COMMENT LE PEUPLE A ACCUEILLI LE SOCIALISME
Il est exact de dire qu'au milieu de ragitation pour la rérorme sociale, la classe ouvrière a gardé un esprit qui lui est exclusivement propre.
Mais nous comprendrions difficilement quelle fui alors son altitude, si nous ne commencions par quelques considérations générales sur le socialisme. Il nous faut donc remonter au temps où les écoles rénovatrices formulaient et essayaient de résoudre les grands problèmes qui s'imposent à l'esprit moderne, c'est-à-dire remonter à cette période qui s'ouvre après 1850 et se ferme vers 1850.
Avant d'entrer dans les détails de cette agitation, reconnaissons tout d'abord qu'elle a été un phénomène trop considérable pour n'avoir pas une cause supérieure à la volonté même des écoles socialistes. Le sens commun dit qu'il n'y a pas d'effet sans cause, et que l'effet est proportionnel à la cause. Or, l'effet du socialisme ayant été immense, — au point de vue critique surtout, — il y a lieu de croire qu'il avait sa cause, immense aussi...
Ce serait d'un bien pauvre esprit de penser que ce mouvement de réformation n'a été qu'une sorte d'épidémie morale et intellectuelle.
Secondement, reconnaissons que ce n'est jamais en vain que, dans une société en progrès, les esprits se passionnent et que les luttes ardentes s'engagent sur le terrain de l'idée,... et disons encore que le produit du débat sera proportionnel à sa grandeur.
Enfin, sachons bien ceci : jamais une idée ne se montre pour la première fois dégagée de tout alliage impur. Elle se présente toujours plus ou moins amalgamée d'éléments hétérogènes qui ne permettent pas d'en apprécier tout d'abord la valeur. Elle est à l'origine comme une sorte de minerai où la matière précieuse, mêlée à des corps grossiers, laisse à peine deviner sa présence. Seulement, un instant suffît pour opérer le lavage de l'or, tandis qu'il faut bien du temps, quelquefois des siècles, pour tirer à clair une idée sociale, et la faire entrer pure dans les intelli-
Disons donc hardiment que la longue agitation socialiste a été un grand effet qui avait sa grande cause; que les luUes intellectuelles provoquées par elle ont laissé des germes féconds ; et que, lorsqu'une nouvelle génération de réformateurs reprendra l'œuvre ébauchée, s'appliquant à dégager les matières précieuses de leur gangue, elle trouvera des trésors que les ouvriers de la première heure n'ont pu faire entrevoir qu'à un très-petit nombre d'esprits de leur génération.
Avouons aussi que le temps des applications n'était pas venu; que la société française, prédestinée au rayonnement de la pensée de la Révolution, avait mieux à faire qu'à se perdre dans l'exclusive préoccupation des réformes économiques ; que l'œuvre de la politique générale doit nécessairement précéder l'œuvre dite sociale, parce que celle-ci est à celle-là ce qu'est le semage au labour.
Il était indispensable, sans doute, que l'agitation intellectuelle eût lieu, et préparât de longue main les esprits à chercher la solution des grands problèmes suscités par la Révolution. Mais ce n'est pas l'événement seul qui démontre que les essais d'application étaient prématurés ; ce n'est pas non plus l'insuffisance notoire de l'élaboration des idées : c'est, encore une fois, qu'il fallait labourer avant de semer, ou semer avant de vouloir récolter... En un mol, il était indispensable qu(î la réforme politique fût à peu près réalisée à l'extérieur pour assurer la sécurité intérieure.
Telle est, en effet, la situation singulière de la France, qu'elle n'a pas le droit de se replier sur ellcr même, de semer et de récolter pour elle seulement. Quand, par malheur, elle s'y essaye, elle se perd...
Nous aurons de ce fait une preuve tristement éloquente I
. Les socialistes, qui poussaient jusqu'à l'exagération la plus extrême le principe de la solidarité, n'ont pas compris en ce temps-là, comme ils comprennent aujourd'hui, que les sociétés européennes sont solidaires; qu'une amélioration matérielle de la condition des masses laborieuses en France est absolument impossible, si pareille amélioration n'est réalisée en même temps au profit des masses laborieuses des pays avec lesquels nous sommes en concurrence. Il nous est interdit, par la force des choses, de nous enfermer dans notre individualité nationale ; il nous est interdit, par la force des choses, de nous élever sans tendre en même temps la main aux autres familles ouvrières. En un mot, toutes les tentatives de réforme sociale seront vaines si elles n'embrassent à peu près le monde européen. D'où il suit que, s'il est utile d'étudier les problèmes économiques et de proposer des solutions quelque peu radicales, on ne doit songer à les appliquer que lorsque l'œuvre politique de la fédération sera près de se réaliser.
Il doit être entendu qu'il s'agit surtout ici des réformes par lesquelles on augmenterait le bien-être matériel des classes laborieuses. Quant à tout ce qui
pourrait augmenter la valeur morale et intellectuelle du peuple, il faut le faire sans retard pour atteindre plus sûrement le but.
Sous le bénéfice de ces observations, revenons aux socialistes.
Pris en masse, ils n'ont donné à personne le droit de mettre en doute l'excellence de leurs intentions. Ils ont pu se fourvoyer; mais ils étaient mus par la conviction profonde de l'efficacité de leurs systèmes, et plus encore par un ardent désir d'améliorer le plus promptement possible la condition des classes infériorisées. Le peuple, sûr de leurs intentions, ne pouvait manquer de leur en être reconnaissant, tout en se montrant sceptique à l'égard des panacées, et tout en chansonnant certaines de leurs doctrines.
Il serait difficile, d'autre part, de dire que l'intelligence et le savoir leur faisaient défaut : ils se recrutaient parmi la fine fleur de la jeunesse savante. Le groupe saint-simonien et la phalange fouriériste ne comptaient guère que des lettrés pour apôtres ou adhérents; la plupart même étaient des capacités intellectuelles de premier ordre... Le communisme égalitaire n'avait pas, à beaucoup près, un état-major aussi brillant ; cependant il comptait bon nombre d'esprits distingués.
Ce n'étaient donc ni les bonnes intentions ni l'intelligence qui manquaient.
Des critiques malveillants et nombreux ont fort durement reproché au parti sociji liste d'avoir aggrave
les misères par ses prédications, en donnant au peuple la conscience de ses maux, sans pouvoir, en définitive, y porter remède.
Ces accusations, mille fois renouvelées, n'ont pas de fondement ; il est bien temps de le dire.
En effet, ce n'est pas le parti socialiste qui a mis à nu, le premier, la plaie du paupérisme, et provoqué douloureusement l'attention générale; c'est le parti des économistes. Ceux-ci avaient déjà fait ce travail quand le socialisme s'affirmait à peine. Si donc c'était un méfait d'avoir éveillé la sollicitude publique sur la pénible situation des masses laborieuses, ce serait à cette école, dont les membres se qualifient indifféremment de moralistes, de philanthropes, ou d'économistes, qu'il faudrait s'en prendre avant tout... Mais, chose incroyable ! ce sont eux, principaux auteurs de ce «méfait,» qui le reprochent aux socialistes!... Leur titre le meilleur à Teslime publique, ils le rejettent, comme une faute, sur la tête des socialistes !
Ils ont donc précédé ces derniers dans l'enquête sur l'état moral et physique des populations laborieuses. Ils ont fait leur œuvre avec tant de zèle, ils ont décrit la plaie avec une si navrante éloquence, que le socialisme, ne dût-il pas naitre de lui-même, serait nécessairement né de cette ferme constatation de l'état déplorable des classes souffrantes. Le parti des économistes-philanthropes-moralistes est donc, quoi qu'il sise, le précurseur immédiat du parti de la réforme dociale.
Voici, maintenant, en quoi le premier diffère du second :
Le premier, après avoir constaté le mal dans toute son étendue, a manqué de cœur, ou plutôt d'audace, quand il s'est agi d'aviser au remède. Effrayé de la grandeur de la plaie, il l'a considérée comme chose fatale, qui défiait toutes les puissances de l'esprit humain. Il a conclu qu'il faudrait s'estimer heureux si l'on pouvait seulement arrêter les progrès du mal par l'application de certains palliatifs.
Plus osés mille fois, les socialistes ont repoussé avec énergie cette idée fataliste, désespérante, d'un mal immense, sans curatif possible. Ils ont protesté de toutes leurs forces contre la conclusion des économistes-philanthropes, et ils se sont mis audacieusement à la recherche du moyen radical de guérison.
Ce moyen, ils ne l'ont pas trouvé, ou, pour mieux dire, ils n'ont pas su le dégager encore de la masse des projets qui ont surgi... Ce qui est différé n'est pas perdu.
Mais, lors môme que le socialisme aurait arraché im cri de douleur au peuple en lui donnant conscience de son état relativement misérable, il n'y aurait pas lieu à blamc ; bien au contraire. S'il fallait se résigner à rejeter le voile sur la plaie, sous prétexte que la science est impuissante, l'esprit de recherche manquerait des excitants nécessaires. Tandis que, si la plaie est rendue visible, béante, douloureuse, elle est un reproche incessant fait à l'ûme humaine, à la
science sociale; c'est un défi porté à la générosité publique. Or ce n'est jamais que sous de pareilles incitations que l'esprit cherche, cherche encore, et finit par trouver... Le socialisme trouvera.
. La première des écoles socialistes qui se soit adressée au public, celle qui a eu le plus d'éclat, l'école saint-simonienne, n'a guère été vue qu'à travers les excentricités de sa seconde phase; et elle a fait rire le peuple beaucoup plus qu'elle ne l'a séduit.
Cependant elle avait jeté dans la circulation, dès ses premières heures, des formules si conformes au pur esprit de la Révolution, qu'elles étaient entrées immédiatement dans le programme du parti démocratique; par exemple, celle-ci : « La science sociale a pour objet le développement de la capacité physique, morale et intellectuelle de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse; » puis cette autre : « Faire cesser l'exploitation de l'homme par l'homme. » Toute la Révolution est en germe dans ces deux formules, et il ne se pouvait pas qu'elles n'allassent droit au cœur du peuple. Je me souviens parfaitement qu'elles couraient les ateliers, et qu'on les y commentait.
La seconde école, fondée par Ch. Fourier, avait aussi ses formules révolutionnaires, mais peu saisis-
sables, comme celle-ci : « Les attractions sont proportionnelles aux destinées. » Aucune d'elles n'entra dans le programme de la démocratie militante : elles ne furent pas comprises. L'école phalanstérienne n'eut aucune action sur l'esprit du peuple.
Puis vint le communisme, à qui était réservé une certaine popularité.
Il est remarquable que les trois piincipales doctrines n'entendaient pas seulement réformer la société; mais bien la transformer radicalement, et à fous les points de vue.
Elles parlaient toutes de cette idée que la Révolution, de 89 à 95, n'avait été qu'une œuvre critique, une sorte de déblayement des institutions de l'ancien régime; qu'elle n'avait pas su fonder; que tout était provisoire dans la société, et qu'il y avait urgence absolue à procéder le plus tôt possible à l'œuvre organique... De là cette manie singulière d'organiser toutes choses, qui se manifeste incessamment au sein du socialisme.
Elles avaient encore cela de commun, qu'elles concluaient toutes trois à la communauté des biens.
Mais, outre que la très-grande majorité du peuple ne croyait pas à la possibilité d'un pareil état social, les communautés saint-simonnienne et phalanstérienne ne pouvaient lui sourire.
La première avait, dans sa constitution, un double litre à la répugnance populaire; elle était aristocratique, par la hiéraichie réglementaire des capacités,
et théocratique, par la constitution d'une papauté résumant en elle tous les pouvoirs.
Or, le peuple n'est pas tendre à l'endroit des papautés, quelles qu'elles soient ; et, sans être aussi niveleur qu'on le représente parfois, il n'aime pas la hiérarchie réglementaire des capacités.
L'école phalanstérienne a seule résisté à cet entraînement de la classification hiérarchique. Elle ne pouvait, du reste, tomber dans celte grande ornière, puisqu'elle professait la théorie des attractions. Elle voulait que chacun pût aller là où sa nature l'appelait; pensée féconde, qui ne fut comprise ni parmi le peuple ni ailleurs.
On peut dire du fouriérisme qu'il n'exerça pas une attraction proportionnelle à sa valeur.
Les deux doctrines se dépouilleront à la longue de tout ce qui choquait à bon droit le sens commun, et l'on pourra voir alors qu'elles répondaient l'une et l'autre, dans leur donnée première, et abstraction faite de tous plans de réalisation, à de très-hautes nécessités.
ni
'' Abordons maintenant celle des trois doctrines qui a le plus ému la société, celle qui a fourni le plus d'armes aux partis antidémocratiques, et qui a exercé le plus de séductions sur le peyple : le communisme proprement dit.
S'il fallait considérer comme converties au système de la communauté des biens toutes les personnes qui, dans la classe ouvrière de Paris, et particulièrement dans la partie supérieure, ont été séduites passagèrement par certaines formules propres au communisme, il y aurait lieu d'avouer que l'immense majorité lui a été acquise... Par exemple, rien ne souriait plus au sentiment populaire que cette devise des propagateurs du système : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins. » Quoi de plus séduisant pour une classe qui porte le plus lourd du fardeau social, et dont les besoins sont si médiocrement satisfaits!... Mais, si la qualification de communistes doit être appliquée à ceux-là seulement qui ont cru fermement à la possibilité de réaliser tôt ou tard ce système social, il faudra singulièrement diminuer le nombre des adhérents. Ils étaient en très-faible minorité dans la classe dont nous éludions le caractère, et leur nombre s'est encore beaucoup amoindri depuis le temps de l'agitation socialiste.
Il faut savoir distinguer les communistes déterminés, conséquents, des communistes sans le savoir et sans le vouloir. Ceux-ci sont, je le reconnais, assez nombreux. En étudiant l'esprit de la classe ouvrière de Paris, nous verrons certainement la tendance communautaire se manifester par une propension marquée à alléger considérablement la prévoyance et la responsabilité individuelles, pour cliargcr d'autant la responsabilité sociale. En supposant que rien ne fasse
résistance à celle propension, il est bien évident que, de proche en proche, on arriverait à la fusion de tous les intérêts privés dans le suprême intérêt social: on serait en pleine communauté.
iMais il faudrait être bien ignorant des dispositions générales de la société et de la force même des choses pour croire que ces tendances populaires puissent aller jusqu'à leurs conséquences dernières. Il est une limite assez proche que le peuple ne dépasserail pas lui-même; et, à défaut d'une réaction de la part des classes aisées, il réagirait lui-même contre sa propre tendance. Nous verrons d'ailleurs qu'il porte dans son propre caractère le remède au mal.
Les partisans décidés du système se divisaient en deux classes : l'une comprenait les communistes immédiats, c'est-à-dire ceux qui croyaient à la possibilité d'une réalisation prochaine et d'une pièce ; l'autre, ceux qui, n'ayant pas cette croyance, voulaient procéder par voie de transition.
Les communistes immédiats se divisaient eux-mêmes en deux branches : l'une comprenant ceux qui songeaient à appliquer révolutionnairement le système à la société française; l'autre, ceux qui ne prétendaient qu'à le réaliser entre eux, et en dehors de toute compression sur la société. Ces derniers se rangèrent, pour la plupart, autour de Cabet. Ce ne fut pas d'aiU leurs le centre parisien qui fournit à ce chef socialiste la majorité de ses adhérents; les Icariens se recrutèrent dans toutes les villes de France. Les plus déter-
minés allèrent fonder une communauté au sud des États-Unis, à Nauvoo, lieu précédemment occupé par les Mormons.
Lés communistes de transition s'attachaient à deux moyens, l'un de l'ordre économique, l'autre de l'ordre politique.
Le moyen économique consistait à créer des « ateliers sociaux, » sous la direction et aux frais de l'Etat, pour commencer à le constituer dir.ecteur suprême de la production et de la distribution égalitaire des produits. Le moyen politique consistait à agrandir progressivement le droit de l'État sur la propriété privée \
Je dois faire remarquer, avant d'aller plus loin, que toutes ces tendances n'étaient pas, tant s'en faut, le fruit de l'esprit populaire, et qu'il est fort douteux qu'elles se fussent accusées avec quelque énergie en l'absence d'excitations venues du dehors. J'ai assez bien connu le monde communiste; j'ai pu suivre la filière de l'idée; j'ai observé de près le travail d'initiation et de propagande; et l'on me croira quand je dirai que ni les initiateurs ni les plus osés des propagandistes n'étaient de la classe ouvrière.
Du reste, c'est à un préjugé que le système doit de n'avoir pas exercé une plus grande séduction.
On professe généralement, parmi les communistes
' On trouvera de nombreux renseignements sur les divers partis socialistes et sur leurs moyens d'action dons rcxccllentc Histoire de la révolution de 18i8, de Garnicr-ra},M';s.
Voir aus^i un livre d'une haute portée inlilulc : Traité d^économie tociale, par A. Oit. Paris, Guillauniiu.
m LE SECRET DU PEUPLE.
de toutes nuances et de toutes conditions, que le plus grand obstacle à la réalisation de l'idéal est la corruption de nos mœurs. Cette corruption, selon eux, se révélerait par le développement de l'esprit individualiste. Ce serait là le signe accusateur de notre dépravation. Ils disaient donc que le sentiment de la personnalité, si excessif en nous tous, serait pour longtemps un obstacle, soit à l'établissement de la communauté, soit au bon ordre dans la société communautaire. Ceux qui persistaient, néanmoins, nourrissaient la pensée d'mstituer un enseignement qui fût de nature à détruire dans les jeunes générations le germe corrupteur qui s'oppose au règne de la fraternité dans la communauté, c'est-à-dire le sentiment de la personnalité... Par suite de ces rabâchages sur notre dépravation, on en élait venu à se dire, dans la classe ouvrière : « Quel dommage qu'on ne soit pas assez vertueux pour vivre dans cet état de société où tout est à tous; où tous les droits et tous les devoirs sont également partagés! Mais c'est impossible; nous sommes trop personnels pour un état si parfait!... »
Cette opinion que l'individualisme nous a corrompus était si générale, qu'on ne pouvait guère causer avec un ami des réformes sociales sans qu'elle servit à justifier la nécessité d'une « forte éducation publique, » qui fit aux générations nouvelles un autre tempérament. C'est qu'en effet, pour réaliser les systèmes nouveaux, il fallait une humanité tout autre que l'humanité réelle.
Je demandais un jour au gérant d'une association ouvrière comment le salaire y était réglé. Il me répondit, presque en rougissant, et d'un air fort embarrassé : « Citoyen, je suis obligé de vous avouer que nous avons dû renoncer, bien malgré nous, croyez-le, à l'égalité du salaire... C'était notre idéal. L'inégalité du salaire, ce n'est pas de la fraternité, nous le savons bien ; mais, que voulez-vous? il a fallu faire cette concession à l'égoïsme général. Nous sommes si corrompus par l'individualisme!
« — Mon cher ami, lui dis-je, je vous félicite sincèrement, non pas des idées que vous m'exprimez, mais de la résolution que vous avez prise de rémunérer le travailleur en raison de son travail. Ni vous, ni vos co-associés, n'êtes corrompus le moins du monde, au contraire; votre entreprise témoigne d'une haute moralité. Vous vous calomniez bel et bien. Vous n'avez fait aucune concession à l'égoïsme ; vous n'avez cédé qu'à la stricte justice, et vous avez fort bien fait...
« — Vraiment! me répondit-il d'un air heureux, comme si je venais de le débarrasser d'une pensée qui l'oppressait.
« — Mais, oui, vraiment! Laissons donc ces niaiseries sur notre prétendue corruption par l'individualisme. Si nous avons un défaut, c'est de faire trop bon marché de notre droit personnel, de notre dignité... Soyons d'abord pour les droits de l'homme; efforçons-nous de les lui garantir en tout et partout, dans l'utelicr comme sur le terrain politique. Que
chacun de nous sache, en toute occasion, faire respecter son droit, et le reste nous viendra par surcroît, croyez-le bien... Où a-t-on vu, d'ailleurs, que le sentiment du droit personnel fût négatif du droit d'autrui? négatif du devoir envers la société? C'est le contraire qui est vrai... »
Je n'eus pas besoin d'en dire davantage pour avoir raison d'une opinion d'emprunt, et sans racines... Mais je n'ai pas eu souvent succès si facile.
Le fait est que nous partons tous de la proclamation des droits de l'homme ; que nous sommes tous à la recherche des institutions les plus propres à développer la valeur de l'homme; et que, par la plus monstrueuse des contradictions, nous avons une disposition très-marquée à conclure à l'effacement de la personnalité, à l'extinction de l'originalité individuelle! ...
Ce que l'esprit de la Révolution tend a développer en nous, — le sentiment du droit personnel, — chacun de nous le combat volontiers dans autrui. Au temps de l'agitation socialiste, ce n'était guère que par exception ou par contradiction que nous stipulions pour les droits de l'individu. Nous étions encore, à notre insu, dominés par le vieil esprit de la société mystique bien plus que par le pur esprit de la Révolution. Car c'est le propre de la vieille société mystique de vouloir étouffer la personnalité, tandis que c'est le propre de la Révolution d'en provoquer les dévelop* pements.
On tenait donc généralement pour corruption de
COMMUNISME. Hh
rame ce qui est le glorieux résultat du sentiment de la dignité humaine.
Et il ne faut pas que les ergoteurs prétendent qu'il ne s'agissait pas, dans la communauté, de porter atteinte à la dignité humaine; qu'entre le sentiment dit personnel et celui de la dignité personnelle, ilyatoute la différence qui sépare le vice de la vertu. Sans doule la préoccupation excessive de soi-même, la disposition à ne voir que soi, à sacrifier tout à soi, est un vice. Mais la disposition à l'impersonnalité, à l'effacement de soi-même, à l'abdication du moi, est également un vice. Celui-ci nous choque moins que l'autre : il n'est pas moins déplorable.
Mais le sentiment du droit personnel, le besoin pour chacun d'être comme il lui plail, sans attenter à la liberté d'aulrui; ce sentiment fécond, ce besoin légitime, seraient nécessairement sacrifiés dans la communauté. Elle ne peut exister que par l'effacement de toutes les volontés, de toutes les originalités, de toutes les valeurs individuelles...
Voici, au reste, les résultats éloquents de l'observation historique.
Les sociétés les plus bas placées sur l'échelle de la civilisation sont précisément celles où le sentiment de la personnalité est le moins développé. Par contre, c'est par le besoin d'indépendance et de dignité personnelles qu'on juge du degré d'élévation d'un peuple. D'où il suit rigoureusement que moins un peuple est propre au régime de la communauté, plus il est
avancé... Pour rendre le peuple français « capable » de la communauté, il faudrait éteindre en lui tout ce qui fait sa supériorité, son individualité, pour en faire le plus effacé, le plus lâche, le plus misérable des peuples...
Les plus ardents parmi ceux qui se croyaient assez maîtres de « leur vice » pour pratiquer la communauté, les disciples de Cabet, ont essayé d'en fonder une au loin, si loin, qu'elle pût être « hors du souffle impur » de la vieille société individualiste... Au bout de peu de temps, l'expérience réussissait si bien, que les expérimentateurs liquidaient la communauté à coups de fusil...
Voilà où mène la fraternité contrainte.
Du reste, à la manière près dont s'est faite la liquidation, l'avortement de l'entreprise fait beaucoup plus d'honneur aux expérimentateurs que ne leur en eût fait la durée.
Et, d'autre part, si la société française n'est pas N beaucoup plus avancée, à tous égards, c est précisément parce que le sentiment de la liberté, du droit personnel, n'est pas assez développé. C'était donc bien un préjugé des plus grossiers qui faisait prendre pour un signe de dépravation ce qui est le symptôme de la capacité civique...
Mais que devenait, pendant cette expérience lointaine, le parti communiste demeuré au milieu de nous?
Il s'amoindrissait de jour en jour. J'ai pu constater,
plusieurs fois et publiquement, pendant cette période de 1848 à 4850, où toute idée, si bizarre ou si hardie qu'elle fût, pouvait librement se produire, que le communisme ne s'était jamais affirmé nettement et hautement. Soit que ses partisans n'eussent plus qu'une foi médiocre en leur doctrine, soit qu'ils craignissent Y impopularité, ou qu'ils ne voulussent pas embarrasser la république naissante d'une question difficile, ou pour toutes ces raisons ensemble, ils s'abstinrent sur toute la ligne de déployer leur drapeau.
Cette prudente réserve, ils ne l'eussent probablement pas montrée huit ou dix ans plus tôt. Et c'est ici l'occasion de faire remarquer que le communisme, dont les progrès avaient été assez rapides de 1831 à 1840, avait commencé à décroître sensiblement à partir de cette dernière date. Voici comment :
Il s'est fait à celte époque une petite révolution dans la manière d'être d'une partie du peuple. Vers 1840 un certain nombre d'ouvriers prirent la résolution de plaider directement leur cause devant l'opinion publique, et de substituer à l'action occulte l'action au grand jour. Ils fondèrent une publicité régulière, et se firent journalistes à leurs heures de repos. De ce moment, il leur fallut compter avec la raison publique et subir la contradiction; de ce moment aussi, le communisme, qui avait jusque-là pris l'offensive, se tint prudemment sur la défensive.
Des quatre publications mensuelles rédigées par
autant de groupes d'ouvriers socialistes, une seule prôchait la communauté, et ce fut celle qui eut le moins de durée. Elle n'existait plus dès 184G. Celle qui eut le plus de retentissement était précisément celle qui réagissait le plus ouvertement contre le système dont il s'agita
Cette constatation, je la fais moins ici pour établir un fait dont l'histoire peut faire son profit, que pour en tirer la conclusion suivante, d'une importance extrême :
C'est dans l'ombre, en dehors de toute contradiction sérieuse, que naissent et que se propagent les fausses idées. C'est au grand jour de la publicité que se redressent toutes les erreurs ; que l'esprit humain se fortitîe, et que les lumières pénètrent l'inteUigence populaire... Les hommes d'État sérieux, qui font passer avant tout autre l'intérêt public, doivent s'appliquer avec un zèle soutenu à faciliter l'expansion générale des sentiments et des idées... Les idées et les sentiments dont l'expression est refoulée se transforment inévitablement en erreurs et en haines... Le communisme a commencé à poindre aux mauvais jours de notre grande crise révolutionnaire, parmi un groupe de conspirateurs. Le plan d'application a été élaboré dans une prison d'État, en vue de l'échafaud.
* C'cla'û V Atelier. L'organe des communistes s'nppelait la Fraternité'. La troisième publication due à des plumes ouvrières élnit l'Union, et 1 a quatrième, qui parut la première, mais fit moins d'effet, fut la Huche populaire.
COMMUNISME. ilU
L'idée, se cachant ensuite, pendant trente années et plus, au fond de la pensée d'un proscrit, a commencé, après la Révolution de 1830, à chercher des adeptes dans la classe laborieuse ; et c'est par les sociétés secrètes de 1851 à 1840 qu'il s'est quelque peu propagé parmi la partie la plus ardente du peuple... Nous avons vu tout à l'heure qu'il avait cessé de progresser, qu'il avait même battu visiblement en retraite du moment où il a dû supporter les conséquences du débat contradictoire et au grand jour.
Qu'il n'y ait donc pas lieu à sociétés secrètes, que chacun puisse dire tout haut sa pensée, réfuter celle d'autrui, et l'erreur ne sera jamais ni persistante ni dangereuse.
En attendant que les hommes d'Etat fassent leur profit de cet exemple, ou plutôt, en attendant qu'ils en fassent profiter la société, disons, pour nous résumer, que le socialisme, surtout celui de la première phase, doit être apprécié sous deux faces différentes : celle par laquelle il proteste contre les imperfections sociales, et celle par laquelle il se veut montrer organisateur. Autant il a été puissant par le côté critique, autant il s'est montré faible dans ses plans de refonte de la société. Ce qu'il y avait de juste dans ses protestations et ses revendications a fait dépôt dans les esprits, et y germera ; tandis que personne ne songe plus à celle heure, ni à l'église saint-simonienne, ni au phalanstère; à peine quelques vieux sectaires rôvent-ils encore la communauté niveleuse.