TRADITION RÉVOLUTIONNAIRE
L'Église, qui déplore si amèrement les dispositions révolutionnaires de la population française, et qui en attribue le développement à l'action des libres penseurs, est au moins injuste envers elle-même; car ces dispositions datent de fort loin, et c'est elle qui les a encouragées. Elles remontent, en effet, à une époque où le clergé exerçait Tinfluence la plus incontestée : au temps de la révolution dite des communes. Le peuple de Paris n'eut pas l'honneur de prendre part à ce grand travail d'affranchissement qui dura trois siècles; mais il n'était pas en arrière des populations qui revendiquaient ailleurs les franchises communales. La part considérable qu'il prit à l'essai de révolution dont Estienne Marcel était l'initiateur, et d'autres tentatives dans le courant des quatorzième, quinzième et seizième siècles, attestent qu'en 89 le peuple de Paris n'en était pas à son coup d'essai.
Mais les amis de l'Église aussi bien que ses adversaires qui voudraient .savoir la tradition populaire, et s'assurer que la protestation contre les exploiteurs des masses laborieuses date de plus loin encore, n'auraient qu'à s'en aller sur le parvis Notre-Dame lire, dans un grand livre, ouvert à tout venant depuis sept siècles, la pensée lu plus audacieusemcnt révolutionnaire qui
se soit jamais écrite, et qui était celle du peuple de ce temps reculé, puisqu'il l'a écrite lui-même.
Sur le parvis se dresse cette merveille du génie humain, la cathédrale; majestueux chef-d'œuvre dont la population de Paris peut revendiquer la gloire pour ses ancêtres. Si le plan général n'est l'œuvre que de deux ou trois grands artistes, les figures et les ornements innombrables qui donnent la vie à ce monument grandiose sont Tœuvre de plusieurs générations de travailleurs.
C'est au portail principal que se trouve ce livre ouvert à tout venant dont je veux parler; mais devant lequel prêtres et laïques, croyants et incrédules, passent depuis des siècles sans y voir autre chose que « des dentelures et ciselures sur pierre, des scènes grotesques, révélant le talent naïf et fantaisiste des compagnons tailleurs d'images d'autrefois. » Nous allons voir ce qu'il y avait au fond de ces « naïves fantaisies. »
Il y a là plusieurs grands bas-reliefs. L'un représente la résurrection générale. C'est une renaissance à la vie active. Je n'ose m'arrêter à celui-là, tant il mène loin; tant il ouvre à l'âme d'autres perspectives que celle de l'immobihté contemplative dans ce qu'on appelle le ciel... Le bas-relief qui est au-dessus de celui-là représente le « pèsement des âmes » dans la balance delà justice divine. C'est celui-ci qui contient la pensée hardie de l'époque encore trop peu connue à laquelle nous nous reportons.
Au centre de ce grand bas-relief se trouve l'ange