la misère n’y joue que le second rôle, quand elle en joue un ; elle ne vient peser de tous ses mauvais conseils qu'aux heures des crises nées de difficultés invincibles ou invaincues, comme il s’en dresse tant sur le chemin de certaines existences.

De tout ce qu’a pu m'apprendre une longue expérience résulte donc pour moi la pleine conviction que les moralistes de toutes sortes qui, à des titres trèsdivers, président à l’éducation de la jeunesse, et même ceux qui s’adressent aux adultes, n’entendent à peu près rien aux causes réelles de chute. Ils ne vont presque jamais au delà de la cause apparente ou

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