CHAPITRE II
CLASSE INFERIEURE DU PEUPLE. — SES ELEMENTS DIVERS. — POURQUOI LES MORALISTES SONT IMPUISSANTS A ASSAINIR LES BAS-FONDS DE LA SOCIÉTÉ.
Notre plan exige que nous commencions par la classe inférieure. En conséquence, nous allons, en descendant tous les degrés, passer successivement de l'élément inoffensif à l'élément démoralisé, et de celuici au coutumier du crime.
La classe inférieure a cela de particulier que ses éléments les plus mauvais sont ceux-là précisément qui nous offrent le plus d'intérêt. C'est la partie la plus dangereuse qui, naturellement, préoccupe au plus haut degré les moralistes; c'est elle qui fournit les sujets les plus émouvants aux dramaturges et aux romanciers; enfin, c'est celle-là qui, par son caractère redoutable, inquiète au plus haut degré. Elle est un
problème vivant, posé depuis bien longtemps, mais que la lenteur des progrès de la science sociale n'a pas encore permis de résoudre, tant s'en faut.
La classe inférieure étant composée d'éléments trèsdissemblables, il y ajuslice et nécessité de les distinguer soigneusement les uns des autres. 11 nous faut donc la subdiviser en trois catégories : l'une inoffensive, l'autre simplement vicieuse, la troisième offensive.
La première renferme tout ce qui ne donne guère ni profit ni perte, matériellement parlant. Elle produit peu et consomme peu. Sa manière de se sustenter et son hygiène générale sont aussi mal entendues que possible.
Cette partie de la population est généralement native de Paris, et est ordinairement le fruit Irès-appauvri de plusieurs générations parisiennes. Quoique la misère soit prolifique, et qu'à ce titre cette population particulière ait le droit de pulluler, ce phénomène ne se produit pas, ou se produit peu parmi elle. Nécessairement aussi, la mortalité est bien plus grande là que partout ailleurs.
Les ateliers qui demandent de l'activité musculaire ou intellectuelle et de l'assiduité sont fermés à cette catégorie de la classe ouvrière, si ce n'est pour y faire quelques corvées en temps de presse. Elle exerce la
plupart du temps, en plein air, une foule de petites industries qui fatiguent peu le corps et encore moins l'esprit. La plus pénible de toutes est celle de chiffonnier. Celui qui l'exerce se couche fort tard et se lève avant le jour; mais il a une grande moitié de la journée pour se prélasser. La majorité de cette catégorie inoffensive, peu nombreuse, s'adonne au commerce des petites friperies, des petits outils, des ferrailles, etc. Elle se recrute parmi les jeunes ouvriers manques et parmi les vieux dont on ne veut plus. Il arrive souvent aussi que les enfants continuent la « profession » de leurs pères, parce qu'elle a ses attraits pour ces natures appauvries : elle n'exige jamais de grands efforts, et laisse beaucoup plus de liberté qu'une profession exercée dans les ateliers de la sérieuse industrie.
L'intelligence de cette catégorie est très-médiocre. Les amateurs de saillies shiguliùres, pittoresques, et parfois heureuses, peuvent s'y laisser prendre, et croire qu'il y a là l'esprit fin du Parisien. A dire vrai, la verve caustique du natif de Paris ne se retrouve ici que par exception.
D'autre part, on est fort peu accessible parmi ce petit monde à la passion politique. On ne demeure certainement pas étranger à tous les événements sociaux : cela n'est pas possible à Paris; mais il est à remarquer que la sollicitude pour la chose publique est, à quelques exceptions près, d'autant plus vive qu'on remonte plus haut l'échelle de la valeur ouvrière; et
qu'elle s'efface graduellemenl à mesure qu'on descend vers zéro et au-dessous. A zéro, on Irouve encore une lueur de cette sollicitude ; au-dessous, on n'en trouve plus, si ce n'est de la part de quelques rares individus entraînés depuis peu de temps dans la voie vicieuse.
Ce dernier mot nous mène naturellement à la seconde catégorie. Elle se compose de gens qui, par paresse simple, mais irrémédiable, ou par paresse aggravée d'ivrognerie incorrigible, consomment plus qu'ils ne produisent, et qui néanmoins n'ont pas recours au vol pour combler le déficit résullant de leur insuffisant travail. Toutefois, le déficit ne pouvant se combler que par des moyens plus ou moins entachés d'immoralité, nous sommes fondés à infliger l'épithéte de vicieuse à cette catégorie.
Le plus innocent des moyens employés, pour vivre, par ceux qui en font partie, est d'épuiser toutes les bonnes volontés autour de soi pour en tirer quelques ressources, ou bien de mendier, tantôt d'une manière un peu déguisée, tantôt ouvertement, alors qu'on en est venu à « passer la jambe à l'amour-propre. » D.'ins ce dernier cas, on cesse tout à fait de produire, tout en trouvant le moyen de consommer plus que ne le peut un oiivricM* honnête.
L'inslitulion orj)héonique, excellente en soi, qui
produit beaucoup de bons effets, en produit aussi quelques mauvais. L'cnseignenncnt populaire du chant a donné à nombre d'ouvriers peu tenaces au travail professionnel l'idée de tirer parti de leur voix; et à défaut de cafés-chantants qui veuillent les employer, — le chanteur étant beaucoup plus offert que demandé, — ils se résignent à « travailler » dans les cabarets, ou en plein air, dans les cours; les uns attendant l'obole des auditeurs; les autres implorant la pitié en se donnant pour ouvriers sans ouvrage et pères de famille. Ceux-ci traînent souvent avec eux, et font chanter aussi, de pauvres petits enfants épuisés...
Un plus odieux moyen de vivre sans travailler, et sans encourir nécessairement des démêlés avec la justice, c'est, pour un certain nombre de jeunes démoralisés, de se constituer souteneurs de filles. Les individus qui font ce métier sont ordinairement robustes. C'est parmi cette subdivision, particulièrement ignoble, que se recrutent les plus osés et les plus redoutables malfaiteurs. Mais n'anticipons pas.
Est-il besoin de dire que la catégorie vicieuse n'a aucune de ces aspirations sociales qui caractérisent la classe supérieure du Peuple? Cependant, l'observateur superficiel pourrait s'y tromper, en prêtant l'oreille à certaines causeries de cabaret, et en entendant pérorer les esprits forts, excités par le vin bleu ou par l'eau-de-vie. On y parle politique quelquefois; et si les opinions les plus radicales y trouvent un écho
affaibli, elles y trouvent aussi la contradiction, plus peut-être que dans un atelier. Il n'est pas rare, en effet, de rencontrer dans ce monde au-dessous de zéro des représentants de l'opinion conservatrice, des individus qui traitent avec dédain le parti populaire, et avec respect le monde « comme il faut, » espérant qu'on les prendra pour des personnes « bien nées » que le malheur poursuit. La prétention aristocratique va se cacher plus souvent qu'on ne le croirait sous les haillons de ces gens-là.
Il y a certainement, dans cette variété vicieuse, une foule de vocations manquées, que le découragement a précipitées dans ce commencement du bas-fonds. La plupart ont cherché dans l'ivrognerie un refuge contre leurs chagrins; genre d'asphyxie assez commun : il y a là bien des valeurs éteintes.
Au reste, qui écoulerait attentivement les causeries des cabarets où se réunissent les diverses nuances qui composent la classe inférieure serait frappé de leurs différences. Elles sont fort souvent dénuées d'intérêt; mais autant la causerie prendra un caractère odieusement cynique et littéralement canaille, si elle a lieu entre ces jeunes hommes qui font métier de souteneurs, autant elle affectera un air délicat, si elle a lieu entre gens appartenant à cette variété de la bohème parisienne, qu'on appelle les philosophes de cabaret. Ceux-ci essayent de se faire prendre réciproquement h; change : ils posent pour les (|ualilés (ju'ils n'ont jamais eues, ou qui bontelfacées.
Mais les souteneurs de filles, quoique jeunes, vigoureux, passionnés, dédaignent ce semblant, qui est le propre des simples piliers de cabaret. Fanfarons plus qu'on ne l'est nulle part, les souteneurs de filles du premier degré, ceux qui ne cumulent pas encore, n'ont de goût que pour les conversations cyniques, et ces conversations sont absolument dénuées du moindre grain d'esprit*. Chacun cherche à démontrer à ses auditeurs comment il a « crevé, » en un clin d'œil, un individu qui s'était hasardé dans les mauvais lieux qui leur sont familiers; c'est à qui prétendra être le plus fort et le plus habile à éreinler son homme. En dehors de ce qui concerne les habitudes et les nécessités du métier, on ne peut rien en tirer. Us vivent de la vie purement bestiale, et, je le répète, plus encore par fanfaronnade que par plaisir réel.
L'observateur qui examinerait attentivement leur physionomie, même au premier degré de la chute, n'y trouverait rien d'expansif, rien de sympathique, rien qui décèle le bien-être; elle décèle bien plutôt un véritable malaise moral. Ils se sentent méprisables; et croyant toujours qu'on les reconnaît et qu'on les regarde avec mépris, ils s'efforcent de tenir bon, de soutenir le regard des honnêtes gens, de l'affronter môme. De là cet air provoquant qu'ils affectent; de là ce besoin de mordre pour se venger de leur humiliation. Ils ont tous, beaux ou laids, du boule-dogue dans la physionomie, surtout ceux qui « travaillent »
pour les dames du petit genre, parce qu'ils ont plus que les autres à batailler.
En général, ils ne sont pas plus dénués de capacités intellectuelles que la moyenne de la classe ouvrière; et ceux qui glissent jusqu'aux échelons du crime sont peut-être doués d'une intelligence audessus de la moyenne. N'est-ce là qu'une apparence? Serait-ce que, dans le premier cas, l'intelligence est moins surexcitée que dans le second, et partant moins développée? Je ne suis pas en niesure de trancher la question. Quoi qu'il en soit, je tiens à bien établir que la portion la mieux constituée au physique de la catégorie vicieuse est celle qui est le moins portée à se préoccuper de la chose publique; celle peutêtre qui, aux temps des crises sociales, est le moins sympathique au parti populaire. En effet, elle n'a rien à gagner à la crise ; elle n'y peut pêcher en eau trouble comme certains enfants perdus de la bourgeoisie. D'ailleurs, en ces temps-là, la surexcitation générale des esprits et la légèreté des bourses font que certains établissements ne prospèrent pas, et que messieurs les souteneurs sont contraints de travailler pour vivre, ou de faire très-maigre chère, à moins qu'ils n'embrassent quelque autre spécialité inavouable.
Cependant, les opinions intéressées à déconsidérer les manifcsiations du parti populaire ont prétendu plus d'une fois que celle tourbe démoralisée se mêlait avec bonheur aux agitations démocratiques, ol qu'aux jours de soulèvement on la trouvait immanquable-
ment dans la foule insurgée... C'était une manière de Lire croire à la classe aisée que l'insurrection populaire devait aboutir au pillage. Mais on sait comment l'insurrection traite les rares individus qui osent dérober quoi que ce soit. Non I rien n'appelle la variété dont je parle à prendre part aux agitations démocratiques, ni l'espoir de s'emplir les poches, ni le sentiment d'un devoir patriotique.
Je me souviens d'avoir entendu, en 1849, une conversation qui était parfaitement caractéristique. Elle avait lieu entre deux vauriens. Elle se termina par ces mots, prononcés avec l'accent traînard propre au titî parisien, et qui rappelle assez exactement les efforts de quelqu'un qui vomit : « Eh! va doncl avec « ta république, y a rien à refrire. J'en ai plein le a dos! » C'est là l'opinion de presque tout le personnel de la tourbe en question.
Je ne nie pas, cependant, qu'au dernier rang des hommes d'action de la démocratie n'aient pu se glisser quelques familiers des mauvais lieux. Mais quel parti n'a ses brebis galeuses? Je souhaite que les autres n'en aient pas de plus incurablement galeuses que celles de la démocratie militante.
Quant aux rares exceptions, elles s'expliquent d'abord par la disposition native chez certaines natures à se jeter dans les luttes violentes : elles aiment la bataille pour la bataille. Elles s'expliquent aussi par le besoin qu'éprouvent certains autres hommes, à demi dégradés, d'essayer, par une action énergique et
désintéressée, de se relever à leurs propres yeux comme aux yeux des personnes dont ils voudraient mériter l'estime. Le besoin de considération est si puissant qu'il se fait sentir même chez des individus enfoncés jusqu'au cou dans le vice. Dans ce cas, ils sont encore capables de faire preuve, en certaines circonstances extraordinaires, d'un véritable héroïsme. Mais il ne faut pas que l'épreuve dure longtemps!...
Le désir de se relever est assez commun, il faut le dire, parmi l'élément jeune encore de la classe vicieuse. Mais du désir à l'effet, la distance est grande, et c'est par exception malheureusement que de sérieux efforts sont tentés, soit pour reprendre la vie régulière et laborieuse, soit pour se faire avouer par le parti populaire. Règle générale, il est contradictoire au premier chef que la plus noble des passions, la passion civique, puisse naître et se développer en des natures démoralisées et ayant lâché le frein aux instincts les plus brutaux.
Passons donc à la troisième et pire catégorie.
Dans celle-ci, le simple souteneur de lilles n'est pas « à la hauteur; » c'est encore un innocent; il lui faut joindre à cette spécialité. Tune des nombreuses variétés de l'escroquerie ou du vol, el pouvoir envisager sans sourciller toutes les sombres perspectives qui s'ouvrent à qui prétend vivre en rançonnant autrui.
3i LE SECKKT DU PEUPLE.
Cette catégorie, quoique peu nombreuse relativement, et dans laquelle on peut tomber sans avoir passé par la spécialité ci-dessus indiquée, supplée au nombre par l'activité et l'audace. Si bien que, soit pour la surveiller préventivement, soit pour rechercher ceux des siens qui ont des comptes à rendre à la justice, soit pour réprimer leurs méfaits, elle exige un personnel de fonctionnaires divers plus nombreux qu'elle-même... Non-seulement elle entreprend de vivre sans produire rien qui vaille; non-seulement, pour vivre, elle amoindrit la vie autour d'elle, en semant le mal sous toutes ses formes; mais encore elle oblige le corps social à d'énormes dépenses de valeurs humaines et de valeurs matérielles pour se défendre contre elle I . . .
L'un des plus grands écrivains de ce siècle s'est imposé la difficile tâche de faire connaître cette petite société ténébreuse qui fait une guerre incessante à la grande société. L'auteur des Misérables a plongé un regard d'aigle dans les bas-fonds parisiens du vice et du crime ; il en a décrit, comme il sait le faire, c'est-à-dire d'une manière palpitante, les mœurs dépravées et le redoutable tempérament. Il a dit tout ce qu'il fallait dire à la société pour qu'elle prit enfin souci d'elle-même, de son bien, de sa sécurité, de son honneur, et pour qu'elle sentit plus que jamais la suprême urgence de remédier radicalement à cette plaie qu'elle cache en son sein.
Déjà Eugène Sue et d'autres habiles peintres de
mœurs avaient très-bien décrit les aspects principaux de cette variété malfaisante; si bien, que je renvoie aux livres des maîtres le lecteur curieux d'être initié aux us et coutumes de ce monde à part... Le mal ayant été rendu parfaitement sensible, il reste à voir si les moralistes ont bien saisi ses causes premières, et s'ils sont capables d'y porter remède.
L'auteur des Misérables demande que, de toutes manières, on s'efforce de faire pénétrer la lumière dans ces obscures régions. On peut dire qu'il n'a pas indiqué les moyens pratiques; mais outre que son plan général ne comportait pas nécessairement la solution positive du problème, il n'est pas juste que chacun se décharge sur autrui du devoir de se préoccuper des moyens d'améliorer les conditions sociales. Il faut donc que chacun se demande quelle est la lumière dont il est nécessaire de faire projeter les rayons dans les bas-fonds de la société, et par quels intermédiaires ce difficile et délicat travail peut s'accomplir.
Devons-nous entendre que cette lumière est l'instruction proprement dite, et que c'est sur l'insliluteur primaire qu'il faut surtout compter pour prévenir dans la jeune génération les principales causes de chute?
Soin A condition que l'instruction primaire sera non-seulement accessible à tous les enfants du peuple, mais (pi'il y aura obligation pour les parents de les envoyer à l'école; à condition encore (|ue les enfants la
36 LE SECRET DU PlîUPLE.
fréquenteront généralement deux ou trois années de plus ; à condition surtout que renseignement sera complet, c'est-à-dire qu'il développera simultanément les sentiments moraux, les facultés intellectuelles et les aptitudes professionnelles... Alors l'enfant du peuple entrera fort et prémuni dans les ateliers; il y entrera possesseur du plus solide instrument de travail : la capacité morale, intellectuelle et professionnelle ; et il sera, par conséquent, dans une large mesure, garanti contre les trop nombreuses causes de découragement et de chute qui agissent sur lui dans les conditions actuelles de l'apprentissage.
Car, en supposant que tous les enfants du peuple soient obligés de fréquenter l'école primaire, le remède sera illusoire, ou à peu près, si l'enseignement demeure ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire très-insuffisant.
La preuve que l'instituteur primaire, restant enfermé dans son cadre étroit, ne suffit pas, c'est que la plupart des vauriens qui composent les catégories plus ou moins vicieuses, et particulièrement la pire catégorie, ont au moins autant de connaissances acquises que la moyenne de la classe vraiment laborieuse. Ne nous faisons pas illusion : savoir lire, écrire et calculer, n'est pas, dans le milieu parisien, une garantie efficace contre les occasions de chute. Ce ne sont pas, en vérité, les intelligences les moins exercées qui grossissent les rangs des malfaiteurs.
Mais l'action du moraliste étant combinée avec celle
de rinstituteur tel quel, la garantie serait-elle plus sérieuse? J*ai le regret de répondre négativement. La caste des moralistes officiels ou officieux, clercs ou laïques, est fort nombreuse; et s'il est vrai de dire qu'il y a dans les catégories démoralisées un certain nombre d'individus que n'a pu atteindre, dans leur jeunesse, l'enseignement moral, il est également vrai de dire qu'il y en a beaucoup plus qui ont reçu cet enseignement. En définitive, et quoi qu'en disent les sermonneurs, le monde vicié saurait très-bien, s'il le voulait, distinguer le bien du mal ; il fournirait même assez facilement des individus capables de faire un cours de morale : il pèche peu par ignorance.
En consultant mes souvenirs, il me revient que dans les milieux populaires où j'ai vécu depuis plus de quarante ans, j'ai vu bien des individus dont l'éducation morale avait été plus que négligée, qui avaient subi de fort mauvais contacts, qui, en cas de chute, eussent provoqué nécessairement l'admission de circonstances très-atténuantes, et qui, néanmoins, se maintenaient honnêtes à tous égards. Et, en regard de ceux-là, mes souvenirs m'en fournissent un plus grand nombre, élevés dans d'assez bonnes conditions pour qu'on ne pûl invoquer, en leur faveur, en cas de chute, les circonstances atténuantes, qui, cependant, sont tombés pour ne plus se relever, ou ne se sont relevés que d'une manière fort douteuse.
Il y a là des mystères qui échappent complètement
au commun des moralistes; et lors môme que ceux-ci combinent leur action avec celle du commun des instituteurs primaires, la résultante ne constitue pas un préservatif efficace.
Si l'on faisait une intelligente enquête sur cette minorité du peuple de Paris, appelée à rendre compte de ses méfaits à la justice, on verrait souvent, sans doute, que la misère a joué son rôle dans le drame dénoué par la flétrissure ; mais on verrait aussi celte mauvaise conseillère ne venir qu'à la suite de découragements dont la vraie cause est si difticile à saisir, qu'elle échappe souvent à ceux même sur lesquels elle agit. Cela est surtout applicable à l'élément masculin. Chez la femme du peuple, c'est généralement la misère qui produit le découragement, et, par suite, la démoralisation. Il n'en est pas précisément de même chez les hommes : la misère n'y joue que le second rôle, quand elle en joue un ; elle ne vient peser de tous ses mauvais conseils qu'aux heures des crises nées de difficultés invincibles ou invaincues, comme il s'en dresse tant sur le chemin de certaines existences.
De tout ce qu'a pu m'apprendre une longue expérience résulte donc pour moi la pleine conviction que les moralistes de toutes sortes qui, à des litres trèsdivers, président à l'éducation de la jeunesse, et même ceux qui s'adressent aux adultes, n'entendent à peu près rien aux causes réelles de chute. Ils ne vont presque jamais au delà de la cause apparente ou
CLASSE INFÉIUFAHU:. 59
immédiate. Aussi suis-je fondé à dire que lors même que tout enfant du peuple recevrait, tel quel, l'enseignement 4u commun des moralistes, les chutes ne seraient guère moins nombreuses.
On sentira encore mieux l'insuffisance de cet enseignement si l'on songe que les plus redoutables parmi les déchus sont précisément ceux qui ignorent le moins ce qu'enseignent les professeurs de morale.
Certes, je tiens la plupart de ceux-ci pour honorables; je veux bien qu'ils soient pavés de bonnes intentions. Mais de grands préjugés troublent l'intelligence des uns, et une incroyable timidité d'esprit atténue les effets de la bonne volonté des autres. Ils s'agitent à peu près tous dans un, cercle d'une étroitesse extrême. Do là leur impuissance à agir sur les natures autres que les natures faciles.
Je ne demande pas mieux, assurément, que d'ouvrir la porte aux exceptions. Je crois qu'en dehors des membres des diverses églises, et parmi les moralistes laïques, on trouverait des esprits disposés à aller liardiment au fond des choses pour y découvrir et les causes premières de la démoralisation, et le moyen de les annihiler; mais ces esprits exceptionnels ont rarement la parole retentissante. A ma connaissance, il en est un cependant qui se fait écouter. Publiciste éminent, vigoureux champion ih \i\ Hbre pensée et du" progrès, il nous a donné, cnlre autres, un livre qui témoigne éloquemment de la résolution de sonder hardiment les misères du peuple pour en saisir toutes les
causes et pour les combattre sans relâche ^ ; mais ses recherches ne paraissent pas encore avoir porté sur la plaie particulière dont nous nous occupons. Espérons qu'elle appellera la sollicitude de cet honorable écrivain. En attendant, je continue d'exprimer franchement ma pensée sur les moralistes, dût-on en trouver l'expression brutale.
Je dis donc qu'ils n'ont pas le secret de ces forces vives qui, sous le nom général de passions, agissent si puissamment en nous ; et que, n'ayant pas ce secret, ils ne peuvent apprécier l'intensité du trouble produit inévitablement, soit par la compression excessive, soit par l'anormal emploi de nos énergies. Il est évident qu'ils ne se rendent pas compte des terribles maladies morales que peut déterminer la contrainte imposée aux aptitudes naturelles, la violence faite aux vocations. Ils ne peuvent que constater la maladie quand elle a causé la déchéance du sujet; mais ils n'en connaissent pas la cause vraie, la cause profonde. S'ils la connaissaient, leur enseignement serait tout autre. Le caractère pauvret de celui-ci n'atteste que trop leur méconnaissance des secrets de la nature humaine. Aussi, quand ils s'essayent à guérir les maladies morales nées des causes que je viens de dire, me font-ils l'effet d'appliquer des cautères sur des jambes de bois...
La recette unique, invariable, des moralistes est de
* L'Ouvrière, par M. Jules Simon.
faire appel à la volonté pour réfréner la passion, ou la force vive, qui, mal gouvernée, menace de produire une perturbation. Ils paraissent croire naïvement que la passion n'est qu'un enivrement passager, une sorte de caprice de l'organisme, dont on peut toujours avoir raison en l'étouffant en soi... S'ils consentaient à nous dire leur secret personnel, nous saurions combien de fois par jour leur volonté fléchit.
Entendons-nous bien : aussi fermement que personne, je professe que l'être humain est le garde-frein des forces vives dont il est doué. C'est là ce qui fait sa grande supériorité sur tout ce qui se meut autour de lui; c'est là ce qui prouve tout à la fois et sa liberté et sa responsabilité; c'est là ce qui implique pour l'homme une haute fonction à remplir dans le monde. S'il n'était le garde-frein, et par conséquent le directeur des forces précieuses dont il est doué, il ne se distinguerait du reste du régne animal que par la forme et par les appétits. Mais autre chose est de gouverner ses forces, autre chose de vouloir les refouler. Il faut en réfréner l'abus et non en supprimer l'usage.
Que, sous le coup de circonstances imprévues, la passion, menaçant de produire un fâcheux effet, soit matée par la volonté, très-bien. Mais cela ne suftit pas : il faut à la force contenue un prompt dérivatif. Lorsque le préposé à l'émission d'une fbrce-vapcur a des doutes sur l'opportunité de l'émission immédiate, il n'éteint pas le foyer pour cela; il ne fait pas condenser la vapeur; il fait tout simplement dériver le trop-plein
Ai LK SFXRET DU PEUPLE.
pour éviter une explosion. Ainsi devraient s'ingénier
à faire les professeurs de morale.
Il est donc parfaitement absurde de croire que le* énergies qui se développent en nous sous l'action de mille influences diverses sont des caprices de notre organisme. Ce sont des forces qui nous poussent à une action extérieure nécessaire; et si la volonté, la raison doivent toujours intervenir pour deviner le secret de ces forces mystérieuses, c'est pour leur donner une saine direction, et non pour entreprendre l'œuvre vaine du refoulement.
Qu'arrive-t-il, en effet, de cet inintelligent traitement de la passion proposé par le commun des moralistes? De deux choses Tune : ou la passion sera plus forte que la volonté, et n'étant plus dirigée, elle fera dérailler l'individu en qui elle agit, en causant des dégâts proportionnels à sa puissance; — ou la volonté s'efforçant de comprimer des énergies qui veulent s'épandre, celles-ci troubleront inévitablement l'économie générale de l'individu. L'ignorance de l'appropriation des forces qu'on porte en soi produit, dans le premier cas, un malaise immédiatement offensif; dans le second cas, un malaise inoffensif; mais en apparence seulement. Car tout individu dont l'économie générale est troublée par un refoulement de quelques-unes de ses forces vives finit toujours par porter dommage autour de lui. La pratique du refoulement fait qu'on amoindrit la vie en soi, et par suite autour de soi, par la tristesse, la morosité, l'irritabilité, qui résultent
CLASSE INFÉRIKURE. 45
infailliblement de la contrainte faite à des expansions nécessaires. Je suis disposé à me tenir sur mes gardes quand je me trouve en rapport avec des gens qui sont dans ce cas du refoulement volontaire. La passion trouve toujours des fissures pour s'échapper; et elle s'échappe en égratignant autrui, si elle ne fait pis. A plus forte raison, le refoulement forcé, inconscient, doit-il produire de détestables effets au dehors.
Mon défaut presque absolu d'érudition m'interdit de demander aux docteurs es sciences anthropologique et sociale à quoi ils ont pensé depuis qu'ils pensent. Mais je suis enclin à croire qu'ils ont fort négligé le principal au profit de l'accessoire. En tout cas, je ne vois pas dans les faits les résultats évidents d'une recherche suffisamment persévérante de la nature intime et de l'appropriation féconde des énergies qui se développent en nous '.
C'est à peine si l'on commence à soupçonner que toute passion qui se révèle est l'expression d'une force qui veut être employée; car, si l'on ne savait pas son appropriation normale, on s'appliquerait du moins à la faire dériver le plus heureusement possible.
Par exemple : voici un individu jeune, nerveux, évidemment passionné, que le hasard, la nécessité, la méconnaissance de ses propres aptitudes, ont conduit
' A ma connaissiincc. Cli. Koiirier est celui de tons les clierchcurs qui a le mieux deviné le jeu des piiasions. Quand on aura écarlé loulos les conccplions bizarres nées du besoin de donner une id('« de jeu barmoniquc des passions, on trouvera dans son système des aperçus In'singénicux et H« idées qui ne demandent qu'à ^tro triées et féoondées.
à exercer une profession qui ne lui dit rien, qui ne « l'empoigne pas; » parce que, ne répondant nullement à ses aptitudes naturelles, elle n'en sollicite ni le développement ni l'emploi. Cet individu ne sait ordinairement ni pourquoi le métier où le hasard l'a jeté ne lui va pas, ni quel métier lui conviendrait mieux — et c'est là le cas ordinaire! — Il résultera de là un travailleur sans goût, sans zèle, pour lequel le travail obligatoire sera une corvée d'autant plus ennuyeuse qu'il y a, en l'ouvrier qui n'a pas trouvé son joint, quelque chose qui proteste. La force méconnue n'entend pas s'évanouir : elle tourmente son maître; elle veut s'épancher, et elle s'épanchera d'une manière quelconque, souvent d'une manière déplorable. En attendant, elle produit dans l'économie intime ce désordre dont j'ai parlé, ce malaise que déterminent les essais de réi'rénement ; puis vient le découragement qui fait lâcher le frein. Alors l'individu est sur le bord de l'abîme. Et il y tombera d'autant plus irrémédiablement qu'il sera doué d'une sève plus vigoureuse. Pour qu'il n'y tombe pas, et n'aille pas grossir les rangs des classes malfaisantes, il faut qu'il soit pris, en dehors de son travail professionnel, par quelque grande et durable passion ; par exemple, pour une femme qui en soit digne, ou pour quelque œuvre extra-professionnelle, répondant plus ou moins à ses aptitudes intimes, et qui lui soit un moyen de dépenser agréablement son trop-plein de sève; ou bien encore, il faut que certaines idées rénovatrices, s'emparant de son esprit,
lui ouvrent une de ces larges perspectives qui consolent de l'insuffisance de la vie professionnelle... Les agitations politiques et sociales ont été certainement, pour beaucoup de natures énergiques de la classe populaire, un tout-puissant préservatif contre la démoralisation.
Eh bien! si les moralistes, qui appartiennent tous à la bourgeoisie, et qui ont si grand'peur des agitations sociales, avaient eu un conseil à donner aux hommes du peuple qui déversaient dans l'œuvre politique leur surabondance de sève, ils eussent certainement cherché à les détourner... Si, encore, ils eussent pu leur indiquer, au cas où le conseil eût été écouté, un autre honnête dérivatif! Mais non. Le moraliste ne fait que leur dire à peu près ceci : — « Ne vous occupez pas de politique; ne songez qu'aux devoirs de votre profession. Enfermez- vous dans ce cercle, et n'ayez jamais la pensée d'en sortir. Soyez bien sages, bien économes, ne vous occupez que de vos petites affaires, et vous vous en trouverez bien !... » et toutes recommandations de ce goût-là, qui glissent sur les natures ardentes, comme la brise légère sur le rocher de granit. Mais, si, au lieu de glisser ainsi, elles pénétraient, qu'arriverait-il dans la plupart des cas? Je l'ai dit d'avance.
N'oublions donc pas que toute violence faite à nos forces vives conclut à une maladie tout à la fois morale et [)hysiquc; que, de même, leur anormal emploi détermine des désordres proportionnels.
El reconnaissons que c'est un pauvre expédient, celui qui, négligeant les causes, consiste à dire invariablement : « Serrez le frein! refoulez! »
Mieux vaut, tous comptes faits, que le malade ne guérisse pas sous Tinfluence du remède prescrit pai' le commun des moralistes. Mieux vaut, j'ose le dire, que le mal persiste et nous scandalise... Toutes ces énergies, devenues malfaisantes sous l'empire de causes mal définies, sont un reproche incessamment adressé à la classe qui, à des titres divers, cultive les sciences sociales ; et, plus le reproche sera sanglant, plus actif sera l'excitant à la recherche hardie. Or, qui oserait dire que la recherche hardie, persévérante, ne doit toujours conclure à la réalisation d'un progrès ?
D'ailleurs, puisque la maladie résiste au traitement des moralistes, c'est qu'elle exige un remède d'une tout autre nature et bien autrement radical que le leur.
Mais je veux insister sur l'impossibilité de ramener l'homme déchu par des sermons. Je dis d'abord que les plus touchants ne sont bons qu'à réconforter les âmes honnêtes, qui ne sont point aux prises avec de trop grosses difficultés. Ils glissent sur les natures aigries, et particulièrement sur celles qui sont ouvertement dépravées !
Certes, jamais sermonneur n'atteindra au sublime et au terrible de l'éloquence de Jean Yaljean ^ essayant * Les Misérables.
de moraliser un jeune voleur. Non ! jamais on ne s'élèvera à pareille puissance de paroles, ou, du moins, jamais on ne la dépassera, lorsqu'il s'agira de détourner un individu qui, ne voulant pas travailler pour vivre honnêtement, croit pouvoir vivre paresseusement au moyen du vol. Non 1 jamais l'éloquence humaine ne démontrera dune manière plus terrifiante l'affreuse perspective que s'ouvrent les déserteurs de la vie laborieusement honnête... Eh bien! cette maîtresse manière de moraliser, qui a si profondément ému les âmes pures, glisserait sur les âmes souillées. Dans tous les cas, l'impression ne serait pas durable.
Le grand penseur qui a écrit les Misérables a si bien senti lui-même l'inutilité, en pareil cas, des remontrances les plus éloquentes, qu'après nous avoir montré le jeune voleur, d'abord décontenancé, puis un peu rêveur, il le fait se réveiller, et dire avec mépris de son moraliste qui s'éloigne : « Vieux serin! » Et plus tard, nous retrouvons le « moralisé » associé, comme devant, à une bande de coupe-jarrets, nous laissant sans espoir de sa conversion.
L'homme perverti peut se faire hypocrite devant le moraliste, s'il en veut tirer quelque faveur; mais il a toujours au service de son sermonneur le mot du jeune bandit : « Va donc, serin ! »
Aussi bien, est-ce ])ordre son temps, en pareille entreprise, de mettre l'existence tourmentée du criminel en regard de l'existence calme de l'homme honnête.
D'abord, l'individu qui a été flétri se sent écrasé par sa flétrissure. Il la croit indélébile; et il s'épouvante à l'idée seule des efforts de vertu patiente et lerreà-terre dont il lui faudrait faire preuve pour essayer, sans espoir de succès, d'effacer sa faute aux yeux du monde.
Ensuite, — et ceci n'est pas moins grave, — les deux existences étant mises en opposition, celle de l'ouvrier et celle du voleur, l'individu qui a déjà commencé la seconde existence, n'eût-il encore subi aucune flétrissure officielle, et pût-il rentrer dans la vie honnête sans crainte d'être reconnu, persistera presque toujours dans la mauvaise voie. Tout ce que peut lui dire le moraliste, il le sait d'avance; il se l'est dit lui-même. La comparaison s'est imposée souvent à sa pensée. Il a même eu plusieurs fois des velléités de retour. Mais ces bonnes résolutions cèdent à la première tentation un peu forte. Et Dieu sait si la tentation manque à qui s'est déjà exercé dans l'art de dépouiller autrui, avec ou sans violence!
J'ai dit que les individus composant la catégorie malfaisante sont des natures très-énergiques. Or, c'est le propre de ces tempéraments de n'aimer pas la vie calme, la vie casanière; ils aiment les aventures, bonnes ou mauvaises. La vie héroïque dans le bien ou dans le mal; et pour si peu qu'ils n'aient pas la chance d'être encadrés dans un milieu honnête qui leur offre un moyen de dépenser honorablement leur exubérance de sève, ils déserteront bientôt l'atelier.
courront les aventures, se livreront à tous les genres de débauche, et, de degrés en degrés, descendront jusqu'aux plus bas... Dans les intervalles de celle marche descendante, la réflexion, nous l'avons déjà dit, amène parfois le regret au cœur du déchéant; mais au regret succèdent bientôt les récriminations contre l'intolérance de la société honnête, qu'il veut croire aussi pervertie que lui-môme. Ensuite il se rappelle que l'existence de l'ouvrier est bien précaire, et encore plus monotone. Enfin, il songe que la vie de voleur, si elle a ses dangers sérieux, a bien ses charmes aussi. Et, de fil en aiguille, il en vient à se démontrer qu'il n'y a pas trop lieu de regretter sa propre chute. Maintenant, vienne une occasion de faire un coup, de prouver qu'il a du nerf, de se venger d'une humiliation sur laquelle il ne peut, quoi qu'il dise, se donner le change; il la saisira avec une sorte de joie amére. Il savoure d'avance, en grinçant les dents, la sombre volupté du crime; et si une voix criait à ce misérable : « Arrête, il y va de ta vie, peutêtre! » il répondrait : « Eh bien! si j'y laisse ma peau, tant pis! je m'en fiche pas mal! »
Allez donc sermonner des gens de cette trempe, qui est la trempe connnune à la société du « troisième; dessous! »
Le moraliste dira : « Que voulez-vous? ce sont là des natures essentiellement perverses sur lesquelles glisse, sans les péFiélrer jamais, toute idée morale. »
Celle raison n'esl pas acceptable. Il n'est pas du
tout démontré que ces natures soient essentiellement perverses. Pour mon compte, je ne le crois pas; ce que je crois, c'est qu'elles sont perverties sans retour. Mais je demande qu'on remonte aux causes premières. Nul doute pour moi que, si on le faisait intelligemment, on ne découvrît que la profession exercée d'abord, mal choisie, mal enseignée, mal pratiquée, ne sollicitant pas l'emploi des facultés prédominantes, a été le point de départ du désarroi moral. On verrait que la sève, exubérante, ne trouvant pas à s'épancher d'une manière féconde, et demandant invinciblement son expansion, créait des besoins incompris, mais ardents ; des appétits mal définis, mais indomptables. On verrait enfin que des forces précieuses, exigeant impérieusement leur action normale, mais n'étant devinées ni de ceux en qui elles étaient, ni du miUeu où ces individus vivaient, et ne pouvant être contenues, de fécondantes qu'elles pouvaient être, sont devenues destructives.
Il en est exactement ainsi des forces répandues dans la nature. Elles blessent l'homme jusqu'à ce qu'il sache les comprendre et les utiliser. C'est la manière de la Providence de stimuler le génie humain, qui est ainsi fait, qu'il ne cherche obstinément à découvrir les lois du monde physique ou moral que sous le coup de pareils excitants. Jusqu'à ce que l'homme ait trouvé le secret de l'une de ces forces de la nature, il la maudit, cette force; elle est son ennemie. Puis, quand il l'a comprise et utilisée, il la bénit avec effusion. Eh
bien, celles qui sont en nous, et que nous appelons passions, sur lesquelles on a tant écrit depuis qu'on écrit, ces forces, dont les utopistes modernes ont commencé à entrevoir le caractère précieux, les moralistes les traitent encore en ennemies!...
On voudra peut-être, pour justifier ces derniers, dire que la science sociale, ayant ses spécialités, celle des moralistes consiste moins à s'attaquer aux causes premières de la démoralisation qu'au réfrénement pur et simple des excès de la passion ; que la recherche des carrières fécondes à ouvrir à toutes les énergies est du ressort de Téconomie politique, et que c'est aux savants de cette spécialité qu'incombe le devoir de résoudre la question du développement et du bon emploi des forces humaines.
Je réponds par avance qu'il n'est pas possible de s'en tenir à l'une ou à l'autre des deux spécialités de la science sociale; la preuve, c'est que tous les moralistes laïques font à chaque instant irruption sur le domaine de l'économie générale, et que les économistes, usant de réciprocité, saisissent toute occasion de sermonner les classes ouvrières. Il est positif que chacune des deux spéciahtés emprunte à l'autre ses rengaines.
Toutefois, soyons juste, l'action générale des économistes a été bien autrement sérieuse que celle des moralistes; et, quoiqu'il reste beaucoup à leur demander, et môme que nous ayons gros à leur reprocher, nous serions bien plus disposé à fonder des es-
pérances sur les économistes proprement dits que sur les moralistes. Mais, pour réaliser ces espérances, il faudrait que. moins exclusivement préoccupés des valeurs matérielles, les économistes s'occupassent un peu plus des valeurs humaines; que, moins exclusivement soucieux de remédier à la déperdition des forces de la nature, ils se montrassent un peu plus soucieux d'arrêter l'énorme et continue déperdition des forces de l'homme; en un mot, il faudrait que, plus osés et mieux inspirés, ils missent, dans leur eslime, le producteur au-dessus du produit, et qu'ils considérassent la science sociale comme ayant pour premier objet le développement et le bon emploi des énergies humaines.
Mais ne désespérons pas. Si les moralistes sont notoirement impuissants à résoudre le problème, si les économistes ne parviennent pas à baser leur science sur des principes plus élevés, et qui tiennent plus grand compte des masses laborieuses, la lumière ne se fera pas moins. D'autres amis du bien public, plus ardents, plus osés cent fois que les moralistes et que les économistes, ont déjà essayé de répondre à l'insuffisance radicale des uns et à l'insuffisance relative des autres. J'ai nommé les socialistes.
C'est leur parti qui révolutionnera la science sociale, qui brisera le cercle dans lequel s'enferment les deux autres partis, qui finira pas leur communiquer un peu de sa robuste foi en la possiblité de guérir, ou tout au moins d'amoindrir considérablement les plaies
diverses qui sévissent sur les parties inférieures du peuple.
Que la critique .la plus malveillante s'en donne à cœur joie sur le compte des socialistes; qu'elle fasse gorge chaude de leurs plans de régénération sociale; nous pouvons lui laisser les coudées franches. Mais ce qu'elle ne leur contestera pas, c'est de savoir forcer la société à se retourner sur elle-même pour sonder ses propres misères ; c'est d'avoir provoqué de toutes manières, à l'étude des plus hautes questions sociales, nombre d'esprits qui, sans eux, fussent demeurés engourdis... Ce sont là, ce semble, des titres assez valables, que la critique la plus malintentionnée ne peut leur contester. Peut-être, en cherchant bien, leur en trouverait-on encore d'autres. Mais je m'en tiens, pour le moment, à ceux-ci, qui sont de très-grande valeur.
Eh bien! si les socialistes persévèrent imperturbablement dans leur foi au progrès, — et je sais de source certaine qu'ils persévèrent, — s'ils continuent, soit par leurs .négations hardies, soit par leurs audacieuses affirmations, à provoquer à l'étude des problèmes sociaux, — et ils y sont parfaitement disposés; — s'ils persistent particulièrement à réclamer des institutions protectrices pour la classe laborieuse, et notamment, pour les jeunes générations ouvrières, une forte éducation tout à la fois intellectuelle, morale et professionnelle, — et leurs tendances sous ce rapport sont plus accentuées que jamais ; — en un mol,
si les socialistes gardent leur caractère, dussent-ils proposer encore des plans impossibles^ éveiller dans le peuple des espérances illusoires, s'attirer à nouveau l'animadversion des partis conservateurs, ils n'auront pas moins rendu un immense service à la société.
L'humanité ne fait pas de progrès sans qu'il lui en coûte, et avant de trouver la lumière féconde, il faut traverser bien des ombres. Gloire à qui ose les traverser !
Ces audacieux, qui ne doutent de rien, finissent toujours par entraîner à leur suite des esprits ingénieux, mais timides, très-propres à élucider les questions embrouillées, mais qui ne débrouilleraient rien si les hardis pionniers de la pensée ne leur taillaient de la besogne. Ceux-ci trouvent le minerai précieux, les autres le lavent.
Quiconque ne comprend pas cette nécessité et ne s'incline pas devant elle n'a pas le droit d'opiner en de si graves questions.
Bref, si les socialistes ne savent pas faire la lumière, ils sauront du moins la faire faire, et ils auront leur large part dans l'œuvre particulière de l'assainissement des bas-fonds où nous venons de plonger.
Résumons-nous.
Les trois catégories de la classe inférieure n'absorbent guère, avons-nous dit, que les deux dixièmes de la masse totale de la population prolétaire.
Si Ton demandait à la première son secret, et qu'elle pût le dire, elle nous avouerait qu'elle n'a pas grande ambition; que son tempérament affaibli, et son sang pamre ne sont pas faits pour produire de violentes passions; que son imagination n'atteint guère l'idéal; qu'elle prend le temps comme il vient, la soupe comme elle peut la faire; et qu'elle se contenterait parfaitement du paradis des petits théâtres.
Nous avons vu que la seconde catégorie a deux éléments distincts : Tun, démoralisé par la paresse et l'ivrognerie; l'autre, par la débauche crapuleuse.
Le secret du premier serait de mener' l'existence du lézard au soleil, et d'être dispensé de ce dont le lézard ne l'est pas, c'est-à-dire de pourvoir à ses besoins physiques. Il n'est, du reste, difficile ni pour le manger, ni pour le boire, ni pour le coucher; mais encore faut-il qu'il mange un peu, qu'il boive plus que de raison, et qu'il puisse passer les nuits ailleurs qu'en plein air.
Le secret du second, son idéal, c'est d'être trèsfort, très-habile à donner un mauvais coup, et, pardessus tout, d'être le chéri d'une « femme » qui soit indépendante, qui gagne beaucoup d'argent cl qui lui en fournisse à gogo. Son ambition peut aller jusqu'à l'envie de se « ballader » sur un cheval, en compagnie de « sa femme, » dans les avenues aristocratiques du bois de Boulogne. Il serait heureux de « s'y esbrouffer » un peu. Au delà, c'est la nuit : le monde n'existe plus.
Le secret de l'homme de la troisième catégorie,
c'est de faire un bon coup, qui lui permette de mettre la main sur un riche magot; puis de fuir bien loin, à l'élranger, pour s'y abriter contre toute poursuite, et y vivre « honnêtement » avec le trésor volé. C'est là son rêve doré...
Et maintenant que nous connaissons le secret de chacune des trois catégories; que nous n'avons nul espoir que le personnel dont elles se composent puisse remonter la pente fatale ; que nous avons indiqué les causes générales de la déviation des énergies ; que nous en avons montré les détestables effets; que nous avons fait appel à la science sociale pour qu'elle s'ingénie à concevoir des institutions sérieusement protectrices des jeunes générations ouvrières.
Quittons la région malsaine où nous venons de plonger, et remontons aux classes utiles.