SOCIALISME DE LA SECONDE PHASE. — ASSOCIATION. — DROIT AU TRAVAIL
De tous les enseignements sur la réforme sociale il résultait cependant que la classe ouvrière croyait à la possibilité d'une certaine organisation du travail. Mais comment entendait-elle qu'on pût l'organiser, ou plutôt comment ses inspirateurs ofiicieux l'entendaient-ils?
Trois systèmes se sont produits, qui sont du socialisme à sa moindre puissance, car ils ne touchent qu'aux conditions du travail manuel, et n'ont guère à voir en dehors des intérêts d'atelier.
Ces trois systèmes sont : Yassociation ouvrière^ le droit au travail et Yinstitulion corporative.
ASSOClATIOiN OUVRIÈRE. 121
Les deux premiers sont venus au peuple par les écoles socialistes. L'idée de réinstituer les corporations est née dans l'atelier parisien même.
Des trois systèmes entre lesquels la classe ouvrière pouvait choisir, celui de l'association dans le travail est, à coup sûr, le plus radical et le plus conforme aux tendances modernes. Les ouvriers le considéraient comme tel. 11 a eu même, pendant la période de 1848, le privilège d'attirer fortement l'attention populaire, et il a pu déterminer des efforts considérables pour être mis en pratique. Cependant je dois reconnaître que l'enthousiasme pour les associations s'est bientôt refroidi , qu'à beaucoup près les efforts n'ont pas été persistants sur toute la ligne, et que ce beau mouvement n'a guère été qu'un feu follet... Cela ne veut pas dire qu'on rejette l'idée; non. L'idée paraît excellente, mais d'une application trop difficile en ce temps-ci ; et on l'ajourne indéfiniment.
Le droit au travail, qui a causé en 1848 une si vive agitation, conviendrait mieux que l'association, pour le présent, à la masse de la population ouvrière.
Enfin, l'idée corporative est celle qui va le mieux au cœur des ouvriers, sans qu'il faille en conclure que la généralité des travailleurs parisiens se passionne énormément pour ce retour a une institution brisée par la Révolution.
Ce que je dis des préférences de la classe ouvrière de Paris justifierait médiocrement la disposition qu'on lui prête, do saisir toujours le c(Mé grandiose des
questions, et de se passionner pour tout ce qui élargit les perspectives.. . On peut, sans doute, lui rendre cette justice, qu'au milieu « des excitations les plus diverses elle garde un esprit qui lui est exlusivement propre; » mais la manière dont elle entend la question du travail ne nous peut fournir « un sujet d'études singulièrement significatif » qu'à la condition de connaître le motif secret de ses préférences. Car, abstraction faite de ce secret, les préférences, appréciées en elles-mêmes, feraient singulièrement descendre le personnel de Tatelier parisien du piédestal que lui a élevé l'auteur des Populations ouvrières...
Ce secret, nous le trouverons en temps et lieu. Mais nous ne devons point passer sur les trois modes d'organisation du travail désignés plus haut sans entrer dans quelques considérations générales sur chacun d'eux.
Ou la démocratie ne sera jamais que nominale, ou l'association ouvrière sera la grande institution de l'avenir. Tant que l'ouvrier ne sera pas propriétaire de tout ou partie de son instrument de travail, la liberté, l'égalité, seront des rêves pour lui; et la démocratie serait un leurre si elle ne concluait un jour, et par les efforts des travailleurs eux-mêmes, à faire que dans la plupart des ateliers, sinon dans tous ceux où il y avait un
maître et des salariés, il y ait désormais un gérant et des associés... La démocratie dans l'ordre politique^ et la monarchie à peu près absolue dans l'atelier, sont deux choses qui ne peuvent co-exister longtemps.
Aussi bien la contradiction devient-elle de jour en jour plus frappante. En effet, les développements de l'industrie ont profondément modifié la maîtrise au détriment de l'égalité. Autrefois, il n'y avait que de petits entrepreneurs, travaillant de leurs mains, et vivant sur le pied d'égalité avec leurs « compagnons. » Ce temps est déjà bien loin, et il n'est regrettable que sous le rapport des bonnes relations entre maîtres et compagnons. Autrement, non. Mais le progrés ne 's'est pas fait sans donner naissance à plus d'un grave inconvénient. Les grands ateliers ont nécessité d'autres allures, une discipline plus sévère, et marqué plus évidemment la distance entre le maître et le salarié. On citerait de nombreux ateliers où le patron n'adresse jamais la parole à ses ouvriers.
Le régime de la grande fabrique est presque calqué sur celui de la caserne : le compagnon d'autrefois n'est plus qu'un numéro parmi la foule réunie dans la manufacture.
Personne ne conteste, et je serais le dernier à contester l'utilité de la règle dans les ateliers. La démocratie a ses lois aussi, et, de même que l'ordre peut être maintenu dans une cité libre, il peut l'être également dans un atelier où le maître ne joue pas au Louis XIV.
Malheureusemenl, c'est le penchant de l'homme d'aimer à dominer ses semblables. 11 en cherche avidement le droit; et de l'exercice du droit il passe d'autant plus volontiers à l'abus qu'il n'a pas de comptes à rendre.
Ces réflexions ne me sont inspirées ni par un sentiment hostile aux chefs d'industrie, ni par un sentiment de sympathie pour la classe ouvrière, mais par intérêt pour les valeurs humaines que ces procédés altèrent. L'intimidation exercée sur le soldat, quand elle est excessive, l'amoindrit d'autant : un homme dont le caractère est brisé ne sera pas un héros sur le champ de bataille. Il en est de même de l'ouvrier. Si l'on établit dans l'atelier des coutumes humiliantes pour les travailleurs, elles tourneront inévitablement au préjudice du travail. Les meilleurs ouvriers étant nécessairement les plus intelligents, et les plus intelligents étant ceux qui ont le plus vif sentiment de leur dignité, il s'ensuit que, si l'on refoule le sentiment de la dignité dans le travailleur, on amoindrira certainement dans la même proportion la vivacité de son esprit. Si l'ouvrier tient bon, c'est en maudissant tout bas sa situation, et en donnant le moins possible de son esprit au travail. Alors c'est le feu insurrectionnel qui couve.
Au point de vue économique donc, le meilleur moyen de développer les valeurs humaines et d'en tirer parti, c'est d'établir dans l'atelier, entre travailleurs et directeur du travail, les meilleurs rapports
possibles. Le procédé est connu et déjà pratiqué; il consiste à tranformer le salarié simple en associé. Que cela se fasse sur une large échelle, et les rapports se modifieront heureusement, non-seulement dans l'atelier où il n'y a que des associés, mais, par contre-coup et par nécessité, dans celui où il n'y a que des salariés et un patron. De roi absolu, celui-ci se fera nécessairement roi constitutionnel.
Enfin, ne perdons point de vue cette vérité bien acquise, savoir : que plus l'ouvrier s'éloigne de l'état d'esclave, mieux vaut son travail. Par conséquent tout ce qui l'élève est bon, tout ce qui l'abaisse est détestable.
Maintenant, d'où est venue cette idée, et comment entendait-on organiser les associations ouvrières?
Inutile do dire que l'idée est vieille comme le monde, et que l'association a été pratiquée depuis le jour où deux personnes ont réuni leurs efforts pour soulever un fardeau quelconque.
Les associations ouvrières permanentes ne sont pas même un fait nouveau. Il y en avait un grand nombre au moyen âge dans toute l'Europe. Mais, outre qu'elles avaient à peu près disparu, celles qu'il s'agit d'instituer procèdent d'une pensée tout autre et })lus générale. D'ailleurs, les anciennes étaient complètement oubliées; et, si le parti des économistes prêchait ardemment l'association des capitaux, il ne songeait rnillement à l'association des bras; que dis-jc! il lui fut positivement hostile. 11 semblait que la « science » avait dit
son dernier mot en faisant de la capacité du lra\ ailleur une simple marchandise, exposée, comme toute marchandise, aux conditions de l'offre et de la demande. Quant à croire que, sur le terrain du travail, on pouvait être autre chose que salarié ou salariant, c'était s'exposer aux risées de ces messieurs.
La théorie de l'association a dû sa renaissance à l'esprit démocratique ; elle est sortie, dès 1831, d'une école réformatrice, dérivée de la pensée pure de Saint- Simon, et le premier essai d'application date de I800. C'est à M. Bûchez que revient l'honneur de cette bonne inspiration^; et lorsque, quelques années plus tard, je fus mis à même de profiter des enseignements de l'école fondée par l'éminent publicisle que je viens de nommer, je n'eus pas d'autre ■ préoccupation plus grande que celle de populariser une idée qui me semblait si propre à faciliter l'affranchissement des travailleurs. Ce fut principalement en vue de vulgariser la théorie de l'association ouvrière que se constitua le journal l'Atelier.
La théorie, telle que nous la donnâmes tout d'abord, se ressentait encore beaucoup trop de la tendance générale du socialisme d'alors ; c'est-à-dire de la tendance communiste.
Ce qui est bizarre, c'est que, tout en ayant le parti pris de réagir contre celte tendance, nous commencions par propager une idée qui, comprise comme nous parais^
* Voir l'Européen, revue mensuelle, 1851 à 1838;
sioiis la comprendre, et menée jusqu'à ses dernières conséquences, nous fençait dans le communisme.
La théorie reposait, en effet, sur ce principe, que l'association devait détruire toute concurrence dans l'avenir. En conséquence, la première association fondée devait se considérer comme le noyau de Tassociation universelle. Elle devait être absorbante, unique, autant que possible, dans une profession donnée; et toutes, convergeant vers le même but, devaient se tenir étroitement solidaires. En un mot, nous voulions constituer la tîommunauté de l'instrument de travail; et, comme: Tinslrument de travail, dans la langue économique^ comprend les machines, outils, capitaux mobiliers oti immobiliers, nous tendions donc bien positivement è la communauté de la propriété générale. Notre théorie de la première lioure ne se distinguait de celle des communistes purs qu'en ce sens seulement, que, hors de l'atelier, chacun disposait à sa guise de son avoir.
Pour donner aux associations ouvrières une grande faculté d'absorption, on avait déclaré qu'elles seraient perpétuelles^ et qu'une partie du capital social serait impersonnel et inaliénable; conditions contraires à la loi civile, cl surtout à la loi du progrès, qui exige la mobilité dans les institutions. Mais nous ne comprenions pas cela.
En conséquence de notre erreur, tout associé devait faire l'abandon d'une portion de ses bénéfices pour accroître indéfmiment le capital social impersonnel,
et permettre à la société de recevoir de nouveaux membres, au fur et à mesure de l'augmentation du capital...
Enfin, comme c'était une grande œuvre de transformation sociale qu'on se proposait, et qu'il s'agissait moins pour les fondateurs de s'affranchir personnellement que de se dévouer à l'affranchissement du peuple entier, c'était à un véritable apostolat qu'on les appelait. Aussi regardions-nous comme condition essentielle de succès la parfaite concordance des opinions politiques et morales entre les associés... C'était quelque chose comme un ordre religieux et socialiste institué au sein delà société civile, et pour la régénérer...
J'ai dit déjà que jamais une bonne idée ne se produit sans être emmaillottée d'oripeaux qui dissimulent sa valeur réelle.
Mais n'oublions pas que toutes les erreurs du socialisme sont nées d'un sentiment tout à fait honorable, d'une sympathie profonde pour les classes laborieuses, unie à un violent désir de leur ouvrir le plus promptement et le plus largement possible la voie de l'affranchissement.
Ainsi, M. Bûchez avait posé à ses ardents collaborateurs ce problème : Trouver le moyen le plus sûr et le plus rapide de rendre la propriété accessible à la classe laborieuse sans porter atteinte à la propriété privée, comme sans intervention de l'État... Posé en ces termes, ce seul problème était déjà un grand progrès sur les llicories communistes.
ASSOGIATIO.X OUVRIÈRE. 120
Après l'avoir posé, M. Bûchez le résolvail lui-même en ajoutant : Le moyen, c'est l'association ouvrière.
Les jeunes collaborateurs de l'éminent publicisle se chargèrent d'étudier les conditions les meilleures pour atteindre rapidement le but. Plus pénétrés qu'ils ne le croyaient de l'esprit commun aux écoles socialistes, ils arrêtèrent qire toute association serait perpétuelle, et que son capital, impersonnel, s'accroissant toujours, serait comme une pompe aspirante, mise en jeu sans relâche par le dévouement des ouvriers associés, et finissant par amener tout le capital aux mains du travailleur; si bien qu'on entrevoyait le jour où nul individu valide ne pourrait plus se dispenser de travailler pour vivre... Rien n'était si radical, assurément, que la conclusion entrevue.
Mais on avait compté sans le tempérament humain, qui ne se prête point à de telles expériences. Il aurait fallu, en effet, de la part des fondateurs de celte œuvre immense, et pendant plusieurs générations, un dévouement de tous les jours, un héroïsme terre-àterre, dont aucun homme n'eût pu donner l'exemple.
Le groupe d'ouvriers qui a emprunté ce plan d'organisation du travail, et qui l'a propagé le mieux qu'il a pu, semblait avoir conscience de l'impossibilité de réaliser un système qui exigeait tant d'abnégation et d'eiforts soutenus. La preuve, c'est qu'il ne fit pas de grands efforts pour prêcher d'exemple. J'en sais quelque chose. Je me rappelle parfaitement que je sentais, et que j'ai dit tout liaut, plus d'une fois, que j'aurais
iôO LE SECRET DU PEUPLE.
grand'pcine à me plier aux exigences d'un pareil ordre de choses... C'est ainsi, malheureusement, que nous sommes toujours disposés à demander à autrui de faire ce dont nous nous dispensons personnellement. Nous pensions donc avoir rempli notre tache en propageant l'idée. Si nous l'avions mise sérieusement en pratique, les impossibilités nous eussent frappé bien plus tôt.
L'association qui a servi de modèle à toutes les autres, et qui a bientôt trente ans de durée, a fait de son mieux pour se tenir dans les termes delà théorie. Elle n\i pu y réussir complètement. Elle a partagé, au bout de dix ans, son capital impersonnel. D'autre part les conditions rigoureuses de sa constitution en font, par le fait, un cercle fermé. Les autres associations, fondées en 1848 et depuis, ont renoncé au capital impersonnel, et ont enlevé de la sorte au système tout ce qui devait donner à l'association le caractère absorbant. Malgré quelques essais pour établir entre elles un lien de solidarité, le principe de l'indépendance de chacune d'elles a prévalu dans la pratique; et ce qui devait conclure, d'après l'idée-mère, à la communauté de l'instrument de travail, n'a conclu, par la force des choses, qu'à de petites sociétés ouvrières, opérant chacune à sa manière, et admellant, en fait, le principe de la concurrence.
Dès 1842, nous avions proclamé, dans VAtelier, ce principe de la concurrence, et quoique nous l'ayons admis fort timidement, et sous toutes réserves, nous
fîmes scandale au sein du socialisme militant : nous étions des hérétiques.
« I/hérésie » a fait bien des progrès depuis dans la pensée socialiste ; et par cela même qu'on reconnaît l'absolue nécessité de la concurrence, la théorie primitive de l'association ne peut plus avoir, in les vertus si rapidement émancipatrices que lui supposait l'école réformatrice d'où elle est sortie, ni, parle même fait, les conséquences communistes qu'elle eût eues si elle eût été réalisable telle quelle. Mais les modifications que l'expérience lui a fait subir ne peuvent diminuer en rien la reconnaissance que les amis du progrès doivent à celui qui a eu l'initiative de la remise en lumière de l'idée. Si, en l'état des choses, la classe ouvrière est peu disposée à en faire son profit, ce n'est que parlie remise, et le principe ne perd rien de sa valeur ^
Pour mon compte, je n'encouragerais ni ne découragerais aujourd'hui les efforts tendant à constituer des associations. Mais, au cas où de nouvelles expériences seraient faites, je me crois obligé de dire ici à quelles conditions générales les associations ouvrières me paraissent devoir vivre et prospérer. J'y suis obligé en ce sens que j'ai contribué autrefois à faire insérer dans les modèles de contrats des clauses que je con-
* Aprts M. nuclicz, les amis des iimélioralions populaires i\m otil monlré le plus de sollicitude nnccUvc pour les ussocialions ouvrières, il faut ciler MM. Ganiicr-ragcs, 11. l-'eu-^ucray, Goudchaux, Iluherl-Vallc' roux, Cocliul, A. OU, Cli. Beslay, Loblond, Marie, l*r. Morin, Huct.
sidère aujourd'hui comme tout à fait défectueuses.
liien entendu, je repousse maintenant celle du capital impersonnel et inaliénable, non-seulement parce qu'elle, n'est pas utile, mais encore parce que la force des choses en ferait un mensonge; et rien n'est si déplorable pour une association que de vivre sur un mensonge.
Je repousse également la longue durée des sociétés. La longue durée n'est protectrice que de la routine. Le progrès veut la mobilité en toutes choses, et particulièrement dans les conditions du travail.
Je vois sans plaisir les associations plus nombreuses que de stricte nécessité. Plus leur personnel s'accroît, plus la gérance devient chose délicate, et moins Tassocié peut prendre une part directe aux affaires de l'association : il n'a guère que le rôle d'un salarié simple. Les gérants voudront presque toujours un grand personnel : ils inclinent facilement à devenir des rois qui veulent un peuple nombreux.
Règle générale, il vaut beaucoup mieux que la porte de l'association ne' s'ouvre qu'avec ménagement au nouveau venu, que de s'ouvrir avec peine à l'associé qui veut sortir. Un associé retenu malgré lui, sera une pomme de discorde.
Certainement un atelier d'ouvriers associés sera supérieur à un atelier d'ouvriers salariés; mais à la condition expresse que l'esprit d'initiative y sera excité de toutes manières. L'association doit se garder religieusement de tout ce qui atténuerait Toriginalité des
caractères et l'énergie des aptitudes; elle doit, au contraire, en provoquer la manifestation et les développements.
Telles sont les principales recommandations que je me permets de proposer aux ouvriers qui penseraient à fonder une association, ou aux personnes qui seraient appelées à donner des conseils aux fondateurs.
Nous savons du reste que, malgré l'impulsion donnée par le crédit do trois millions, voté par l'Assemblée constituante de 1848, le mouvement qui portait les ouvriers à s'associer s'est bientôt ralenti, et qu'il s'est arrêté depuis une dizaine d'années, sans cause extérieure. Les ouvriers disent eux-mêmes, comme ils disaient à propos de la communauté, qu'ils sont trop personnels pour pratiquer l'association. Le fait est qu'ils ne savent pas bien la cause réelle de leur incapacité présente à réaliser celte radicale réforme des conditions du travail. Nous verrons plus loin la vraie cause de cette incapacité, et peut-être trouverons-nous que l'ouvrier de Paris n'a pas trop à en
L'association ouvrière était conçue pour assurer le droit (lu tiavail. Mais la disposition des esprits est telle, qu'on lui préférerait, (luanl à présent, le droit au Ira va il.
Voyons donc comment cette seconde idée s'est produite, et pourquoi elle a plus passionné que la première.
La formule fameuse : « droit au travail ! » qui a causé une si \ive agitation en 1848, était sortie de l'école phalanstérienne; dés 1844, les ouvriers rédacteurs de l'Atelier la critiquaient très-vertement, lui reprochant de ne conclure à aucun changement de la condition des classes laborieuses.
Cette formule revint nalurellemenl sur le tapis en 1848, au moment où l'on venait de dissoudre les ateliers nationaux, et où l'on était sous l'impression des misères privées et des embarras publics que causent inévitablement les grandes crises sociales.
Le parti radical aurait voulu que la loi fondamentale de la République contînt la reconnaissance de ce droit; mais le parti de la réaction ne voulait pour rien au monde que celte reconnaissance eût lieu.
Dans la pensée de la grande majorité de la classe ouvrière, le droit réclamé n'impliquait pas le moins du monde que l'État serait obligé, à première réquisition, de donner du travail à tout individu qui en manquerait, sans le faire sortir de sa spécialité. On ne voyait là, pour rÉtat, que l'obligation d'être prévoyant, et de se mettre en mesure, au cas de nécessité absolue, d'offrir un travail quelconque aux bras inoccupés qui le réclameraient. Ce désir n'avait, certes, rien d'exorbitant. On peut bien comprendre qu'il ait été celui d'une population qui vit au jour le jour, et qui, dès
que le travail lui fait défaut, est exposée aux plus terribles souffrances.
Pour un petit nombre d'ouvriers à tendances communistes, le droit au travail avait un autre caractère. Il s'agissait, pour ceux-ci, de transformer les ateliers nationaux en ateliers sociaux^ et, d'une institution passagère, limitée dans son action, faire une institution déflniti^fe et illimitée dans ses extensions. C'est-à-dire qu'en prenantles ateliers nationaux pour point de départ, on voulait que l'État se fit le suprême organisateur du travail, ouvrant une carrière à chaque spécialité, et se tenant prêt à recevoir, à occuper sans cesse et à rétribuer convenablement tout travailleur qui se présenterait...
Les ouvriers qui manifestaient cette tendance pensaient échapper, par ce moyen, à la domination des entrepreneurs privés, aux difficultés nées de la concurrence et aux souffrances du chômasse...
L'idée n'était pas heureuse I mais j'insiste sur ce fait, que c'était le très-petit nombre qui s'en nourrissait; et elle lui avait été soufflée.
De même, elle n'élait partagée que par très-peu de membres de ce qu'on peut appeler l'état-major du parti démocratique; la grande majorité la repoussait énergiquement, et définissait le droit au travail une simple garantie contre le chômage en temps de crise, une sorte d'assistance honorable.
Il y avait donc deux courants très-distincls au sein de la dômocralie : l'un, qui n'affectait nullement la
liberté de ririduslric; l'autre, qui tendait à la supprimer. Mais ce dernier était sans force, je le répète, et ne méritait pas qu'on en tint sérieusement compte. Cependant, soit pour soulever perfidement les hostilités conire le nouvel état de choses, soit par peur réelle de voir la minorité socialiste gagner bientôt la majorité démocratique, soit sous l'impression de ces deux sentiments, le parti de la réaction fit du tlroil au travail la grande question du temps, la plus irritanlo de celles qui furent posées alors, et il crut avoir remporté une éclatante victoire en faisant décider que la Constitution ne le consacrerait pas.
En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, le parti réactionnaire fut fort mal inspiré. De son côté, le parti de la Révolution ne l'était pas mieux en provoquant le combat sur un terrain aussi étroit.
Le groupe d'ouvriers représenté par V Atelier avait sa raison de faire bon marché de la réclamation populaire, ou, pour dire plus juste, de Fidée qui servait de prétexte à la lutte entre le parti démocratique et le parti réactionnaire. Voici un fragment d'article qui montrera ce qu'il pensait :
« Alil si celte garantie avait été réclamée par
desimpies citoyens, en dehors de toute préoccupalion révolutionnaire, comme auraient pu le faire des hommes sympathiques, navrés des misères qui atteignent la classe ouvrière, nous aurions pu nous
associer à leur philanthropique réclamation
« Mais ce n'est pas de cette manière modeste qu'elle
DROIT AU TUAVAÏL. 157
s'est protluiLc. Elle s'est produite avec tout 1 éclat, toute la solennité qu'on pouvait donner à une question qui, pi'élendait-on, contenait à elle seule toute la révolution de février. On déclarait hautement que le droit au travail, reconnu ou méconnu, c'était la Révolution triomphante ou la Révolution vaincue!
« Y avait-il, dans la pensée de ceux qui réclamaient si haut la consécration constitutionnelle de ce droit, un sens plus radical que nous ne disons? Point. Qu'on lise les discours des orateurs et les articles des journaux, et l'on verra que, sauf deux opinions isolées, ce qu'on entendait généralement par droit au travail élait bien ce que nous avons dit : la garantie assurée à tout travailleur qii à défaut du travail privé il aura droit à un travail quelconque d\itilité publique.
« Car il a été bien entendu , par la généralité des
promoteurs de l'idée, qu'en principe l'État ne peut être tenu de se faire chef d'industries et donner à tout ouvrier inoccupé lui travail exactement conforme à sa capacité professionnelle... Ainsi, d'après la grande majorité des partisans passionnés du droit au travail, ce dont il s'agissait, c'était d'établir en droit ce qui était depuis longtemps établi en fait.
« Ainsi, ces grands et terribles bouleversements sociaux, ces luttes sanglantes, ces nombreuses existences brisées, ces troubles profonds dans l'économie générale, ces misères si longues et si héroïquement supportées, tout ce qu'ont exigé de sacrilices dix-iuiit années de préparation révolutionnaire, tout ce qu'a
coulé clc peines l'enfantemenl de l'insliliition républicaine ; en nn mot, tout ce que devait donner de plus élevé, de plus radical, de plus démocratique, lesprit si audacieux du siècle,... tout cela devait se résumer dans la reconnaissance du droit au travail ! C'est-à dire dans la garantie constitutionnellement donnée à tout prolétaire que, le jour où le travail privé lui fera tout à fait défaut, l'État, le département ou la commune, lui tiennent en réserve des tas de (erre à brouetter et des cailloux a casser sur la route! »
Voilà qui prouve que toute la portion de la classe ouvrière engagée dans le socialisme ne se passionnait pas pour ce droit, réclamé en son nom, faute de trouver mieux, par les socialistes de la bourgeoisie.
Nous étions, nous autres, du groupe de rAJeUei\ d'autant moins favorables à cette revendication que nos préoccupations se concentraient sur la question bien autrement radicale des associations ouvrières.
Mais je dois dire que notre manière de voir n'était pas celle de la grande majorité de notre classe. Elle préférait évidemment à l'association, qui assurait au travail son plein droit, l'idée qui semblait devoir la garantir contre le cbômage.
En sorte que la classe laborieuse était flanquée de deux petits partis nés d'elle-même, qui parlaient pour elle, sans que ni l'un ni l'autre exprimassent son véritable sentiment. C'était, d'une part, le parti de r Atelier, qui prêchait l'association volontaire, et d'autre part le groupe qui voulait la constitution desatc-
liers sociaux. Tiraillée ainsi, conlradictoirement, par ses deux petits états-majors, la grande majorité de la classe laborieuse a fermé l'oreille aux sollicitations du groupe de ses conseillers intimes qui voulaient la passionner pour les « ateliers sociaux, » et elle ne s'est passionnée qu'un moment pour l'association ouvrière, que lui proposait l'autre groupe.
Tels sont et l'esprit et les préoccupations de l'ouvrier de Paris, que son premier besoin est d'être assuré de travail.
Dira-t-on que ce besoin accuse des tendances antisociales?
En faisant abstraction des événements qui troublent plus ou moins profondément l'économie sociale, on peut dire, d'abord, d'une société où les bras sont plus offerts que demandés, qu'elle révèle par là même un vice de prévoyance générale. Car, les bras qui demandent du travail sont des forces qui sollicitent de coopérer à l'accroissement de la richesse publique, puisque le travailleur produit généralement plus que pour lui. Par conséquent la société se nuit à ellemême quand elle ne fait pas tous les efforts nécessaires pour avoir toujours du travail à offrir. Ceci soit dit, non pour critiquer tel ou tel gouvernement; mais pour afiirmer le devoir de la prévoyance générale incombant à quiconque est préposé à la direction de la chose publique.
Secondement, le travailleur, vivant au jour le jour, est exposé aux plus effroyables souffrances quand le
travail lui fait défaut; et, quoi qu'elle veuille, la classe aisée est solidaire de ces souffrances. .. Par conséquent, ce n'est pas seulement le sentiment d'humanité qui fait un devoir rigoureux de l'ordre de prévoyance dont nous parlons, c'est l'intérêt positif, immédiat, de toutes les classes de la société.
Ce que je dis là est devenu lieu commun; mais n'est pas plus observé pour cela.
On ne songe pas assez que les classes ouvrières n'ont aucune prévoyance générale à exercer. Elles sont tout à fait passives; elles subissent les mauvais effets des fluctuations du marché sans rien y pouvoir.
D'autre part, on ne peut pas s'en rapporter uniquement aux chefs d'industrie et aux commanditaires du travail du soin de la prévoyance sociale. Sur le terrain de la vie active, chacun agit pour son compte, et il n'est pas exact de croire que les intérêts privés sont assez bien inspirés pour que de l'ensemble de leur libre jeu résulte une suffisante prévoyance... Les intérêts privés sont souvent fort aveugles, et la société peut être entraînée à leur suite dans des crises fréquentes et parfois très-douloureuses.
De là naît la nécessité d'une haute, ferme et incessante prévoyance générale. La société est à beaucoup d'égards une communauté. Il ne faut certes pas demander qu'elle le devienne davantage. Mais, même en simplifiant autant que possible les attributions de l'État, en lui interdisant d'intervenir partout où la prévoyance privée suffit à l'œuvre, il lui restera en-
core, et nécessairement, d'immenses intérêts communs à sauvegarder. Et, selon que la fonction de la prévoyance commune sera exercée avec ou sans génie, la société sera ou ne sera pas garantie contre les crises...
Le droit au travail, inscrit dans là loi fondamentale, n'était donc qu'une manière de dire au pouvoir public : « Sois prévoyant! »
Cela n'était pas, on le voit, Irés-compromeltant pour l'ordre social.
CIlAriTRE III