C. Naud, Éditeur
3, rue Racine, Paris.
https://archive.org/details/b22397590
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Monsieur,
J’ai lu avec un profond intérôl le manuscrit que vous avez bien voulu me confier et je vous fais tous mes compliments pour le talent que vous y avez déployé. Je ne suis pas de votre avis et j’en reste à la vieille conception avec laquelle j’ai vécu : partout et toujours, le médecin doit garder le secret du malade. Je suis de mon temps et j’admirerai jusqu’à la fin Larrey répondant à ceux qui lui demandent s’il a dans son service des insurgés de la veille : « Je n’en sais rien, je n’ai que des blessés et ils sont à moi ; seul j’y puis toucher ! »
Je sais bien que « le secret professionnel », que vous étudiez n’a rien à voir avec ce secret là ; mais, quand on commence à « distinguer », on arrive bien vite à capituler. Donc, je ne suis de votre avis que sur un point et ce point est celui-ci : il est toujours bon de Valentino.
soulever une question redoutaljlc et il est excellent qu’un libre esprit ne soit pas de l’avis de la majorité. Qui sait si ce que je regarde encore comme une opinion paradoxale ne sera pas demain une vérité acceptée .'*\ ous avez courageusement pris parti dans une intéressante querelle et vous avez excellemment combattu pour votre idée, accumulant les arguments et apportant, comme on dit, votre contribution à la solution d’un problème moral.
Je n’avais pas lu vos précédents travaux, , que les juges compétents disent très remarquables. Mais au point de vue philosophique et littéraire, j'ai lu votre nouvelle œu\ie et j’en suis réellement frappé ; quel que soit 1 accueil qu’on lui fasse, vous aurez été brave et vous aurez été utile : deux qualités primoi-
diales pour un médecin.
Vous avez raison. Monsieur, de vouloir inculquer dans l’esprit du peuple cette idée qu’une maladie n’est jamais humiliante. La honte en pareil cas a produit plus de maux que les afl'ections morbides elles-mêmes. Par là votre travail offre un intérêt tout particulier et sur ce point il me semble juste. Nous
ne sommes pas, eommc vous le dites fort bien, responsables de nos maladies. Nous en soulFrons, nous en mourons. Je vous demande seulement d’avoir le droit d’en soullrir et d’en mourir en silence.
^lais, comment pourrais-je vous reprocher de vouloir sacrifier l’intérêt passager de l’individu à l’avenir sacré de la race ? Vous allez jusqu’à refuser à bien des pauvres diables le (Iroit de procréer. Vous faites passer les fiancés à la conscription. Vous inventez les refusés du mariage. Que deviendront-ils, ceux-là, dans votre société devenue aussi purement utilitaire ? Ils regretteront les cellules du moyen âge oii ils pouvaient traduire les auteurs anciens ou enluminer- les missels. J’ai pour les êtres dolents trop de pitié pour les sacrifier ainsi. Il y a des cœurs souvent haut placés, il y a des pensées et des rêves dans ces corj)s débiles. Et ils ne m’en semblent que plus doidoureux et plus sacrés. Le monde ne leur serait plus cpi’un vaste lazaret. J^es médecins, après les avoir frappés de leurs arrêts n’en arriveraient-ils point à leur imposer un (mstume, une livrée ? N’aurions-nous pas les forçats à perpétuité de la maladie?
Je vais trop loin, je le sais Lien. J’ai l’air de pousser jusqu’à l’exagération votre système. Mais vous m’avez, Monsieur, demandé mon avis, je vous le donne ; et je vous le donne d’autant plus volontiers que votre thèse est soutenue avec le talent le plus rare, dans le style le plus net et le plus franc, et que votre éloquence a plus d accent et de ^irilité. J’admire, le mot n’est pas trop fort, la façon dont vous défendez votre idée, âpre et violente en apparence, généreuse au fond, très généreuse. Car quel est votre but ? la santé et le bonheur de l’humanité. Et — qui sait? — je me crois plus pitoyable que vous ; peutêtre êtes-vous un meilleur humanitaire que moi.
Dans tous les cas. Monsieur, vous êtes un écrivain ; permettez-moi de vous en léliciter en vous remerciant du plaisir que j’ai pris à lire vos pages incisives, alors môme qu’elles faisaient naître des objections dans mon esprit. Ah ! vous n’êtes pas neutre ! Je vous en fais mon compliment et de tout cœur.
Votre dévoué,
Jules Clxuetie.
34 octobre, 190a.
L’auteur s’excuse d’aborder un sujet déjà traité — et si brillamment — par des maîtres ; il sait que les esprits les plus distingués s’accordent à faire du secret médical un éloge enthousiaste et sans )-éserve : mais il veut opposer à ces enthousiasmes une opinion quoique peu différente, qui lui est chère, et qu’il croit bonne.
Cette opinion — toute personnelle — l’auteur la produit dans un travail plein de références rigoureuses et constamment dominé
par le souci d’une amélioration sociale.
Le secret professionnel y est considéré dans son ensemble, en tant que principe, et non pas dans tel ou tel cas particulier.
Sous des apparences peut-être paradoxales, le lecteur verra les termes d’une conviction ac(|uise par l’étude, raisonnablement mûrie et honnête; on peut s’écarter des sentiments vidgaires sans tomber dans le paradoxe.
CIIAPITIIE PPiEMIER