LE SECRET DU F
it couvert, sombre, et, l'instant d'après, il piut à verse. Je fus quelques minutes sans m'en apercevoir : je m'en aperçus enfin et je me réfugiai sous un arbre. Eu ce moment, je vis venir un chifïonnier, ia hotte au dos, son crochet à la main ; il était suivi d'un roquet noir, tout ruisselant, et il s'écria eu passant devant moi : « Quel sacré temps! quelle sacrée vie ! »
Le ciel soit loué! Je n'étais pas blessé au cœur. Je lai dit, ce n'était pas Mlle Clémence Bellesme que. j'aimais, c'était le rêve d'une vie à deux, et je ne voyais plus en elle qu'une odieuse petite pécore dont le sourire m'avait trompé. Mais quelque philosophe qu'on soit, on a son amour-propre, et le mien souffrait cruellement. J'avais eu l'imprudence d'annoncer à tout le monde mon prochain mariage, il fallait bien confesser que tout était rompu; on me demandait des explications, je disais la vérité, et je me sentais profondément ridicule. Je ne pouvais plus traverser une rue sans m'imaginer que les passants s'égayaient à mes dépens, et que les chiens eux-mêmes me regardaient d'un air narquois, a Tu as une figure à faire peur, me disais-je sottement; tu es un de ces disgraciés de la nature qui sont hors de la loi commune et à qui les bonheurs les plus médiocres sont interdits. » C'est une science compliquée que celle des causes et des effets. Faut-il croire que mon chagrin fut assez violent pour me rendre malade, ou que je fus si sensible à ma nïésaventure parce que je couvais sans le savoir une fièvre typhoïde? Le fait est qu'elle se déclara bientôt et que pendant plus d'une semaine on me crut perdu.
Ma convalescence fut moins pénible et les forces
me revinrent pins vite qu'on ne le pensait. Dès que je fus capable de lier deux idées, je m'examinai moimême comme on examine un bateau avarié, en si demandant quelles réparations il faut y faire pour le mettre tant bien que mal en état de reprendre la mer. Je n'eus pas besoin de rélléchir longtemps pour m'assurer que j'étais absolument dégoûté de Reims et non seulement de la ville, de ses rues, des badauds et des chiens qu'on y rencontre, mais de son lycée, de mes collègues, de mes occupations. J'étais décidé plus que jamais à retourner à Paris, mais je ne voulais pas y retourner tout de suite. Je savais qu'il me faudrait du temps pour y faire mon chemin, et j'entendais débarquer à la gare de Strasbourg avec un boursicaut bien garni et la certitude de n'avoir pas à vivre d'expédients, sous peine de crever de faim. Comment allais-je m'y prendre. — « Sacré temps! sacrée viel » avait dit le chiffonnier — Le monde était-il vraiment trop mal fait pour qu'il fût possible d'y découvrir quelque millionnaire désireux de donner à son fils un précepteur qui ne fût pas le premier venu? J'arrangeais tout à ma fantaisie : je me voyais déjà vivant dans une maison riche, où j'aurais assez de loisirs pour travailler à mon gros livre et où, défrayé de tout, je pourrais mettre de côté les trois quarts de mon traitement. Je comptais y rester deux ans, trois au plus, après quoi surviendrait quelque incident qui me rendrait ma liberté. Pourm'agréer tout à fait, il fallait que la maison de mon millionnaire ressemblât à une charmante villa qui m'était apparue en songe, à plusieurs reprises, pendant mes nuits de fièvre : tapissée d'un lierre touffu qui grimpait jusqu'au toit, elle était assise au
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Immet d'un coteau et commandait une admirable vue; impatient de m'y installer, j'en avais fait souvent le tour, sans réussir à trouver l'entrée, a Cette villa existe, me dis-je, et elle a sûrement une porte que je finirai partrauver. n Vous voyez que, si j'étais guéri, je me souvenais d'avoir été malade; les philosophes bien portants font peu de cas de leurs rêves,
II n'est pas nécessaire d'être beau pour se concilier les bonnes grâces d'un proviseur. Le mien avait pour moi autant de goût que d'estime. L'année scolaire allait finir quand je lui fis part de mon projet. Il en fut sincèrement aflligé et employa les grands moyens pour ramener mon cœur rebelle. Il me traita d'insensé, me représenta le tort immense que j'allais me faire, me prophétisa cent malheurs, qui après tout ne me sont pas arrivés. Le seul que je me sois attiré par ma fatale détermination, il n'en dit mot, et, en vérité, il aurait dû être doublement prophète pour le prévoir. Je me rejetai avec un entêtement de mule sur l'état de faiblesse oCi m'avait laissé la fièvre typlioïi et qui me rendrait pour longtemps impropre à l'i seignement public. Il se fit fort d'obtenir pour moi un congé indéfini. Peu m'importait; ma seule idée était de m'en aller. Je ne mentais pas, je me sentais faible, j'avais besoin de repos, et je ne pouvais me reposer qu'en changeant de régime et de vie. Je voulais faire peau neuve, mes vieilles habitudes me faisaient horreur; me contraindre à creuser une fois encore mon éternel sillon, c'était me condamner à mourir d'ennui et de dégoût. Je n'étais plus maître de mon imagination. Elle m'a joué depuis de bien autres tours.
II ne restait plus qu'à dénicher mon millionnaire, l fils et sa villa; c'était là le point difficile. Je
ICRET av PliECEPTEUU.
m'adressai à quelques personnes haut placées qui nie voulaient du bien; leurs réponses furent peu satisfaisantes. Je commençais à me décourager lorsque, dans les premiers jours de septembre, je reçus la visite d'un de mes anciens collègues, M. Rustaud, excellent mathématicien, devenu par une erreur des hommes ou du destin un médiocre professeur de troisième. Il me demanda s'il était bien possible qu'un savant de mon mérite songeât sérieusement à quitter le ser\'ice de l'Université pour s'adonner quelque temps au préceptorat. Sur ma déclaration que c'était non seulement possible, mais certain, il tira de sa poche un numéro de l'Indépendant rémois et me fit [ire à la quatrième page un avis imprimé en gros caractères et ainsi conçu :
« Un professeur retraité, sachant l'anglais et l'allemand, qui voudrait faire pendant deux ou trois ans un usage lucratif de ses loisirs, pourrait trouver une place de précepteur chez M. Broguea, à Hautvlllers, près Épernay. Traitement à débattre à l'amiable. Inutile de se présenter sans d'excellentes références. Prière d'envoyer au préalable sa photographie. »
Qui était ce M. Brogues?
« Vous devriez le savoir, me répondit M. Rustaud; son nom est bien connu, vous avez dû le lire dans plus d'un journal et sur plus d'une bouteille. M. Brogues est un gros fabricant de vins de Champagne, qui a été jadis député. S'étant aperçu que ses affaires en souffraient, qu'il est diflicile d'être en même temps à Épernay et à Paris, il a eu la sagesse rare de ne pas solliciter de nouveau les suffrages des électeurs. »
N'avait-il qu'un fds? en avait-il plusieurs'? M. Rustaud n'en savait rien.
SËcnET DU PltECEPTËnn.
^^* « Puisqu'on demande un précepteur d'âge mûr, repris-je, ces jeunes gens ont sûrement un caractère difficile. Bah ! je saurai bien les mater. Je n'ai pas ma retraite, mais je me sens très mûr. Dans une vie comme la nôtre, les années comptent double; me voilà donc sexagénaire. Ce qui m'embarrasae, c'est la nécessité d'envoyer mon portrait. Je n'ai jamais eu l'immodestie de me faire photographier. »
Il eut l'obligeance de ne pas sourire.
« L'occasion est bonne, profitez-en, me dit-il. — Oh! bien, repartis-je, s'il leur faut un Antinous sur le retour et ayant de beaux restes, je serai sûre-
^^ment leur fait, u
^^^ Et pour la première fois, je me fis photographier.
1^^ Deux semaines plus tanl, un pbaéton s'arrùta sous
DT -nia fenêtre, un valet de pied me remit une carte et je vis entrer chez moi un gros homme trapu, de physionomie avenante, aussi rond de visage qu'il était carré d'épaules; mais à sa rondeur se mêlait quelque solennité; il avait la voix pleine, sonore, la parole haute, un peu lourde, et je ne sais quoi de tragique dans l'attitude et le geste qui s'accordait mal avec la jovialité de son sourire. Après s'être plaint que ses occupations l'eussent empêché jusque-là de venir me voir, il garda quelques instants le silence. Il braquait sur moi ses yeux gris, ombragés d'épais sourcils, il examinait curieusement ma personne. Apparemment il voulait s'assurer que le photographe ne m'avait pas (latte, que mon image et moi, nous nous ressemblions trait pour trait, et à mon vif étonnoment, ma figure semblait. lui plaire, il me contemplait d'un air d'in-
^i^m satisfaction.
^^^Bi, Honsieur, me dit-il avec un peu d'emphase, vous
iO LE SËCHET DU PIlÉCEPTKCn.
it l'honneur de ra'indiqner vos références; 'J je suis allé aux informations, elles sont excellentes; oserai-je même dire qu'elles le sont trop? Tout le^ monde s'accorde à déclarer que vous êtes un homma I de premier mérite, d'un caractère très honorable et.l d'un grand avenir. Mais ce que j'aime surtout en C vous, c'est que, comme moi, vous êtes le fils de vos l œuvres; j'ai un goût particulier pour les jeunes gens J qui doivent tout à eux-mêmes et à leur travail. La vis i vous a été difficile; votre père n'était qu'un maître d'école; vous avez été boursier dans un des lycées de Paris, vous êtes entré fort jeune et dans un bon rang à l'École normale, vous en êtes sorti licencié et agrégé. Pendant que voua étiez professeur de seconde, vous avez préparé votre doctorat; votre thèse a été fort remarquée, et vous travaillez à un livre qui vous fera un nom dans le monde savant. En vérité, je suis honteux de n'avoir qu'une place de précepteur à offrir à un homme tel que vous, qui un jour peut-être sera professeur au Collège de France. Mais nous aurons pour vous, croyez-le bien, toutes les attentions, tous les égards que vous méritez. Quant à vos honoraires, vous me demanderez ce qu'il vous plaira; votre chiffre sera le mien. On me dit que vous avez été gravement malade. Nous vous ménagerons, nous vous soignerons, nous tâcherons de vous prouver que l'air de Hautvillers fait des miracles. »
Je m'inclinai profondément, et je lui demandai quel âge avait son fils, s'il était déjà bachelier. M. Brogues se mit à rire.
a Je n'ai point de fils, me répondit-il; mais j'ai deux filles. L'aioée a dix-huit ans, la cadette en a
— Et c'est pour ces demoiselles..,. H
— Eh! vraiment oui, c'est ponr ces demoi- S
lie,. . m
ÎA-dfifisiis. nendant niift ip, me. rftmfitlais de ma sur- "
Là-dessus, pendant que je me remettais de ma surprise, il entama un second discours. J'ai su depuis que, lorsqu'il était député, il s'était promis souvent de prendre la parole et qu'au dernier moment, n'ayant pas le pied marin, le courage lui avait manqué. Sans doute, il regrettait d'être rentré dans la vie privée sans avoir remporté quelque brillant succès oratolrt les beaux et longs discours qu'il n'avait pas pro- '*' nonces, qui lui étaient restés au fond de la gorge^ 1^ l'incommodaient. 11 se soulageait par intervalles en ^ s'imagiuant qu'il était à la tribune, que la personne É^ à qui il parlait était une assemblée, et en donnant carrière à son éloquence, II lui arriva quelquefois de s'en trouver mal, comme on le verra plus tard : génie oratoire appliqué aux affaires de famille a de grands inconvénients.
e Oui, monsieur, j'ai deux filles, reprit-il en se ^ penchant vers moi, écartant les jambes et posant ses A larges mains sur ses deux genoux. Je vous les fer ^ connaître d'un mot : j'ai surnommé Sidonie, qui est •I l'aînée, ma jeune doctoresse, et j'appelle quelquefois ^ sa sœur Monique la folle ou Niquette la mâtine. C'est ™ vous dire que l'une est fort sérieuse, qu'elle aime & approfondir les choses, qu'elle a mille curiosités que ni sa mère ni moi ne pouvons satisfaire, et que l'autre 3 grand besoin d'être gouvernée, conseillée, tenue. Je vous ai dit leur âge, et vous vous étonnez peutêtre que je ne considère pas leur éducation comme •minée. Mon opinion très arrêtée et que partage , jeune doctoresse est qu'on ne saurait trop in- '
^^V- 13 LE SECnET Dr phécepteuii. ^H
^^K- struire les jeunes filles, que jusqu'à leur mariage il ^M ^^B but occuper et meubler leur esprit, et il importe, ^M ^^H selon mui, de ne pas les marier trop tât. Mais, me ^M ^^^ direz-vous, pourquoi ne leur procurez-vous pas une ^M bonne institutrice, qui leur servirait de dame de ^| compagnie? Voici encore une opinion dont je ne ^| démordrai jamais : je fais peu de cas de l'enseigne- --^ ment donné par les femmes, et sur ce second point . comme sur le premier Sidonie s'accorde entièrement p avec moi. Sept années durant, mes filles ont passé J l'hiver à Paris avec leur mère, et toutes leurs leçons • leur étaient données par des professeurs de choix. Depuis deux ans, hiver et été, nous ne quittons plus ^ la Cliampagne, et nous avons grand besoin de ne f pas nous laisser rouiller l'esprit, de nous perfec- flP tionner dans l'anglais, dans l'allemand, d'apprendre un peu de physique, de chimie, de botanique, et on me dit que vous savez tout. Dans le commencement j'avais cherché de bons maîtres de langues à Épernay; je n'y ai rien trouvé qui me convînt. L'un était un jeune homme à prétentions, qui soignait un peu trop son nœud de cravate; l'autre était un pédant de col- ^ lège, que ces demoiselles ne pouvaient prendre au ^ sérieux. Faute de mieux, je fis venir d'Angleterre à» une institutrice dont on me disait grand bien. Dès le ^ premier jour, Sidonie lui avait adressé cent questions ^ auxquelles la malheureuse n'avait su que répondre, et au surplus, cette jeune miss était incapable d'avoir aucune autorité sur Monique. Elle nous avait quittés depuis deux mois déjà quand je fis insérer dans l'Indépendant une annonce qui attira votre attention. Je fus bien avisé ce jour-là; quoique voua n'ayez pas encore les cheveux gris, j'ai trouvé en
^^TOns
fns tout ce que je cherchais, tout ce que je pouvais désirer, le mérite et ie reste, s
Il me regarda de nouveau d'un air de complaisance. J'avais enfin compris pourquoi je lui revenais. Ma ligure était tout à fait rassurante, elle offrait toutes les garanties imaginables à un père désireux de donner un précepteur à ses filles.
s Un mot encore, poursuivit-il. Vous joignez, monsieur, à l'indépendance du caractère une grande liberté d'esprit. Certains parents, m'a-t-on dit, vous accusent de panthéisme et se plaignent que votre enseignement n'est pas toujours très orthodoxe. ... Ne vous justifiez pas, c'est un titre de plus à mon estime, j'ai toujours aimé les esprits libres. J'irai plus loin. Voiis voulez bien vous charger de mettre la dernière main à l'éducation de mes filles; ne craignez pas de les initier à vos doctrines, à vos principes. Réglées par vous, ces deux montres marqueront l'heure vraie, j'entends par là celle que marque notre siècle. Vous trouverez dans vos élèves de jeunes personnes très disposées à vous écouter. Bien que Monique ne soit encore qu'une enfant, j'ose dire qu'elles sont l'une et l'autre des jeunes filles vraiment modernes. Elles ont été bien commencées; instruites, élevées par des hommes, elles n'ont point de préjugés, et les vieilles croyances n'ont aucun empire sur leur esprit et leur conduite. Grâce à Dieu, elles n'éprouvent pas le besoin de se lever tous les matins à six heures pour aller à la messe. Si mes filles étaient des béguines, ah I monsieur, j'aurais peine à m'en consoler. »
Il avait parlé jusque-là d'un ton grave et posé : il s'échauffa tout à coup et iit une longue et virulente diatribe contre la dévotion des femmes, 11 ne tenait
^^B 14 LE SECHET DU PIIKCEPTEDH. ^|
^^ qu'à moi de croire que c'était un mal dont il avait eu personnellement à souffrir, qu'il y avait quelque part dans le monde une dévote contre laquelle il nourris-
»SBit de secrètes et amères rancunes. Ce ne fut pas ce ^ jour-là qu'il me fit ses confidences; il était né orax ^Ê teur, mais il savait se taire. ^|
« Voulez-vous savoir, monsieur, continua-t-il d'un ^M ton plus calme, quel est le plus grand malheur de^^| notre temps? C'est que l'homme et la femme, n'ayant ^Ê ^^ plus les mêmes croyances, n'ont plus les mêmes ^ ^^m règles de conduite. Le moyen que désormais les ^^B parents s'entendent en matière d'éducation I Passe ^^ encore si, à l'exemple des Orientaux, qui sont peutêtre des gens fort sensés, nous enfermions les femmes, noua les tenions sous clé. Comme les poupées, comme les airs de guitare, comme la conliture aux roses, les petites pratiques religieuses peuvent servir à désennuyer des captives, et il faudrait être bien cruel pour les chicaner sur leurs amusements. Mais dans notre Europe où les femmes sont devenues l'une des forces dirigeantes de la société, il importe qu'elles croient ce que rjous croyons, qu'elles aiment ce que nous aimons. Jusque-là, sur quel point pourraient-elles s'accorder avec nous? Nous n'avons pas la même morale. Elles en sont restées au xm' siècle, et nous sommes du nôtre; nous n'en croyons que notre raison, et il leur faut des superstitions pour gouverner leur vie, pour sanctifier leurs vertus et surtout pour excuser leurs fautes et blanchir leurs péchés. Dès lors, il n'y a plus partout que confusion et désordre. Les enfants, tirés à deux chevaux, ne savent à qui ttitendre; ils ne peuvent avoir que des demi-convicet on ne voit plus dans le monde que des moi-
F LE SECRET DU PRÉCEPTEUR. 15 de caractères. Qu'est-ce que la société où nous
vivons? Une société bicéphale, et les bicéphales sont des monstres.... »
Je ne sais ce qu'il ajouta; je ne l'écoutais plus; je pensais à Sidonie la doctoresse et à Niquette la folle, et je nie demandais si c'était un métier agréable qu3 celui de précepteur de jeunes tilles.
Il avait regardé sa montre, qui sans doute marquait l'heure vraie. 11 se leva, et m'ayant serré les deux
Ainsi nous sommes bien d'accord!
Vous me prendrez à l'essai », lui répondis-je.
Et il fut convenu qu'avant la fin de la semaine, une voiture viendrait me chercher à Reims pour ra'emmener à Hautvillers, et qu'elle serait suivie d'un fourgon qui y transporterait mon bagage.
Pour me rendre à destination, je n'avais qu'à traverser la haute colline boisée qu'on appelle la montagne ou la forêt de Reims, et qui sépare cette ville de la vallée de la Marne. Je gravis la côte à pied, peut-être pour gagner du temps. J'étais soucieux, perplexe; je n'étais plus si sûr d'avoir pris le bon parti; je regrettais mon coup de tête. N'aurais-je pas mieux fait de surmonter mes dégoûts et de rester où j'étais? Quelle apparence que je m'acquittasse à ma satisfaction du sot et étrange emploi que j'avais eu l'imprudence d'accepter et qui sùrenient me procurerait beaucoup d'ennuis et peu de joies? J'aurais voulu savoir si quelqu'un avant moi avait été précepteur de jeunes lilles.
Je me dis, en remontant en voiture :
c Soyons gai, mon garçon; il n'est pas de sots métiers, et d'ailleurs je ne me suis pas donné, je me
16 l.E SECHET DU PRÉCEPTEUR.
prèle à un essai, et je me réserve le bénélice d'invea- 1 taire. »
Mon voyage s'accomplit sans incident, à cela près 1 qu'en passant devant une statuette miraculeuse de la Vierge, exposée sur le bord de la route et qui a é trouvée, dit-on, sous l'écorce d'un chêne, l'un de nos chevaux butta et eut vraiment l'air de s'agenouiller: il n'avait pas l'esprit libre. J'avais quitté Reims depuis trois heures, et je n'étais plus qu'à un kilomètre de Hautvillers, quand je vis s'ouvrir une grille encastrée entre deux piliers de marbre noir, où je lus cette inscription : Villa de Mon-Désir. La voiture, après avoir roulé le long d'une avenue sablée, s'arrêta devant une grande maison de très lionne mine, assise au sommet d'un coteau et commandant une vallée oii coulait la Marne. C'était à peu près la villa que j'avais vue en rêve, avec cette différence qu'elle avait un perron et une porte sur le seuil de laquelle M. Brogues, qui guettait mon arrivée, était venu m'attendre et me rece\'oir.
Il me conduisit dans sa chambre, où il me lit servir une collation.
« Je vous présenterai tout à l'heure vos élèves, me dit-il, et vous les examinerez. Je dois vous prévenir que vous ne les trouverez pas l'une et l'autre dans les mêmes dispositions. Sidonie vous fera le meilleur accueil; elle est enchantée, ravie de mon choix. Malheureusement sa sœur cadette a parfois l'humeur et l'esprit de travers; elle a ses bons et ses mauvais jours, et celui-ci n'est pas un des meilleurs. Elle a eu l'audace de me déclarer qu'à son âge, elle n'a plus besoin de rien apprendre, que les demoiselles Brogues n'oseraient plus se montrer à Hautvillei-s, Épernay et
auti^ lieux circonvoisins, le jour oh l'on saurait qu'elles ont un précepteur.
— Ajoutez, lui dis-je en riant, que vous lui avez montré mon portrait, et que le visage de son précepteur lui a paru peu décoratif; ce n'est pas une figure à promener dans les lieux circonvoisins.
— Elle me plait beaucoup, s'écrla-t-il, et je voudrais bien voir qu'elle déplût à quelqu'un des miens! Bah! vous aurez bientôt fait de mettre a» pas cette folie. Si elle vous manque de respect, si elle se permet la moindre impertinence, si ses procédés ne sont pas absolument corrects, vous aurez l'obligeance de m'avertir. »
B Joli commencement! » pensai-je.
Et je fus sur le point de lut demander par où l'on s'en allait. Le vin était tiré, je le bus. M. Brogues me conduisit sur la terrasse, où ces demoiselles m'attendaient en compagnie d'un énorme terre-neuve blanc, tacheté de noir, la queue en panache. Il me présenta et laissa Daniel dans la fosse aux lions. J'avoue que le cœur me battait; ces deux jeunes filles, vêtues de robes claires, coiffées de chapeaux fleuris, me faisaient grand'peur. L'aînée était une grande belle personne, aux traits fins et réguliers, aux cheveux cendrés, la peau fine, blanche comme ta crème, la taille imposante, l'air tranquille et gracieusement superbe. La cadette était plus jolie que belle et me parut d'abord plus singulière que jolie; mais elle avait tout le charme de son étrangeté. C'était une de ces figures qu'il suffit de voir une fois pour no jamais les oublier. Sa taille effilée et souple, ses formes menues, la petitesse de ses mains, de ses pieds, sa petite bouche aux lèvres un peu fortes, son
18 LE SËCttET DU l'ItÉCKPTËL'H.
nez mince aux narines bien ouvertes, ses c)ieveu&,'J
couleur de jais tirés en arrière, son teint ambré, yeux longs, très fendus et légèrement relevés aux coins, donnaient à sa personne quelque cbose d'exotique; je crus me trouver en présence d'une petite Japonaise, rf'cemmenl arrivée de Yeddo ou d'Osaka,
Si différentes qu'elles fussent, ce qu'avaient de commun ces jeunes filles vraiment modernes, que ni l'une ni l'autre n'étaient timides. Elles avaient la parole brève et nette, une parfaite aisance dans les manières, le regard assuré. Il me parut que jamais créatures humaines n'avaient été plus certaines d'exister et d'avoir toujours raison, et voilà ce qui m'épouvantait : c'est un genre de certitude à laquelli les philosophes n'arrivent jamais. Par bonheur, si j'ai des effarements, je me familiarise assez vite avec le danger.
Leur père m'avait prié de tes examiner, ce fureni elles qui m'examinèrent. M'ayant fait asseoir sur un banc, Sidonie me demanda tout d'une haleine et dans l'espace de vingt minutes ce que je pensais du symbolisme, de' l'évolutionnisme, du pessimisme et de l'hypnotisme. C'étaient là sans doute les questions qu'elle avait posées à l'institutrice anglaise et dont la malheureuse ne s'était pas tirée.^ Mes premières réponses furent précises et limpides; je vis qu'elles plaisaient peu. Changeant de système, j'eus soin d'y laisser un peu de mystère. Quelques termes scientifiques, qu'elle ne comprenait qu'à moitié et que je plaçais aux bons endroits, firent beaucoup d'effet sur la jeune doctoresse, et je constatai avec plaisir que j'avais eu peu de peine â me donner pour la confirmer dansla bonne opinion qu'elles' était faitede moi.
LE SECRET DU PREr.EPTEUn.
Ionique ne prenait aucune part à cet entrelien. Elle s'était assise en face de nous, de l'autre côté de la terrasse, sur un petit mur à hauteur d'appui, et avec une longue baguette de noisetier qu'elle tenait à la main, elle traçait des lignes sur le sable. Elle dit enfln :
a A mon tour! .le vous prie, monsieur Tristan, que pensez-vous des femmes en général et de ma sœur et de moi en particulier?
— Rien encore, lui répliquai-je, je suis comme ce peintre qui disait : Aujourd'hui je regarde, je verrai demain.
— Monsieur Tristan, préférez-vous les blondes ou les brunes?.., Mlle Bellesme est-eile brune?
— Ah ! fi donc! » s'écria sa sœur indignée, Apparemment M. Drogues avait appris à Reims
riiistoire de mon mariage manqué, et il n'avait pas été discret. Je ne répondis point; mais m'adressant à Sidonie :
« Si les jeunes filles, lui dis-je, savaient à quel point de vilains sentiments peuvent enlaidir un joli visage, elles s'arrangeraient pour n'en point avoir.
— C'est un compliment que vous me faites?
demanda la jeune effrontée.
— Si vous vous en contentez, mademoiselle, vous n'êtes pas difficile, b
Et je lui jetai un regard de pitié hautaine, qui lui parut méprisant.
Elle reprit d'un ton plus acerbe :
a Vous n'avez pas un nom gai, monsieur Maximin Tristan.
— Ce n'est pas moi qui l'ai choisi.
^^H — Sidonie, toi qui sais tout, n'y eut-il pas jadis uv, ^^Hchevalier Tristan, célèbre par ses tristes amours'? ^^B — Ne récoutez pas, me dit Sidonie. Elle est! T^^ Insupportable aujourd'hui, elle sera charmante:!
En ce moment, le terre-neuve, qui sentait qu'il yj avait de l'orage dans l'air, vint à moi en faisant 1 entendre un sourd grondement,
a Monsieur Tristan, me cria Monique, avez-vous ] peur des chiens ? »
,1'ouvris la gueule du molosse et le complimentai | sur la beauté de ses crocs. Il me laissa faire, cette f marque d'audacieuse confiance l'avait touché.
Cependant Sidonie s'était approchée de sa sœ la grondait à voix basse sur son impertinence. Puis, j ayant regardé à terre :
« Ah! fi donc! b s'écria-t-elle de nouveau.
Je m'approchai à mon tour et regardai. C'était mon ] portrait qu'avait dessiné avec tant d'application la baguette de noisetier; il me parut ressemblant, mais à coup sûr il n'était pas flatté.
« Eh! oui, c'est bien moi, mademoiselle.... Mais voici monsieur votre père, nous allons lui montrer votre chef-d'œuvre, s
Elle rougit légèrement; elle semblait médire :
a Seriez-vous capable de cela? C'est là-dessus que je vous jugerai, s
.l'efl'açai du pied le dessin.
« Eh bien, qu'examinez- vous là? » me demanda M. Brogues.
Je lui répondis quepourm'assurersi Mlle Monique était forte en géographie, je l'avais priée de me tracer sur le sable une carte d'Afrique, qu'elle lui
LE SECRET DU PBECEPTEUil. :t
Tvâil donné la forme d'une poire, qu'elle avait outlié le golfe de Guinée.
Il pinça la joue de sa fille, qui retira vivement la tète, comme une pouliche que les fcimiliarités effarouchent autant que les coupa de cravache.
« Et tu as osé me soutenir, lui dit-il, que tu n'avais plus rien à apprendre? Soyez impitoyable, monsieur le professeur; je vous livre cette mauvaise tête ; vous y trouverez, j'en suis certain, plus d'une case vide, c'est à vous de les remplir. »
« Les remplisse qui voudra, pensai-je, mais sûrement ce ne sera pas moi. J'ai découvert que cette maison avait une porte, et si les portes servent â entrer, elles servent aussi à s'en aller. »
La cloche du diner sonna, et M. Brogues me prit le bras pour me conduire dans la salle à manger. Sa femme ne parut pas ; elle était sujette à de violentes migraines, et depuis le matin, soit par nécessité, soit par caprice, elle n'avait pas quitté son lit. Quoique je n'eusse aucun appétit, je me forçai de manger, et quoique disposé à garder un morne silence, je me lis un devoir de parler beaucoup. Je tenais à prouver que je n'étais ni un sot ni un pédant, que je ne manquais pas de monde, que je méritais d'être regretté, et je racontai quelques anecdotes qui furent écoutées avec plaisir.
Après avoir fumé un cigare avec M. Brogues, je me retirai de bonne heure dans ma chambre. Deux minutes plus tard, j'entendis gratter à ma porte. Je criai : « Entrez b. On n'entra pas, mais on gratta de nouveau. J'ouvris et me trouvai en présence d'une jeune fille, qui, ayant reculé de trois pas, me dit en baissant la tête et m'observant du coin de l'œil :
a Monsieur, pardonnez-moi, je suis une sotte et vilaine créature. Je m'étais juré de me rendre si désagréable que je vous obligerais à partir. Ce n'est pas ma faute, c'est celle du diable. Quoique je sois, dit-on, une jeune fille moderne, je crois au diable, j'ai souvent affaire à lui. Il est vrai que c'est un diable de ma façon, mon diable particulier. Je vous le présenterai quand nous serons bons amis.
— La présentation est toute faite, mademoiselle, lui repartis-je sans me dérider, et je puis vous affirmer que votre diable particulier est un personnage fort déplaisant. »
Elle se redressa et me regarda en face.
a Oui, je suis une sotte créature, poursuivit-elle d'une voix caressante qui chatouillait l'oreille, et je ne sais vraiment où j'avais la tète. Je vous ai bien étudié tout à l'heure : vous avez de beaux yeux, une jolie voix et un charmant sourire; ne riez pas, il est charmant. Vous m'allez tout à fait, nous finirons par nous entendre. Faites-moi la grâce d'oublier les gentillesses que je vous ai dites, et je vous garantis qu'avant peu, je vous aimerai beaucoup. Est-ce convenu? »
Elle n'attendit pas ma réponse, elle partit brusquement. Je la regardai s'éloigner; en arrivant au bout du corridor, elle se retourna et me tira une profonde révérence, qui ressemblait à une génuflexion de pénitente.
Je m'étais promis de passer deux jours à Mon- Désir; deux ans après j'y étais encore.
villa, où j'ai ressenti des joies et des douleurs qui m'étaient jusqu'alors inconnues et que j'avais juré de ne jamais connaître, est située à la lisière de la grande forêt que j'avais traversée le cœur gros, en regrettant mon coup de tète, et elle domine les magnifiques vignobles qui s'étendent d'Aï jusqu'à Cumières. La vue qu'on avait de la terrasse me semblait tous les jours plus belle; mais je ne saurais la décrire : en matière de paysages, mes impressions sont toujours confuses, ou, selon mon humeur, un détail me cache le reste. Je sais seulement que le haut coleau crayeux où mûril le raisin qui produit « la goutte d'or » descend à la Marne par des pentes rapides, qu'il est très accidenté et se déploie en forme d'éventail, que çà et là ces vignes célèbres sont encadrées par des ressauts de terrain, par des arêtes boisées, promontoires avancés, dernières saillies de la forêt de Reims, que, dans les jours clairs, les échalas vernis brillent comme de l'argent, que le matin la Marne était grise ou verte, que le soir elle était sou-
vent couleur de rose, que sur sa rive gauche, au delà d'Épernay, les hauteurs qui séparent la Champagne de la Brie forment des plans successifs, des enlacements de lignes capricieuses et des lointains vaporeux, où mes yeux aimaient à se perdre.
Mais ce qui m'agréait encore plus que le pays, c'était la maison. J'y fis connaissance avec la vie large, élégante et facile, que me rendait plus douce le souvenir de mes privations passées et des taudis que j'avais habités. M. Brogues était le meilleur des hommes ; dès les premiers jours, par les égards qu'il s'était plu à me témoigner, il avait montré à tout le monde dans quelle estime il me tenait, et à son exemple, tout le monde, jusqu'au terre-neuve, me traitait avec égards. Mes nouvelles occupations m'intéressaient; je passais mes matinées dans une salle d'étude qui sentait tour à tour la fleur d'oranger ou la verveine. Mes leçons finies, je m'appartenais, j'étais libre d'employer mon temps à ma guise, et avec le goût du travail, l'ambition, l'espérance, m'étaient revenues. On voit dans les contes de fées d'affreux nains qui possèdent des palais dorés où ils sont servis par des génies. Mon-Désir n'était pas un palais, je n'étais pas un nain, et je n'avais point de génies à mon service; mais je vivais dans l'intimité de deux jeunes princesses, dont Mlle Bellesme n'était pas digne de lacer les bottines, et leurs yeux me disaient qu'elles n'avaient pas eu de peine à se faire à ma figure, qu'il y a des laideurs qui, par un tour d'escamotage, se font oublier, des laideurs que par instants du moins on ne voit plus, et que, ne pouvant être autrement, j'étais très bien dans mon genre. Leurs prévenances, leurs attentions me faisaient
DU PnECEPTEUK.
^^^ïxjuver un sentiment très doux de gratitude et d'orgueil, que je désespère de faire comprendre aux hommes que la nature a plus favorisés que moi.
Dieu sait pourtant que je ne leur faisais pas ma cour! Prenant au sérieux mes fonctions de précepteur, j'en usais librement avec elles comme avec les grands garçons auxquels j'enseignais naguère ia philosophie, sans leur ménager les bons avis et même les remontrances. Tout système d'éducation a ses avantages et ses inconvénients. On s'apercevait bien vite que mes deux écolières n'avaient pas été élevées, façonnées par des femmes. Exemptes de toute afféterie, de toute mignardise, elles n'étaient ni maniérées, ni prudes, ni coquettes. Elles ne connaissaient ni les petits mensonges, ni les petites feintes, ni les petits artifices, ni les petites hypocrisies féminines, ni la crainte de l'opinion, ni la peur du monde, ni les timidités et les pudeurs du respect humain. Elles se donnaient franchement pour ce qu'elles étaient, et je les trouvais sincères jusqu'à l'excès. Fières de leurs défauts autant que de leurs qualités, elles ne se mettaient pas en peine de les cacher; elles avaient l'air de dire : « Nous sommes ce que nous sommes, et pourvu que nous soyons contentes de nous, qu'importe ce qu'en pense le monde? » D'autre part, elles ne s'étaient jamais pliées à la discipline d'un lycée, et je me doutais bien que les galants professeurs qui leur avaient donné des leçons particulières s'étaient appliqués surtout â se rendre agréables, à capter leurs bonnes grâces, que, se faisant leurs très humbles serviteurs, ils n'avaient eu garde de leur dire une seule vérité désobligeante et de les tenir dans le devoir. L'ainée ne respectait d'autres règles que celles
qu'elle s'imposait à elle-même; la cadette ne s'en imposait point, elle parlait, elle agissait au gré de son humeur, elle se laissait aller au hasard de ses fantaisies. Leur nouveau précepteur arrivait bien tard; leurs caractères étaient formés, certains plis étaient à jamais pris. Le mieux que je pusse faire était d'apprendre à l'une beaucoup de choses qu'elle désirait savoir, et de gourmander, de sermonner l'autre, sans me faire de grandes illusions sur l'efficacité de mes harangues.
Ce n'était pas une personne ordinaire que Mlle Sidonie Brogues. Il y avait en elle beaucoup de choses à reprendre, mais aussi beaucoup de choses à louer, et on ne peut faire son portrait sans y mettre beaucoup de mais.
Elle avait, j'en conviens, le col raide, un orgueil de sultane, et elle professait un souverain mépris pour les provinciaux et surtout pour les provinciales, qu'elle traitait presque toutes de sottes, de précieuses ou de caillettes. 11 n'y avait à son avis qu'un endroit dans le monde où une femme intelligente pût trouver des occupations et des plaisirs dignes d'elle, une seule ville dont l'air fût respirable. Mais elle était assez sensée pour se dire qu'une Sidonie Brogues, qui sept années durant a respiré cet air vivifiant et sacré, en emporte dans ses poumons une provision suffisante pour le reste de ses jours, et que pourvu qu'elle se préserve des contacts fâcheux, des commerces rapetissants, et qu'elle se fasse abonner par son père à deux ou trois journaux et à quatre ou cinq revues, il ne tient qu'à elle de vivre à Paris sans quitter la Champagne. J'ajoute que quand les gens d'Épernay, comme elle les appelait dédaigneusement, venaient dîner à
LE SECIlET DU PHECKPTEUIl.
Mon-Désir, elle leur en faisait les honneurs de bonne grâce, qu'elle était polie, attentive, après quoi elle rentrait dans sa tour d'ivoire, du haut de laquelle elle les regardait s'en aller comme des fourmis qui regagnent leui-s granges, où leurs larves les attendent.
Elle avait une haute idée de son intelligence; mais elle était réellement fort bien douée, elle avait l'esprit ouvert et délié. Bien m'en prenait d'être fort en allemand et en anglais, autrement elle en eût remontré â son maître. Ces deux langues et ces deux littératui'es ne lui suffisant pas, elle me supplia de lui apprendre l'arabe; je fus surpris de la rapidité de ses progrès. Elle était décisive, elle avait des opinions personnelles sur toutes choses et n'en démordait pas facilement. Sa sœur se plaignait surtout, avec quelque raison, qu'ellefùtdéplorablement méthodique. Chaque matin, elle savait exactement comment de quart d'heure en quart d'heure elle emploierait sa journée; mais survenait-il quelque incident qui dérangeait son programme, elle en prenait son parti sans témoigner aucune humeur. Elle se piquait de se connaître en médecine; elle s'était fait son hygiène, qu'elle prêchait à tout venant. Elle avait longuement médité la théorie microbienne, elle se défiait des poussières dangereuses et essuyait son pain avant de le manger. Elle avait un cachet où était gravée cette devise ; « Béfle-toi et défends-toi ». Elle se défendait avec acharnement et surtout avec méthode. Très occupée d'elle-même, elle s'étudiait, s'interrogeait, s'épluchait, notait par écrit toutes ses impressions, enregistrait toutes ses pensées dans de petits calepins élégamment reliés. Elle avait un respect infini pour sa personne, et ce respect lui tenait lieu de morale et de théologie.
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Elle me confessa un jour que la mort lui faisait horreur parce qu'elle ne pouvait se résigner à l'idéa d'être mangée des vers. Je lui causai un plaisir extrême en l'assurant que les vers ne nous mangent point, que nous nous réduisons tout doucement en poudre impalpable, que nous retournons dans le sein de notra grande mère. Mais, prétentions ou taiblesses, il n'y avait en elle aucune alTectation; elle était sincère jusqu'à la candeur. Elle avait quelques travers, mais elle s'arrêtait à la limite où les défauts se changent en ridicules. Elle étonnait, mais on n'était jamais tenté de se moquer d'elle.
Comme plus d'une jeune fille d'aujourd'hui, elle accusait les hommes de ne pas rendre justice au sexe faible et de le tenir, soit mépris, soit jalousie, dans un ètatd'humiliante dépendance. Elle disait : a Filles, on nous comprime; femmes, on nous opprime ».
Elle pensait travailler à l'affranchissement des femmes en prouvant par son exemple qu'elles sont capables de tout comprendre, de ne reconnaître d'autre autorité que leurs convictions personnelles et de se conduire par des principes raisonnes. Elle raisonnait beau* coup, méprisait les préjugés, ne respectait que la vérité vraie; mais les vérités ne lui semblaient vraies que lorsqu'elles avaient un air de nouveauté. Elle faisait venir de Paris ses idées et ses toilettes; il fallait que les unes et les autres fussent au goût du jour; et elle eût rougi de professer sur un sujet quelconque une doctrine vieillie, surannée, autant que de porter un chapeau démodé. Quand elle avait dit : « C'est du vieux jeul b, le jugement était rendu. J'avais beau lui représenter que le nouveau jeu d'aujourd'hui sera
vieux jeu de demain, je ne gagnais rien sur elle. Je
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l'y pris autrement : pour la dégoûter d'opinions aussi fausses que nouvelles, je lui déclarais que les esprits vraiment modernes en étaient depuis longtemps revenus, que ces prétendues nouveautés n'étaient que des vieilleries et je la réconciliais avec la bon sens, en le lui présentant comme une invention récente et toute fraîche.
S'il était possible de modifier ses opinions, elle demeurait immuablement attachée aux règles de conduite qu'elle avait adoptées pour son usage particulier. Elle avait un grand éloignement pour le mariage, qui, à vrai dire, est une très vieille institution, une antiquaille. Elle avait décidé que, selon toute apparence, elle coifferait sainte Catherine. Elle eût mieux aimé mourir que de se donner un maître, en épousant un homme médiocre qui se croirait supérieur à elle. Si un écrivain de génie, éperdument amoureux, lui avait demandé sa main à genoux, en lui promettant de la traiter comme son égale, peut-être eût-il été agréé; mais les écrivains de génie sont rares, et les écrivains modestes sont plus rares encore. Le célibat ne l'effrayait point; elle avait trop de ressources dans l'esprit pour ne pas trouver en ellemême tout ce qu'il lui fallait pour être heureuse; et il est certain que dans la solitude comme dans le monde elle ne s'ennuyait jamais : c'est un mérite qui efface bien des torts. Bref, bien qu'elle m'irritât, qu'elle m'agaçât quelquefois par sa superbe et ses prétentions, je ne laissais pas d'avoir pour elle autant d'amitié que d'estime. Quand je voyais de ma fenêtre cette belle flile se promener seule sur la terrasse en causant avec ses pensées, il me semblait qu'elle était du bois dont on faisait jadis les nobles et doctes
abbesses, qu'elle en avait le port de tête, les grandes manières, et qu'il ne manquait à sa gloire comme à son bonheur qu'une crosse et un peuple de religieuses, obéissant à ses lois et pratiquant humblement ses méthodes.
Pour Monique, ma première connaissance avec elle nous avait laissé un si fâcheux souvenir qu'après ces tristes débuts, il fallait cesser de nous voir ou devenir une paire d'excellents amis; ce dernier parti nous avait semblé le meilleur. Le précepteur lui plaisait peu, mais l'homme lui avait paru d'un commerce sûr et facile. Elle m'avait dit dès le second jour : « Je n'ai aucune envie d'apprendre l'arabe, je sais assez d'histoire et de géographie pour savoir combien ces deux sciences sont inutiles, et quant à votre philosophie, je m'en soucie comme de ce qui se passe dans la lune. Mais pour vous faire plaisir, j'apprendrai votre fastidieux anglais et votre chien d'allemand. » Chaque matin, elle partageait deux heures durant les leçons de sa sœur, et pourvu qu'elle fît ses devoirs en conscience, je n'exigeais pas davantage. Le reste de la matinée, tandis que Sidonie et moi dissertions à perte d'haleine sur toutes les choses intelligibles et même sur celles qui ne le sont pas, juchée sur une échelle, sa palette dans sa main gauche, un pinceau dans sa main droite, un autre entre ses dents, elle décorait d'arabesques, de fleurs, de paysages, d'anges ou de diables les panneaux et les lambris de la salle d'étude. Je tremblais sans cesse qu'elle ne tombât, et elle se divertissait de mes frayeurs; les écureuils ne tombent pas. J'avais constaté à mon dam qu'elle attrapait facilement les ressemblances, je m'étais aperçu, depuis, avec plus de plaisir, qu'elle avait de
LE SECItET DU PIlECEPTEllIl.
^^^frandes dispositions, un vrai talent pour la peinture. N'a-t-on pas dit que, si l'équitation est le seul art où excellent les jeunes princes, c'est que leur cheval est le seul maître qui ne les flatte pas? Monique avait travaillé longtemps dans l'ateliei" d'un peintre célèbre, qui l'avait prise en goût, mais qui ne flattait personne, pas même les jolies fîlles.
Qu'elle était difTérente de sa sœur! Tout en elle coulait de source, rien d'étudifi, rien d'appris, point de méthode, point de principes; nulle autre règle de conduite que le désir intermittent de se rendre agréable aux gens qu'elle aimait et de jouer des tours à ceux qu'elle n'aimait pas. Excessive en tout, dans ses gaietés comme dans ses déplaisirs et ses colères, ses impressions étaient toujours violentes, et, se grisant de sa parole, elle les exagérait en les exprimant, ce qui les rendait plus violentes encore. Délicieuse quand elle le voulait bien, insupportable quand l'idée lui en venait, son humeur ressemblait trop souvent à ces climats fantasques où le baromètre descend et monte brusquement, comme il plaît à Dieu ou au diable : instruit par l'expérience, si brillant que fût le soleil, j'appréhendais les giboulées et prenais toujours mon parapluie. J'étais cependant de tous les habitants de Mon-Désir celui qui souiïrait le moins de ses inégalités. Elle n'avait pas eu de repos qu'elle n'eiit découvert à quoi je pouvais lui servir; s'étant assurée que j'étais complaisant et discret, elle s'était dit : « Les jeunes filles modernes ont elles-mêmes besoin de se confesser, j'en ferai mon confesseur ». Etquandnous étions seul à seule, elle me confessait tout, ses rêves, ses projets, ses désirs, ses tentations, ses bonnes et 963 mauvaises pensées. La plupart du temps, elle
LE SECRET DU PllÊCEPTËUR.
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'amusait à ra'épouvanter par son diabolisine; je me f&chais quelquefois, le plus souvent je me moquais d'elle, c'était à son tour de se fâcher; et tout cela me semblait aussi charmant que nouveau. Dans nos tèteà-tète presque quotidiens, nous en usions famiUère-|l ment l'un avec l'autre; je la traitais d'endiablée petitèd Japonaise, elle m'appelait mon chien. — a Venez ici, mon bon chien, et je vous raconterai une histoire. » — Du plus loin que je l'entendais, cette voix d'argent me faisait tressaillir, et plantant là Âlfarabi et Alkendi, j'accourais.
Quelques jours m'avaient suffi pour pénétrer la ] caractère de mes élèves, pour découvrir qui elles étaient; il me fallut plus de temps pour savoir qui était leur mère. A la vérité, je n'avais avec elle que des relations peu suivies; elle ne m'adressait la parole que dans les cas d'urgente nécessité. Elle faisait peu d'attention à moi, el je ne lui portais qu'un médiocre intérêt; mais elle excitait ma curiosité.
Si elle était beaucoup moins belle que sa fille aînée, elle avait de plus beaux cheveux, des cheveux admirables, d'un blond chaud, et quelque abondants qu'ils fussent, ils étaient vraiment à elle; ce sont là de ces choses dont les philosophes eux-mêmes s'aperçoivent. Cette magnifique chevelure de déesse accompagnait une figure qui n'avait rien de divin, un visage sans traits, un minois chiffonné, pâlot, travaillé par ses nerfs, qui n'exprimait d'habitude que l'indifférence ou l'ennui, mais qui avait des rajeunissements soudains et devenait pour quelques heures aussi agréable que mobile. Au surplus, elle avait pour elle la finesse et le mystère du regard, son grand air de distinction, l'exquise élégance de sa taille, de ses manières, de sa
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LE SEGHET DD l'IlÉCEPTEUIi. 33
[marche, du moindre de ses mouvements. C'était par là, comme par la beauté de ses cheveux, qu'elle était un peu déesse.
Cette femme frêle, qui dans les jours où il lui convenait d'être malade, avait la force d'un poulet et semblait être prête â expirer de langueur, était, malgré son apparente débilité, d'une constitution robuste; ce roseau était de bronze. Chaque matin, eût-elle la migraine, elle se levait à six heures pour entendre la première messe, quitte à se recoucher dès son retour et à garder le lit jusqu'au lendemain. Il lui en coûtait peu de faire dix visites d'affilé, et les corvées sociales étaient pour elle des bains de santé qui lui rafraîchissaient le sang. Excellente pianiste, elle pouvait passer des demi-journées à déchiffrer des opéras nouveaux ou à jouer par cœur les nocturnes de Chopin, son musicien favori. Si elle avait une dévotion particulière pour saint Rémi, elle rendait aussi un culte à saint Hubert. Elle possédait une ferme et une grande chasse dans la forêt de Reims. ,1e l'ai vue au fort de l'hiver partir de bon matin dans nn tilbury qu'elle conduisait elle-môme. Elle déjeunait à la ferme oi!i l'attendaient ses rabatteurs et ses chiens, et jusqu'au soir elle tirait des lapins, des faisans et des chevreuils. On racontait qu'elle avait tué de sa main un sanglier vieil ermite.
Elle ne s'occupait guère de l'éducation de ses filles. Elle ne s'est jamais enquise de ce que je pouvais leur apprendre, elle ne s'est jamais informée si j'étais content de leurs progrès. Jamais non plus elle n'a pris la peine de leur faire quelque observation ou de leur donner des conseils. L'eût-elle essayé, à quoi bon? On ne se serait pas compris, on ne parlait pas la
même langue. Elle les emmenait quelquefois dans sa voiture, soit pour les promener, soit pour aller faire avec elles des visites ou des emplettes. Ces demoiselles avaient pour leur mère plus de respect que de tendresse; j en dis trop, leur respect était une politesse froide et attentive. Elle avait pourtant ses fonctions réservées, sur lesquelles personne n'usurpait. Dès qu'il s'agissait de questions de toilettes et de chiffons, on rendait hommage à la sûreté infaillible de son goût, on reconnaissait sa haute compétence, on slnclinait devant son autorité, ses décisions étaient presque sans appel. Sidonie, Torgueilleuse Sidonie la consultait modestement et sur la coupe de ses robes et sur la couleur des étoffes; elle la priait d'examiner les croquis et les échantillons que lui envoyait de Paris son couturier, et alors s'engageaient d interminables discussions, où coulaient des torrents de paroles.
Ce qui me frappait surtout, c'était son air de contrainte en présence de son mari. Il se rendait de bonne heure à Épernay et demeurait tout le jour enfermé dans ses bureaux et dans ses immenses caves, où se fabriquait son Champagne par le mélange de quatre crus, qui lui donnaient, comme il me lavait expliqué, Tun la vinosité, le second du corps, le troisième un parfum, le quatrième du montant. Mme Drogues déjeunait avec ses filles et moi, et n'ayant pas son mari pour vis-à-vis, c'était le meilleur de ses repas. Elle n'était point gaie, mais elle semblait moins soucieuse, la vie lui était moins lourde, elle respirait plus librement. A peine avait-il reparu, elle s assombrissait à vue d'œil, un nuage de mélancolie s'amassait sur son front pâle, sa physionomie exprimait tour à tour l'inquiétude ou une muette protestation.
De son côté, il lui lançait quelquefois des regards de reproche ou il attachait sur elle des yeux de médecin qui cherche à découvrir où en est son malade.
Qu'y avait-il entre eux? Lui en voulait-elle de la confiner depuis deux ans en province, de ne plus l'autoriser à passer ses hivers à Paris? Lui en voulaitil d'être une dévote et d'aller tous les matins à la messe? J'étais tenté de croire que ce n'était pas tout, qu'il y avait autre chose encore. Cette femme, qui ne s'intéressait point à moi et à laquelle je m'intéressais peu, m'intriguait comme une énigme, et quand on condamne un philosophe à déjeuner et à dîner tous les jours avec une énigme, il n'a pas de cesse qu'il ne l'ait devinée. Quel était le secret de son âme? Mais avait-elle un secret? Avait-elle seulement une âme, ou n'était-elle qu'un paquet de nerfs? J'aurais voulu le savoir, et je ne le sus à peu près que plusieurs mois après mon arrivée à Hautvillers.
Je m'étais fait un ami dans la personne d'un ecclésiastique, l'abbé Verlet, qui venait de loin en loin dîner à Mon-Désir; c'était le seul prêtre des environs dont le père de mes élèves ne dît jamais de mal, et le seul à qui Mme Brogues ne témoignât qu'une froide politesse. Il était simple desservanî dans un petit village de quelque cinq cents âmes, séparé de la villa par un grand bois et un ravin. Quoiqu'il n'eût pas encore atteint la cinquantaine, de dures expériences avaient vieilli sa figure avant l'âge; mais son imagination était restée jeune et fraîche. Quand on a comme lui un bon sang, les blessures sont bientôt cicatrisées. Il avait le visage creusé, sévère et une grande sérénité d'humeur. Sa parole était traînante, et son esprit avait des ailes. Cet homme sec, maigre, vigoureux, possédait le charme des forts qui n'usent pas de leur force et dont les mouvements sont très doux. Ses mains noueuses semblaient faites pour tenir les cornes d'une charrue, et quand il touchait à une fleur, à un enfant, l'enfant comme la fleur se laissaient caresser sans
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crainte par ses grosses pattes, qui n'avalent jamais fait de mal à personne. Nous nous promenions quelquefois ensemble; il me conduisaitdans de jolis coins, qui n'étaient connus que de lui. Mais j'aimais mieux le voir dans son presbytère, quand il élait assis, que, le front plissé, il ruminait une idée et que je pouvais le regarder dans les yeux, qu'il avait fort beaux. Dès notre première rencontre, il m'avait sédiiit par sa bonhomie champenoise, fourrée de malice et d'iron Je le trouvais supérieur à sa destinée; il n'était pas à sa place.
Il n'avait jamais été en faveur à l'archevêché, et o le lui avait fait sentir. Je ne crois pas cependant qu'il y ait jamais eu de prt^tre plus régulier dans sa conduite, plus attaché à ses devoirs, plus exact à les remplir, plus dévoué à ses ouailles. Je ne pense psis non plus qu'on Tait jamais soupçonné de relâchement dans la doctrine, d'infidélités cachées. Autant que j'en puis juger, l'abbé Verlet était un orthodoxe sans peur et sans reproche; mais il était tolérant pour les hérétiques; sa foi les condamnait, son cœur leur faisait grâce. Comment s'arrangeait- il pour les aimer en les délestant? C'était son secret; les grands cœurs arrangent tout, et leurs contradictions sont leur gloire. Au demeurant, il ne raisonnait jamais avec moi de ttiéologie et de métaphysique; mais il me décochait des épigrammes. — « Le raisonnement, me disait-il, est la viande des forts, la plaisanterie est le lait des faibles, et c'est la seule nourriture qui vous convienne, v II me demanda un jour si je croyais f|W Dieu personnel.
■■K Non, lui répondis-je avec ma franchise accou- ^^■^e. Pour être une personne, il faut être un indi-
vidu, et je ne croirai jamais que Dieu soit un individu.
— Je vous entends, me répliqua-t-il. Celui qui a tout créé et qui est au-dessus de tout ce qui existe n'est pour vous que le principe universel des choses, Tâme du monde. Je ne sais, mais il me semble qu'à sa place je pardonnerais plus facilement aux francs athées qu'aux panthéistes, qui ne sont, comme vous, que des athées artificieux et rusés. Les premiers le mettent à la porte de l'univers, les autres le mettent dedans, et il est toujours désagréable d'être mis dedans.... Vous le verrez un jour face à face, ajoutat-il d'un ton solennel et narquois, et je vous en préviens, vous passerez un mauvais quart d'heure; je n'en dis pas davantage, je veux vous laisser le plaisir de la surprise. »
Pourquoi ce prêtre exempt de tout blâme et de tout soupçon était-il mal vu de ses supérieurs? Ils lui reprochaient sans doute l'indépendance de son caractère, la raideur de ses jointures, une fierté rustique, qui ne savait pas faire sa cour. Peut-être aussi avait-il commis des imprudences. On lui avait donné d'abord une assez riche paroisse, en pays de vignobles, non loin de la Marne. Il y avait à trois kilomètres de là un château, vendu récemment à un marchand de soieries. Le nouveau châtelain était accueillant, hospitalier et, comme l'abbé Verlet, grand amateur du jeu des échecs. Si j'en crois M. Brogues, ce goût innocent dégénérait en fureur. On se voyait souvent, et après dîner, on jouait partie, revanche et le tout. Plus d'une fois l'abbé rentra dans son village après minuit. Des malveillants incriminèrent ses promenades nocturnes,
LE SECllET DD FRÈCEPTEtiH. 39
Tepandirent le bruit que M, le curé déuDuchaii. Un homme en qui il avait une entière confiance le dénonça à Reims. Il reçut une semonce et gâta ses affaires en se défendant avec trop de vivacité; il eut d'autant plus tort qu'un des vicaires généraux avait un protégé à placer. Il tomba en disgrâce, fut expédié dans un pays de loups, dans un vrai trou de montagnes. Cependant ses amis intercédèrent pour lui; ils obtinrent à force d'instances qu'une partie de sa peine lui fût remise, et on l'envoya à Bussigny. C'était, comme je l'ai dit, un très petit village de peu de ressources; les notables de l'endroit étaient de petites gens, et leur curé n'avait personne à qui parler. Mais il était heureux de ne plus vivre avec les loups, heureux surtout de se retrouver dans la Champagne grasse et vineuse où il était né, et qu'or ne quitte jamais sans esprit de retour.
Désormais il n'avait plus d'autre ambition que de linir ses jours dans son hameau, où il renfermait ses désirs et ses espérances. Il aimait sa vieille église, surmontée d'un clocher roman dont il faisait gloire; il aimait son presbytère, encadré d'une vigne grimpante, et qui, par les soins de sa sœur avec laquelle il vivait, reluisait de propreté. Il avait trouvé, en arrivant, sa paroisse divisée par des rivalités de familles; il l'avait pacifiée. Ses paroissiens lui étaient attachés; les pauvres et les malades le déclaraient bon comme du pain. C'était un homme à secrets : il avait celui de ne rien posséder et d'avoir toujours quelque chose à dormer. Je ne crois pas qu'il eût un seul ennemi. L'instituteur lui demandait des conseils et l'introduisait secrètement dans l'école; c'est un scandale dont M. l'inspecteur primaire n'a jamais
eu connaissance. Le maire, qui passait pour avoir des opinions très avancées, lui avait fait voter, par le conseil municipal, une allocation de deux cents francs, qu'on avait retirée à son prédécesseur. Aimé de ses ouailles, il Tétait aussi de ses confrères. Les curés du canton le chargeaient toujours de tenir la plume dans leurs conférences mensuelles, et bien leur en prenait. Ses procès-verbaux étaient rédigés avec un soin extrême; mais il ne se piquait point d'y reproduire les rapports tels qu'ils avaient été lus, les discours tels qu'ils avaient été prononcés. Il retouchait, il ajoutait, il étoffait, il embellissait; il prêtait un peu de son esprit aux sots, un peu de sa science aux ignorants, et chacun de ses auditeurs charmés aurait pu s'écrier : « Je ne me croyais pas tant de mérite ! id. Aussi le proclamaient-ils d'une commune voix le plus habile des secrétaires, et lorsqu'ils passaient, selon l'expression consacrée, « de la conférence à la circonférence », c'est-à-dire lorsque, las de discuter, ils s'étaient mis à table, ils le proclamaient aussi le plus agréable des convives. Je tiens tous ces détails de M. Brogues, et quand il louait un homme d'Église, on pouvait l'en croire.
L'abbé Verlet avait trop d'imagination pour n'avoir pas ses heures de mélancolie. Il disait alors : « Mon instrument est détraqué, je ferai venir l'accordeur ». Je fus quelque temps sans savoir ce qu'il entendait par là. Il avait pour principe que, toutes les vocations, tous les états de vie ayant leurs amertumes et leurs dégoûts, nous devons chercher un dérivatif à nos ennuis dans de petites occupations subsidiaires, qui font diversion aux grandes. C'est ce qu'il appelait l'à-côté, en ayant soin de déclarer que l'à-côté
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^e doit jamais devenir Tessentiel. o: Le soiiimeil et l'oubli qu'il nous procure, pensait-il, sont aussi nécessaires à l'homme que le pain; mais le sommeil de la nuit ne suffit pas, il faut des heures d'oubli dans le jour, on en fait mieux son métier, b 11 pi'étendait que ceux de ses confrères qui étaient !e plus contents de leur sort et les meilleurs curés pratiquaient tous la morale de l'à-côté et des dérivatifs. L'un était habile jardinier, un autre était un excellent charpentier et réparait lui-même le toit de son église, un troisième collectionnait les fossiles, un quatrième fabriquait des buffets en poirier. Il y eu avait un qui, après avoir fait de brillantes éludes au séminaire, était venu s'échouer dans un misérable hameau de bûcherons, oii il se consumait de tristesse. L'abbé Verlet lui avait dit : « Faites de la botanique, vous agrandirez ainsi considérablement votre paroisse. Si vous ne m'en croyez pas, vous deviendrez buveur et pis encore; il n'y a pas loin de l'amour de la bouteille à l'amour de la jupe. »
Quant à lui, c'était à la poésie qu'il demandait un remède contre ses dégofits passagers, et c'était le dieu des vers qui était son accordeur. Il en faisait de charmants. La facture n'en était pas moderne; aussi, quoiqu'elle l'en priât, se gardait-il de les réciter à Mlle Sidonie Brogues. Chose curieuse, les prêtres poètes sont, en matière de versification, de fervents et endurcis voltairiens, réfractaires à tout romantisme. Dans ses années d'exil, l'abbé Verlet avait, comm£ Ovide, composé ses Tristes:, il y racontait ses douleurs et ses résignalions sur un ton d'enjouement mélancolique; je lui disais quelquefois qu'il était un Parny chrétien. Depuis qu'il avait pris possession
du presbytère de Bussigny, il n'écrivait plus des élégies, mais des épîtres, des contes rimes, surtout des fables; il les polissait et les repolissait, et relisant sans cesse son La Fontaine, il tâchait d'apprendre de ce grand magicien cet art mystérieux de faire parler les bêtes, que les bêtes elles-mêmes lui avaient appris.
Grâce à sa sœur, à son goût tendre pour ses fonctions, à l'intérêt qu'il portait à ses paroissiens, grâce à son clocher roman, à ses contes et à ses fables, l'abbé Verlet était un homme heureux, à moins que l'on n'aime mieux dire qu'il était le plus philosophe des curés de campagne. Je m'étais lié avec ce sage en soutane parce que je l'estimais beaucoup, et aussi parce que, comme lui, j'aimais le jeu des échecs. L'expérience lui avait servi, l'amour ne dégénérait plus en fureur. Un seul jour par semaine je m'échappais après mon dîner, j'arrivais tout courant à Bussigny, et nous engagions aussitôt la bataille, en vidant à petits coups une demi-bouteille de cet excellent vin de Champagne non mousseux, rouge ou blanc, qui, n'étant pas transportable, n'est guère connu que des Champenois. Il avait été stipulé d'un commun accord que nous ne jouerions jamais qu'une partie. Était-elle encore indécise à onze heures sonnantes, l'affaire était remise à huitaine, et l'abbé, laissant chaque pièce dans sa case, soulevait délicatement l'échiquier et l'enfermait dans une armoire. Il était plus fort que moi; dans les premiers temps, il me rendait une tour. Je fis des progrès, et pour soutenir l'honneur de la philosophie, je voulus combattre l'église à armes égales ; mais je dois avouer que l'église me battait six ou sept fois sur dix.
LK SEi;llET DU l'UÉCEI'TEUIl. 43
Un soir qu'étant distrait, je ne m'étais pas avisé d'un abominable traquenard qu'il m'avait tendu, j'y donnai tête baissée comme un nigaud, et en six coups j'étais mat,
a Cela se trouve bien, me dit-il. J'ai besoin de me dégourdir les jambes. La lune éclaire et les chemins sont secs. Je vous reconduirai jusqu'au ravin.
— Et demain, lui répoiidis-je, on rapportera à monseigneur que l'incorrigible abbé Verlet rentre fort fard chez lui.
— Bah! fit-ii, je suis devenu le plus prudent des imprudents, b
Nous cheminions depuis quelques minutes, quand tout à coup je lui dis :
a Je ^■ous prie, mon chei- abbé, vous connaissez depuis longtemps Mme Brogues; quelle sorte de femme est-ce donc?
— Ohl ohl quel intérêt avez-vous à le savoir?
— N'est-eile pas la mère de mes élèves?
— A la bonne heure, mais je la connais fort peu. Pour la connaître, il faudrait que je fusse son confesseur, et vous croirez sans peine que si j'étais son confesseur, je ne vous dirais rien.
— Décidément, répliquai-je, vous êtes devenu trop prudent, n
Il garda quelques instants le silence, puis prenant aon parti :
« Je vous dirai ce que tout le monde sait, hormis vous. Mme Brogues appartient à une famille noble ruinée, comme il y en a beaucoup en France et ailleurs. Par le temps qui court et avec la baisse continue de l'intérêt, ceux qui se contentent de garder ce qu'ils ont ne le gardent pas longtemps; aujour-
ÎC.BET DU l'HECEPTEIJR.
d'hui, pour conserver, il faut acquérir, et n t gagner, c'est perdre. »
Il clierchaitde nouveau à in'échapper.
- Ne dissertons pas, interrompis-je. Vous me disiez \ I que Mme Brogues
- Elle est née Béatrix de Gisvres. Son père possé- ] I iaXt dans la Cliampagne pouilleuse un château et des j I terres qui lui rapportaient peu et lui coulaient beau-
L coup. Il menait grand train; on vantait sa niagnill- I cence, sa cuisine, ses équipages, ses chevaux, surtout n meute. Il était grand chasseur et il avait commu- ' nique son goût à sa filie, vous avez pu vous en aper- ^Ëevoir, et sans doute vous avez constaté aussi qu'elle t une forte musicienne; elle avait pris à Paris des begons des meilleurs mattres.... Aimez-vous la mu- |,sique?
- Je vous répondrai quand vous aurez fini votre I histoire.
- Le marquis de Gisvres mourut d'une rupture d'anévrisme, poursuivit-il avec la mauvaise grâce d'un homme qu'on oblige à s'engager dans un mauvais chemin. Il s'était endetté jusqu'aux dents, et il fallut tout vendre pour satisfaire tant bien que mal les créanciers. Sa fille fut recueillie par une vieille tante avare, qui s'était retirée prés de Reims et qui lui lit payer cher la dure hospitalité qu'elle lui donnait. Elle lui reprochait sans cesse sa pauvreté et son malheur, elle la tenait de court, elle l'habillait de sa défroque, elle la faisait coucher l'hiver dans una chambre sans feu, et l'été comme l'iiiver, elle lui comptait les morceaux. M. Brogues rencontra l'orpheline dans une maison tierce. Il la prit en pitié, trouva son sort digne d'intérêt. En tomba-t-il amoureux? Je
suppose qu'il éprouva pour cette fille de marquis le sentiment qu'on peut avoir pour une pierre précieuse, pour un fin bijou; il acheta cette bague et il la passa a son doigt. Mlle de Gisvres ne se sentait pas née pour épouser un Brogues; mais elle n'hésita pas, et, du jour au lendemain, cette pauvre et fière demoiselle au ventre creux et aux robes reprisées devint la femme d'un bourgeois millionnaire.... Une nuit de l'autre hiver, un vagabond, qui se mourait de froid, vint frapper à ma porte; si vous l'aviez vu se chauffant à une de ces flambées de sarments qu'on appelle en Champagne des régalées, vous auriez dit : Voilà le bonheur! Mlle de Gisvres n'était pas moins heureuse, et sûrement elle pensa, durant quelques années, que son opulence lui tiendrait lieu de tout. Dans ses détresses elle avait imploré souvent l'assistance du grand évêque qui convertit les Francs et baptisa Clovis; vous étonnerez-vous si elle a fait pour la vie amitié avec lui? Quand vous étiez à Reims, m'avezvous dit, vous ne passiez jamais devant l'église Saint-Remi sans y entrer; il vous semblait, j'en suis certain, que cette nef merveilleuse, ce chœur orné d'éblouissantes verrières et d'une guirlande de roses sculptées, ces bas côtés mystérieux, qui ressemblent à un cloître de monastère, étaient le plus bel endroit du monde pour méditer les théorèmes du divin Spinoza, que c'est là leur vraie destination. Si vous avez eu le loisir d'examiner un instant le soubassement de la riche balustrade qui entoure le tombeau du saint, vous y aurez remarqué des plaques de marbre revêtues d'inscriptions, et peut-être avez-vous lu celle-ci : « Grâces soient rendues à saint Rerai pour une délivrance miraculeuse! 4 octobre 180911. C'est,
r46 LE SECUET I)i; l'IlÉCEPTEUR. ^H
parait-il, u[i ex-voto de Mme Brogues, née liéati'bt^^ de Gisvres. » ^M
Il se tut comme s'il n'avait plus rien h dire. ^M
s Et après, monsieur le curé? ™
— Vraiment, vous êtes insatiable.... Quand les deux demoiselles à qui était réservé l'insigne honneur de vous avoir un jour pour père spirituel commencèrent à se faire grandes, leur mère persuada facilement à -ion mari qu'il n'y avait qu'une ville où l'on sût élever les fdies. Il lui acheta dans je ne sais quel quartier de Paris un petit hôtel, qui depuis a été revendu. Il allait souvent l'y voir, mais il était plus souvent encore à Épernay.... En conscience, mon cher ami, M. Brogues étaît-il le mari qui convenait à Mlle de Gisvres? Et d'abord, il aurait pu être son père; le jour de leur mariage, elle avait dix-sept ans, il en avait quarante au moins. Ensuite, quelque estime que nous ayons tous les deux pour lui, nous sommes bien forcés de convenir qu'il a l'air un peu commun et qu'elle a l'air fort distingué; on ne marie pas un gros percheron à la plus fine pouliche d'une grande écurie. Troisièmement, vous le savez encore mieux que moi, il aime un peu trop à discourir, et je doute qu'il fût toujours heureux dans le choix de ses arguments, de ses mots. Je crois l'entendre; il lui a répété cent fois, lorsqu'il était mécontent d'elle : « Songez, madame, à tout ce que vous me devez! a Souvenez-vous de vos misères passées, de la noire tt prison d'où je vous ai tirée! nEtàforcede lui dire : So u venez- vo us ! il lui a donné l'envie d'oublier. Et puis la vieille tante avare est morte, en lui laissant vingt-cinq mille livres de rente. Quoiqu'il y ait là de ■l^oi faire vivre bien des curés de campagne, vous
mL d
LE .SECRET DL* PllKCEPTEUll.
direz que ce n'était pas le Pérou. Eh oui ! ce n'était pas le Pérou, mais c'était l'indépendance. Dès lors, elle ne devait plus tout à son mari, b
Et il me récita le passage de l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague : a Maîtresse de ses désirs, elle vit le monde, elle en fut vue; bientflt elle sentit qu'elle plaisait, et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées, s
Que vous êtes un liabile conteur! lui dis-je. Comme on voit bien qu'en composant vos fables, vous avez étudié l'art des préparations!
— Je ne prépare rien du tout, et si vous attendiez de moi un de ces récits croastilleux dont vous me paraissez friand, vous demeurerez sur votre appétit. Mais peut-être de méchants bruits sont-ils venus jusqu'à vous; peut-être quelque médisant a-t-il réussi à vous faire croire que Mme Brogues avait eu pour amant un peintre célèbre, qui avait fait son portrait et dont le nom m'échappe; s'il est célèbre à Paris, il l'est moins à Bussigny. Vous êtes vraiment bien crédule. M. Brogues est un excellent homme; mais il a le sang chaud et il n'est pas endurant. Si l'histoire était vraie, il aurait de ses puissantes mains étranglé sur place le grand peintre, et les gazettes n'en ont point parlé, — ou bien il aurait incontinent demandé son divorce, en se donnant ainsi le double plaisir de se venger de sa femme et de chagriner l'Église.
— Oui, lui répliquai-je, mais il aime tendrement ses tilles, et plutôt que de compromettre leur avenir, il est, j'en suis certain, capable de tout supporter.
— Le ti'inps n'est pas encore venu de le cjinoniser,
reprit-il. Je suis certain, quant à moi, qu'il i avoir des inquiétudes, mais qu'il n'a pas eu d'afTroQfcl enger, que jamais ni peintre, ni musicien n'onf^l chassé sur ses terres. J'admets, pour vous obligep,J que Mme Brogues ait eu quelques légèretés, qu'elles fût en train de se déranger, comme on dit cliez nous,'! et qu'il en fût moralement sûr, comme disent les gens qui parlent pour ne rien dire, car enfin on sait ou on ne sait pas. Je crois qu'il ne savait rien, mais qu'il avait des craintes, de vagues soupçons, et qu'un matin il a dit à sa femme : « Vous vous amusez trop t à Paris; vous ne quitterez plus Mon-Désir; l'air y « est plus pur que dans la grande Babylone, et je K serai toujours là ». Voilà ce qu'on croit quand on a l'esprit critique.
-— Et depuis ce temps, Mme Brogues n'a plus l'ait parler d'elle? s
Cette fois, il ne répondit pas. Mes questions l'irritaient, il en avait assez, il lui en coûtait d'avouer à un spinoziste qu'une femme qui entendait tous les jours la messe eût pu manquer à ses devoirs. Mais il avait une revanche à prendre, il la prit.
« Vous me parlez toujours de cette mère coupable, s'écria-t-il. Si nous parlions un peu de ses filles, de ces deux demoiselles si étrangement élevées, à qui vous prodiguez les trésors de votre incorruptible sagesse! « Plus de superstitions! les vieilles a croyances, les vieilles règles ont fait leur temps; t Sidonie et Monique se gouverneront par les nou- < veaus principes, b La phrase est belle, je l'ai souvent entendue, et je serai charmé de voir quelle figure feront les nouveaux principes quand viendra l'heure tentations.
LE SECHET du l'RËCEPTEl.ll, ^9
— Ne vous inquiétez pas de Sidonte; elle a l'orgueil qui sauve.
— Fort bien; mais voua avouen du même eoup que vous n'êtes pas aussi rassuré sur l'avenir de sa cadette. Je crains bien qu'elle n'ait l'orgueil qui perd, et en tout cas, elle a la tête chaude et du vil'-argenl dans les veines. Ouij mon grand pliilosophe, si jamais noire petite tète venait à prendre feu ou si nous prenions goût à l'œuvre de la cliair, je serais curieux de savoir ce que vous trouveriez à nous dire. Nous parlerez-vous de votre Dieu qui devient et n'est pas, de ce Dieu muet et sourd qui n'est pas une personne, de ce Dieu confus qui ne se débrouiHera jamais? Il doit être prodigieusement tolérant pour les erreurs des petites lilles.
— Par saint Spinoza, repartis-je d'un air dégagé, je n'ai pas charge d'àmes, et d'ailleurs vous oubliez que Mlle Monique Drogues croit au diable. Si elle tombe dans ses griffes, c'est vous que j'appellerai pour l'exorciseï'. n
Il me répondit sur ce ton goguenard qu'il prenait volontiers avec moi :
« Je conviens que le diable n'est pas une idée moderne, mais Mlle Niquette a une l'ac-on toute moderne d'y croire.... Vous n'y croyez pas, vous, grand penseur'.' Vous avez tort; c'est une croyance utile et bienfaisante. Avant d'être curé, j'ai été chargé pendant plusieurs années de la surveillance d'un grand garçon de très bonne famille. Je ne lui ai donné, je pense, que de bons conseils et de bons exemples, et il est devenu un fier polisson, insigttis nebulo. Je me console en me disant que le diable s'en est mêlé; c'est une consolation que vous n'aurez jjas si l'une
OU l'autre de ces demoiselles vient à mal tourner. Conclusion : il faut croire au diable. Il y a des gens qui se flattent de tout comprendre; ce pauvre monde est plein de mystères; et, quoique le diable ne soit pas une idée moderne, je le tiens pour la meilleure explication d'une foule de choses qui nous étonnent ou nous contrarient. »
Nous arrivions au bord du ravin; il s'était échauffé en parlant; il s'appuya contre un arbre et tira de sa poche son mouchoir à carreaux pour s'essuyer le front. Le murmure d'un ruisseau montait jusqu'à nous, et de seconde en seconde une chouette jetait dans l'air son funèbre hôlement. Il était devenu rêveur; je crois que cette chouette et ce ruisseau venaient de lui fournir un sujet de fable.
« Ils nous disent quelque chose, fit-il, mais nous ne savons pas ce qu'ils disent. y>
Et m'ayant tendu la main :
« Un jour nous saurons le grand secret. D'ici là, monsieur le précepteur, j'espère vous faire mçit plus d'une fois encore. y>
Les récits écoiirtés, incomplets, de l'abbé m'avaient édifié et instruit. Je comprenais maintenant pourquoi le père de mes élèves aimait peu les dévotes et préférait les nouveaux principes aux vieilles croyances. Désormais aussi Mme Brogues n'était plus pour moi une énigme. Ses mélancolies, ses longs silences, ses langueurs et ses subits accès de fièvre, ses procédés , envers son mari, ses protestations muettes, le peu d'intérêt qu'elle prenait à sa maison et le besoin qu'elle avait d'en sortir, tout s'expliquait, et sa figure me racontait son histoire. Mme Brogues était une prisonnière. Sa prison était belle, riche et ornée, le préau était vaste, et le geâller, qui était un galant homme, la traitait avec égards, lui passait bien des &iitaisies. Il n'aurait tenu qu'à elle de se croire libre et heureuse; mais ce n'était pas son humeur. Si longue que fût sa chaîne, elle en trouvait bientât le bout ; si ite que fût le jardin fleuri où elle promenait ses rêveries, elle finissait toujours par se heurter contre E^lin mur gris, derrière lequel il y avait peut-être quel-
qu'un qui l'attendait. Le mur était haut, elle se sentait surveillée, et quelques complaisances que son geôlier eût pour elle, il avait souvent l'œil dur et semblait dire : « On ne me trompe pas deux fois ».
Cette prisonnière impénitente désespérait-elle de reconquérir jamais sa liberté? Ce n'était pas une ((uestion à lui faire. J'étais depuis un an à Mon-Désir, et je n'avais encore fait aucun progrès dans sa conllancc et son estime. Je ne dis pas l'exacte vérité. J'ai le don d'inspirer de la confiance à tout le monde, c'est ma partie, c'est ma spécialité, et je suis per- Huadé que Mme Drogues, comme son mari, comme «es enfants, me faisait l'honneur de croire à la sûreté de ma parole et de mon caractère. Elle se doutait aussi que je n'étais pas un sot. Au surplus, que lui importait? Je n'étais pas à ses yeux un homme, elle me regardait comme un meuble utile, qui à vrai dire ne contribuait guère à l'embellissement de sa villa. Uref, elle éUiit polie, irréprochablement et froidement polie, et c'était tout. Un soir cependant, elle parut H'aviser que je pouvais lui être bon à quelque chose, qu'en s'y prenant bien, mon esprit et ma candeur Hcrviraient peut-être à la désennuyer. Cette aventure insignifiante me sembla si extraordinaire qu'elle me lit reflet d'un rêve et qu'en la contant, je crois rêver encore.
On parlait beaucoup à Épernay d'un grand mariage, (|uo 1 ovêque de Châlons devait bénir en personne. Quelques jours avant la célébration, le père de la future donna une grande soirée, à laquelle Mme Brogucs avait promis de se rendre, elle et son monde. Au dernier moment, comme la voiture était déjà attelée, elle fit dire à son mari qu'elle était hors
^^éta
;nËT DU PnÉCEPTEUR.
'état de raccompagner, et il partit seul avec ses filles. Quoi qu'elle fit ou ne fit pas, elle avait ses raisons, qu'on ne devinait pas toujours. Pendant le diner, elle avait paru souffrante. Il est possible qu'elle eût vraiment la migraine; il est possible aussi qu'en achevant sa toilette et en jetant un dernier regard dans sa glace, elle n'eût pas été contente de son visage.
Quoi qu'il en soit, une heure après le départ de la calèche, je m'étais installé au salon, ofi je parcourais un journal, quand j'eus la surprise de voir entrer cette malade, .le m'empressai de lui demander des nouvelles de sa migraine: elle me répondit qu'elle avait pris une forte dose d'antipyrine et se sentait soulagée, f^lle se dirigea vers son piano, ûta ses gants et joua un nocturne de son bien-aimé Chopin. Après l'avoir joué, elle le recommença; puis, ayant quitté son tabouret, elle me regarda un instant, en ayant l'air de se demander ce qu'elle allait faire, et aussitôt prenant son parti, elle vint s'asseoir près de moi.
« Vous aimez la musique, monsieur Tristan, me dit-elle. A quoi pensez-vous quand vous entendez nn nocturne?
— Au talent de la musicienne, madame.
— Ce n'est pas un compliment que vous me faites. Les bonnes musiciennes cherchent à se faire oublier, elles savent que la musique est destinée à nous faire rêver.... Révez-vous quelquefois, monsieur Tristan? B
Je cherchais dans ma tète les termes d'une réponse qui pût la satisfaire sans me compromettre, quand la porte s'ouvrit et un domestique annonça M. Louis Monfrin, l'un de nos visiteurs les plus assidus et celui
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de tous qui m'agréait le plus. Il revenait de la soirée de contrat, où il ii "avait fait que paraître. L'hûtel n'était pas grand, et la presse était telle qu'après avoir tenté vainement de s'approcher de M. Brogues et de ses filles et s'être assuré que Mme Brogues avait gardé la maison, faute de mieux, ne trouvant dans cette coiiue personne qui l'attirât, il s'était décidé à gravir à pied la cûte de Hautvillers pour venir s'enquérir si cette femme capricieuse était sérieusement malade. Quoiqu'il n'aimât pas lemonde, il étaitd'une exquise courtoisie, et il fut payé de ses peines : il trouvait cette belle dame occupée à converser familièrement avec Maximin Tristan, spectacle intéressant, tout nouveau pour lui.
M. Louis Monfrin avait eu pour père un ami de jeunesse de M. Brogues, qui avait créé près d'Épernay une importante verrerie et fait si rapidement fortune que dix ans plus tard il achetait sur la rive gauche de la Marne, à trois kilomètres de sa fabrique, un grand domaine et un beau château; mais à quelques mois de là, il mourait d'une fluxion de poitrine. C'est le sort des demeures seigneuriales de tomber dans des mains bourgeoises, et quelquefois aussi c'est le sort des bourgeois qu'à peine ont-ils couché une nuit dans leur château, la mort y entre sur leurs talons. Le fils unique de cet habile manufacturier, qui à i'époque où je le connus venait de dépasser la trentaine, était un homme de moyenne taille, aux cheveux châtain clair, très barbu, dont les yeux noirs, foncés, à la fois vifs et doux, rappelaient ceux de certains barbets qu'on voit luire comme braise à travers les poils follets de leur museau. Il avait d'excellentes manières, il était réfléchi, judicieux, d'une
LE SECRET DO PHECEPTELIl. 55
'instruction pp.u commune; mais aussi avare de ses paroles qu'il était prodigue de ses visites. Monique ie surnommait tantôt le Frère visiteur, tantôt Louis le Taciturne. On aurait pu croire qu'il tenait de sa mère, qui était Anglaise, un grand sentiment de dignité personnelle, accompagné d'une timidité mélancolique; mais cette impérieuse Anglaise n'était point timide et parlait beaucoup. C'était sa destinée qui l'avait assombri, déprimé. Dans sa jeunesse, il avait fait à Paris de brillantes études et montré de grandes dispositions pour les sciences. Après la mort de son père, Mme Monfrin, à laquelle il témoignai tune excessive déférence et qui s'obstinait à le traiter en petit garçon, avait exigé qu'il reprit la conduite de la fabrique. H s'était résigné, avait fait à sa mère le sacrifice de ses goûts. Il s'était mis bien vite à ses nouvelles fonctions, et ses afTaires prospéraient; cependant, quoiqu'il n'en dit rien à personne, il se disait souvent à lui-même : « J'étais né pour autre chose ». Mme Brogues, qui semblait encourager ses visites, lui taisait toujours le meilleur accueil; mais, dans cette occasion, quoiqu'elle dût lui savoir gré d'avoir gravi à pied une côte de plus de deux kilomètres pour s'assurer que sa vie n'était pas en danger, elle le reçut avec quelque froideur, se donna peu de peine pour le l'aire parier, laissa languir la convereation , qui expirait à chaque instant. Il était trop avisé pour n'en pas conclure qu'il avait mal choisi son moment, qu'il était survenu au milieu d'une importante conférence où il était de trop, et il ne tarda pas à se retirer sans qu'elle essayât de le retenir.
Dès qu'il fut parti, se retournant vers moi :
« Où en étions-nous? demanda-t-elle..., Ahl j'y
suis; nous disions que les nocturnes de Chopin procurent quelquefois de beaux rêves. 11 doit vous arriver, comme à moi, de souhaiter de temps à autre quelque chose d'impossible, et voilà Teffet que produit la musique, elle fait paraître possible l'impossible. Tout à l'heure, quand j'étais assise à mon piano, j'habitais un monde où tout est facile, où l'on possède tout ce qu'on désire, où il y a des ressources pour tous les besoins, des remèdes à tous les maux, un monde où les chemins conduisent toujours où l'on veut aller, un monde où les cailloux ne blessent jamais les pieds, où les murs eux-mêmes sont complaisants; il suffit de leur dire un mot, et ils s'ouvrent pour vous laisser passer. . . . Vous ne désirez rien d'impossible, monsieur Tristan? »
Je me tenais sur mes gardes, et, au risque de lui sembler pédant :
«Les philosophes, lui répondis-je, tâchent de rester maîtres de leurs désirs.
-^ Et les philosophes ne rêvent jamais?
— Le moins qu'ils peuvent.
— C'est pourtant la seule diversion à l'ennui. En conscience, vous ne vous ennuyez jamais ici?
— Jamais, madame, en quoi je ressemble h Mlle Sidonie.
— Vous êtes, elle et vous, des gens heureux. C'est une terrible maladie que l'ennui. On la chasse, elle revient, et tout ce qu'on fait pour la guérir l'exaspère. Les médecins n'y savent point de remède; si la philosophie en guérit, enseignez-moi la philosophie, monsieur Tristan. »
J'eus l'audace de lui répondre : a Je croyais, madame, que saint Rémi guérissait de tout ».
LE SECRET DL* PllÉnEPTEUR. Û7
Je lui parus indiscret; elle me le prouva par un froncement de sourcils; mais elle ne se fâcha point.
a Monsieur Tristan, on vous a donc raconté mon histoire? »
Je tressaillis. Elle me semblait disposée aux épanchements; allait-elle me parler du grand peintre? Elle ne m'en dit pas si long.
« Telle que vous me voyez, j'ai connu pendant quelques années la pauvreté, la misère, et, sans rien exagérer, la faim et la soif. On me traitait bien durement, et j'avais des accès de désespoir; il me semblait que j'étais maudite du ciel, que je vivais dans un enfer. Aujourd'hui, j'ai tout ce qu'il faut pour être heureuse, un mari excellent, de charmantes filles, de bons amis. Eh bien, à certains moments, je regrette mes chagrins d'autrefois, tout me semble préférable à mon ennui, et je voudrais rentrer dans mon enfer, je m'imagine que j'y trouverais le bonheur.... Maison ne recommence pas sa vie.... Heureusement il y a la musique.
— Et lâchasse », lui dis-je.
Elle medemanda si j'ai mais à chasser; je lui ré pondis que je n'en savais rien, n'ayant jamais tâté de cet exercice. Elle me proposa de m'apprendre quelque jour à tirer les faisans; je lui repartis que j'étais un assez bon tireur, mais que, lourd de corps, je craindrais de me déshonorer à ses yeux par une gaucherie. Elle m'assura que je pouvais m'en remettre àelle, qu'elle ferait en peu de temps mon éducation.
Puis, laissant là les faisans et les lapins :
a Êtes-vous jamais entré dans l'église de notre paroisse? Vous y verrezuntableauqu'onest un peusurpris d'y trouver, et qui n'a pas été mis là pour l'édifica-
^^m tiondeslidèlesdeKautvillersJI représente des inoines^l ^^B qui, surpris par un orage à ]a tombée de la nuit, en V
^^P gontréduits àchercherun refugedans un couvent de ^Ê
^^ femmes. Les religieuses, effarées et ravies, se pressent ^Ê
autour d'eux; l'abbesse, très digne, mais souriante, ^|
, semble leur offrir la tableellegite. Son visage exprime ^H
le contentement, elle est visiblement charmée qu'un incident fortuit, une faveur du hasard lui permette d'oublier quelques instants l'austérité de la règle et la monotonie de son existence. Quel que fût son attachement à ses devoirs, elle avait ses heures d'ennui. Je ne pense jamais à cette abbesse et à son demi-sourire sans faire un retour sur moi-même. Comme elle, je suis très attachée à mes devoirs, mais si le hasard entrait chez moi, je lui ferais peut-éti'C bon accueil, je lui offrirais l'hospitalité, s
Je ne répondis rien et j'affectai de ne pas comprendre. Elle ne lâcha pas sa proie :
« Non, je ne puis vous croire. Vous êtes un homme trop distingué pour ne pas être sujet à l'ennui. Mais peut-être avez-vous des chagrins, et les chagrins remplacent les rêves; c'est un autre genre de distractions.... Vous n'avez point de confidences à me Élire?
— Ah 1 madame, je suis un homme si peu intéressant!
— Dites plutôt que vous ne me jugez pas digne de m'intéresser à vous. On prétend que les vrais philosophes méprisent les femmes.
— La vérité, madame, est qu'elles leur font peur. Ils peuvent dans l'occasion offrir leur cierge à la beauté, en ayant soin de ne pas s'y brûler les doigts; «nais, leurs dévotions faites, ils se retirent modeste-
LE SECRET de; PHKCEPTEtn. 5!)
Tîént, surtout quand ils sont laids comme Socrate ou comme Ésope. »
Elle me considéra un instant avec un air de divine indulgence. On eûtdit une marraine miséricordieuse, à laquelle on présente son filleul qui est un vilain marmot :
I Mais non, vous le calomniez, répond-elle aux parents qui s'excusent de l'avoir si ma! servie; laissezle grandir, il sera charmant, a
<L Croyez, monsieur Tristan, reprit l'ensorceleuse sur un ton d'émotion contenue, croyez qu'il y a toujours une femme au moins à qui l'homme le plus laid du monde parait beau. Croyez surtout qu'un homme qui aime n'est jamais laid et que Mlle Bellesme est une sotte..,. La regrettez-vous?pensez-vous quelquefois à elle?
— Je n'y pense jamais que lorsqu'on m'en parle.
— Vous me trouvez indiscrète, mais vous m'aviez parlé de saint Rémi..,. Vous ne l'aimiez donc pas?
— Je désirais me marier, et il n'en était pas autre chose.
— Vous n'avez donc jamais aimé, monsieur Tristan? Vous n'avez jamais connu ce délicieux supplice? »
Et s'étant redressée dans son fauteuil, ses mains blanches et fluettes, dont les bagues étincelaient, mollement allongées sur ses genoux, immobile comme ime sainte dans sa niche, la bouche entr'ouverte et mystérieuse, les yeux k demi fermés, elle darda sur moi à travers ses cils un de ces regards aigus degrande coquette qui déconcertent les plus intrépides philosophes. J'avais étudié l'arabe beaucoup plus profondément que la femme; mais j'ai de la facilité pour toutes les langues, et je déchiffrai ce regard à livre
01) LE SECniST on l'IiECEPTECH.
ouvert aussi tiicilement qu'un verset du Coran signifiait : « La cliose impossible, c'est moi, et je veux qu'on me désire ». — Je ne savais quelle contenance faire, je savais encore moins ce que je devais penser et dire, Paraître refuser quelque chose qu'on ne m'oflVait point, c'était me couvrir d'un ineffaçable ridicule, et si je semblais en faire peu de cas, j'étais un homme à souffleter. J'avais vu dans la forêt de Reims, quelques jours auparavant, un oiseau fasciné par une couleuvre; je devais ressembler à cet oiseau, et avant de me manger, la couleuvre se délectait de mon épouvante et de ma stupidité.
Par bonheur, la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et je vis paraître deux jeunes filles qui accouraient à mon secours. Dans la chaleur de notre entretien, nous n'avions pas entendu revenir la voiture. Monique fit un geste d'étonnement, et se coulant jusqu'à moi :
Mon chien causant tète à télé avec maman! murmura-l-elle à mon oreille. Et on ose dire qu'il ne se passe jamais rien de nouveau ! »
Mme Brogues avait changé de visage; ses yeux s'étaient subitement éteints, elle était redevenue la plus indifférente des femmes, et ce fut du bout des lèvres qu'elle dit à sa fille aînée :
o: Eh bien, cette soirée de contrat était-elle belle? était-elle amusante?
— Aussi amusante, répondit Sidonie, que peuvent l'être les préparatifs d'un enterrement.
— Le mot n'est pas exact! s'écria Monique. On dit que les mariages ressemblent à des enterrements, parce qu'ils servent à enterrer l'amour. Mais ce soir l'amour n'était pas de la partie. Le futur et la future étaient froids comme glace, froids comme deux ni-
PnÉCEPTElTH. til
^uds à qui leurs parents ont dit ; « Mariez-vous, ff mes enfanta, cela nous convient». ^ Et voilà ce que c'est qu'un mariage de convenance. Quand on voudra s'aniuser et avoir chaud, on n'aura qu'à venir au mien. Le thermomètre marquera ce jour-là quarante degrés au-dessus de zéro, et nous dégèlerons tous les cœurs d'Épernay. d
M. Brogues venait d'entrer :
B As-tu déjà fait ton choix? lui demandu-t-il.
— Pas encore, et je ne le ferai jamais. Quand on aime, il n'y a plus qu'un homme au monde, et on ne choisit pas.
— Fort bien, minette, répliqua-t-il. Mais quand tu auras trouvé ton homme unique, encore faudra-t- 11 t'assurer qu'il nous convient; car si les convenances ne sont pas tout, elles ont quelque chose à dire dans toutes les affaires humaines et surtout dans les mariages, a
Puis, s'approchaiit de sa femme :
a Le fait est, ma chère, que nous nous sommes ennuyés ferme, et que vous avez choisi la bonne part. »
Il s'informa de sa santé; elle répondit d'un ton languissant à ses questions, et cette victime i-ésignée se retira bientôt dans ses appartements sans avoiidaigné me regarder.
Telle fut mon aventure. Quand la chasse s'ouvrit, Mme Brogues ne se souvint plus qu'elle m'avait proposé de me faire tirer des faisans, et je n'eus garde de le lui rappeler. Que s'êtait-il passé dans sa tète'.' Elle avait eu une soirée à tuer, et l'exaspération de son ennui l'avait mal conseillée. Elle s'était flattée sans doute que le benêt se laisserait prendre, qui!
pendant quelques semaines, quelques mois, elle aurait le plaisir de le voir courir après un feu follet et s'embourber jusqu'au cou dans des terres mouvantes. Le benêt ne s'était pas laissé prendre, et pourtant son aventure lui avait laissé une impression inoubliable. Une parole fatale prononcée par Mme Brogues d'une voix émue, une parole délicieuse et empoisonnée m'était restée à jamais dans l'esprit; l'eau-forte avait mordu sur la planche de cuivre : « Croyez bien, monsieur Tristan, qu'un homme qui aime n'est jamais laid. » — Je lui avais menti, il y avait une* chose impossible que je désirais du plus profond de mon àme. A partir de ce jour, quand je me souvenais de ce qu'elle avait dit, mon sang s'allumait et l'impossible me semblait presque possible; l'instant d'après, revenant à moi, je maudissais mon absurde chimère, et j'aurais voulu pouvoir fuir mon propre cœur comme on s'enfuit devant un fou dangereux.
- Je n'avais pas eu besoin de me creuser longtemps l'esprit pour découvrir la raison secrète des fréquentes visites que nous rendait M. Louis Monfrin. Ce qui l'attirait presque chaque semaine à Mon-Désir, ce n'était ni M. Brogues, ni Mme Brogues, ni M. le précepteur, quoiqu'il eût de l'amitié pour lui. C'était encore moins Mlle Sidonie. Pour oser avoir des desseins sur cette vierge tiautaine, qui mettait à si haut prix et son corps et son âme, il aurait fallu que M. Monfrin se tint pour un homme de génie ou manquât de bon sens, et il était aussi modeste qu'avisé. Cet homme aimable et timide avait beaucoup d'attentions pour nous tous; mais son premier soin en arrivant était de s'assurer si la jeune personne qui l'avait surnommé Louis le Taciturne était là. S'amusait-elle à chagriner son adorateur en affectant de ne point se montrer, on sentait, malgré son exquise politesse, qu'il n'avait pas trouvé ce qu'il était venu chercher; daignait-elle se laisser voir, il ne voyait plus qu'elle, son repanl la suivait partout. Cepen-
dant, jusque-là, ses yeux seuls avaient parlé. Quoique ses sentiments et ses intentions ne fussent un mystère pour aucun des habitants de Mon-Désir, il ne s'en était expliqué avec personne, sauf avec sa mère. Les confidences qu'il lui avait faites avaient été mal reçues.
Mme Isabelle Monfrin était la fille d'un Anglais, M. Wickson, qui avait toujours déclaré que l'Angleterre est le seul pays où l'on puisse vivre, et qui chaque année n'y avait vécu que deux mois au plus; il employait les dix autres à voyager. De toutes les contrées où il s'était promené, celle dont il disait le plus de mal était la France, et bien malgré lui, il y revenait sans cesse. Il accordait que le pays était beau, il se plaignait seulement que, quelques précautions qu'on pût prendre, on était exposé à y rencontrer beaucoup de Français; mais il était raisonnable, et ses expériences de voyageur lui avaient appris que par une déplorable fatalité, en quelque endroit du monde qu'un Anglais s'établisse, il est condamné à partager l'air qu'il respire avec les indigènes. Après avoir visité presque toutes les provinces de France, il avait passé quelque temps en Champagne. Les Champenois lui ayant particulièrement déplu, il s'était fixé chez eux, et une occasion s'étant offerte, il leur avait acheté une maison et une vigne. M. Wickson n'était pas seulement un grand patriote, il savait faire valoir ses capitaux. Il avait été le principal commanditaire de la verrerie créée par M. Jean Monfrin. La verrerie avait prospéré, et après s'être fait longtemps prier, il avait consenti à accepter son commandité pour gendre, sans manquer aucune occasion de lui faire sentir qu'un Anglais fait un
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md sacrifice d'orgueiJ lorsqu'il tienne sa fille à un étranger et se résigne à avoir des petits-fils de sang mêlé. Vers l'âge de soixante ans, étant devenu asthmatique, il avait prouvé la sincérité de son patriotisme en allant mourir en Angleterre, où il n'avait jamais pu se souffrir. Sa fille Isabelle avait hérité de ses intérêts dans la fabrique et d'une fortune assez considérable. Ayant apporté beaucoup d'écus à son mari, elle avait la plus haute idée de ses droits et la désagréable habitude de lui en parler sans cesse; jusqu'à ia lin 11 avait dû compter avec elle, et après sa mort, son fils, à qui il avait légué son endurance, s'était plié facilement à un joug qui n'était pas toujours léger.
C'était une femme de haute et forte taille, qui avait été belle et s'en souvenait. Ses clieveux très fins, jadis blonds et depuis quelques années d'une blancheur de neige, encadraient des joues restées roses, une bouche fièrement arquée, un nez aquilin de forme irréprochable. Elle était toujours tirée à quatre épingles; soigneuse de sa personne, elle poussait l'amour de la propreté jusqu'à la supei-stition. La négligence, le laisser- al 1er, le moindre manquement aux usages lui paraissaient criminels; elle déclarait elle-même qu'il lui serait impossible d'avoir la moindre considération pour un grand poète ou un grand savant qui n'aurait pas trouvé le temps de faire ses ongles ou qui se serait servi d'un couteau d'acier en mangeant du poisson. Cette Anglaise, qui parlait perpétuellement de l'Angleterre qu'elle n'avait quasi jamais vue, avait l'air froid, l'abord intimidant. Ses yeux exprimaient des jugements, rendaient des sentences, et l'accusé était rarement absous. Cependant elle n'était pas nié-
66 LE 5ECHET DD I'RÊCEPTEUH.
chaDte; dans l'occasion, elle se montrait généreuse, et les gens qu'elle rabrouait devenaient quelquefois ses obligés. Mais la ténacité de ses convictions, la sévérité de son regard, son humeur tranchante, ses propos mordants, la foi absolue qu'elle avait dans l'infaillibilité de ses décisions, son code minutieus des convenances, qu'elle appliquait avec une implacable rigueur, son entêtement dans ses préjugés, l'importance capitale qu'elle attribuait aux petites choses, la rendaient redoutable. On l'appelait à Épernay Mme Isabelle ou la reine douairière, et quelquefois aussi, plus familièrement, la vieille brosse, et les malheureux que cette brosse avait nettoyés s'en souvenaient.
Il y avait pourtant manière de la prendre. Elle avait de l'esprit, de l'humour britannique, et il y a toujours de la ressource avec une femme d'esprit. Elle passait beaucoup de peccadilles à quiconque amusait son imagination, la divertissait par des drôleries. Les gros péchés eux-mêmes lui semblaient véniels quand ils avaient un côté comique, et les coupables qui avaient le mot pour rire la désarmaient. Malheureusement son fUs n'était pas gai. Il souriait quelquefois, je ne l'avais jamais vu rire. Avec tout son mérite, avec toutes ses qualités et sa bouue grâce, ce qui lui manquait, c'était une certaine légèreté d'humeur, qui est la chose du monde qui s'acquiert le moins. Il était né grave, il prenait tout au sérieux, son vin ne moussait jamais. Quand il discutait avec sa mère, il s'obstinait à raisonner, et Mme Isabelle ne se rendait qu'à ses propres raisonnements.
La première fois qu'il lui avait i>arlé de son goût
^^V LE SECRET DL l'ItÈUEPTEUJI. 67
pour Mlle Monique Brogues, elle avait été presque suffoquée d'indignation. Elle lui déclara qu'elle ne prêterait jamais les mains à un projet qu'elle qualifiait de monstrueuse extravagance, car elle ne mâchait pas ses paroles. Libre à lui de se mettre une pierre au cou, ce n'était pas elle qui l'attacherait, et il pouvait tenir pour sûr qu'elle ne recevrait jamais sa femme. Que n'allait-il passer quelques semaines auprès de sa sœur mariée en Angleterre? Elle n'aurait pas de peine à lui trouver une jeune miss douée d'autant de vertus que Mlle Monique Brogues avait de défauts. Au surplus, à Épernay même, les partis convenables ne manquaient pas. Tout valait mieux que ce déplorable chois qui la faisait douter que la tète de son fils fût encore saine. Mais il secouait les oreilles. Il avait pris deux résolutions : il était décidé à ne pas se marier sans l'aveu de sa mère, il n'était pas moins résolu à ne jamais épouser une femme qu'il n'aimerait pas. Peut-être se disait-il tout bas qu'elle n'avait pas tout à fait tort, que son choix était bizarre, qu'il y avait entre Monique et lui des oppositions d'humeur, de goûts, de caractères ; mais son cœur était pris; il aimait uiieux être malheureux avec elle qu'heureux avec toute autre. Il y a dans le plus sage des hommes un fond de folie qu'il doit dépenser tôt ou tard; et que serait l'amour, si, comme le disait Mme Brogues, il n'était pas un délicieux supplice qu'on préfère au bonheur?
Mais sa mère se fût-elle rendue, M. Monfrin, je crois, eût hésité à se déclarer, tant il était peu sûr de la réponse qui lui serait faite. Il ne doutait pas que M. et Mme Brogues ne fussent disposés à lui accorder
68 LE SECHET DU J-HECEPTEllR.
la main de leur fille; mais il voulait ne l'obtenir qm d'elle-même, et c'était avec lui surtout qu'elle av; de bons et de mauvais jours. Tantôt elle le désolait par ses froideurs, par ses distractions volontaires et affectées; il la voyait, il lui parlait, et elle répondait à peine, et quoiqu'elle fût tout près de lui, il sentait bien qu'elle n'était plus là, qu'elle était partie. La semaine suivante, elle lui adressait un mot aimable, elle lui jetait un regard compatissant, dont la douceur lui faisait oublier tous ses chagrins. On aurait pu la croire coquette, elle ne l'était pas. Elle désirait sincèrement décourager ses espérances; mais vivant dans de continuelles alternatives de mauvais et de bons moments, quand elle l'avait maltraité et qu'il était parti l'ceil morne, la figure longue, elle se reprochait d'avoir été trop dure, elle pensait lui devoir une petite réparation; extrême en tout, elle réparait trop, l'espérance renaissait, et c'était toujours à recommencer.
J'eus un entretien avec elle à ce sujet dans un de nos tète-à-téte habituels.
« A votre place, lui dis-je, j'aimerais mieux en finir, et avec tous les ménagements possibles je tâcherais de faire comprendre à M. Monfrin qu'il n'a rien à espérer de vous.
— C'est ce que je fais, me répondit-elle, mais c'est un entêté, il s'obstine à ne pas comprendre. Je voudrais qu'il présentât dès demain sa demande. Pour le coup, ce serait bien fini, et j'aurais la joie de l'envoyer promener.
— L'envoyer promener! Vous parlez une jolie igue. On n'envoie pas promener un homme de
L cette valeur, de ce caractère et de ce mérite. D'ail-
lueB -ait ■ lait ^
^^éur!
r ou PHECEPTEUB.
réurs êtes-vous sûre que sa constance ne finira pas par vous toucher? Etes-vous sûre de ne jamais l'aimer?
— Je ne peux pas aimer un tiomme qui ne rit jamais.
— Vous lui apprendrez à rii-e.
— Cela ne s'apprend pas. Et puis c'est un homme terne, il me faut du brillant.
— Ou, pour employer le mot juste, lui repartis-je, du clinquant.
— Non, monsieur, me dit-elle d'un ton pincé. Il est possible que je parle une jolie langue; ce qui est certain, c'est que je dis nettement ce que je veux dire. Voulez-vous que je vous explique ce que j'entends par un jeune homme brillant? C'est, monsieur, ne vous en déplaise, un jeune homme qui, dès qu'il se montre, attire sur lui l'attention....
— Et qui souvent, interrompis-je, est un sot ou un drôle. Défiez-vous de vos faux brillants et tâchez d'apprendre à respecter la gangue où se cachent les pierres précieuses. »
Là-dessus, convaincu d'avance de l'inutiUté de mes paroles, je me donnai, pour l'acquit de ma conscience, le généreux plaisir de lui dire tout le bien que je pensais de M. Monfrin, et j'en pensais beaucoup. Elle n'écouta que la moitié de mon discours et s'écria :
« Votre servante! Puisque voua l'aimez tant, je vous le donne, épousez-le. »
Les choses en étaient là, quand, vingt mois après que le précepteur de Mlles Brogues était entré en fonctions, on vit paraître dans la vallée de la Marne un jeune homme brillant, qui, dès le premier jour,
attira sur lui l'universelle attention, et du même coup fit passer à M. Monfrin et à d'autres plus d'une nuit sans sommeil.
Mlle Emma de Triguères et Mlle Béatrix de Gisvres s'étaient connues dès leur première jeunesse; elles avaient été élevées ensemble au Sacré-Cœur, et malgré la dissemblance de leurs caractères et de leurs destinées, elles n'avaient cessé depuis de se voir ou de s'écrire. Mlle de Triguères n'avait jamais été pauvre, ne s'était point mésalliée et n'avait point fait parler d'elle. A vingt ans, elle avait épousé le comte de Morane, qui possédait près d'Épernay, dans le canton d'Aï, un château où il passait, chaque année, six ou sept mois. Les femmes étant intimement liées, leurs maris s'étaient liés aussi et se voyaient souvent, sans s'aimer beaucoup. Dans cette jolie ville d'Épernay, dont un faubourg, bordé de beaux hôtels, sue les millions, les gros fabricants de vin de Champagne sont de très grands personnages, et les hôtels les plus riches leur appartiennent. M. de Morane goûtait peu certaines opinions de M. Brogues et ses théories sur l'éducation des jeunes filles. Mais il était de son temps; il demandait comme les Anglais : Combien vaut cet homme? — Et M. Brogues valait très cher. Si le comte blâmait ses opinions, il respectait infiniment ses écus.
Mme de Morane ne s'en tenait pas au respect, elle était aux petits soins avec le propriétaire de Mon- Désir. Apparemment elle avait son idée. Cette femme replète et myope, sans fiel comme sans malice, dont les petits yeux troubles et caressants étaient presque noyés dans l'embonpoint de ses joues, n'avait eu qu'un enfant, mort en bas âge, et toutes ses ten-
LE SECIIET DU PHÉCEPTEDll. 71
S maternelles s'étaient reportées sur son frère, le vicomte Ludovic de Triguères, plus jeune qu'elle de dix ans. Il avait grand besoin qu'on l'aidât à gouverner sa vie; il s'était beaucoup amusé et avait mangé en quelques années un gros morceau de son patrimoine. Sa sœur travaillait à le calmer, à l'assagir, à le régler et surtout à le marier. Elle passait, à Épernay, pour une grande marieuse. Mais la négociation du mariage qu'elle avait le plus à cœur était une affaire délicate, qui demandait autant de patience que d'adresse. Amoureux de sa liberté, le vicomte était fort résistant; il trouvait des objections à tout ce qu'on lui proposait, et à peine avait-il fait un pas en avant, il en faisait trois en arrière. Cependant, à force d'instances, elle avait obtenu que, pour la première fois, il vint demeurer quelque temps chez elle, en Champagne; c'était là, pensait-elle, que le chat se laisserait prendre par la souris. Dès les premiers jours, la ville et les villas s'occupèrent de lui. On le surnomma le beau Ludovic, et on lui faisait fête, tout en redoutant son humeur moqueuse et ses coups de langue.
Je lui dois quelques-uns des plus mauvais quarts d'heure que j'aie passés dans le monde; pourtant je voudrais parler de lui avec quelque impartialité. J'accorde que ce jeune homme, fortement musclé et râblé, aux cheveux noirs, au teint pâle, avait beaucoup de prestance, la taille flne, de robustes et puissantes épaules, la poitrine bombée, et que sa Ugure assez régulière exprimait la conscience qu'il avait de sa force. Les femmes le trouvaient beau, elles avaient sans doute leurs raisons pour cela. Mais j'ai trouvé, moi, dès que j'ai eu le malheur de le connaître, qu'il
y avait une brutalité mal déguisée dans sa façon de les traiter et de leur parler, que les regards qu'il leur lançait équivalaient à une prise de possession.
Au surplus, je conviens qu'il était intelligent, qu'il savait exactement ce qu'il pouvait oser, que, capable de jouer plus d'un rôle, il se faisait tout à tous ou à toutes, qu'il coquetait avec les coquettes, qu'il grimaçait avec les minaudières, qu'il philosophait avec les prudes, après quoi cet Hercule de boudoir, rentrant brusquement dans son naturel, se moquait de lui-même et de tout le monde. Je l'ai vu converser avec une dévote, en roulant des yeux mystiques qui ne lui servaient, j'en suis certain, qu'à s'assurer si elle avait la peau fine.
Dix jours après son arrivée, M. Brogues, sa femme et ses filles furent invités à dîner chez Mme de Morane. Le précepteur garda les manteaux. M. de Triguères fut, paraît-il, le voisin de table de Mme Brogues; il causa musique avec elle et lui expliqua éloquemment ce que Chopin et Wagner disaient à son âme. Il se remit de cet exercice violent en restant deux heures au fumoir. On y parla d'une jeune femme des environs que son mari venait d'autoriser à débuter au théâtre. Il s'en fit faire le portrait, et comme on lui vantait son intelligence, ses dons naturels, la beauté de sa voix, il s'écria :
(L Ce n'est pas là ce que je désirais savoir. Ce qui m'intéresse dans la femme, c'est la femelle. »
M. Brogues, qui me rapporta ce propos le soir même, ajoutait :
a II a raison, car il n'est lui-même qu'un beau mâle. ]>
Le lendemain, dans un conciliabule de famille, on
^^ent
'entretint du diner de la veille. Mme Brogues fut la première à dire que M. de TriRuères lui avait déplu, qu'elle n'avait pas été dupe de son enthousiasme pour Wagner, que dans le fond il n'était qu'u cynique. M. Brogues abonda dans son sens; Sidonie ■ déclara qu'il avait l'air avantageux, qu'elle détestait les bellâtres qui se croient irrésistibles. Cependant le mari et la femme, qui, par exception, se trouvaient d'accord, convinrent qu'on ne pouvait se dispenser de rendre leur politesse à M. et à Mme de Morane, et on fixa le jour où le vicomte de Triguères viendrait diner k Mon-Désir.
Monique avait écouté cette conversation sans souffler mot. D'habitude, elle était prompte à juger les gens et les choses et n'attendait pas, pour en parler, qu'on lui demandât son avis. Son silence inaccoutumé me rendit pensif et m'inquiéta plus^encore qu'il ne m'étonna. Je craignis qu'elle n'eût rapporté de sa première rencontre avec M. de Triguères une de ces impressions vives, mais confuses, qu'on ne peut traduire en paroles, faute de les avoir assez digérées. Je voulus m'en éclaircir, et dès que je fus seul avec elle, je lui demandai si le beau Ludovic était un jeune homme qui eût du brillant.
& Vous en jugerez vous-même, me répondit-elle d'un ton bref, puisqu'il viendra diner ici le jour de la Saint-Jean, r
De la hauteur où sont perchés Hautvillers et la villa de Mon-Désir, on descend par une côte rapide au village de Gumières, assis sur la rive droite de la Marne. Ces deux communes forment au couchant Textrême limite du canton d'Aï. L'une est fière de son église abbatiale du xii® siècle et des restes de son abbaye bénédictine, où fut inventé Tart de faire mousser le vin de Champagne. L'autre, à l'exception de sa fontaine pétrifiante, n'a rien à montrer aux touristes. Mais, si Hautvillers se vante de sa richesse, Gumières se glorifie avec raison d'être plus riche encore. La vendange y fait souvent entrer de trois à quatre millions de francs, quelquefois même davantage, s'il faut en croire un poète de l'endroit, qui me faisait l'honneur de m'envoyer ses vers :
On a vendu le vin cinq cents francs l'heclolitre ; C'est un prix inouï, qui fait cinq francs le litre. On doit perpétuer cette année de fortune; Cumière a vu rentrer cinq millions de pécune. Ce chiffre fabuleux, qui est le plus réel.
Pourrait bien à lui seul payer la tour Eiffel.
- Je ne connais pas de village qui possède une si belle mairie et tant de jolies maisons, des Intérieurs si proprement tenus, si coquets, véritables habitations bourgeoises, aux planchers parquetés, aux fenêtres encadrées de briques rouges et de verdure, aux petites cours pavées, toutes garnies de fleurs. Je n'en connais pas non plus oii les jeunes filles prennent tant de soin de leur personne. Elles se croiraient déshonorées si, les jours de fête ou de noces, elles ne changeaient deux ou trois fois de toilette : il en faut une pour la messe, une pour le banquet, une troisièipe pour le bal. Les habitants de cette fortunée commune sont industrieux autant que travailleurs. Ils font à la terre de généreuses avances, et ne craignent pas de dépenser trois mille francs par hectare; mais ils dépensent beaucoup aussi pour leurs plaisirs. Dans les années grasses, on fait des folies, on achète des meubles, de l'argenterie, des bijoux et, si ['occasion s'en pnîsente, des pianos; quand les gelées du printemps ou la grêle ont endommagé les vignes, et qu'il faut emprunter, on revend pianos et bijoux, mais sans se mettre martel en tète; dans trois ans, dans quatre ans, on en rachètera d'autres.
Le jour de la Saint-Jean, Cumières célèbre une fête qui attire de partout une grande affluence de curieux. Un grand mât, surmonté d'im bouquet, est dressé sur l'une des berges de la Marne. Chacun apporte ses chiffons; on les entasse au pied du mât; d'autres y sont suspendus en guirlandes jusque près du sommet. A l'entrée de la nuit, le maire et le curé mettent le feu aux chiffons. Si la Qamme meurt sans avoir atteint le bouquet, s'il ne tombe pas à demi consumé dans la rivière, c'est un fâcheux présage, et
on fera bien cette année-là de ne rien entreprendre " de sérieux.
Mme de Morane ayant témoigné le désir d'assister à cette cérémonie et au bal par lequel se termine la fête, Mme Brogues avait avancé l'heure de son diner. Pendant tout le repas, la comtesse, assise auprès du maître de la maison, me parut très empressée à se gagner ou à se conserverses bonnes grâces. A chaque plat dont elle venait de goûter, elle se récriait, le complimentait sur l'excellence de sa cuisine, sur le mérite transcendant du cordon bleu qu'il avait depuis longtemps à son service, et de fait, Mon-Désir était, à cinq lieues à la ronde, réputé la maison où l'on mangeait le mieux. C'était un genre de gloire auquel M. Brogues n'avait garde d'être insensible. Toutefois les compliments de Mme de Morane le laissaient froid; il soupçonnait ses intentions secrètes et se défiait de ses caresses. Quand elle ne causait pas avec lui, cette petite femme grasse semblait fort occupée de Monique, placée presque en face d'elle, à la droite de M. Monfrin, à la gauche du vicomte. Elle pouvait s'assurer, et je constatai de mon côté que la plus jeune de mes élèves s'appliquait à tenir la balance égale entre ses deux voisins, si ce n'est qu'elle parlait à l'un d'un ton grave et à l'autre avec beaucoup plus d'enjouement. Je constatai aussi que les dents de M. de Triguères étaient superbes, mais qu'il y avait dans sa mâchoire et dans sa gaieté comme dans sa physionomie quelque chose qui par moments t penser à une béte fauve, et je me demandais avec candeur pourquoi les femmes ont tant de goût pour les brutaux. C'est une question que Mme de Morane ne songeait pas à se poser. Son frère parais-
s'amuser, elle en était ravie. De temps à autre, elle l'encourageait à travers la table par un petit signe de tête tout maternel et presque imperceptible, ou prenant son lorgnon, elle les contemplait attentivement, Monique et lui. On eût dit qu'elle les unissait dans son regard, et en vérité, si on pouvait marier les gens avec les yeux, ils auraient été mari et femme avant la fin du repas. Vous vous étonnez peut-être que j'observasse avec tant d'intérêt ce petit manège. Les précepteurs ont des pressentiments.
Quand on eut passé au salon pour prendre le café, M. Brogues dit à ses invités :
([ Vous savez qu'àCumières la Saint-Jean est le jour des sorts et des souhaits. Le bouquet brùlera-t-il'.' Grand mystère. Que chacun de vous demande au ciel ce qu'il désire le plusl Mais je me suis laissé dire que les vœux qui ont le plus de chance d'être exaucés sontceuxqu'on exprime àhaute et intelligible voix. »
Et il ajouta :
« Quelqu'un demande-t-ll la parole? b
Le sous-préfet d'Épernay, qui avait fait honneur au dîner, n'attendit pas qu'on la lui donnât, et il s'empressa de souhaiter que le cordon bleu de M. Brogues, dont il chanta les louanges, vécût d longues années. Son lils, marié de deux mois, garda le silence, mais jeta un coup d'œil sentimental à sa jeune femme, qui commençait une grossesst Mme Brogues fit un léger mouvement d'épaules depuis longtemps elle ne croyait plus à l'efficacité des voeuK. Le visage impassible de Sidonie disait clairement que, se trouvant bien comme elle était, elle ne désirait rien, M. de Triguères poussa un profond et mystérieux soupir en promenant son
It
78 LE SECHET DU PHÈCEPTËUH,
regard autour de lui, et aa sœur lui répondit tant son éventail, M. Monfrin leva involontairement les yeux sur Monique, puis, confus de son audace, détourna incontinent la tète et parut examiner avec soin l'un des bras du fauteuil où il était assis. M, de' Morane, qui faisait reconstruire une des ailes de son château et qui se plaignait que ses ouvriers fussent des lambins, déclara que, quant à lui, il n'aspirait qu'à en finir au plus vite avec les plâtras, et il profita de l'occasion pour assurer qu'aussitôt son hall terminé, il se ferait un plaisir de l'inaugurer en y donnant un grand bal.
ï A la bonne heurel s'écria Monique, qui s'avança au miUeu du cercle. Voilà une bonne h tour, je tiens à annoncer à l'honorable compagnie que depuis trois jours j'ai dix-huit ans, et que je souhaite....
— De n'en avoir jamais dix-neuf », lui dis-je en l'interrompant.
Elle avait l'air si animé qu'inquiet de ce qu'elle
t allait dire,jejugeai prudent d'achever la phrase pour
Aie.
« Trop heureuse, monsieur, d'être si bien com-
' prise! me répondit-elle en me tirant une révérence.
!■ Mais voua verrez que le bouquet ne brûlera pas. b
Les voitures étaient avancées. Mme Brogues, qui f conduisait toujours elle-même son tilbury, fit signe tau vicomte de monter auprès d'elle. Le siège du t'groom restait vacant, elle me pria de m'y installer, fi et nous prîmes la tète de la caravane.
M. de Triguêres était depuis peu d'années propriétaire d'un yacht, et l'été précédent il avait navigué le long des côtes de la Norvège, visité les fiords
LE SECHET DU PflÊCEPTEUH. 7'J
'Célèbres, remonté jusqu'à Haramerfest et au cap Nord. Chemin faisant, Mme Brogues l'interrogea sur ses voyages. Durant pros de dix minutes il répondit d'une manière fort sensée, en homme qui a \u beaucoup de choses et les a bien vues.
« Et où comptez- vous aller cet été? lui ilemandat-elle.
— Nulle part. Mais je me dédommagerai l'hiver prochain. Je me propose de voir la Sicile, la Tunisie, peut-être l'Egypte. 11 faut seulement que je me procure un bon et agréable compagnon de route. C'est surtout en voyage qu'on a peine à s'entendre.
— Si le bouquet brûle, lui dit-elle, vous le trouverez.
— Oui, madame, et il aura des cheveux d'un blond chaud, des yeux gris, et, s'il est possible, autant de talent que vous pour la musique.
— Vous pensez donc à vous marier'?
— Ma sœur me prêche, m'endoctrine, et M. Tristan vous dira qu'à force de tomber goutte à goutte, l'eau finit par creuser le tuf. »
Elle tourna la tète de mon côté, pour s'assurer probablement si je dormais ou si j'écoutais.
a. Je sais, dit-elle, quel souhait a formé M. Tristan. Il nous pariait l'autre jour d'un petit livre très rare, qu'il meurt d'envie de posséder, et sur lequel il n'a pas encore réusai à mettre la main.
— Gomme M. Tristan, reprit-il, j'ai la passion des livres rares. J'en ai lu plusieurs, mais il en est un qui me parait avoir plus de prixque tous les autres; c'est le plus charmant qu'on ait jamais écrit, un livre divin, que je voudrais lire et relire. Malheureusement je n'en connais qu'un exemplaire, qui n'est pas en
80 LE SBCRET DU PKÊCEPTEUII.
vente. Si l'heureux propriétaire consentait â me te \ prêter, Dieu! quel soin j'en auraisl... Mais je suia i fou, et comme on nous le disait tantôt, le bouquet j ne brûlera pas.
— Je ne vous comprends point, dit Mme Brogues. Quel est donc ce livre merveilleux? b
Il se pencha vers elle, et lui coula dans l'oreille une réponse quejen'entendispas. Mais elle avait entendu, car elle se redressa vivement, et lui dit d'un sévère et hautain :
a Vous vous oubliez, monsieur! s
A ces mots, pendant qu'il faisait le plongeon, elle l piqua du fouet son cheval, qui prit le grand trot.
« Le maladroit! me disais-je en me félicitant de | cette aventure. Comme il gâte à plaisir ses affaires! Voilà un projet de mariage tombé dans l'eau et il aura J de la peine à le repêcher. »
Peut-être avais-je raison ; on tire quelquefois des conclusions justes de faux raisonnements.
Lorsque nous arrivâmes, une foule compacte, tour â tour bruyante et silencieuse, se pressait sur la bet^e. Un conseiller municipal aperçut de loin Mme Brogues, vint à elle, chapeau bas, et lui frayant un passage, nous conduisit sur une estrade, M. Brogues et le reste de la compagnie ne tardèrent pas à nous rejoindre. L'aspect du ciel était peu rassurant. Un gros nuage noir se traînait au-dessus de Cumières et de la Marne, et à peine le maire et le curé, armés chacun d'une torche, eurent-ils mis le feu à la paille et aux chiffons amassés au pied au mât, de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber.
s cris de colère retentirent de toutes parts, la partie tait perdue. Mais par une grâce d'en haut, la pluie
^g LE SECRET DU PHECEPTEUH. SI
•-cessa subitement, le gros nuage s'entr'ouvnt , une étoile se montra juste au-dessus du mât. Toutefois le feu paraissait éteint et comme noyé dans un tourbillon de fumée blanchâtre, quand un petit vent du nord s'étant levé, quelques chiffons se rallumèrent, et bientôt il en jaillit une flamme, qui par intervalles semblait près de mourir, et l'instant d'après se ranimait brusquement ; tous les assistants, ie nez en l'air, l'encourageaient de la voix et du geste; on lui criait : a Montel monte donc! » Et elle montait, montait toujours, jetant de minute en minute de plus vives clartés, jusqu'à ce qu'elle atteignit enfin le bouquet, qui s'embi-asa et, emporté par le vent, tomba dans la rivière. La foule éclata en applaudissements frénétiques, poussa un hourra de triomphe. Les vignerons de Cumiéres tenaient pour certain que la vendange serait belle, qu'elle ferait entrer au moins trois millions dans leurs poches.
Vignerons et bourgeois s'étaient mis en mouvement pour s'acheminer vers la' promenade plantée de tilleuls où le bal ne devait pas tarder à s'ouvrir. Nous descendîmes de notre estrade. M. de Triguères ofTrit son bras à Mme Brogues, qui n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Elle lui gardait rancune, et à peine fûmesnous sortis de la foule :
Œ Ce jeune homme, me dit-elle, est un insupportable fat. B
Elle avait le ton sec, et je fus sur le point de lui représenter que, si ce jeune homme lui déplaisait, je n'y étais pour rien, que je ne l'avais pas élevé. Elle ajouta d'une voix plus douce :
« Faites-moi le plaisir, monsieur Tristan, d'avoir l'œil sur Monique. Elle me paraît fort excitée. »
LE SECRET ÙU PHÈCEPTETR.
^^H Cetterecominandationin'étoDna; c'était la première ' ^^Bfbis que Mme Brogues me chargeait de veiller sur la ^^P 'conduite d'une de ses filles; je la croyais absolument ^^ étrangère à ce genre de préoccupation.
Monique avait pris les devants en compagnie du' sous-préfet, de son fils et de sa bru. Je me lançai à' leur poursuite; j'étais tout zèle, tout feu, et je maudissais les fâcheux qui me barraient le chemin^ Cependant, ayant aperçu à quelques pas de ma
IJtfnie de Morane et le vicomte, qui causaient avec animation, je ralentis un instant ma marche : ia curiosité est quelquefois la plus vive de mes passions, a Étrange femmel disait M. de Triguères. Tant de cheveux et si peu de visage ! Que fait cette crinière de lionne sur ce joli corps de chatte!
— Je te défends de médire de mon amie, lui répondait sa sœur.
— Dieu me garde d'en dire du mal 1 Elle me paraît plus étrange que déplaisante.
— Et ma délicieuse petite diablesse, en es-tu amoureux?
— Elle a des yeux qui sont des pistolets, et je la trouve exquise. Mais vous êtes trop pressée, ma chère. ' Que diable! on laisse aux gens le temps de respirer. » Je les devançai, et j'atteignis en quelques minutes' la promenade, où se faisaient déjà entendre des frémissements de violons, auxquels la clarinette mêlait des notes aiguës. Je parcourus, l'une après l'autre, toutes les allées de tilleuls. Point de Monique! Point I de Niquette ! Je savais par expérience que, lorsqu'elle L 8'était mis en tète de s'échapper, elle vous glissait des doigts comme une anguille. Une idée me vint. Le 1 commençait, l'orchestre attaquait les premières
LE SECRET DU PRÈCEPTEDil. 83
"mesures d'une polka. Je me dirigeai vers une grande tente, en l'orme de carré long, dont la porte était assiégée par de jeunes couples qui, avant même d'entrer, préludaient à leurs ébats en se trémoussant sur place, tant les jambes leur démangeaient. Je réussis ' enfin à m'introduire; mais je fus quelque temps sans trouver ce que je cherchais. Une haie de spectateurs me cachait les trois quarts de la salle. J'entendis une paysanne dire à sa voisine :
a Regardez donc ces deux-là I Comme ils dansent bien! »
Je lîs un effort désespéré, je parvins à me faufiler à travers la haie. Ce que j'aperçus ne me réjouit point : Monique dansait avec l'insupportable fat. Hélas! il me suffit de les regarder un instant pour me convaincre que M. de Triguères était un polkeur accompli, digne de l'incomparable danseuse dont il tenait enlacée dans ses bras d'Hercule la taille mince et souple. Cette petite fille avait trop souvent dans l'habitude de la vie des manières, des allures do garçon, et quand la musique réglait ses mouvements, elle n'était plus que grâce et qu'abandon. Elle ne dansait pas seulement avec ses jambes; son âme, son cœur, tout s'en mêlait. C'était pour elle une fête, une ivresse. La tète à demi renversée, les lèvres entr'ouvertes, elle semblait boire son plaisir. Elle avait tout oublié, et, comme perdue dans l'espace, elle n'était plus de ce monde. Aussi légère, aussi infatigable qu'un oiseau, à peine se reposait-elle un instant pour souffler ou relever les boucles folies qui lui tombaient sur les ., après quoi elle s'envolait de nouveau.
ËTout entière à sa joie, elle ne se doutait pas que le t elle attiraient l'attention non seulement
spectateurs, mais des danseurs eux-mêmes, quïS s'arrêtaient parfois pour les regarder. Je les regar-i| dais, moi aussi; ma laideur contemplait leurs grâces; i l'homme au dos rond et aux petites jambes grélea sentait sa misère, son néant, et je vous jure qu'en cal moment j'aurais donné le meilleur de mon esprit et de mon âme, mes pensées les plus chères, mon livre, ma science, mes rêves de gloire et tous les philosophes arabes, pour être capable de danser une polka comme M. le vicomte Ludovic de Triguères.
La musique se tut, et Monique parut sortir d'u rêve, elle reprit terre, M'ayant aperçu, elle quitta IsJ bras du vicomte pour venir à moi.
n On m'assure, me dit-elle, que je suis depuis dix-». huit ans dans ce monde, et je n'ai jamais trouvé daoA- 1 aucun bal un cavalier qui dansât si bien, s
Si M. Monfrin, qui ne faisait que d'arriver, avaiti entendu cette déclaration de principes, il n'aurait pas M eu le courage de demander à Mlle Drogues si ellel voulait lui faire la grâce de danser avec loi le preniîef I quadrille. A cette requête humblement présentée, elle ne répondit ni oui ni non, mais elle fit un hoche* J ment de tête qui pouvait signifier tout c* qu'on vou* lait, et qu'il interpréta selon son désir.
a Cher monsieur, lui dit-elle d'un ton câlin, je meurs de soif. Il y a un buffet dans le pavillon voisin. Seriez-vous assez aimable pour m'aller chercher un verre de limonade'? n
Il fut charmé qu'elle s'adressât à loi et partit aus- Sitût pour exécuter son ordre. Il eut, parait-il, quelque peine à approcher du buffet, et deux ou trois minutes se passèrent sans qu'il revînt. Elle perdit
LE ÙECHET DU PRECEPTEUR. 8rj
' a M. Monfrin est le plus empêché des hommes, fitelle. Mon bon chien, auriez-vous l'extrènie obligeance d'aller les chercher, lui et sa limonade ? »
Le bon chien était d'humeur triste, et, moins complaisant que d'habitude, il lit la sourde oreille. Mais tout à coup l'irruption de nouveaux arrivants occasionna une poussée dans la foule; je fus séparé de Monique et je ne réussis pas à la rejoindre. L'orchestre jouait la ritournelle d'une contredanse quand M. Monl'rin reparut, suivi de M. Brogues, de sa femme et de sa flUe aînée, qu'il venait de rencontrer.
« J'avais laissé ma danseuse sous votre garde, me dit-il. Où est-elle?
— Ne la voyez-vous pas là-bas? lui répondit Sidonie. Elle se dispose à danser avec M. de Trîguères; M. et Mme de Morane leur font vis-à-vis. »
Et voyant sa figure s'allonger :
a 11 faut lui pardonner. Dans lesjours comme ceuxci, elle n'a plus sa tète à elle.
— Rendez-moi du moins le service de boire cette limonade, lui dit-il en s'efforçant de sourire, et je me trouverai moins ridicule. »
Elle but, et emportant le verre vicie, il sortit pour ne plus revenir.
Mme Brogues avait pris à cœur cet incident. Elle dit à son mari :
Cl Monique a fait faux bond à M. Monfrin et danse pour la seconde fois avec M. de Triguères. Vous verrez qu'on finira par la compromettre. Allez, je vous prie, la chercher, et dés que ce sera possible, ramenez-la. »
M. Brogues la regardait d'un air surpris. Cette
indiftërente s'inquiétait de ses (illes et craignait qu'on lie les compromit. 11 s'empressa d'obéir, et aussitôt que le quadrille fut fini, il ramena sa prisonnière, qui paraissait furieuse d'avoir été dérangée dans ses projets et dans ses amusements.
Une demi-heure après, nous prenions le thé en famille dans le salon de la villa. M. Drogues nous quitta bientôt pour aller écrire des lettres. Monique continuait de bouder; Mme Brognes semblait émue, agitée; elle avait quelque chose à dire, et cherchait sa phrase sans la trouver.
« Ma chère enfant, fit-elle enfin, nous trouvons, ton père et moi, que tu ne comptes pas assez avec les convenances, b
Elle avait juré, ce jour-là, d'étonner tout le monde, et Niquette ouvrit tout grands ses longs yeux obliques. C'était ia première fois que sa mère s'avisait de lui laire de la morale. Et puis : « Ton père et moil » quelle formule inusitée !
a Quelle inconvenance aî-je commise? demandât-elle. Mon crime est-il d'avoir dansé dans un bal champêtre?
— Oh! point du tout. C'est un usage reçu, et cela plaît aux vignerons sans faire de tort à personne. Mais peut-être es-lu trop vive dans tes plaisirs, trop ardente...,
— Vous ne m'en aviez jamais fait la remarque. Comment se fait-il que vous ayez attendu jusqu'aujourd'hui pour vous en apercevoir? s
Mme Brogues rougit et répondit avec un peu d'embarras et quelque hésitation :
^ «On passe beaucoup de choses aux petites tilles; 3 vous n'êtes plus une petite fille, et je crois de
devoir de voua avertir que vous n'êtes pas assez maîtresse de vous-même.
— Eh I pour une fois par hasard qu'on s'amuse, il est bien permis de s'amuser tout de bon. Que voulezvousl, j'adore la danse, et quand je me divertis, j'ai l'air de me divertir. Qu'on me demande tout ce qu'on voudra, mais on ne fera jamais de moi une hypocrite.
— Sans être une hypocrite, lui repartit sa mère sur un ton très doux, vous auriez pu être plus polie envers M. Monfrin, à qui vous avez fait un affront, et témoigner moins ouvertement votre préférence pour M. de Triguêres. Soyez sûre qu'on en parlera.
— Ohl bien, s'il faut que je régie ma conduite sur l'opinion des vignerons et des vigneronnes de Cumières, où allons-nous, bon Dieu! »
Sidonie prit à son tour la parole.
a II n'y avait pas seulement là des vignerons, ditelle, mais beaucoup de gens d'Épernay, et les gens d'Épernay aiment à gloser.
— Qu'ils glosent! s'écria Monique. Si M. de Triguêres m'a compromise, il sauvera ma réputation en m'épousant, et, soit dit entre nous, je l'y crois assez disposé.
— Vous déraisonnez, dit vivement Mme Broguea; M. de Triguêres fût-il réellement épris de vous, ni votre père ni moi no consentirons jamais à ce mariage. Mais je suis persuadée que ce jeune homme n'a pas les intentions que vous lui prêtez. J'ai cru comprendre, par certains propos embarrassés de sa sœur, qu'il a une chaîne. »
Monique demeura tout interdite.
« Une chainel fit-elle. Quelle sorte de bête est-ce
me là?
— Maman veut dire, lui répondit Sidonie, que M. de Triguères est marié sans Têtre, et tout le monde sait que c'est le genre de mariage le plus difficile à rompre. »
La figure de Monique exprimait un trouble profond. Le coup avait porté.
« Et vous, monsieur Tristan, me demanda-t-elle, croyez- vous aussi que M. de Triguères ait une chaîne?
— Je n'en sais rien, repartis-je; mais ce que j'affirme sans crainte de me tromper, c'est qu'il n'est pas du bois dont on fait les bons maris.
— Vous détournez la conversation. Ceci est une tout autre affaire, et j'entends à cet égard ne m'en remettre qu'à mon propre jugement.
— Tu ferais bien de t'en défier, ma chère, lui dit sa sœur sur un ton de bienveillante et miséricordieuse autorité. Si perspicace que tu sois, M. de Triguères n'est pour toi qu'un inconnu.
— Un inconnu! Je l'ai vu chez son beau-frère, je l'ai vu ici, j'ai dansé une polka et un quadrille avec lui, nous avons beaucoup causé, et il m'a paru intelligent, gracieux, charmant et tout à fait convenable.
— Ah ! Niquette, Niquette, reprit gravement Sidonie, il ne faut pas juger les hommes sur ce qu'ils nous disent, mais sur ce qu'ils disent de nous.
— Une chaîne ! marmottait Niquette sans l'écouter.
— Les hommes sont avec nous de grands comédiens, poursuivit Sidonie. Pour les bien connaître, il faudrait les voir, les entendre, quand ils sont entre eux, qu'ils ne se gênent plus et s'abandonnent à leur naturel. L'homme des femmes est un mensonge; l'homme véritable est celui des hommes, et il est souvent bien différent de l'autre, et c'est à lui qu'une
LK SËCKET DU PRECEPTEUIl,
affaire quinze jours après son mariage, et , c'est avec lui qu'elle est condamnée à passer le reste de ses jours. C'est pour cela que le mariage est une ■ sotte institution, car primo....
— Primo, interrompit Monique, je tombe de sommeil, et secundo, ie vais me couclier. a
Elle sortit en faisant claquer la porte. Sidonie s'appliqua à nous rassurer, elle affirma que cette grande colère ne serait qu'un feu de paille. Elle nous représenta que les tempéraments purs de tout mélange sont une exception, qu'elle avait bien étudié celui de sa sœur, que Monique élall sans contredit une sanguine, mais une sanguine mixte, et, partant, une impulsive d'un genre parliculier, une impulsive capable do réflexion, une impulsive à retours, laquelle passerait une partie de la nuit à réfléchir et se réveillerait dans les meilleures dispositions qu'on put lui souîiaiter. J'en étciis moins convaincu que cette savante flile; si lumineuse que fût sa démonstration, elle laissa quelques doutes dans mon esprit.
Ce que je puis affirmer, c'est que dès le lendemain matin, Monique avait repris sa belle humeur, et qu'il se produisit pendant le déjeuner un incident qui semblait prouver qu'elle avait réfléchi, qu'elle se souciait peu de revoir le cavalier qui dansait si bien. Nous en étions au dessert quand on apporta un billet de Mme de Morane. Persuadée qu'il faut battre le fer quand il est chaud, elle invitait Mme Brogues et ses filles à une garden-party^ qu'elle comptait donner le jeudi suivant dans son parc; elle n'ajoutait pas que le vicomte en serait le héros.
Monique dit aussitôt qu'elle ne se rendrait pas à cette matinée en plein air, et elle allégua pour raison qu'elle n'avait point de robe. Sa mère et sa sœur lui représentèrent qu'elle en avait au moins trois qu'on pouvait arranger pour la circonstance. Elle déclara qu'aucune n'était mettable, qu'elle ne voulait pas avoir l'air d'une pauvresse. On n'insista point. N'était-il pas à craindre qu'en dépit des bonnes résolutions qu'elle avait pu prendre, elle ne montrât en
LE SECRET DU PRÉCBl'TEUK. 91
jouaot au laivn-tennis la même vivacité, la même ardeur que lorsqu'elle polkait avec M. de Triguêres? Mme Brogues se contenta de lui dire :
a Quelle excuse donneras-lu? Te voilà tenue d'être malade.
— Nous n'aurons pas besoin d'en venir à celte extrémité, répondit-eUe. L'abbé Verlet nous a proposé d'aller déjeuner au presbytère un de ces jours, et je lui ai promis d'emporter ma boite d'aquarelle et de lui faire le portrait de son clocher roman.
^ Oui, dit Sidonie, mais il nous a laissé le choix du jour.
— Eh bien, je choisis jeudi. »
Il fut convenu qu'effectivement j'irais déjeuner le jeudi suivant à Bussigny avec mes deux élèves, et que, si le cœur lui en disait, Mme Brogues se rendrait seule à la garden-party ; mais, sur l'invitation de Monique, elle écrivit séance tenante à la comtesse pour lui présenter les excuses de ses fUles.
tf Ne manquez pas d'ajouter, lui dit en souriant cette jeune impulsive à retours, que les engagements avec l'église passent avant tous les autres, qu'elle veuf être servie la première. »
De son cOté, elle expédia une dépèche à l'abbé, et tout le monde parut content.
« Vous voyez! me dit Sidonie.
— Je vois, lui répondis-je, et je n'en crois pas mes yeux. B
Nous partîmes, au jour fixé, dès huit heures du matin. Je me souviens que le ciel parut un instant se brouiller et que nous reçûmes une assez forte ondée. qu'un ardent soleil sécha bien vite. Je me rappelle aussi que c'était Sidonie qui conduisait. Je n'ai pas
oublié non plus que nous emportions dans le caisson du break, avec deux bouteilles de grand Champagne mousseux, un pâté de canards et une brioche. Ce n'est pas que nous pussions craindre de mourir de faim à Bussigny ou que la cuisine de Mlle Verlet fût médiocre; tout au contraire, elle cuisinait à merveille et ses omelettes surtout étaient justement célèbres ; mais si on ne l'avait déchargée d'une partie de sa besogne, elle n'eût pas quitté ses fourneaux, et il aurait fallu déjeuner sans elle. Je me souviens non seulement de ce pâté, mais des canards qui avaient servi à le faire. La veille, comme nous passions près de la basse-cour, Monique et moi, un marmiton venait de leur couper le cou, et il en laissa échapper un qui, tel qu'il était, se mit à courir le long d'une allée. A ce spectacle nouveau pour elle, Monique avait poussé un cri d'horreur. Quand son émotion se fut calmée, elle me demanda comment il se faisait qu'un canard pût courir sans tête.
« Eh ! bon Dieu, lui avais-je répondu, que de choses vous faites tous les jours sans être bien sûre d'avoir votre tête à vous ! »
Nous ne prîmes que le temps de saluer l'abbé et
sa sœur, et Monique se mit en devoir d'acquitter sa
dette. Après avoir choisi l'endroit d'où le clocher se
présentait le mieux, elle s'installa sur un pliant,
ouvrit sa boite de couleurs, commença son esquisse.
Nous nous assîmes près d'elle sur des chaises qu'on
nous apporta. Sidonie, pour qui l'oisiveté était un
^ .^ supplice, brodait au crochet. Quant à moi, je ne fai-
i j^.^s' rien, je regardais, et je ne m'étais jamais senti
'■% heureux.
j X ^ Avez-vous remarqué, me demanda la jeune doc-
^lorest
LE SECRET DU PnÉCEPTEUIl. 93
:. que Nîquette ne s'y prend jamais deux fois de la même. manière pour peindre une aquarelle? Tantôt elle dessine avant de peindre, tantôt elle se dispense de faire un croquis. Un jour, elle commence par bâtir son ciel, le lendemain c'est par là qu'elle finit, et tour k tour elle s'attaque d'abord aux objets importants ou aux accessoires. Il me semble que si j'avais son talent, je voudrais avoir une méthode.
— Eh oui ! repartit Monique, et c'est en cela que nous différons. II me semble, à moi, que si j'avais une méthode, je ne ferais rieii de bon, et selon mon humeur, je commence quelquefois par la fin pour finir par le commencement. Le hasard est mon dieu, j'ai découvert qu'il me voulait du bien.
— Ne croyez-vous pas, reprit Sidonie, qui lâchait difficilement une idée, que si Niquette travaillait avec plus de méthode, elle ne peindrait pas avec plus de talent peut-être, mais avec plus d'égalité et de certitude?
— Elle a toujours tort et vous avez toujours raison », lui répondis-je. Et lui montrant du doigt l'aquarelle : a Mais il faut avouer qu'elle a souvent une faton bien gentille d'avoir tort. »
Elle était en effet bien gentille cejour-là, cette petite Niquette, qui m'avait causé de si vives inquiétudes, Je m'étais remis de mon alerte, j'étais tout à fait rassuré, et je me reprochais mes folles terreurs. Je l'avais constamment observée en venant, et je m'en croyais certain, elle ne s'était pas dit une seule fois : « Pourtant il ne tenait qu'à moi de me rendre aujourd'hui à une garden-party, où j'étais sûre de le trouver B. Je n'avais pas aperçu un pli sur son front, un nuage au fond de ses yeux. Peut-être ses dix-huit ana
r.94 LE SECRET DU PBÈCEPTEDJl.
commencaient-ils àopérer; peut-être avait-eile brûlé son dernier diable dans le feu de la Saint-Jean. Ella était gaie, tranquille, affectueuse, complaisante. Tout le long du chemin, elle avait été aux petits soins avec moi, s'occupant de me préserver du soleil ou de la pluie, et elle m'avait prodigué ses plus agréables sourires. Et depuis près de deux heures je la regardais peindre, et en vérité je ne crois pas avoir passé dans ce monde deux heures si courtes et si charmantes, ni savouré à ce point la joie d'exister et d'avoir une àme.
Tout me plaisait, tout m'agréait. Ce village, bâti des deux côtés d'une route qui descend dans un vallon où coule un ruisseau, était pour moi un lieu de délices. Une femme traversa la rue, poussant une vache devant elle, etl'une etTauti* parurent se dire : ii; Que font-ils donc là? s Des poules picoraient dans un fumier; des pigeons roucoulaient an bord d'un toit; un grand chien blanc s'était couché dans un tas de paille et ne sortait de son repos que pour chercher ses puces; plus loin, immobile sur le seuil d'une grange, un chat, qui nous avait observés d'un œil de défiance, s'étant convaincu delà pureté de nos intentions, dormait sur son museau. De quart d'heure en quart d'heure, l'abbé venait nous dire un mot, s'assurer que tout allait bien. Selon sa vieille habitude, il était nu-tête; il détestait les chapeaux, et c'était la seule raison, disait-il, qui l'eût empêché de devenir cardinal.
Tout le monde était heureux, jusqu'au clocher roman, qui était fier qu'on s'occupât de lui et qu'une ||!9i jolie flUe condescendit à faire son portrait. Et j'étais
sis derrière elle; par instants, je me penchais sur
la
ler H
ne H
LE SECRET DU PnECËPTECR. 95
son épaule, je respirais le parfum de ses cheveux noirs. Je ne l'avais jamais sentie si près de moi; à deux reprises, comme elle reculait la tête pour voir de plus loin sa peinture, sa joue frôla la mienne. Jamais la vie ne m'avait paru si douée et si semblable à un rêve. Je voyais s'ouvrir devant moi ce pays enchanté ofi la musique de Chopin transportait Mme Brogues, ce pays où l'on a ce qu'on désire, où l'impossible devient possible. J'étais comme l'insecte qui, aprèsde longues recherches etde longues inquiétudes, a découvert enfin la plante où il pourra se loger et se nourrir, et qui trouve que le monde est bien fait. Ma chétive existence m'apparaissait comme un anneau d'or dans la chaîne des destinées; un bonheur sans nom m'était échu en partage dans la grande distribution des biens et des maux, et ce qui se passait en moi devait durer toujours. Content de mon lot, je me sentais en harmonie avec l'âme universelle des choses, et je la bénissais dans un silence d'adoration,
a Et tout cela, dira-t-on, parce qu'une petite fille à l'imagination fantasque, au cœur déraisonnable, était assise sur un pliant, et s'amusait à pourtraire un vieux clocherl » Eh ouil une petite fille, et il n'en faut pas davantage. Notre raison est si faible que peu de chose suffit pour la troubler, pour la griser. Mais il y a de divines ivresses, et celui qui ne les a pas connues a perdu son temps sur la terre. Si certain que je fusse qu'il est sourd à nos prières, j'invoquais ce Dieu qui n'est pas une personne, ce grand Inconnu qui est en nous et en qui nous sommes, et je lui disais : a Je ne te demande pas de lui donner un philtre pour la contraindre à m'aimer; mais fournis-
96 LE SECllET DU l'HÉCEPTEUil.
moi l'occasion de lui rendre quelque graod servira et s'il est possible, de risquer ma vie pour elle, efJ quoi qu'il arrive, que personne ne lui soil plus que moi, qu'aucune société ne lui soit plus doucfl que la mienne! Par un arrangement que tu saun trouver, puissé-je ne la quitter jamais ! Fais que nou! habitions jusqu'à la tin, elle et moi, la même maison, que je n'achève jamais un jour sans avoir entendu s voix et son rire, et que je meure en la regardant avant qu'elle ait deviné mon secret I »
Quelques vers d'un poète arabe me revinrent à l mémoire : « L'endroit luisant de rosée où nous fimes^ une lialte me parut si délicieux que mon cœur palpita d'aise et de joie. Là je formai mille souhaits bizarres,. et elle était dans tous mes vœux. » Je murmurais ces vers entre mes dents, et en me les récitant à moimême, je contemplais une petite nuque de couleur ambrée, qui semblait s'offrir à mes lèvres, et pourtant j'aurais mieux aimé mourir que de leur permettre d'y toucher.
J'en étais là lorsqu'au bruit que firent les e d'un cheval sur le pavé rocailleux de l'unique rue de Bussigny, je retournai vivement la tète. Mon rêvç s'évanouit dans un affreux brouillard, le pays enchanté disparut, l'anneau d'or vola en éclats. Ce cheval était' un bel alezan monté par l'homme dont je me croyais à jamais délivré. « Le hasard, avait-elle dit, me veut quelquefois du bien, a Était-ce le hasard qui nou?; ménageait cette rencontre inattendue? Un noir soup-' çon me traversa l'esprit.
Elle s'était retournée aussi et me parut surprise.
« M. de Triguèresl dit-elle à demi-voix. Quand on i*eut perdre son chien... s
^^Ipi
passa près de nous sans avoir l'air de noua apercevoir. Nous le vîmes s'arrêter devant une auberge, il mit pied à terre, confia son cheval aux soins d'un valet d'écurie, enfila une ruelle, se dirigea vers une porte encadrée de vigne et entra sans avoir pris la peine de sonner.
a Quelle affaire, demanda Sidonie, peut-il bien avoir à traiter avec le curé de Bussigny?
— Ne sais-tu donc pas, lui repartit Monique, que l'abbé a été son précepteur? »
Et sans s'émouvoir davantage de cette aventure, elle continua de peindre pendant vingt minutes encore, après quoi elle lava tranquillement ses pinceaux, rangea, referma sa boite, plia bagage et prit le chemin du presbytère, pendant que sa soeur me disait :
« Voilà notre partie gâtée; mais mon expérience personnelle m'a appris que, si les événements qu'on croit heureux tournent souvent fort mal, les fâcheux incidents ont quelquefois de bons résultats. »
Quelque considération que j'eusse pour son expérience personnelle, je me permettais de douter que l'arrivée inattendue du vicomte pût produire quelque chose de bon. Nous le trouvâmes dans la cuisine, argumentant avec Mlle Verlel qui voulait le retenir h déjeuner et l'assurait que, grâce aux circonstances, il n'aurait pas à se contenter de l'ordinaire d'un curé. Il alléguait la garden-party et la promesse qu'il avait faite à sa sœur de rentrer de bonne heure. Mais les sollicitations obstinées de cette excellente demoiselle, queje maudissais du fond de mon âme, eurent bientôt raison de sa feinte résistance.
Je devais avoir l'iRîl triste et la ligure allongée, car
i'abbé se crut obligé de nie prendre à part pour laire ses excuses. Pouvait-il se dispenser de faire boni «ccueil à un ancien pupille, qu'il n'avait pas revu'; depuis trois ou quatre ans '.' ■ Oserai-je vous rappeler, lui dis-je, que vo m'avez parlé de lui comme d'un insignU nebulo'! — La langue est prompte, me répondit-il, et il Ëiut oublier les propos qu'un homme tient à minuit dans les bois. »
Si j'en juge par le prodigieux appétit dont fit preuve le vicotnte de Triguères, le déjeuner devait être excellent; il me sembla exécrable; je miMais â tout ce que je mangeais mon flel et ma bile. Cependant, jusqu'à la fm du repas, ce jeune homme se comporta fort honnêtement, et parut s'occuper beaucoup moins de Monique que de Sidonie, auprès de laquelle il s'était volontairementplacé 11 s'accommodait à l'humeur de chacun, et il tAcha de se concilier son estime en lui apprenant qu il faïaait tout avec méthode, qu'il ne se déterminait i rien -îans en avoir longuement délibéré avec lui-même, qu'il pou'ïsait l'esprit d'ordre, l'amour de la règle jusquà tenir un compte exact de ses dépenses. Elle lui répondit qu'elle en faisait autant, qu'elle enregistrait les siennes dans de petits calepinS' en maroquin vert.
« Il y a entre nous cette différence, répliqua- t-il, que les miens sont en maroquin rouge. Je dois vous confesser aussi que je n'y note en les spécifiant que les dépenses utiles, nécessaires; quant aux dépenses bètes, inavouables, je me contente d'inscrire le chiffre 18 autre indication . Par dépenses inavouables, s'empressa-t-il d'ajouter, j'entends celles que j'ai regretté r^'avoir faites. Supposons que j'achète deux cents louis
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LE SEi:RET ou PnÊCErTELUl.
un cheval que je revendrai six mois plus tard à demi- l prix; j'écris dans mon livre : a Dépensé tel jour deux a cents louis », et rien ne m'empêche de croire que i je les ai donnés au bureau de bienfaisance. C'est gvè à cette précaution que je peux relire avec agrément mes petits cahiers.
— Ahl monsieur, lui dit-elle, c'est précisément les ■ dépenses bétes qu'il faudrait spécifler. L'utilité des livres de compte est de nous apprendre à régler notre vie.
— Telle est la destination des petits cahiers verts, je le veux bien; mais les petits cahiers rouges sont destinés à autre chose.
— Croyez-moi, mon cher vicomte, s'écria l'abbé, faites-les désormais relier en vert; si vous attendiez pour devenir raisonnable que la sagesse vous parlât par une jolie bouche, c'est sous mon humble toit que se sera opéré ce miracle, b
Tous ces propos me semblaient sans saveur, et les gaités de l'abbé m'agaçaient. Quand, au dessert, Monique m'ofl'rit la moitié d'une pèche, qu'elle venait de peler, je la refusai. C'était la première fois que pareille chose m'arrivait.
Après le déjeuner, l'abbé Verlet insista pour me conduire dans son église, dont l'intérieur avait été longtemps en réparation et que je n'avais pas encore visitée.
« C'est ma femme, me dit-il, et j'attendais pour vous la présenter qu'elle eût une toilette convenable. B
Cette église qu'il aimait à montrer est un de ces vieux édifices qui ont été si souvent restaurés qu'ils n'ont plus d'âge. Certaines parties sont modernes,
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d'autj-es sont plus anciennes, tandis que l'arrière-nef, i comme le clocher roman, remonte aux premières 1 années du xni° siècle. De la sacristie jusqu'à l'autel "1 et aux vitraux de l'abside, dont quelques-uns n'étaient I pas sans prix, il me fit tout admirer. Puis il ms 1 raconta par le menu l'histoire de cette sainte maison qu'il appelait sa femme. Ne m'interrogez pas sur les I origines de l'église de Bussigny et sur ses aventures de jeunesse, je serais hors d'état de vous renseigner. J'écoutais l'abbé ou je faisais semblant de l'écouter; mon esprit élait ailleurs, et je ne me rappelle pas un mot de son interminable harangue. Il y mettait de l! malice. Cet homme sagace avait deviné mes secrètes préoccupations, et cet homme excellent ne connaissait pas de plaisir plus exquis que celui de tourmenter un philosophe.
Dès qu'il eut l'mi et que nous fûmes sortis, comme nous faisions le tour du cimetière :
« Croyez-vous, lui dis-je, aux petits cahiers rouges de M. le vicomte?
— Oui, me répondit-il en balançant une cié qu'il tenait à la main. 11 a toujours aimé à être au clair avec lui-même, et c'est vraiment le plus rangé de tous les grands pécheurs. Il n'agit jamais par entraînement, il est plein d'intentions, plein de calculs. Il m'a apporté tout à l'heure cinq cents francs pour mes pauvres; j'en ai conclu qu'il a quelque complaisance à me demander, qu'il attend quelque chose de moi. Il a l'air d'être fou, il ne l'est pas. Les vrais fous s'imaginent que leurs fantaisies seront éternelles : il sait très bien que les siennes dureront six mois. Il n'y tient pas moins pour cela, il a du goAt pour les entreprises, et la frigidité naturelle de son imagina-
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LE SECUET DO HHÈCEPTEUU. lOt '
tion lui permet d'en mener plusieurs de front, sana ■'. sacrilier une de ses passions à l'autre. Son père lui reprociiait dans sa jeunesse de courir toujours deux , lièvres à la fois : « Vous verrez, répondait-il, que je « les tuerai tous les deux. »
— Et depuis ce temps, dis-je, il a souvent aimé ' deux femmes à la fois, en les préférant également l'une à l'autre.
— Aimer! lit l'abbé en levant les épaules. Éfalt-il amoureux du pâté de canards qu'il mangeait tantôt de si bon appétit? L'amour n'est pour les hommes qui lui ressemblent que l'œuvre de la cbair; ajoutez-y l'orgueil du succès, et vous pourrez dire de lui : Gloriam suam amatplua quam omnea creali()'as....Mais vous me semblez £^ité, anxieux. Auriez-vous quelque inquiétude pour vos élèves? Vous m'avez dit, un jour, que vous n'aviez pas charge d'àraes.
— Vous savez mieux que moi, repartia-je, qu'il faut oublier les propos qu'un homme tient à minuit dans les bois.
— Bah I ma sœur est là.
— J'ai remarqué, répliquai-je, que les saintes ont un faible pour les grands pécheurs, et qu'en de certaines matières les curés sont plus tolérants que les philosophes. »
En ce moment, son sacristain l'aborda, et je le quittai pour m'en aller où j'avais aFFaire.
Je trouvai, en rentrant au presbytère, Sidonie devisant tête à tête dans la cuisine avec Mlle Verlet. Leur conversation devait être fort intéressante, car elle avait tiré de sa poche un petit cahier de notes, qui n'était pas vert, mais relié en basane brune, et, un crayon à la main, elle écrivait sous la dictée de la sœur du curé. Cette sainte, que je soupçonnais d'avoir un faible pour les grands pécheurs, avait aussi un talent particulier pour fabriquer une eau-de-vie de prunelles, qui demandait de savantes et minutieuses préparations, liqueur tout à fait exquise et, paraît-il, très hygiénique. M. Brogues, à qui elle en avait offert un flacon, l'avait déclarée excellente, et Sidonie tenait à posséder cette recette merveilleuse. Tout l'intéressait, les recettes de cuisine comme les autres : la méthode ennoblit tout.
Je lui demandai où était sa sœur; elle me répondit d'un air distrait :
ce Tout à l'heure elle était ici; vous la trouverez au jardin. y>
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Je passai au jardin, en donnant au diable les prunelles, les méthodes et les doctes personnes qui ne savent pas garder leur sœur. Le jardin n'était pas grand : un carré de légumes, quelques plates-bandes où fleurissaient des œillets, une tonnelle, où s'enfermait le curé pour préparer ses prônes, en deux minutes on en faisait le tour. T'allai tout droit à la tonnelle, je n'y trouvai personne. Je revins sur mes pas, je rentrai dans la maison, j'errai de chambre en chambre, et tout en cherchant et ne trouvant pas, je me souvins d'une vieille estampe qui ornait le vieil exemplaire dans lequel j'avais lu jadis le Vicaire de Wakefield. ,Ie revis distinctement une voiture dont la portière était ouverte, une jeune fdie qu'on y faisait entrer, moitié de gré, moitié de force : elle se rejetait en arrière, et, la regardant d'un œil tendre, le ravisseur, qui la tenait par la taille, murmurait à son oreille ces paroles magiques auxquelles on ne résiste pas. Mais je me rappelai fort à propos que M. de Triguères n'avait pas pris de voiture pour venir à Bussigny.
Je fus rejoint par l'abbé, qui en avait Uni avec son sacristain, et cette fois il daigna s'intéresser à mes inquiétudes.
« Ils seront allés se promener, me dit-il. Il y a près d'ici un tertre d'où l'on découvre tout le pays. »
Il sortit avec moi, nous primes à travers un verger, nous arrivâmes au sommet du tertre : quoique, dans cette saison, on travaillât beaucoup aux champs, la campagne me parut déserte.
a Ce qu'il y a de plus simple pour faire venir les gens, me dit-il, c'est de les appeler; ce n'est pas toujours un moyen très sûr, mais c'est encore le meil-
leur. Je vais héler M. de Triguères comme je le hélais jadis dans nos promenades. j>
Il poussa à trois reprises un cri qui ressemblait au hôlement d'une chouette; personne ne répondit. En ce moment, ma pauvre tête se troubla tout à fait, et les idées absurdes, extravagantes, monstrueuses que peut concevoir un homme qui a l'esprit et le cœur malades, je les eus toutes dans l'espace de quelques secondes. Des prières qui sont des obsessions, des obsessions qui sont des violences, un consentement arraché qu'on se reproche jusqu'à sa mort, des hontes qu'on porte toujours sur son front, une folie d'un instant et une tache qui ne s'en va plus, tout me parut possible, tout me parut certain. Mon visage trahissait sûrement le désordre de mes pensées, car l'abbé me dit :
« Vous êtes vraiment un précepteur trop facile à alarmer, un de ces bilieux qui mettent tout au pis. Je connais mon jeune homme; je le crois capable d'observer certains respects humains, d'avoir quelques égards pour la maison d'un curé qui n'est pas pour lui le premier venu et dont il vient de manger le sel.
— Ne m'avez-vous pas dit, lui répondis-je, qu'il vous avait donné cinq cents francs pour vos pauvres? »
Il haussa les épaules.
« Allons donc, vous extra vaguez.... Mais peut-être n'êtes-vous pas entré dans mon cabinet de travail, dans la petite pièce que j'appelle pompeusement ma bibliothèque Gageons que nous les y trouverons, tranquillement occupés à caqueter et à coqueter. »
Je repris une fois de plus le chemin du presbytère, et mon allure était si vive que l'abbé, quoique bon
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marcheur, avait peine à me suivre. Le cabinet de travail était vide comme le jardin, vide comme la salle à manger, comme les verj^ers et la campagne. Tout à coup l'abbé me cria :
a Je sais oCi ils sont. La grosse clé de mes souterl'ains n'est plus à son clou, s
Le presbytère de Bussigny est bâti sur de grandes excavations, qui s'étendent au loin et que relient des couloirs taillés dans la roche. S'il en faut croire la tradition, elles servirent de repaire à une bande de brigands ou, selon d'autres, à une association de fauxmonnayeurs. Aujourd'hui encore, des villageois qui étaient allés chercher l'abbé Veriet dans la nuit pour le conduire auprès d'un mourant alïirment qu'avant de sonner, ils avaient entendu sous leurs pieds des murmures étranges, des grincements de chaînes, des cris étouffés, le bruit rythmé d'un marteau frappant sur l'enclume. L'abbé leur répondait : « J'ai l'ouïe bien dure ou l'imagination bien endormie, je n'ai jamais rien entendu ».
a Oui, reprit-il, ils sont ailés visiter ma caverne, dont j'avais eu l'imprudence de parler tantôt à mon ancien élève. Cela doit vous rassurer; dans certains cas, les bois sont plus dangereux que les caves. »
On accédait à l'entrée de ces souterrains par un escalier de pierre aux marches disjointes ou brisées. La porte était toute grande ouverte, et la clé était restée dans la serrure. Je mettais déjà le pied sur la première marche quand je vis paraître sur la dernière le vicomte, qui remontait. Il portait à sa boutonnière un bel œillet mignardise, d'un rose tendre tiqueté de pourpre, et tenait de sa main droite une lanterne allumée. Il leva la tête et me regarda. Jamais
ses airs cavaliers, jamais sa physionomie où se peignait une fatuité arrogante et gouailleuse ne m'avaient inspiré tant d'aversion. Mais à quoi sert- il de connaître le fin du fin de la philosophie arabe? Dans mon trouble, dans ma fureur, je ne sus mieux faire que de lui crier :
a Quoi! vous étiez donc là tous les deux!... tous les deux! »
Il se retourna et dit :
a Arrivez vite, mademoiselle Monique; votre gouvernante est fort en colère. »
Puis il gravit l'escalier, et en m'honorant du plus cynique de ses sourires, il me dit tout bas, de manière à n'être entendu que de moi :
« Oui, tous les deux, et vous ne voudriez pas, je pense, que nous fussions trois. »
Je ne sais vraiment ce qui m'empêcha de le souflleter.
a Monsieur, lui répondis-je sur le même ton, je vous savais insolent, mais je ne vous croyais pas si grossier, et tout à l'heure.... »
Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase, Monique venait de paraître à son tour. Elle ne semblait ni émue, ni confuse, ni honteuse, ni contrite, ni même embarrassée ; son visage radieux exprimait une satisfaction sans mélange, elle était parfaitement contente d'elle-même et des autres, et tout en se baissant pour se dépêtrer de gravats qu'elle traînait après elle et épousseter les volants de sa robe, elle dit à Sidonie, qui s'était enfin arrachée à ses écritures :
« Oh! ma chère, il faut absolument que tu visites un jour ces souterrains; ils sont très curieux.
— Y rencontre-t-on des brigands ou des faux-
monnayeurs? lui demanda l'abbé. C'est là le point en discussion .
— On n'y rencontre personne, mais on y voit dea stalactites, des pétrifications, toutes sortes de choses admirables, b
Tandis qu'elle décrivait ces merveilles, je m'avisai que M. de Triguères avait pris congé de Mlle Verlet et se disposait à partir. Comme il s'éloignait, je courus après lui.
« Permettez, deux mots encore, lui dis-je.
— Vous me les direz ailleurs, me répjiqua-t-il en redressant sa haute taille comme pour m'avertir que j'étais un de ces petits hommes, un de ces êtres sans conséquence, avec qui les vicomtes ne daignent pas avoir une affaire.... J'ai promis à Mme de Morane de ne pas me faire attendre, ajouta-t-il,ct je tiens toujours ma parole. Mais je reconnais que je vous dois une satisfaction. Ce livre rare qui manque à votre bonheur, donnez-m'en exactement le titre, et je ferai de mon mieux pour vous le procurer, b
A ces mots, il m'échappa et disparut. Durant la demi-heure que nous passâmes encore au presbytère, nous n'échangeâmes, Monique et moi, ni une parole, ni un regard. Quand on vint nous annoncer que le break était attelé, ellesortit la première, sauta lestement sur ie siège et s'empara des guides. Pendant que Sidonie faisait ses adieux à Mlle Verlet, l'abbé traversa la cour avec moi, et s'étant assuré que personne ne nous écoutait :
I Mon cher ami, me dit-il d'un air narquois, j'ai été comme vous précepteur, et comme vous j'ai eu mes inquiétudes, mais elles ne ressemblaient pas aux vôtres. B