I.E SECRET DU PEUPLE
qu'il était porté sur colle de la bourgeoisie libérale : c’était le nom de Perdiguier. Les trois ouvriers nommes à Paris furent bien plus les élus de la classe aisée et intelligente que ceux des masses populaires.
La bourgeoisie libérale a donc meilleure opinion du peuple que celui-ci n’en a de lui-même.
On a cru voir, dans la manière d'être de la population ouvrière, le résultat d’un mauvais sentiment, celui de la jalousie; je reconnais et je suis payé pour savoir que ce sentiment s’est manifesté dans le peuple, comme il sc manifeste inévitablement en toutes les classes lorsqu’il s’agit d’élections; mais ni plus ni moins. C’était le fait de quelques individualités hargneuses, et point du tout celui du grand nombre.
Non ce n’est pas par jalousie que les ouvriers de Paris, comme ceux d’ailleurs, ne confient pas volontiers à des hommes de leur classe un mandat de quelque importance. C’est, je le répète, parce qu’ils sont trèspénétrés encore du sentiment de leur infériorité, de leur incapacité. La classe ouvrière croira difficilement qu’un individu, vivant de sa vie à elle, soumis aux conditions communes, puisse avoir les qualités nécessaires pour remplir une fonction publique un peu élevée. Ayant à donner son suffrage, elle cherchera bien plutôt ses candidats parmi la bourgeoisie que dans ses propres rangs.
J’aurais fort mauvaise grâce de dire qu’en ceci le peuple est mal inspiré. Je crois au contraire qu’étant donné l’état général des esprits, il fait bien. 11 compte
CLASSE MOYENNE
d'uilleurs dans la bourgeoisie libérale bon nombre, d’amis sincères, de défenseurs dévoués; el, de long- ^ temps encore, il ne sera en mesure de se passer de 'htprs incesssjrtfS services. Le peuple serait donc ingrat au premier chef, s’il prétendait n’étre défendu et représenté que par des hommes qui soient siens à tous égards. 11 ne serait pas seulement ingrat, il serait malavisé; car il ne trouverait pas, en cherchant dans ses propres rangs, la compensation désirée ; et cela, non pas seulement à cause du défaut de connaissances générales, mais surtout à cause du préjugé en question, qui pèse encore lourdement, je l'ai dit, même sur les hommes les plus avancés de la classe ouvrière.
Tout ce que je voulais tirer des considérations qui précèdent, c’est la preuve bien claire que pris en masse, le peuple est encore assez éloigné de croire que la rédemption est venue pour lui, et qu’il n’est pas réellement classe inférieure, de fait et de nature. La protestation commence ; je m’en félicite; je voudrais la rendre unanime ; mais je constate l’état des choses, et je dis qu’elle est bien loin d’avoir l’énergie qu’on lui suppose. De ce fait résulte la contradiction singulière qu’offre ce peuple de Paris, rêvant l’affranchissement du monde, et ayant tant de peine à’ s’affranchir lui-même d’un préjugé qui l’amoindrit à ses propres yeux...
Il faudrait un demi- siècle de démocratie pratique pour donner à tout ce peuple laborieux la pleine
conscience de sou utilité, et parlant, le ferme sentiment de sa dignité.
Un demi-siècle! ce n’est pas trop pour déraciner un préjugé qui remonte aussi loin que peut remonter l’histoire des sociétés humaines...
Et maintenant que nous connaissons l’esprit commun et les tendances particulières des diverses catégories de la moyenne classe populaire, passons à celle dont, à partir de ce moment, nous aurons à nous occuper exclusivement, ou à peu près, et à laquelle nous donnons le nom de peuple, tant à cause de son nombre que de son caractère.