‹ Le secret du précepteurChapitre 3 sur 7 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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^^ 'l'avais p.tâ

'J'avais été professeur de seconde et après avoir, une fois encore, subi victorieusement les épreuves de l'agrégation, j'étais depuis quatre ans professeur de pliilosophie à Reims, quand il me vint une idée baroque et malheureuse. Je n'avais pas l'intention de finir mes jours en Champagne ni dans la peau d'un professeur de lycée. J'aspirais à l'enseignement supérieur et je voulais retourner à Paris. Je n'ai \ le génie de l'intrigue; ma mère m'avait dit plus d'une fois : a Mon pauvre Max.imin, tu es tenu d'avoir beaucoup plus de mérite qu'un autre, car tu ne sais pas te faire valoir j». Heureusement j'étais i grand travailleur; au goût des abstractions j'ai joint de bonne heure l'amour des langues sémitiques, et je suis devenu un bon arabisant. J'avais consacré à Avicenne ma thèse de docteur; cette thèse fut remarquée; encouragé par mon succès, j'employais tous

LE SECHET DU PltÉCËPTEtlli.

mes loisii'sà préparer une histoire de la philosophi

chez les Arabes, sur laquelle je comptais pour m»

laire ud avenir. Une si glorieuse entreprise devait,-

ce semble, suffire au bonheur d'un homme. Mais

quoil l'homme n'est jamais content. J'étais las de ma

vie de garçon, las de la cuisine des pensions bour-

;s; je révais d'avoir un intérieur, et je formai le

► projet de me marier. J'aimais beaucoup les fleurs;

I comme j'ai l'imagination romantique, je pensais, en

t arrosant mes géraniums, que la plus belle des fleura

n sourire de femme et qu'il doit tUre doux,

3 on rentre chez soi, de pouvoir se dire : h II

set là, derrière cette porte, et il m'attend ».

Je cherchais une femme; qu'avais-je à lui offrir?

t Fils d'un instituteur de village, je n'avais guère hérité

Ugue des nippes de mon père, mort depuis peu, et les

f modestes sous que je pouvais amasser en me refusant

I les plus honnêtes plaisirs, je les dépensais tout le

I long de l'année en achats de livres et quelquefois,

■ forant les vacances, en séjours dans les capitales

L'de l'Europe dont les bibliothèques contenaient des

Tmanuscrits arabes. Mais ce qui m'embarrassait le

L plus, ce n'était pas ma pauvreté, c'était ma figure.

[ Je ne me suis jamais fait d'illusion sur moi-même, et

f dès ma première jeunesse il ne m'est jamais venu à

[l'esprit qu'on pût avoir du plaisir à me regarder.

sentCK-vous un gros corps porté sur de petites

l,i&mbes grêles, un dos assez rond pour que les mal-

\ veillants aient le droit de me traiter de bossu, des

/eux fins et rebelles, que le moindre vent dérange,

r une tète trop forte, et pour m'achever, un grand nez

i de polichinelle, qui, dit-on, n'est point sot, mais qui

est un peu de travers. Je n'étais pas seulement laid,

^^Ê LE SECRET DU PRÉCEPTEDH. 3 fl

^^VJfi craignais d'être grotesque. Tous les ans, à la ren- ~^M

^H^rée des classes, j'entendais autour de moi un mur- fl

^Hl<mure de surprise, accompagné de sourds ricane- H

" ments. II est vrai que, par quelques coups d'autorité, ^Ê

je rangeais bienttU tout le monde à son devoir. J 'avais V

le don de la discipline, je savais me faire respecter, H

ip. «avais anUBÏ me faire aimer. T.p nrovî^Piir nrélpn- ^

je savais aussi me faire aimer. Le proviseur prétendait que mes succès professoraux étaient un des plus beaux exemples du triomphe de l'esprit sur la matière. Mais est-il beaucoup déjeunes filles capables d'oublier la matière pour ne penser qu'à l'esprit? En est-il beaucoup qui fassent grâce à la laideur quand e n'est sauvée ni par la naissance, ni par la fortune, ni par la gloire'/ Maximin Tristan convenait de tout , cela, et cependant il voulait se marier.

J'avais lu quelque part qu'une jeune aveugle s'était | éprise d'un bossu dont la voix lui plaisait, c'était cette voix qui lui avait pris le cœur. On a bien voulu m'a surer que la mienne n'était point désagréable, qu'elle plaît par la franchise de son timbre, par la douceur de ses inflexions. Malheureusement je ne trouvai pas à Reims la jeune aveugle sur qui j'aurais voulu en

■.&ire l'essai; mais je me flattai quelque temps d'avoir

l'irouvé mieux encore.

Je passais de loin en loin mes soirées chez une Mme Bellesme, petite bourgeoise qui jouissait d'une honorable aisance. Elle était restée veuve avec deux enfants; son fils avait été mon élève, sa fille Clémence n'était ni laide ni jolie, ni spirituelle ni sotte, Si insignifiante qu'elle fût, elle me paraissait agréable pour l'usage que j'en voulais faire. Elle avait de la tenue, des manières, de l'égalité dans l'humeur; elle ma faisait bon visage, souriait quelquefois en me parlant.

4 LE SECIIET DL l'HECEPTEUH. 1

Je croyais savoir aussi qu'elle apporterait quarante mille francs à son mari. Le sourire et la dot, c'était bien là le bonheur médiocre qui me convenait, que j'avais le droit de souhaiter. Après de longues hésitations, je lis ma demande, et ma demande fut agréée. J'étais si content que je m'empressai de publier sur les toits mon heureuse aventure. Tout marchait à merveille et je me félicitais de plus en plus de mon choix. Je n'étais pas amoureux; ce que j'aimais dans Mlle Bellesme, ce n'était pas elle, mais l'idée que j'avais eue de l'épouser et qui semblait lui plaire.

Une semaine avant le jour fixé pour la cérémonie qui devait me donner un chez-moi, je vins sonner comme d'habitude à une porte que j'avais prise en amitié. La maison était vide; la mère etla fille étaient parties sans dire où elles allaient, et une femme de chambre me remit une lettre par laquelle, avec force ménagements, force excuses, la veuve m'apprenait dans un siyle entortillé, mais suffisamment clair, que sa chère Clémence, dont elle s'était promis de respecter les goûts et les dégoûts, ne pouvait se faire à mafigure. J'employai tout ce que j'avais de coui'age à supporter vaillamment ce coup. Je jurai que désormais mon cœur appar1,iendrait tout entier à la philosophie arabe, que je n'aurais plus d'autres amoui-s qu'Alfarabi et Averroès, que la femme n'existerait plus pour moi, et je prononçai des vœux d'éternelle solitude. Je vois encore l'endroit où je fis ce serment : il y a des choses qu'on n'oubhe pas. J'étais sur la butte Saint-Nicaise. Mon regard embrassait les boulevards de la ville, des clochers, des tours, l'imposante masse de Notre-Dame et d'innombrables cheminées d'usines, que je pris toutes à témoin. Le ciel

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