‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 25 sur 39 · TRADITION RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

TRADITION RÉVOLUTIONNAIRE

qui tient la balance de la Justice; i\ sa droite sont les élus; à sa gauciie, les réprouvés.

A quelle classe appartiennent les élus? Aucune distinction ne l'indique : ils sont du comuiun.

A quelle classe appartiennent les réprouvés? Des signes certains l'indiquent : ils sont tous, — tous! — des puissants. C'est un pape, c'est un roi, un évêque, un baron féodal, un abbé, une abbesse; c'est-à-dire tous ceux qui, à des titres divers et de diverses manières, ont exercé le pouvoir et en ont abusé...

Est-ce que jamais la proteslotion des opprimés contre les oppresseurs s'est exprimée d'une manière plus énergique?

Est-ce que jamais la réprobation des abus de pouvoir s'est traduite d'une façon aussi sensible et aussi solennelle, aussi audacieuse et aussi durable?

Car cela n'est pas caché dans un coin du monument, ou formulé d'une manière douteuse; cela se présente à l'entrée principale, par des figures presque de grandeur naturelle; et les signes distinctifs du caractère des personnages ne peuvent échapper à personne.

Ce n'est pas tout. Si l'on se complaît à suivre les danmés, livrés aux démons, on seia encore plus frappé des hardiesses de la critique d'alors. Ce qui attire l'œil d'abord, au point le plus saillant des voussures du portail, c est un démon qui foule sous ses pieds, avec une volupté sujjrème, trois personnages. Quels sont-ils? Le premier est tonsiu'ô, le deuxième est mitre, le troisième couronné : un moine, un évèquc, un

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roi... A côté, d'autres leçons non inoins terribles: tous les damnés punis par où ils ont péché. L'orgueilleux dominateur, un bandeau sur les yeux, est emporté dans l'abîme par un infernal coursier. Un moine, en punition d'habitudes monstrueuses, subit un supplice que la plume se refuse de décrire... Tout le reste révèle celte même audace d'esprit critique.

Voilà ce qu'osaient, au treizième siècle, les compagnons sculpteurs de Paris. Ils écrivaient sur les murs de ce vaste monument, et sous mille formes variées, toute leur pensée morale et sociale. Mais, pour revenir au jugement des âmes, les compagnons tailleurs d'images eussent-ils eu Faudace de placer au rang des réprouvés les puissants de la terre, exclusivement, s'ils ne se fussent sentis appuyés par l'opinion, et si, d'autre part, le clergé ne se fût associé à leur pensée? D'ailleurs, cette terrible leçon donnée aux oppresseurs était, de la même manière, au portail de la plupart des autres cathédrales du môme temps; par conséquent, il est bien permis de dire que l'Église française d'alors avait le tempérament révolutionnaire, et qu'elle ne demandait pas mieux, -— ce que nous ve^ nous de voir le prouve, — que de le communiquer. Ce tempérament du clergé n'a pas persisté, il est vrai. Après le treizième sièclCj on ne trouve plus guère de ces hardis jugements solennellement inscrits en lettres presque vivantes sur le portail des cathédrales, ou dans les verrières. Après le quatorzième siècle, on ne se permet plus du tout de pareilles au-

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daces. On sent, en suivant l'affaiblissemenl de la puissance dans Tart, la décadence de l'idée vivifiante dans l'Église. Si bien qu'en descendant la pente, nous arrivons à voir le clergé se dédire à ce point de mépriser, et môme de mutiler les œuvres d'art qu'il avait autrefois inspirées, ou tout au moins encouragées... Témoins ce bas-relief de Notre-Dame de Paris et celui de la résurrection, et des milliers d'autres, qui ont été mutilés aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles par le vandalisme clérical, imcomparablement plus que par les protestants iconoclastes.

Que les chefs-d'œuvre de l'art catholique soient tombés un jour dans la déconsidération la plus grande aux yeux du parti qui réagissait directement contre le catholicisme, cela s'explique, sans se légitimer; car ils étaient en même temps les chefs-d'œuvre de l'art national; mais qu'ils aient été également déconsidérés par le clergé catholique, c'est là un fait singulièrement accusateur d'abaissement d'esprit.

Et, ce qui est bien remarquable! ce sont des libres penseurs qui, en ce siècle, où l'on a l'amour de l'archéologie, ont sauvé nos monuments historiques du vandalisme en robe noire ou en habit civil. C'est la société imbue de l'esprit de la Révolution qui est intervenue entre le clergé et le marteau destructeur pour protéger les grandes œuvres architecturales de nos ancêtres. C'est elle qui, souvent contre le vœu des prêtres, restitue aux monuments catholiques leur caractère primitif; et ce sont les artistes de notre temps,

libres esprits s'il en fût, qui initient le clergé, sans grand succès, au symbolisme de l'art catholique. Signe du temps !

C'est donc grâce à l'intervention de l'artiste moderne, restaurant avec amour et vénération les œuvres à la fois si hardies et si splendidesdenos ancêtres que nous devons de pouvoir saisir le caractère osé de la société pensante et laborieuse de cette époque reculée, et trop peu connue encore, malgré tout ce qu'on en a dit^

J'ai appelé l'attention sur l'œuvre d'art réputée la plus pure du moyen âge, non-seulement pour montrer que le sentiment de réprobation contre les puissants date de loin ; que le peuple artiste de Paris savait l'exprimer énergiquement, et de la façon la plus compréhensible pour la foule; que le clergé partageait ce sentiment, et l'excitait même autrefois; mais encore pour que les générations nouvelles protègent contre tous les vandales possibles ce monument, qui atteste si haut et l'esprit social et le génie artistique de nos ancêtres.

On peut se demander maintenant comment il se

' Voyez Dictionnaire raiso7iné d'Architecture, par M. Viollel-Leduc ; Hevue archéologique, arlicles sur Villart de Ilennecoiut, et Entretiens d' Architecture, par ie même. Paris, Bance, éditeur.

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