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CHAPITRE IV

LA REVOLUTION. — SON CARACTERE. — LES LIBRES PENSEURS. — LA BABEL DÉMOCRATIQUE.

Le peuple de Paris esl, avons-nous dit, le corps avancé d'un parti dont une élite de la bourgeoisie forme la tête. L'œuvre de ce parti consiste à développer les principes de la Révolution, à en favoriser l'extension universelle, et à en provoquer progressivement l'application.

Cette œuvre, il faudrait la définir de manière à en faire bien saisir le caractère et la grandeur. Kn attendant qu'une maîtresse plume se consacre à ce travail, essayons-nous à l'ébaucher.

Ln Révolution française n'est pas seulement le plus grand événement des temps modernes; elle esl, dans toule l'ampleur du mot, le principe générateur d'une nouvelle civilisation; elle inaugure une ère nouvelle à tous les points de vue.

Le mot « Révolution » est définitivement passé dans la langue politique européenne comme expression de cet irrésislible courant d'idées qui agitent le monde moderne, et dont la source est dans la pensée de 89. Elle est un principe contagieux, dont on reconnaît les effets dans toutes les aspirations progressives des peuples; dans toutes leurs tentatives d'émancipation; dans toutes leurs protestations contre le vieux droit divin; dans toutes leurs revendications du droit humain...

Ce grand mot n'éveille donc pas seulement le souvenir des terribles crises sociales par lesquelles a passé la société française pour s'affranchir d'institutions oppressives : il sert surtout à caractériser cet esprit général de rénovation qui souflle sur la société européenne, c'est-à-dire sur la partie la plus avancée du genre humain, et particulièrement sur les éléments les plus éclairés de cette société. 11 faut insister sur ce fait, que c'est sur la portion la plus éclairée du monde que la Révolution exerce le mieux son em-

pire; tant il est vrai qu'elle répond bien aux aspirations humaines ; ou, pour mieux dire : tant il est vrai qu'elle est l'effet nécessaire des tendances persistantes de l'humanité.

La Révolution fiançaise a une tout autre portée que n'eut celle d'Angleterre, par exemple, ou celle d'Amérique, lesquelles étaient exclusivement locales, et ne touchaient guère qu'à l'ordre polilique. La nôtre ne se limite en rien. Elle touche à tout; elle va partout; elle renouvelle tout. Elle embrasse, dans sa sollicitude universelle, non-seulement toutes les classes et tous les besoins moraux et matériels de la société française, mais encore tous les peuples et toutes les conditions de leur existence civile et religieuse... Elle est française en ce sens seulement qu'elle a établi son foyer au cœur du peuple le mieux doué pour la faire rayonner jusqu'aux confins du monde; au cœur du peuple le plus expansif, le plus sympathique aux autres, et le mieux disposé au sacrifice de soi pour le salut de tous...

En rayonnant, elle avive la llamme languissante des nationalités; ou, pour parler plus juste, elle renouvelle le principe môme de vie et la raison d'élre des nationalités. L'Italie qui se fuit, la Pologne qui se débat héroïquement contre ses bourreaux, la Hongrie, l'Espagne, l'Allemagne, la Grèce, quand elles se seront constituées conformément à leurs aspirations, seront aussi distinctes de ce qu'elles étaient avant le mouvement de rénovation, que le monde

chrétien du moyen âge était distinct du monde païen. Le mouvement actuel des nationalités est l'œuvre de sociétés qui se reconstituent pour entrer, chacune avec l'aptitude dont elle douée, dans le cercle nouveau et grandiose que la Révolution a ouvert à l'activité humaine.

Il suffit d'observer les phénomènes qui ont lieu au sein de la société européenne, tant dans l'ordre civil que dans l'ordre moral, phénomènes universellement attribués à l'esprit de la Révolution, pour avoir la certitude que celle-ci a bien tous les caractères d'une rénovation sociale, au point de vue religieux aussi bien qu'au point de vue politique. Elle inaugure donc une civilisation nouvelle, dans toute la valeur philosophique et historique du mot. Sans êlre négative du christianisme, dont elle conserve l'essence, elle ouvre une ère qui recevra des générations à venir une appellation particulière. L'ère qui commence est en progrès sur l'ancienne, autant que celle-ci l'était elle-même sur celle qu'elle remplaçait...

Le principe constitutif de la société qui s'éteint reposait sur le droit divin. Considéré dans son sens le plus élevé, il embrassait certainement, quoique sous condition, l'universalité du genre humain; mais, conçu dans une pensée dédaigneuse des choses de ce monde, il ne disposait les esprits qu'à l'espérance de la rédemption céleste.

Le principe de la nouvelle société repose sur le droit humain^ et, sans rien préjuger des choses ce-

lestes, il conclut positivement à la rédemption terrestre de tous les individus, de toutes les classes et de tous les peuples infériorisés d'une manière quelconque...

Le droit divin est basé sur cette donnée que toute vérité touchant la destinée des hommes vient directement de Dieu, et que les pouvoirs publics sont divinement institués pour diriger vers leurs fins normales les sociétés humaines. De là, une Église dépositaire de la pensée divine, et donnant l'investiture aux maîtres des peuples, ces maîtres tenant ainsi « de Dieu et de leur épée. »

Le droit humain est fondé sur cette donnée, bien différente, que toute vérité est une acquisition naturelle de la raison, et que les pouvoirs, relevant directement cl exclusivement de la société même, ne sont et ne doivent être que des services publics...

C'est, en un mot, la souveraineté du sens commun qui se substitue à la souveraineté des « délégués de Dieu. »

Lorsque nous en serons à la question religieuse, nous aurons à préciser d'autres différences essentielles entre les principes de la société qui passe et ceux de la société nouvelle. En attendant, la définition que nous venons d'ébaucher est bien celle, osons le dire, qui est dans la pansée ou dans le sentiment de l'im-

mense majorité du parli démocratique, et qui contient l'explication la plus rationnelle des phénomènes sociaux dont nous sommes témoins, et plus que témoins.

Dès lors, on peut comprendre l'immensité de l'œuvre que se propose, et que doit accomplir avec le temps, le parli qui s'est consacré au triomphe des nouveaux principes.

Non-seulement les penseurs dévoués à la RéYolution doivent s'appliquer à saisir et à préciser le sens du sens commun, si je puis ainsi parler; mais il faut encore qu'ils élaborent la doctrine tout entière de la civilisation nouvelle ; qu'ils démontrent d'une manière certaine que le principe nouveau peut répondre aux nécessités de Tordre moral aussi bien qu'à celles de l'ordre civil ; qu'ils disent comment les besoins de l'âme peuvent être satisfaits aussi bien que ceux du corps.

11 se peut que sur ces points si importants quelques penseurs de la démocratie soient fixés; mais le grand nombre ne l'est pas. Il se manifeste toutefois en ce temps-ci une tendance très-marquée à la recherche de ces vérités essenliclles. Cependant, la Révolution, quoiqu'elle touche à tout, et qu'elle doive répondre à tous les besoins, a élé jusqu'à ce jour beaucoup plus civile que religieuse. El il était tout simple qu'elle eût d'abord ce caractère.

La Révolution chrétienne a procédé tout autrement dès ses commencements, parce qu'elle se produisait

au sein d'une société profondément démoralisée. On comprend donc que le premier besoin des fondateurs du christianisme ait été de remédier à la suprême nécessité du moment : régénérer les âmes. De même on peut concevoir que, par suite de celte préoccupation exclusive des premiers jours, le christianisme ait gardé toujours l'empreinte profonde de la pensée primitive.

Tout autre était Tétat de la société d'oii est sortie la Révolution moderne. C'était le côté civil qui était déplorable, et non le côté moral, sauf parmi la petite classe des privilégiés; les grandes classes productrices étaient saines. Dés ses premiers pas d'ailleurs, la société nouvelle croyait pouvoir s'accorder parfaitement avec le principe religieux de la civilisation qui s'éteignait. La donnée nouvelle a donc répondu, elle aussi, à la suprême nécessité du moment, en s'altaquant d'abord au vieil ordre civil; et, elle aussi, parait devoir garder l'empreinte profonde de la préoccupation du premier moment.

Mais, de même que la Révolution chrétienne, tout en conservant son caractère mystique, a eu sa trèssérieuse influence sur la société civile; de même la Révolution moderne, tout en demeurant lidèle à son lalionalisme, doit avoir une influence décisive sur la société religieuse.

Ce n'est pas une opinion personnellq que j'exprime ici; c'est un fait que je constate, et qui crève les yeux; un fait immense di^à, et plein d'enseignemenis. C'est

la force des choses qui, évidemment, nous pousse à envahir le domaine religieux, pour opérer l'inventaire de ce qui y est, et pour en écarter tout ce qui semble de nature, soit à réfréner les hardiesses de l'esprit, soit à troubler les lois de l'entendement humain.

Il est donc bien exact de dire que la Révolution touche à tout, et qu'elle tend directement à renouveler toutes les institutions et croyances humaines.

Cela étant, a-t-on le droit de s'étonner que la petite phalange des libres penseurs n'ait pas encore élucidé tous les immenses problèmes de la rénovation commencée?

Qui donc serait fondé à lui adresser ce reproche? Ce n'est assurément pas le parti rétrograde, puisqu'il prétend qu'en dehors de ce qu'il tient pour la vérité il n'y a rien à trouver, et que tout est ténèbres. Ce n'est pas davantage l'opinion stationnaire, puisqu'elle voudrait pouvoir éteindre les ardeurs du parti du progrès.

Mais ce n'est pas une raison, parait-il, de s'abstenir d'adresser des reproches à la démocratie pensante, et Ton ne s'en fait pas défaut. Ne nous en plaignons pas, nous qui attachons tant de prix aux excitants.

Formulons donc les principales critiques à l'adresse

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(le la Révolution et de ses penseurs ; cela pourra nous sei:vir à déterminer mieux leur rôle nécessaire.

Le parti du vieux droit reproche amèrement, et d'une manière incessante, à l'esprit nouveau de n'être qu'une force exclusivement et fatalement destructive. 11 a comparé la Révolution à une boule de feu qui toujours roule, qui jamais ne s'arrête, portant l'incendie et la dévastation partout où elle passe...

A toute personne à peu près saine d'esprit, que cette définition toucherait, on peut faire la question suivante :

« Croyez-vous que la société présente, malgré les crises terribles par lesquelles l'a fait passer la contrerévolution, soit moins forte, moins riche, moins savante, moins active, moins prospère, moins influente, moins généreuse, moins vivante, enfin, qu'elle ne l'était avant 89? »

Poser la question de cette manière, c'est la résoudre en faveur de l'état nouveau. Et Dieu sait ce qu'il serait en mieux, sans les obstacles incessants que lui suscitent et le vieil esprit et les vieux intérêts!

Assurément la Révolution est destructive; elle l'est de toutes les institutions artificielles au moyen desquelles on comprimait les aspirations de la société. Elle l'est, eu un mot, de tout ce qui contredit son j)rincipc. Au point de vue du progrès, on peut dire (lu'elle est destructive de l'ancien ordre de choses, connue le train à vapeur est destructif de la dili-

is

Beaucoup de gens, tout en repoussant l'idée que la Révolution soit une force purement négative, sont néanmoins disposés à reporter l'accusation sur l'action générale des libres penseurs. Ceux-ci ne seraient que des démolisseurs de l'ordre moral; s'attaquant aux croyances, sans pouvoir les remplacer, ils ne sauraient que faire le vide dans les âmes.

Cette opinion, dont j'ai entendu mille fois l'expression sortir de la bouche de personnes sensées et assez peu croyantes, demande, à la fm, une exemplaire justice.

Lorsqu'on ouvre les fenêtres d'une maison pour établir des courants d'air dans toutes les chambres, y fait-on le vide? non : on facilite tout simplement le remplacement d'un air vicié par un air pur.

C'est là précisément ce que font les libres-penseurs. Ils n'ont rien tant à cœur que d'ouvrir les esprits à la lumière, pour qu'elle en chasse naturellement les ombres, — l'ignorance, les préjugés, — comme l'air pur du dehors chasse naturellement l'air vicié du dedans lorsqu'un courant est établi.

Le reproche aurait cependant quelque fondement si les libres penseurs s'en prenaient aux vieilles croyances sans conclure à la diffusion des lumières acquises à l'esprit humain. Mais s'il est, dans la société moderne, un parti qui se montre passionné pour la vulgarisation des connaissances humaines, qui soit ardent à l'œuvre de la propagation des idées, qui lutte avec une indomptable énergie pour renverser tout

boisseau sur la lumière, c'est bien, à coup sûr, celui des libres-penseurs.

Je reconnais pourtant à une opinion une apparence (le droit à formuler le reproche dont il s'agit : c'est celle qui pose en principe que toute lumière vient directement de Dieu, et qu'il n'est pas donné à l'homme de trouver lui-même la loi de ses destinées et la règle de sa conduite en ce monde. A ce point de vue, on semblerait être en droit de dire que, si le libre penseur parvient à éteindre dans une âme une croyance révélée par Dieu en personne, il ne peut avoir qualité pour la remplacer; que, par conséquent, il a fait le vide en cette âme. '

A celte opinion, que j'ai partagée, et dont je me suis fait raison, on peut opposer certain argument qui lui enlèverait sa base. Je le réserve pour une meilleure occasion. Ici, je dirai seulement : en s'appliquant à développer toutes les puissances de la raison, les libres penseurs ne provoquent, en définitive, qu'à l'examen des croyances. Or, s'il était vrai qu'en développant les esprits, et en les portant à l'examen, il y eût danger pour la pensée divine, il faudrait en conclure, comme certain parti, que la diffusion des lumières humaines est fatale aux idées religieuses, et que plus l'homme sera capable de raisonner, plus il s'éloignera de Dieu... Ce qui serait de toutes les impiétés la plus énorme.

Les libres penseurs s'attaquent exclusivement aux préjugés, ou du moins à ce qu'ils considèrent comme

préjugés. Ils peuvent se tromper, et je ne mets pas en doute qu'ils n'usent du droit : protestant contre la prétention à l'infaillibilité de la puissance sacerdotale, ils ne sauraient se croire infaillibles. Mais, si Terreur se glisse dans leur enseignement, on peut diic aussi que celui-ci porte le remède au mal qu'il peut faire, puisqu'en développant les facultés intellectuelles, et en provoquant l'esprit à ne rien recevoir que sous bénéfice d'inventaire, il met en garde contre l'erreur même qu'il propagerait.

Je dis qu'il serait injurieux envers Dieu de penser qu'ayant créé l'homme libre et intelligent, celui-ci chasserait de son ame la pensée divine s'il se prenait à examiner ses croyances... Ou ce qu'on nous donne pour la vérité religieuse, est la vérité vraie ; et plus l'homme usera de son esprit et de son libre-arbitre, plus il sera disposé à lui rendre hommage; ou, s'il la rejetait après mûr examen, c'est qu'elle ne serait pas la vérité vraie...

Si donc nous ne sommes des obscurantistes de parti pris, au lieu de nous laisser aller à de niais reproches, reconnaissons au contraire, à la gloire des librespenseurs, que leur action générale ne peut conclure qu'à brûler le boisseau placé sur la lumière...

lY

'in

Une aulrc critique, commune aux opinions opposées à la nôtre, et qui a, disons-le, des échos au sein de la démocratie même, est celle qui peut se résumer à peu près ainsi :

« Le parti de la Révolution a pour état-major une foule d'esprits sans boussole, allant chacun à la dérive, qui d'un côté, qui de l'autre, et ne pouvant, en conséquence, se mettre jamais d'accord sur la tendance à suivre. Quiconque est sérieusement disposé à les écouter ne sait bientôt plus auquel entendre. Ils donnent le véritable spectacle de la confusion des langues; ils offrent exactement l'image de la Babel...»

Cette critique, on peut la passer au parti rétrograde. Mais, de la paît d'amis du progrés, elle est tout simplement une grosse erreur, doublée et chevillée de bêtise.

Nous allons voir :

A un point de vue très-général, il -y a, dans la société, deux sociétés : l'une qui prétend s'éclairer de la pure lumière divine; l'autre qui s'inspire simplement de la raison humaine.

Or, voici le fait : la société^ qui se prétend éclairée par la lumière divine voit si peu clair dans les choses de ce monde que, bon gré, mal gré, elle se laisse traîner à la remorque de l'autre société, laquelle a pour

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guide réel, sinon officiel, la démocratie militante. En

sorte que c'est la prétendue Babel qui mène le monde

moderne.

]\Iais où le mène-t-elle? pensera-t-on.

Elle le mène directement, incontestablement, à un accroissement indéfini de \ie intellectuelle, morale et physique;

Et elle l'y mènerait bien plus vite,; si l'ancienne société, en se laissant remorquer, ne gênait énormément sa marche progressive.

Nous pourrions nous en tenir à cette justice sommaire de la critique en question ; mais nous ferons mieux en démontrant brièvement : d'abord que le personnel de la prétendue Babel a un programme commun ; ensuite, que la diversité des vues et des recherches est une condition absolue de progrès.

A ceux donc qui sont disposés à douter du premier point, on peut poser la question suivante :

« Connaissez-vous, parmi la démocratie militante, un seul de ses membres, — un seul! — qui n'ait pour devise la grande devise de la; Révolution? qui ne rêve d'affranchir Tespèce humaine de tout ce qui l'amoindrit? qui ne veuille l'homme libre, égal en droit civil à son semblable; l'homme frère de l'homme? »

Assurément, on trouverait plutôt des noix sur un cerisier qu'on ne trouverait parmi la démocratie militante un seul de ses membres qui n'eût pas pour idéal celui que nous venons de formuler.

Elle a donc un programme et un idéal communs.

Mais nous avons déjà vu maintes fois que le programme du parti du progrès soulève de lui-même une série de formidables problèmes, dont la solution définitive exigera les efforts d'une longue suite de générations. Cela étant, le malheur n'est pas que les esprits se divisent sur les voies et moyens de réalisation progressive de l'idéal ; le malheur serait bel et bien que, pour le besoin d'une unité sans justification possible, ils se missent à la suite de l'un d'eux, si éminent qu'il fût, et ne pensassent plus que par lui. Outre que ce seraient autant de valeurs intellectuelles stérilisées, l'initiateur lui-même deviendrait fou d'orgueil, poserait en révélateur, et ferait inévitablement dérailler à sa suite tous les ouvriers du progrès.

Aussi bien, dois-je faire remarquer qu'ici nous ne sommes pas au point de vue de la politique pratique ; mais à celui du travail intellectuel.

Ce n'est pas sans raison supérieure, j^imagine, que l'homme est doué tout à la fois, et d'aptitudes qui lui sont communes avec tous ses semblables, et d'aptitudes toutes particulières. Par les premières, se fait l'unité de tendances; par les secondes, la diversité nécessaire du travail social.

C'est d'ailleurs la condition faite au genre humain, qu'une idée lumineuse ne lui est ordinairement acquise qu'au prix des plus persévérants efforts, et après des tâtonnements inouïs. Et jamais une idée n'est tirée à clair pour la raison, c'est-à-dire jamais une aspiration instinctive de la société ne se traduit délinili-

vement sans le concours d'un nombre immense d'intelligences : l'idée est, de sa nature, essentiellement démocratique.

D'autre part, l'espril humain est toujours à la piste de quelque formidable problème; et de sa solution même, lorsqu'elle est trouvée, il en naît toujours, et inévitablement, un plus difficile. Depuis quatre siècles au moins, le parti du progrès, en France, cherchait la solution que 89 a trouvée; et nous savons quels nouveaux et plus immenses problèmes s'imposent à notre intelligence depuis, et par le fait même de cette solution ! . . .

Est-il étonnant, après cela, que les chercheurs se divisent, et que chacun mette en jeu ses aptitudes particulières?

On peut comparer un parti de penseurs cherchant la solution d'un problème social à une tribu cherchant un trésor caché dans une immense et sombre forêt. Il est facile de comprendre que, si toute la tribu marchait à la queue leu leu, à la suite de son chef, imitant en cela les moutons de Panurge^ elle aurait beaucoup moins de chances de trouver l'objet de ses recherches, que si elle se divisait par groupes, et se subdivisait même à ce point que chaque individu pût céder à son inspiration particulière. 11 suffit, pour que toute la tribu fasse son profit affirmatif ou négatif des efforts de chacun de ses membres, qu'elle établisse des points de ralliement.

C'est ainsi que, tout naturellement, procèdent les

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penseurs qui cherchent la solution des problèmes soulevés par l'esprit de la Révolution. Une fois établie leur base d'opération et déterminés les points de ralliement, chacun n'a plus qu'à suivre sa propre inspiration. Si bien que, plus le parti du progrès comptera de chercheurs intrépides, plus il offrira aux moutons de Panurge l'image d'une Babel...

Ce fait de la division, toujours nécessaire, du grand travail humain est ici d'autant mieux justifié, que les militants de la Révolution ne tiennent pas du Verbe divin une doctrine toute faite ; qu'aucun d'eux n'a caractère pour imposer ses propres conceptions à ses contemporains; la raison démontrant, d'ailleurs, que la doctrine nouvelle devra être un peu l'œuvre de tout le monde.

Mais les systèmes tenus pour révélés n'échappent pas eux-mêmes à cette loi de la division du travail pour leur confection. Après la mort du Christ, le parti chrétien se montra, tout aussi divisé sur l'interprétation de la doctrine, que peut l'être, sur le pur esprit de la Révolution, le parti né pour en poursuivre les développements. Les représentants de toute la chrétienté, réunis au concile de Nicée lô25), offrirent aussi à la fausse sagesse l'image d'une Rabel ; car ils curent d'interminables discussions sur tous les poinis de doctrine, et surtout sur le point fondamental, celui de savoir si Jésus était réellement une incarnation divine ou bien un sublime inspiré. La divinité a v\ô. décrétée à une majorité beaucoup moins considérable

que celle de la Convention proclamant la reconnais^ sance de l'Être suprême. Bref, la doctrine catholique, qui n'est pas de tous points celle de l'Évangile, est l'œuvre anonyme d'une foule de générations de penseurs chrétiens ; et elle ne s'est faite qu'après plusieurs siècles de discussions, de tiraillements, c'est-àdire de batailles spirituelles, qui devaient fort scandaliser la niaise sagesse de ces temps.

Pour en revenir à nos pionniers de la pensée, sans doute ils peuvent se tromper, et ils se trompent souvent même. Celui-là s'égarera au point de retomber dans quelque vieille route autrefois battue, qu'il prendra pour la roule du progrès, alors qu'elle ramènerait au point de départ de l'humanité... Un autre voudra proposer à la société de se jeter follement dans des voies inexplorées, sans issues, ou pleines de dangereux écueils. Mais les erreurs des uns sont toujours et inévitablement redressées par les autres; sans compter les effets de la critique sans merci des nombreux adversaires du parti du mouvement. Les pionniers de la pensée peuvent se fourvoyer, dis-je; mais, outre qu'ils sont utiles, même lorsqu'ils se fourvoient, puisqu'ils font une expérience dont peut profiter la raison publique, depuis quand trouve-t-on sans chercher? et depuis quand l'homme trouve-t-il sans chercher longtemps, et sans s'égarer souvent?

Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs : je ne prêche pas l'anarchie; je constate seulement le phénomène de la recherche ordinaire de la vérité, et l'absolue né-

ccssitédela division du travail. Nous avons vu que. tout aussi bien que le parti de la Révolution chrétienne, celui de la Révolution moderne a un programme commun et un commun idéal; j'ajoute que, si grande que puisse être la diversité des vues de détail, il n'y a pas anarchie possible là où toutes les intelligences convergent vers un but unique.

Ce qui dispose beaucoup de gens à critiquer la division des esprits en travail, au sein de la démocratie, c'est qu'on redoute que, ce parti, étant appelé à gouverner, la société ne soit exposée à de funestes tiraillements et à des expérimentations périlleuses.

Ces craintes ne sont pas absolument dénuées de fondement; elles sont fort exagérées, toutefois; et la résistance au progrés, que ces craintes déterminent, cause elle-même les plus funestes tiraillements; elle grandit le mal qu'elle veut empêcher, en provoquant les crises révolutionnaires.

Et puisque l'occasion se présente laissons-nous aller à une courte digression sur un point essentiel de doctrine démocratique.

Naturellement convaincu qu'il ferait grand bien à la société, le parti du mouvement aspire toujours à gouverner. Mais cette aspiration est-elle légitime? Non, tant que la majorité de la nation n'a pas accepté l'article principal de son programme. Oui, quand cet article principal est entré comme un besoin dans la pensée générale.

Ainsi, le suffrage universel élail, en 1848, Tesson-

'2<Si Ll<: SKCRET DU PEIJPLK.

tiol (lu programme de la démocratie militante. L'expérience a clairement démontré que cette grande extension du droit politique était acceptée avec pleine satisfaction par l'immense majorité de la société. Par conséquent, le parti qui, de longue main, avait préparé cette radicale réforme, et l'avait réalisée, était, par là même, apte à gouverner. Il avait élevé au niveau du sien le tempérament moyen de la société ; et comme il est de principe que tout gouvernement doive exprimer le tempérament moyen, c'est-à-dire la volonté du grand nombre, la minorité réformiste qui avait voulu et réalisé le suffrage universel, ayant conquis à son idée la majorité, était naturellement appelée à gouverner^ Mais de ce jour aussi elle cessait d'être le parti d'avant-garde. Cela est tellement dans la nature des choses, qu'une nouvelle minorité se reforma immédiatement pour pousser plus loin.

Mais les événements ayant enlevé la direction officielle aux représentants de l'opinion démocratique, ils se retrouvent tous, modérés ou avancés, aptes ou inaptes à gouverner, dans le parti d'avant-garde. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, dans la démocratie militante, deux éléments distincts : l'un, ne voulant réellement rien qui puisse dépasser la capacité moyenne; l'autre, ayant des aspirations qui vont de beaucoup au delà de celles du gros de la société. Celui-ci, du reste, est en minorité dans le parti.

Il y a donc lieu de distinguer : l'aptitude gouvernementale, acquise à la majorité, ne saurait l'être à la

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minorité. On ne peut pas être à la fois l'avant -garde et le centre; représenter l'opinion la plus avancée et l'opinion moyenne. De deux choses l'une : ou la minorité, étant au pouvoir, abandonnerait son rôle pour se mettre au niveau du tempérament moyen, ou elle lui ferait violence. Dans le premier cas, elle abdiquerait une fonction très-nécessaire, pour en remplir une qui lui siérait mal. Dans le second cas, tout ce qu'elle tenterait contre le vœu général serait nul de soi, tout en déterminant des crises déplorables.

Il n'est qu'une marche rationnelle et féconde à suivre pour la minorité avancée : c'est de s'efforcer de gagner successivement à elle la majorité, ainsi que l'ont fait, de 1850 à 1848, les partisans du suffrage universel.

Toute autre manière d'entendre les principes du droit nouveau serait antidémocratique. La théorie de la « souveraineté du but, » par exemple, que certaines fractions du parti révolutionnaire ont caressée en d'autres temps, et même essayé de mettre en pratique, n'a eu d'autre résultat que de créer d'énormes résistances au mouvement. Celte théorie est essentiellement négative de la souveraineté du peu[)Je; elle jure de trouver accès dans la pensée d'amis de la Uévolution ; mais c'est justice de dire qu'elle est aujourd'hui rejetée par la presque unanimité du parti. En sorte que la crainte des funestes tiraillements et des dangereuses expérimeiilalions est (h; moins en moins fondée.

Mais je rappelle que c'est particulièrement au point de vue du travail intellectuel que je me suis placé pour apprécier la valeur des critiques à l'adresse des penseurs de la démocratie. Et je conclus, d'une manière générale, que la discipline, absolument nécessaire dans ce qu'on peut appeler la tactique d'un parti s'affirmant devant un autre, ou devant la nation tout entière, est sans nécessité, est même déplorable, quand il s'agit de l'élaboration des idées. La discipline spirituelle n'est qu'une manière d'interdire aux intelligences enrégimentées de mettre en lumière les trésors que chacune pourrait tirer elle-même de la mine commune.

Donc, gloire à la prétendue Babel !

Elle donne, dit-on, large prise à la critique? Eh bien ! que la critique use à son égard de toutes ses sévérités : nous savons qu'elles tourneront au profit du progrès.

Elle est, rabâche-t-on, le refuge de tous les esprits sans boussole, de toutes les folles imaginations, de toutes les vanités maladives, de toutes les ambitions désordonnées? Soit I cependant le monde est à sa remorque, et c'est par elle que s'ouvrent toutes les nouvelles perspectives...

Oui, gloire à la Babel! car, si elle a ses grands en* fants terribles, elle a aussi ses audacieux remueurs d'idées, dont rien ne peut intimider, ni assouplir, ni décourager l'esprit 1 Gloire à la Babel! car elle attire invinciblement à elle tous les esprits osés, tous les hé-

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ros de l'intelligence; et si nous avons à nous plaindre d'une chose, c'est de n'en pas compter un assez grand nombre, et que leurs débats ne soient pas cent fois plus animés, louchant plus hardiment le fond des choses, et retentissant mieux au dehors!...

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