‹ Le secret du peuple de ParisChapitre 4 sur 39 · CHAPITRE lïf · texte numérisé non relu

CHAPITRE lïf

MOYENNE CLASSE POPULAIRE. — SON ESPRIT GENERAL. — SES ELEMENTS DIVERS, — LES ÉCONOMISTES PRIS A PARTIE A PROPOS DE l'uN DE SES PRÉJUGÉS. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR d'aUTRES PRÉJUGÉS.

Nous avons vu déjà que plus on descend l'échelle de la valeur sociale, plus s'effacent les sentiments politiques et les aspirations qui caractérisent la classe supérieure du peuple. Ces sentiments et ces aspiralions sont déjà trop effacés dans la classe moyenne, et le sont presque tout à fait dans certaines de ses parties. C'est là précisément ce qui fait que cette classe réalise en elle l'idéal que révent la plupart des hommes d'État : c'est-à-dire un peuple pas remuant, pas exigeant, ne manifestant aucune prétention à exercer une pression quelconque sur le ^gouvernement, et disposé à se désintéresser de la chose publique... Aussi la plupart des gouvernants, s'ils savaient

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distinguer de la masse cette classe moyenne, la porteraient-ils en leur cœur!

C'est que, sur dix hommes appelés par les événements « au gouvernail du vaisseau de l'État, » à peine y en a-t-il un qui ne soit pas d'avis de jeter l'ancre au point où il trouve le vaisseau, et qui ne soit porté à s'irriter contre l'équipage qui manifesterait le désir de céder au vent qui pousse en avant. On dit communément que les plus embarrassés sont ceux qui tiennent la queue de la poêle ; c'est le cas de ceux qui tiennent le gouvernail : ils ne savent sur quel point de l'horizon mettre le cap. Le moindre vent leur semble toujours présager des tempêtes; et, de là, le désir de jeter l'ancre, ou le refus de la lever, si elle est jetée, en déclarant bien haut que ceux du bord qui veulent aller de l'avant sont les ennemis du bien public. Cela s â^^eWe gouverner...

Sans doute les gouvernants de cette trempe sont des hommes d'État au procédé Ruolz. Mais la classe populaire, dont nous allons nous occuper, leur sourirait particulièrement. Ils voudraient que tout le peuple lui ressemblât'; elle n'exige pas qu'on lève l'ancre, celle-là...

Elle convient également, et pour la même raison, aux conservateurs, partisans de Timmobilité quand même.

Elle fait encore, ou du moins plusieurs de ses éléments font encore la joie des moralistes, des philanthropes et des économistes. Nous verrons comment, si nous la décomposons.

Nous devons donc, pour le besoin de notre exposition, et comme nous l'avons fait pour la classe inférieure, opérer une subdivision de la classe moyenne

en trois catégories.

La meilleure, à mon sens, et la plus intéressante des trois, est la seule qui donne quelque souci aux personnes de la bourgeoisie qui, par sympathie vraie ou par prudence, se préoccupent de la situation des classes souffrantes. Elle est en effet souffrante et digne d'intérêt. Elle est généralement composée de familles d'ouvriers de province attirées à Paris par l'espoir d'y vivre moins péniblement qu'en leur pays. Cette catégorie est laborieuse et peu intempérante; mais elle arrive assez rarement à pouvoir équilibrer le budget de ses recettes et celui de ses dépenses, et plus rarement encore à épargner. Ses mœurs sont assez régulières; mais, ce qui est remarquable, c'est qu'elle fournit bien plus que les deux autres catégories des sujets à la classe supérieure du peuple et môme à la classe inférieure, voici comment :

Elle n'a pas dans le mariage cette réserve que recommandent si fort les économistes-philanthropesmoralistes; aussi, est-ce elle qui, des trois catégories, donne le plus d'enfants à la société.

C'est elle qui, par conséquent, a les plus grandes peines à vivre; elle n'y parvient qu'à la condition de

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se contenter de peu, et non sans être obligée d'avoir recours, de temps à autre, à l'assistance publique.

Comme elle est aussi saine de corps et de cœur qu'on peut l'être en des conditions très-dures, ses enfants sont les mieux venus, les plus vigoureux et les plus intelligents de tous ceux de la classe moyenne.

Ce qui est très à remarquer, ce qui m'a frappé souvent, c'est que la jeune génération qui sort de cette catégorie a un esprit tout autre que celui de ses pères : elle n'est pas du tout portée à la résignation. D'une part, les énormes difficultés de vivre dont elle est témoin, et dont elle subit les effets; d'autre part, les excitants de toutes sortes qui agissent inces samment sur la jeunesse ouvrière de Paris, fouettent à la fois son esprit et ses appétences. Elle lit, d'ailleurs; elle raisonne; et puis, elle entend raisonner dans les ateliers. Si bien que, tout doucement, sans avoir conscience du phénomène, elle se laisse pénétrer par les idées courantes; et si des influences trèsmauvaises n'agissent pas sur elle, elle ne se fera remarquer que par la générosité de ses aspirations. Malheureusement les mauvaises influences exercent aussi leur empire sur une partie de cette jeunesse. C'est ainsi que cette catégorie fournit des recrues à la classe supérieure du peuple et à la classe inférieure ; mais incomparablement plus à la première qu'à la dernière. Elle contribue fort peu à entretenir la moyenne classe. Celle-ci ne se renouvelle guère par voie de générations.

La seconde se compose exclusivement de gens de province, qui ne viennent à Paris qu'avec l'espoir du retour au pays natal; et le grand nombre n'y retourne qu'avec Tespoir de revenir à Paris, où une plus grande partie finit toujours par se fixer définitivement. Elle est plus sobre et aussi laborieuse qu'aucune autre fraction de la classe ouvrière. Elle épargne autant qu'il est possible de le faire, se nourrissant, se vêtant et se logeant à si peu de frais que possible. L'argent qu'elle soutire à la grande ville par son dur labeur, elle le rend à la terre, à laquelle tant d'autres enlèvent ses capitaux. A ce point de vue, son travail humble et patient, qui conclut à améliorer la terre, est très-honorable, quoique peu honoré. Si l'on songe au mal que se donne cette variété de travailleurs, rendant des services tout à la fois à la ville et à la campagne, consommant moins qu'aucune autre population, ne gaspillant rien, s'interdisant tout plaisir un peu coûteux; si l'on songe à tout cela, on ne pourra lui refuser l'estime que Ton doit à qui est à la fois modestement et grandement utile.

Elle laisse, sans doute, beaucoup à critiquer sous le rapport de l'instruction ; mais pas plus que la moyenne de la population française, moins même, grâce à ses stages dans la cai)itale. Quant à son ûpreté bien

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connue au gain, elle est le défaut de sa qualité. D'ailleurs, ce n'est pas elle-même qui consomme ce qu'elle gagne, puisqu'elle consomme aussi peu que possible : c'est tout le monde.

Sans s'imposer la prudence dans le mariage, tant recommandée par certains conseillers du peuple, elle produit néanmoins moins d'enfants que la moyenne de la population française. Cela s'explique par plusieurs raisons, dont la plus simple est que le mari est à Paris une partie de l'année, quelquefois pendant des années entières, tandis que, généralement, la femme demeure au pays.

Inutile de dire que la pensée de cette catégorie de travailleurs s'exerce dans un cercle d'une étroitesse extrême, qu'elle ne comprend à peu près rien au mouvement des choses politiques, et qu'elle ne se croit pas faite pour y voir clair.

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La troisième, au contraire des deux autres, se compose généralement de natifs de Paris. Elle est la plus déliée d'esprit, la plus instruite, la plus aisée, et, à beaucoup près, la plus élégante des trois. Elle pourrait être appelée l'arrière-ban de la bourgeoisie laborieuse. Elle est honnête, active et prévoyante.

Si la classe moyenne, en masse, est l'idéal du peuple rêvé par les gouvernants incapables, la troisième calé*

gorie de cette classe est l'idéal du peuple rêvé par nos économistes, nos philanthropes et nos moralistes. Elle ne demande rien au philanthrope ; elle ne fait pas peur au moraliste ; et elle a un titre précieux à l'estime de l'économiste : elle est prudente dans le mariage.

Ici, en effet, comme dans certaines fractions de la bourgeoisie, on a la science parfaite des amours stériles. On se dit : « Nous n'aurons pas d'enfants, » et l'on n'en a pas ; ou bien : a Nous n'aurons qu'un enfant, » et l'on n'en a qu'un. Si, par imprudence, un second survient, on ne lui souhaite pas toujours la bienvenue; et, lorsqu'elle se sent mère, la femme hésite avant d'oser annoncer à son mari la fâcheuse nouvelle... Bien entendu qu'il y a des exceptions; mais ce que je dis est la règle dans la catégorie que nous tenons. Cette manière d'être est le résultat d'un grand développement de l'amour de soi.

Comme on aime le bien-être réel et apparent dans ce petit monde, on est absorbé par les besoins; et comme on ne demande qu'au travail le moyen de les satisfaire, on est, — homme et femme, — ouvriers assidus et généralement habiles. Encore la qualité du défaut.

C'est là que se perpétue le petit côté de l'esprit parisien, c'est-à-dire le côté moqueur. D'ailleurs le l*arisien de cette catégorie est un fanfaron de scepti* cisme : à peine s'il laisse voir qu'il croit à la fatalité du nombre treize, et qu'il craint d'entreprendre

une affaire le vendredi. A cela près, il est d'ImiTieur facile, peu accessible aux grandes passions, et surtout à la passion politique... Comme il n'est pas possible, étant de Paris, et ayant un peu d'instruction, d'être réfractaire à toute idée de progrés, il se fait remarquer par ses connaissances, relativement supérieures, touchant le mouvement scientifique. Mais c'est le théâtre qui satisfait le mieux ses besoins intellectuels.

Maintenant que nous avons vu les traits distinctils de chacune des trois catégories, s'il fallait formuler l'idéal de chacune d'elles, je dirais :

Celui de la première est tout simplement d'avoir du travail assuré ;

Celui de la seconde de pouvoir envoyer bon an mal an cinq ou six cents francs au pays ;

Celui de la dernière, d'avoir assez d'aisance pour jouer au bourgeois, et se donner une bonne qui parlerait à ses maîtres à la troisième personne.

Comme on vient de le voir, il n'y a ici ni ambitions effrénées, ni aspirations d'un caractère inquiétant pour le gouvernement ou pour les classes favorisées.

Cependant, nous ne nous en tiendrons pas là sur le compte de la moyenne classe populaire. Nous en avons dit assez, sans doute, pour justifier notre dessein de l'écarter du champ de nos prochaines observations :

mais pas assez pour faire connaître à fond certain esprit, propre à toute la population ouvrière, et qui a son expression bien plus accentuée dans la classe moyenne que dans les deux autres.

Cet esprit, je le dis tout d'abord, ne fait pas honneur à une population qui vit au foyer où s'élaborent les idées rénovatrices, et qui passe pour être, de toutes les populations ouvrières du monde, la plus accessible aux idées de progrès. Là est la résultante d'une série de préjugés dont nous allons examiner les principaux pour voir s'ils ne soulèvent pas des questions d'un intérêt de premier ordre.

Quiconque a vécu longtemps de la vie du peuple a pu entendre plus d'une fois, dans les fréquentes causeries sur les difficultés de l'existence, exprimer l'opinion suivante : « Il faudrait de temps en temps une bonne guerre, pour empêcher qu'il y ail trop de monde. »

Celte opinion, tant soit peu barbare, est toujours donnée de la façon la plus placide, et comme si rien n'était plus naturel. Elle accuse moins une lésion morale que les énormes difficultés de la vie : « Si la guerre éclaircissait nos rangs, pensent les ouvriers, — ceux surtout qui ont charge d'âmes et de corps, — nous ne nous ferions pas une si funeste concurrence. Au lieu d'être obligés d'aller, de porte en porte, quêter l'ouvrage, on viendrait nous l'offrir. Nous en aurions autant que nous en pourrions faire, et bien plus convenablement rétribué. Alors nous pourrions vivre en

travaillant, et même, avec de réconomie, gagner un morceau de pain pour nos vieux jours. Tandis qu'aujourd'hui, impossible!... »

Un économiste qui entendrait énoncer purement et simplement ce moyen de limiter la population ouvrière, hausserait les épaules, ou trouverait des paroles indignées contre la « sauvagerie » des gens du peuple, qui, pour échapper aux effets de la concurrence qu'ils se font, souriraient à la perspective de vastes tueries d'hommes...

Mais pourquoi vais-je prendre à partie, à propos d'une aberration populaire, un économiste plutôt que toute autre personne des classes éclairées? Parce que l'économiste, — j'entends l'économiste pur sang, portant Malthus en son cœur, — voit une poutre dans l'œil du peuple, quand lui-même a plus qu'une paille dans le sien. •

On sait qu'un des grands soucis de l'école est de trouver le moyen sûr d'arrêter l'accroissement du genre humain. Presque tous les adhérents à la doctrine des fondateurs de la science acceptent comme parfaitement exacts les calculs de Malthus et auties, desquels calculs résulterait cette certitude absolue: l'accroissement du genre humain prenant des proportions qui dépassent énormément l'accroissement possible des moyens de subsistance, il arrivera un moment où l'humanité, ayant tiré de la terre tout ce qu'elle peut donner, les besoins surpasseront au delà de toute mesure les moyens de les satisfaire, et

l'excédant de populalion devra mourir de faim...

En conséquence de cette prévision, tenue pour infaillible, les économistes se montrent fort soucieux de tout ce qui a trait au mouvement de la population ; et s'ils ont un conseil à donner aux populations ouvrières, ce n'est, certes, pas celui de Jéhovah au premier couple humain; ils le corrigeraient, du moins, en disant : «Croissez peu; ne multipliez guèrei » Et s'ils avaient, par miracle, le don de se faire obéir, ils arrêteraient à peu près court l'accroissement du genre humain.

L'un d'eux, qui n'est plus, étant préfet, peu après 1850, avait profité de l'autorité que lui donnait sa fonction pour écrire aux maires de son département une lettre-circulaire dans laquelle il les invitait expressément à déconseiller le mariage à la jeunesse ouvrière; et,<lans le cas où elle passerait outre, de lui recommander instamment de multiplier le moins possible. Le préfet économiste n'y allait pas par quatre chemins, comme on le voit. Il fermait les yeux sur les désordres moraux qui pouvaient naître de sa recommandation; et, en homme qui ne laisse pas fléchir les principes, il choisissait de deux maux celui qui paraissait le moindre; le plus grand, à ses yeux, étant de laisser s'accroître imprudemment le genre humain.

Si mes souvenirs ne me trompent, Sismondi, frappé, comme tant d'autres, des calculs de Malthus, a écrit qu'il serait fort désirable qu'on régletnenfat le mariage par des lois sévères, qui l'interdiraient d'abord

à tous individus n'ayant pas atteint un certain âge, plus élevé que l'âge actuellement exigé; puis à tous ceux qui n'offriraient pas les garanties jugées indispensables pour créer une famille... Sismondi voulait tout à la fois limiter l'accroissement de la population et éviter qu'une foule d'enfants tombassent à la charge de la société.

En rapportant ici les expédients proposés par ces deux notables personnages, je n'entends pas appeler sur leur mémoire le moindre sentiment de réprobation. Tous deux avaient, d'ailleurs, des litres qui peuvent faire passer sur certaines abberrations; circonstance atténuante, applicable à presque tous ceux des économistes qui ont volontiers recours aux moyens indiqués par Téconomiste-préfet et par l'historienéconomiste. Il n'en est pas moins vrai que tous sont soucieux de l'excessif accroissement de la population, et que, s'il leur était donné de pouvoir rendre la femme stérile après un premier enfant, ils le feraient sans hésiter.

En sorte que leur opinion a le même point de départ que celle d'une partie du peuple, et que les deux opinions ne diffèrent que sur l'expédient.

Sans doute la guerre est un moyen plus barbare que la stérilisation; mais, vraiment, qui s'arrête au second procédé n'a guère le droit de s'indigner du premier. En effet, supposons qu'un économiste, apôtre de la stérilité dans le mariage, soit membre d'un jury appelé à décider d'un cas d'infanticide par avorte-

mept : oscra-t-il condamner? La logique rigoureuse de sa doctrine le lui interdirait... Voilà où mènent des billevesées qu'on élève à la hauteur d'un principe... Les économistes, en recommandant aux époux d'être prudents, — on ne peut pas sérieusement leur demander plus, — croient de deux maux choisir le moindre; ils se trompent : ils choisissent le plus grand.

Et puisque j'ai dû aborder cette question, je veux dire toute ma pensée.

Il est une sorte de folie orgueilleuse, propre exclusivement à certains savants : c'est de faire parade d'une prévoyance générale qui dépasse les limites imposées à l'esprit humain ; et c'est particulièrement le cas des économistes malthusiens. Leurs calculs, fondés sur des données en apparence exactes, peuvent être infirmés par une foule de causes qui leur échappent. Et lorsque de leur enseignement, tendant à stériliser plus ou moins le mariage, résultent des inconvénients graves, ils déterminent un mal certain, immédiat, pour éviter quoi? un mal problématique.

Or, s'il est vrai de dire que l'humanité doit payer, par des efforts soutenus et souvent douloureux, chacune des vérités qu'elle découvre, il est absolumcn' contraire au sens moral qu'elle puisse se garder d'un mal futur par une immoralité présente... « Le monde marche, » comme a si bien dit l'un de nos libres penseurs \ et il marche, selon le mode rationnel du

* E. Pclletan, le Monde marche. Paris, Pagnorre, éditeur.

progrès, par raccroissemcnt de vie dans rhumanité. Eh bien! que proposent les économistes, relativement à la population? une diminution de vie. Ils sont donc hors du vrai... Mais j'insiste particulièrement sur ce fait, qu'il est contre toute logique et toute morale qu'on puisse éviter le mal à venir en faisant le mal dans le présent.

On peut, certes, approuver l'économiste qui, soucieux de voir se former une vigoureuse génération, et préférant la qualité à la quantité, conseille aux classes laborieuses de n'être point trop prolifiques. Mais autre chose est de faire cette recommandation, autre chose est de détourner du mariage ou de recommander Textreme circonspection aux époux. Dans le premier cas, il y a réserve sans débauche; dans le second, c'est la débauche qui sera le dérivatif; et, dans beaucoup de cas moins inavouables, ce dérivatif, de la part des hommes, se traduirait en augmentation du nombre des filles-mères et des enfants abandonnés... Sans doute, la mortalité étant énorme parmi ces enfants, la population diminuerait sous l'effet des pratiques amoureuses encouragées par les malthusiens; mais la belle race que cela donnerait!

Prenons à un autre point de vue cette question.

C'est une disposition naturelle au grand nombre d'être casanier. Ce n'est que sous l'empire d'impérieuses nécessités, ou par l'effet d'attractions toutespuissantes, celle de l'or, par exemple, que l'espèce humaine se décide à irradier; et, naturellement, ce

sont ses éléments les plus vigoureux, les plus hardis, par conséquent les moins nombreux, qui vont au loin, mais trop lentement encore, agrandir le domaine terrestre. L'Europe et l'Asie regorgent de population, tandis que d'immenses et riches continents sont à peine connus du genre humain... L œuvre la plus élevée du programme des économistes devrait être de provoquer incessamment au dégorgement du tropplein, et de pousser à la prise de possession successive du domaine confié à l'homme par Dieu. Au lieu donc de penser à arrêter les progrès de la reproduction de l'espèce, — qui, en définitive, ne sont pas excessifs, — ils feraient beaucoup mieux de pousser à la dérivation du trop-plein, qui irait au loin développer l'instrument de travail du genre humain. Quant à ce qui arrivera dans des centaines de siècles, lorsque tout le sol sera occupé et fécondé, nul ne peut le prévoir, si bon calculateur qu'il soit. C'est le secret de Dieu. Il est permis, à coup sûr, de vouloir le deviner; mais les lumières humaines n'en sont pns encore à porter si haut qu'il soit permis, même à des savants, de proposer, dès ce jour, de ralentir la reproduction de l'espèce. N'en déplaise à l'école, le moindre défaut de cette prétention est d'être parfaitement ridicule.

Sous le bénéfice de ces observations, disons encore un mot du préjugé populaire qui les a motivées.

Il accuse moins, ai-je dit, une lésion du sens moral que les énormes difficultés de l'existence parmi

la classe ouvrière. Le fait est que, par moments, la concurrence que se font les bras, dans les grands centres industriels, est telle, que non-seulement le prix de la main-d'œuvre s'avilit, mais que le travail manque à un très-grand nombre d'ouvriers, vivant au jour le jour, et que la plus affreuse misère atteint dès que commence le chômage. Je voudrais voir, pour un moment, à la place du peuple tous ces docteurs qui lui font la leçon, pour m' assurer s'ils sauraient mieux que lui se défendre contre les mauvaises pensées.

Je ne doute pas, du reste, qu'on ne puisse faire honte aux ouvriers qui professent l'opinion dont il s'agit. Mais après? La situation aura-t-elle changé? Les difticultés sans cesse renaissantes n'engendreront-elles pas d'autres pensées non moins mauvaises?

Un autre préjugé très-commun parmi le peuple, et qui vient de la même source que le précédent, consiste à faire regarder d'un mauvais œil tout individu qui, pouvant se dispenser de travailler pour vivre, ne s'en dispense pas. Celui-là passe pour une sorte d'usurpateur du moyen d'existence d'un autre ouvrier.

On en est généralement là, même à Paris, même parmi la classe supérieure du peuple, à plus forte raison dans la classe moyenne, de croire que le travail doit être réservé exclusivement à celte immense majorité qui n'a que son intelligence et ses bras pour vivre. En conséquence, on considère comme blâmable tout individu qui, étant assez rente pour vivre Sans liavailler, n'abandonne pourtant pas l'atelier.

On aurait quelque peine à comprendre que cet individu, qui, volontairement, sans nécessité, continue, par son travail, de mettre à la masse générale, fait beaucoup mieux que s'il vivait sans produire.

C'est donc là encore un gros préjugé, et bien fait pour scandaliser quiconque a la moindre notion des vraies lois économiques. Mais aussi pourquoi faut-il que le travailleur en soit là souvent de savoir que sa place est convoitée, ou d'être poussé à convoiter celle d'un autre, fût-ce la place du dernier manœuvre? Pourquoi faut-il que, résigné aux fonctions les plus humbles et les plus indispensables à la conservation de l'espèce, il soit exposé à chômer? La société ne se porte-t-elle pas préjudice à elle-même, et ne diminue-t-elle pas son revenu quand elle laisse chômer des bras? Ce fait n'accuse-t-il pas un défaut de piévoyance générale?

Eh bien ! par cela même que le préjugé populaire scandalise, il amène l'esprit à se poser ces grosses questions, et à s'efforcer à les résoudre.

C'est une bonne méthode de rechercher la cause génératrice d'une erreur quelconque. L'erreur populaire joue presque toujours le rôle du chien qui jappe autour de son maître pour lui donner l'éveil. Plus elle est criante, mieux se fait sentir la nécessité de l'omonter à sa source.

Puisque j'énumère les principaux préJHgés delà population ouvrière, lesquels ont leur expression la plus lenace dans la classe moyenne, signalons encore celui

qui consiste à croire que Tobligation de travailler pour vivre est une niarque d infériorité originelle dont on ne peut guère se relever. Ce préjugé n'est plus, à vrai dire, que l'expression effacée de la doctrine de la chute et de l'expiation, doctrine que les savants disent avoir été celle de presque toutes les antiques sociétés humaines.

Il était admis, en fait ou en principe, que les classes dispensées des humbles travaux portaient par là même le signe de leur rédemption, et que celles sur lesquelles pesaient les lourds fardeaux portaient par cela même aussi la marque de l'indignité et de l'infériorité.

Cette idée, contre laquelle l'esprit moderne commence à protester, est assez loin d'être déracinée, nonseulement dans les classes vouées aux humbles travaux, mais même dans les classes qu'on suppose éclairées. La protestation est dans les esprits : elle n'est pas encore, tant s'en faut, dans le sentiment et dans les mœurs.

Je trouve à chaque instant des preuves de cette assertion dans toutes les relations de la vie; dans le roman, au théâtre, partout où se reflètent les mœurs de la société présente.

Au théâtre, par exemple, ou dans le roman , la fiction roule-t-elle sur un enfant de naissance mystérieuse, recueilli par « de braves paysans » ou « d'honnêtes mais simples ouvriers? » Cet enfant, qui est toujours de souche aristocratique, ne laisse jamais de doutes sur

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la supériorité de sa naissance. La race choisie parle haut en lui; elle se révèle de toutes manières : on sent bien qu'il n'est pas né pour servir, mais pour être servi; c'est une nature distinguée, généreuse, ne portant rien, en un mot, du péché originel, et commandant par cela même la déférence aux pauvres gens qui l'ont élevé sans savoir même d'où il venait.

Il n'est pas possible de plaider mieux que ne le font les auteurs de ces fictions la doctrine de la rédemption des castes aristocratiques, ni de contredire mieux la philosophie qui entreprend de glorifier le travail. Je ne fais cette observation que pour montrer quelles profondes racines ce préjugé conserve encore. On appréciera mieux la ténacité de ces racines si l'on songe que la plupart des écrivains qui plaident ainsi cette thèse, et qui la plaident sans arriére-pensée, sont d'origine toute plébéienne, et, parfois des plus humbles conditions de la plèbe.

La population ouviière de Paris accuse, je le reconnais, un certain esprit de révolte contre le préjugé en question ; la réaction est sensible quand on compare la tenue générale des ouvriers faits aux mœurs de la capitale avec celle des ouvriers de province. Néanmoins, cet esprit de révolte qui se manifeste de temps à autre, et qui est surtout le propre de la classe supérieure du peuple, fléchit fort souvent, même chez celle-ci, sous le coup du pn'^jugé, qui s'est presque fait chair.

A plus forte raison doit-il parler haut dans la classe

moyenne, surtout dans ses deux premières catégories,

qui gardent mieux l'esprit de la province.

Au fond, la population ouvrière de Paris ne se croit pas propre à être autrement que vouée aux travaux manuels. Les modifications qui se sont faites dans l'esprit du peuple, depuis la Révolution, n'ont pas effacé tant qu'on le croirait l'habitude invétérée de l'humilité. S'il est vrai qu'on trouverait parmi les ouvriers de Paris de nombreux protestants, disons aussi qu'ils font toutes sortes de raisonnements pour se persuader qu'un travailleur vaut bien un rentier. Entre eux, les protestants s'enhardissent, et vont jusqu'à prétendre que l'ouvrier pouvant tenir tête à un bourgeois lettré sur des questions générales, est supérieur à celui-ci, par celte raison que l'ouvrier na pu que dérober à grand'peine ses petites connaissances, tandis qu'elles se sont imposées en quelque sorte au lettré de la bourgeoisie... Mais tout ce qu'ils se disent pour se donner réciproquement le sentiment de leur valeur ne tient pas fort dans les relations. Le préjugé, quoique combattu, est toujours là, posant sa griffe sur la tôte qui veut se relever, et la forçant à se baisser... On ne s'imagine pas ce qu'il faut de courage à un homme du peuple seulement pour appeler par son nom tout court un bourgeois de quelque importance, alors que celui-ci a commencé par appeler tout court l'ouvrier par son nom. Quand il y parvient, sans trop d'efforts, c'est qu'il a la chance d'avoir affaire à des hommes distingués, qui font eux-mêmes des efforts pour déraci-

ner en eux et autour d'eux le préjugé en question. Car j'ai toutes sortes de raisons d'affirmer qu'il a encore de plus fortes racines dans la classe ouvrière que dans la bourgeoisie.

Et j'en trouve la preuve dans ce fait, que celle-ci serait plus disposée à confier le soin d'intérêts généraux considérables à un homme du peuple qu'elle aurait remarqué, que le peuple lui-même n'y serait disposé. Il est exact de dire de celui-ci qu'il n'a nulle confiance en lui-même, ni en aucun des siens, dés qu'il s'agit de sortir du cercle des œuvres manuelles. Ainsi, en 1848, c'est la bourgeoisie avancée qui a eu la pensée d'envoyer des ouvriers à l'Assemblée constituante; et si le suffrage universel n'en a donné qu'une dizaine pour toute la France, ce n'est pas la faute des bourgeois démocrates, qui en proposaient beaucoup plus; c'est la faute, — si faute il y a, — des ouvriers eux-mêmes.

A Paris, le droit de suffrage les faisait à peu prés maîtres de la situation. Ils avaient renoué le lien corporatif; ils avaient leurs représentants officiels à la Commission du Luxembourg; cette Commission, en masse sortie de la classe laborieuse, avait dressé avec soin et recommandé à la classe ouvrière une liste de candidats sur laquelle la moitié des noms étaient ceux de travailleurs choisis, et tenus pour très-déterminés à faire valoir les droits du travail. Eh bien, de tous les noms d'hommes du peuple que contenait cotte liste, un seul passa, et ne passa que grâce à va l'ail

qu'il était porté sur celle de la bourgeoisie libérale : c'était le nom de Perdiguier. Les trois ouvriers nommés à Paris furent bien plus les élus de la classe aisée et intelligente que ceux des masses populaires.

La bourgeoisie libérale a donc meilleure opinion du peuple que celui-ci n'en a de lui-même.

On a cru voir, dans la manière d'être de la population ouvrière, le résultat d'un mauvais sentiment, celui de la jalousie; je reconnais et je suis payé pour savoir que ce sentiment s'est manifesté dans le peuple, comme il se manifeste inévitablement en toutes les classes lorsqu'il s'agit d'élections; mais ni plus ni moins. C'était le fait de quelques individualités hargneuses, et point du tout celui du grand nombre.

Non ce n'est pas par jalousie que les ouvriers de Paris, comme ceux d'ailleurs, ne confient pas volontiers à des hommes de leur classe un mandat de quelque importance. C'est, je le répète, parce qu'ils sont trèspénétrés encore du sentiment de leur infériorité, de leur incapacité. La classe ouvrière croira difficilement qu'un individu, vivant de sa vie à elle, soumis aux conditions communes, puisse avoir les qualités nécessaires pour remplir une fonction pubhque un peu élevée. Ayant à donner son suffrage, elle cherchera bien plutôt ses candidats parmi la bourgeoisie que dans ses propres rangs.

J'aurais fort mauvaise grâce de dire qu'en ceci le peuple est mal inspiré. Je crois au contraire qu'étant donné l'état général des esprits, il fait bien. Il compte

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d'ailleurs dans la bouigeoisie libérale bon nombre d'amis sincères, de défenseurs dévoués; el, de longtemps encore, il ne sera en mesure de se passer de leurs incessants services. Le peuple serait donc ingrat au premier chef, s'il prétendait n'être défendu et représenté que par des hommes qui soient siens à tous égards. 11 ne serait pas seulement ingrat, il serait maiavisé; car il ne trouverait pas, en cherchant dans ses propres rangs, la compensation désirée ; et cela, non pas seulement à cause du défaut de connaissances générales, mais surtout à cause du préjugé en question, qui pèse encore lourdement, je l'ai dit, même sur les hommes les plus avancés de la classe ouvrière.

Tout ce que je voulais tirer des considérations qui précèdent, c'est la preuve bien claire que pris en masse, le peuple est encore assez éloigné de croire que la rédemption est venue pour lui, et qu'il n'est pas réellement classe inférieure, de fait et de nature. La protestation commence; je m'en félicite; je voudrais la rendre unanime; mais je constate l'état des choses, et je dis qu'elle est bien loin d'avoir l'énergie qu'on lui suppose. De ce fait résulte la contradiction singulière qu'offre ce peuple de Paris, rêvant l'affranchissement du monde, et ayant tant de peine à s'affranchir lui-même d'un préjugé qui l'amoindrit à ses propres yeux...

Il faudrait un demi- siècle de démocratie pratique pour donner à tout ce peuple laborieux la pleine

conscience de son utilité, et partant, le terme sentiment de sa dignité.

Un demi- siècle! ce n'est pas trop pour déraciner un préjugé qui remonte aussi loin que peut remonter l'histoire des sociétés humaines...

Et maintenant que nous connaissons l'esprit commun et les tendances particulières des diverses catégories de la moyenne classe populaire, passons à celle dont, à partir de ce moment, nous aurons à nous occuper exclusivement, ou à peu près, et à laquelle nous donnons le nom de peuple, tant à cause de son nombre que de son caractère.

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