‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L INSTINCT ET LA liAlSON.

De lout ce qui précède concernant les tendances du peuple et l'esprit de son état-major, que conclure?

Un fait des plus intéressants, d'une importance capitule, et qui demande d'autant plus à être mis en lumière que, sans être explicitement contesté, il est généralement méconnu par le monde savant, et môme par la fraction de ce monde qui devrait connaître et affirmer le plus hautement ce fait, c'est-à-dire par nos libres penseurs.

J'ai pris assez carrément le parti de ces derniers, je Tespère, pour qu'ils me permettent de signaler une

tendance erronée, qui leur est commune, et qui, fort innocente en elle-même, peut avoir pourtant de déplorables effets. Je la veux signaler et combattre parce qu'elle est la cause première des malentendus qui peuvent avoir lieu entre la tête et le corps de la démocratie, et que, par suite, elle amoindrit considérablement la puissance attractive du parti.

Constatons d'abord le fait capital qui ressort des considérations précédentes; nous nous demanderons ensuite pourquoi la plupart de nos libres penseurs semblent le méconnaître.

J'entends dire que l'Instinct joue un rôle immense dans la marche pro[:ressive de l'humanité; — et que, dans les expansions de la Révolution, particulièrement, il a joué, jusqu'à ce jour, le principal rôle.

Le fait est que celle-ci puise bien plus sa force dans l'Instinct que dans la Raison.

Or, l'erreur commune au monde savant, et dont nos libres penseurs ne savent pas assez se défendre, est de croire le contraire de ce que je viens d'affirmer. L'Instinct n'aurait pas départ, ou n'en aurait qu'une . insignifiante dans l'œuvre de progrès; c'est à la Rai- \l^ son pure qu'il en faudrait reporter tout l'honneur.

Cette manière de voir les choses est tout simplement le résultat d'une petite faiblesse, propre aux penseurs qui ont lutté ou qui sont disposés à lutter pour les droits de la Raison : ils lui font la part d'autant plus belle qu'ils l'aiment davantage, et que, d'ailleurs, ils sont ses privilégiés... Cependant, qu'ils

y prennent garde! En voulant l'élever trop haut, ils lui enlèveraient et son caractère démocratique, et, — ce qui est bien plus grave, — le moyen d'être féconde.

La Révolution française qui a déjà tant fait, et qui fera plus encore pour assurer à la Raison la plénitude de ses droits, n'a pas entendu, je suppose, que celle-ci, enivrée par ses courtisans excessifs, deviendrait une précieuse, affichant les plus ridicules prétentions aristocratiques; une bégueule, affectant de tenir à distance la multitude illettrée, et entendant n'être accessible qu'aux gymnastes intellectuels. C'est telle pourtant, si l'on n'y mettait ordre, qu'on nous ferait la jeune et belle émancipée!...

J'ai dit que, de plus, elle deviendrait stérile. Voici comment : Ses adorateurs et servants exclusifs feraient de la Raison une sorte d'immaculée, croyant se féconder d'elle-même, ou s'imaginant entretenir commerce direct avec la Divinité... Or, il n'est pas vrai qu'elle puisse se suffire à elle-même, ni qu'elle entretienne un commerce direct avec la Divinité : c'est l'Instinct seul qui la peut féconder; et, si elle s'y refuse, elle sera stérile. Il lui faut donc, de toute nécessité, à cette reine, sous peine de ne porter aucun fruit, un prince époux; et je l'ai nommé. Si elle en» fante, c'est grâce à l'Instinct, qui lui communique, en quelque sorte malgré elle, pendant son sommeil, le germe de toute véritéi Mais c'est pour cela précisément que sa gestation n'est pas aussi puissante que

si Fade générateur était un fait d'entière connaissance et de pleine liberté...

L'Instinct, pris par son grand côté, n'est autre chose que la loi providentielle agissant sur l'humanité, et se manifestant par les énergiques et persistantes aspirations de certains peuples ou de certaines fractions de peuple. — La Raison, c'est la liberté humaine, s'appliqiiant à deviner, à traduire, à préciser successivement le sens des aspirations instinctives, et à en faire son profit.

Dans notre cas particulier, l'instinct du progrès social, agissant sur toutes les classes^ trouve néanmoins son expression la plus énergique dans le peuple politique de Paris; — et l'œuvre de la raison, à laquelle tout le rnojule prend part, est plus spécialement faite par la classe des libres-penseurs.

Étant bien entendu que nulle catégorie n'est destituée des facultés instinctives ni de celles tle raisonnement, mais seulement que les premières sont, de fait, prédominantes dans certaine clase^e, et que les secondes le sont dans certaine autre classe, il suit de là qu'une division naturelle du travail s'établit pour l'émission successive des vérités nécessaires à l'humanité.

De même que, dans l'ordre industriel, il y a les préparateurs de la matière première, puis, les ouvriers qui la façonnent et mettent le produit en circulation, de même, dans l'ordre des conceptions sociales, il y a un monde fournisseur des données premières^

puis un autre, qui les lire à clair, les formule, el les

approprie à nos communes facultés spirituelles.

Ainsi, au point de vue social, et en ce qui concerne l'émission des idées, c'est au sentiment populaire que nos libres penseurs doivent aller demander leurs inspirations. C'est là qu'est la source où ils peuvent puiser sans jamais la tarir; elle aura môme d'autant plus à donner qu'on lui demandera davantage. Plus les ouvriers intellectuels seront exacts traducteurs et bons conducteurs de l'aspiration instinctive, plus sera fécond ce mariage de l'Instinct et de la Raison.

J'ai parlé de ce phénomène comme d'un fait incontestable. J'avoueque j'aurais une triste opinion de toute personne qui le voudrait contester. Depuis qu'il m'a frappé, et que j'en ai la pensée pleine, j'éprouve le besoin d'en parler à mes amis, et je n'ai encore rencontré que de chaleureuses adhésions : ce qui me fait espérer que nos libres penseurs ne refuseront pas la leur, d'autani que je ne suis pas l'auteur de la découverte, si c'en est une de constater un fait qui exerce si universellement son empire. En tout cas, ce serait à l'un des plus illustres el des plus profonds penseurs contemporains qu'il faudrait en reporter Thonneur : à M. Michelet lui-même.

Cet éminent publiciste a écrit, il y a une vingtaine

d'années, un livre intitulé le Peuple; et, dans ce livre, que je regrette de n'avoir pas relu dès que je commençais mon travail sur le môme sujet, se trouve toute une théorie sur l'Instinct. Il y est considéré comme la source précieuse où la Raison doit s'alimenter.

« Les classes riches et spécialement cultivées s'ima- « ginent, dit M. Michelet, qu'elles n'ont rien à voir a avec l'instinct du peuple; que leur science des livres « suffit à tout; que les hommes d'action ne leur ap- « prendraient rien. 11 m'a fallu, pour les éclairer, apte profondir ce qu'il y a de fécond dans les facultés « instinctives et actives. Cette route était longue, mais « légitime, et nulle autre ne l'était. »

Ainsi, je peux m'appuyer sur cette grande autorité, non-seulement en ce qui touche le fond de la question; mais encore en ce qui concerne la disposition des esprits cultivés à dédaigner d'apprendre à lire dans ce livre vivant qu'on appelle la foule.

Toutefois, du point de vue où s'était placé notre libre penseur, il ne croyait pas que le peuple de Paris fût le livre vivant dans lequel l'observateur dût chercher la lumière. Tout en professant pour lui la plus profonde sympathie, M. Michelet le trouve trop raisonneur pour que sa nature instinctive ne soit pas amoindrie. « Défiguré par ses maux, dit-il, « altéré par son progrès même, j'ai dû, pour trouver « son génie (celui du peuple en général), l'étudier « spécialement dans son élément le plus pur ; le peuple

« des enfants et des simples... C'est là que Dieu nous « garde le dépôt de l'instinct vivant, le trésor d'éter- « nelle jeunesse... »

Sans doute, c'est là qu'il faut aller lorsqu'on veut étudier l'humanité naïve, abstraction faite de toute préoccupation économique, politique ou religieuse. Mais, précisément, ce sont ces préoccupations, incessantes en moi, qui m'ont poussé à chercher le secret de cette classe ouvrière, qui elle-même préoccupe si fort le monde économique, le monde politique et le monde religieux. J'ai donc dû, tout en partant de la donnée générale du maître, m'écarter ensuite de sa route en prenant pour sujet d'études la classe populaire même qui semble la plus éloignée des simples et des enfants. Il le fallait absolument, et c'est ce qui me justifie un peu d'oser écrire sur le Peuple après M. Michelet.

Aussi bien, du point de vue où je me place, ne trouvé-je pas que l'instinct de notre classe populaire soit altéré; il pourrait être plus énergique, à coup sûr; mais personne ne contestera qu'en fait d'aspirations sociales, nulle autre catégorie de notre population n'en a ni de si accentuées, ni de si persistantes. D'ailleurs, s'il est vrai que l'ouvrier de Paris soit, relativement, un raisonneur pour qui l'étudié individuellement ou par petites collections, ce caractère disparaît complètement lorsque l'observation porte sur les grandes masses. C'est alors l'aspiration instinctive qui domine ; et si elle est tenue en haleine par quel-

ques grandes causes intéressant la Révolution, il s'en dégagera une puissance mystérieuse, qui exercera irrésistiblement son action sur la masse de la société, et particulièrement sur le monde politique avancé. En ce cas, ce sont des indices révélateurs qui se proposent d'eux-mêmes à la sagacité de la classe qui ambitionne d'exercer la direction politique ou intellectuelle.

Concluons donc que c'est dans ce livre vivant que doivent s'appliquer à lire toutes les personnes qui ont à cœur de faire progresser la science sociale ; que c'est dans ce livre, particulièrement, que doivent apprendre à bien lire les membres de l'élat-major de la démocratie, s'ils ont à cœur, — ce qui n'est pas douteux, — d'éviter les tiraillements, et d'augmenter, d'une manière indéfinie, la puissance d'entraînement du parti. J'appuie sur cette nécessité, parce que j'en connais et l'étendue et les effets, et parce que j'ai la conviction profonde que tout virtuose du progrès chantera faux, qui dédaignera de se mettre au diapason populaire.

Cela n'implique pas le moins du monde l'obligation d'être servile envers le peuple, et de louer indifféremment ce qui est du revers ou de l'endroit de sa médaille; assurément, ce ne peut être là ma conclusion. Il faut savoir distinguer l'endroit du revers, les grandes et persistantes aspirations des petits appétits passagers. Ce peut être, en certaines crises, un travail difficile, alors que, sollicité en sens divers par ses conseillers officieux, le peuple penche tantôt dans un sens,

tantôt dans l'autre. Mais où serait le mérite de nos penseurs s'ils n'avaient pas à déployer beaucoup de pénétration pour dégager la lumière des ombres? Et où serait le mérite des hommes qui voudraient être les inspirateurs de la foule, s'ils ne savaient pas plonger au fond de son ame, pour y saisir ce qui y est à l'état de vague instinct, et l'y faire retourner à l'état de vérité précisée?

Au temps présent, il est facile d'y plonger ; et pourtant que d'opinions singulières j'entends exprimer, révélant la méconnaissance de l'âme populaire!

Mais je ne veux pas récriminer, d'autant que je m'exposerais à être injuste envers plusieurs de nos notabilités démocratiques, dont les sentiments, pour n'avoir pas été formulés nettement dans des livres, sont au fond ceux que je voudrais voir partagés par l'unanimité de nos libres penseurs. Si je cherchais bien, j'aurais plus d'un nom illustre à joindre à celui de M. xMichelet. Il en est un, au moins, que je puis citer sans hésitation, celui de M. Carnot. Dans des causeries qui me sont précieuses à tous égards, le large et ferme esprit dont je viens de dire le nom, a toujours reconnu, à l'occasion, la nécessité, pour les initiateurs du parti du progrès, de chercher leurs premières données dans l'âme du peuple... J'en pourrais citer d'autres; mais je désignerais à la critique, par cela même, ceux que je ne citerais pas.

Je ne veux pas récriminer, dis-je; j'aime mieux rappeler encore une fois à Tétat-major de la démocratie

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le fait de la division des fonctions, et l'engager à remplir fructueusement la sienne. Ce n'est ni la capacité, ni le dévouement qui lui manque, c'est la pleine conscience du vrai rôle. Puissé-je contribuer à la lui donner! Quant au peuple, il n'a pas tant besoin d'avoir conscience de sa fonction, à lui, par ce qu'elle est particulièrement instinctive. Cependant il gagnerait beaucoup à savoir que les essentielles données de la Révolution se dégagent de son instinct collectif. Cette connaissance lui viendra sans doute si son étatmajor se rapproche plus intimement de lui; si la tôle et le corps pénétrent réciproquement.

En attendant, et pour résumer d'un mot tout ce qui a été énoncé dans cette partie touchant la politique, (lisons du peuple de Paris que s'il n'est pas encore, autant qu'il est appelé à le devenir, l'intelligent ouvrier du progrés, il en est du moins, — et ce n'est pas peu dire, — l'homme de peine.

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