L’ÉVOLUTION BIENFAISANTE
La suppression du secret médical qui parait s’imposer comme un puissant moyen d’amélioration sociale ne peut être elTecluée du jour au lendemain par une loi. On n’arrivera à une suppression réelle que graduellement, sagement, sans froisser aucune opinion, en aie-Liillant de ce côté l’éducation des masses.
Il convient d’enseigner au peuple que le procédé du secret médical supprime toute garantie dans les rapports sociaux et que, dès lors, il n’a même pas l’excuse de satisfaire l’individualisme mais se trouve en profond désaccord avec lui. 11 est facile en effet de montrer qu’actuellement le premier malade venu peut, grâce à la complicité légale d’un médecin, dissimuler son affection et tromper la société; que, conséquemment, le plus (in dupeur peut être dupé a son tour. Un père de famille marie son fils malade sans que la
fiancée s’aperçoive de la supercherie ; fort bien : voilà un homme très entendu en affaires. iNIais lui-mème n’est en aucune façon assuré d’avoir choisi une bru solide.
Il faut enseignerai! peuple que le véritable intérêt individuel commande la protection de chacun contre autrui ; qu’il n’y a pas d’individualisme intelligent en dehors de la morale sociale et que la suppression du secret médical est une des exigences de cette morale.
Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer certaines agglomérations savamment organisées qui n’admettent aucune sorte de secrets vis-à-vis des autorités; notamment, dans les lycées, le proviseur assiste souvent à la visite du médecin ; en tous cas, il est avisé chaque jour des affections survenues parmi les élèves et fait exécuter aussitôt les mesures propres à eni’ayer la maladie.
Dans les casernes, le commandant est très strictement mis au courant de l’état sanitaire ; et, grâce à cette vigilance constante — en dépit de l’encombrement souvent énorme et de l’installation précaire — les épidémies ont vite fait d’y avorter.
Par comparaison, dans l’énorme agglomé-
ration sociale, la sci'upuleuse déclaration des maladies permettrait de les mieux connaîtr(\ d’apprécier plus exactement leiii-s procédés de développement et d’engager contre elles une lutte vraiment elïicace.
Toutes les personnalités placées à la tête des groupements humains et comme telles chargées d’initiatives et responsables, devraient être averties lorsqu’une alTection paraît sur leur territoire ; le chef de famille pour les siens, lorsqu’il y a cohabitation, le patron pour ses ouviâei’s, des commissions d’hygiène pour la société tout entière. Le chef de famille, le patron et les commissions d’hygiène auraient pour mission de veiller à rexécution des mesures prophylactiques et thérapeutiques convenables.
Lorsque le peuple aura compris les dangers du secret médical et les avantages de son abrogation, il faudra l’amener à y renoncer. Or, nous avons montré que le secret médical trouve son origine dans l’inquiétude du malade, soucieux d’échapper au discrédit moral et à la sélection. Si donc les mœurs étaient assez douces et intelligentes pour s’adapter aux événements et aux individus sans léser
ni décourager personne, le secrel médical n’aurait plus de raison d’être et s’elTacei'ait.
Dès lors, il faut pousser le peuple dans cette idée qu’une affection n’est jamais humiliante, eùl-elle pour siège ces organes que nos ancêtres appelaient sacrés et que — par une singulière mentalité — nous appelons honteux. Cette déplorable notion de maladies honteuses avec tout le cortège de railleries et de dégoûts qu’elle entraîne jouit d'un grand crédit; le pharisaïsme l’entretient. Il est tout à fait normal ([u’ellc figure dans la déontologie du chanoine ^loureau (i); mais, il est attristant que des esprits distingués s’y arrêtent; je relève, par exemple, dans un arrêt de la cour de Grenoble (2) : « Attendu f|ue le devoir du silence doit être surtout rigoureusement observé lorsqu’il s’agit de médecin ou de chirurgien, de maladie dont la nature honteuse ne pourrait être publiée
(1) /.e médecin chrélien. Leçons praliques de déontologie médicale, par le chanoine Mourcan et le D‘‘ Levrand. Paris, Letliielleux, 1901, [>. 12C). « Ajoutons, qn’cn plus d’une circonstance, la révélation des causes de la mort do l’assure (maladie héréditaire ou de nature honteuse, etc...). »
(2) Cour de Grenoble, a3 août 1828.
sans porter atteinte à la ré|)utation des j)ersonnes et à l’iionnôteté pul)li(pie » et plus loin : « Attendu que l’on ne peut contester que les médecins, les chirurgiens appelés en témoignage doivent, comme les avocats, comme toutes les personnes soumises à l’empire de la loi, déclarer à la justice tout ce qui est à leur connaissance autrement que comme dépositaires par état des secrets confiés à l’occasion d’événements extraordinaires, ou de maladies cachées, de maladies honteuses... »
Ces deux passages d’un même jugement montrent que le terme de maladie honteuse, loin d’être une erreur du magistrat, semble l’expression parfaite de ses sentiments. 11 est notoire, d’ailleurs, que l’idée de maladies honteuses est développée au maximum dans les classes supérieures de la société ; les familles qui constituent ces classes vivent isolées et constamment soucieuses des bienséances et delà distinction. Pour elles, tout ce qui touche à la simplicité de la vie familiale doit être caché; les souffrances de l’intimité ne s’étalent pas comme dans la populace, mais se dissimident ; et ce sont ces classes
supérieures cpii lienneul le |)lus au secret médical.
Pour détruire toutes ces erreurs, il faut montrer au public que nous ne sommes en aiKuine façon responsables de nos maladies. La constitution et le tempérament dont nous sommes lotis sont la résultante d influences ancestrales intimement combinées et modifiables seulement par les forces qui nous en-, tOLirent ; ces forces, cosmiques ou vitales, en tous cas éminemment mobiles, pétrissent les efénérations et créent entre elles des diffé-
rences que l’hérédité transmet : le froid, le soleil, la misère, les infiniment petits nous enlacent de leurs actions enchevêtrées; de sorte que, sous nos dehors autonomes, nous ne représentons qu’une synthèse de forces étranofères, maîtresse absolue de notre vie ; et, toutes nos manifestations — celles mômes qui nous paraissent les plus personnelles — trouvent leur source dans ces forcer qui nous dominent.
On montrera la vie sociale modifiant les races par ses exigences et ses nécessités. On la montrera responsable de toutes les misères et de toutes les plaies, obligée d'en-
traver la scleclion l)i“iitale — on ne tue pas les blessés api-ès la guerre — et d’alléger les soufTranc'es par tous les moyens.
Pour l’éducation du peuple, il paraît [)rudent de ne pas trop compter sur les conférences ; les conférences sont à la mode mais effraient le peuple ; il vaut mieux aller à lui dans les endroits qui lui sont chers et l’instruire doucement, sans cju’il s’en doute : par la presse cpiotidienne dont les voies de pénétration sont infinies; par le roman; par la scène ; à ce titre, l’effort tenté par quelques-uns au théâtre est des plus louables et mérite d’être chaudement encouragé. Il est certain qu’à force de leçons substantielles et , claires, le peuple acquerra l’exacte notion de ses devoirs et se constituera, en quelques idées précises, une espèce de catéchisme social.
A côté de l’éducation du peuple, s’impose pour l’abrogation du secret professionnel l’éducation du monde médical. Ce ne sera j)as la tâche la moins utile ni la moins lourde.
Car, les médecins — pour la [ihqiart — s’il-
lusionnent élrangemcnt sur leur i-ôle social ; volontiers, ils s’imaginent n’avoir d’autre charge que celles communes à tous les citoyens ; et, lorsqu’ils ont satisfait au service militaire et payé l’impôt, souvent, oublieux des bienfaits reçus, ils se préoccupent seulement de former une clientèle abondante et lucrative.
Or, le médecin, par la délicatesse de ses fonctions et l’importance de sa responsabilité, occupe un rang social éminemment supérieur dont il est — à juste titre — orgueilleux. Et vraiment, il ne peut méconnaître par quelle constante sollicitude la société l’a porté si haut dans son sein. La société, toujours riante aux travailleurs, offre ses hôpitaux et construit des facultés pour que la jeunesse laborieuse — conviée en foule — vienne y cueillir la science.
Et ces trésors de science que les maîtres ont pour mission de transmettre aux intelligences nouvelles sont l’œuvre prestigieuse de toutes lessociétés éteintes, poursuivant au travers des temps — du môme effort ininterrompu — la môme conquête : l’amélioration sociale.
Le médecin n’a pas le droit de se soustraire à l’effort commun ; et, d’ailleurs, la société — en réservant l’exercice de la médecine à ceux qu’elle a diplômés docteurs — s’allirme la maîtresse ; par cette estampille, elle entend spécifier que le médecin est son œuvre et qu il lui appartient. Il fau t convaincre le médecin de la portée de ses devoirs sociaux, l’assurer qu’il est un serviteur spécialisé de la société, qu’il est véritablement délégué par elle au service de l’hygiène et de la santé et qu’il lui doit, non pas de se retrancher dans un mutisme commode, mais de rendre des comptes. Le secret médical empêche le médecin d’étendre son champ d’action audelà du malade même ; de sorte que, dans l’état actuel, les objurgations du praticien, si pressantes soient-elles, sont dépourvues d’autorité. Il faut que le médecin puisse intervenir efficacement et dénoncer les dangers sociaux avec clarté, sans embarrasser sa conscience de sophismes ; il doit pouvoir donner, non pas seulement des conseils, mais, au nom de la société, des ordres.
Enfin, le corps médical, lui aussi, devra se pénétrer d’idées grandes et généreuses et
repousser avee ime éiierg-ie non équivocpic la eoneeplion de maladies houleuses. C’esl un souhait qu’il est néeessaire de Ibrmuler; ear, par suite de circonstances spéciales, nous avons coudoyé d’une façon particulièrement intime, dans noire vie d’étudiant, nombre de camarades; nous avons saisi sur le vif bien des paroles et bien des faits, et nous avons le devoir de le dire quelque incroyable que cela paraisse, parce qu’il y a là un péril social : un nombre considérable d’entre eux entrent dans la carrière médicale avec une prévention réelle contre les syphilitiques. C’est le symptôme d’une éducation imparfaite qu’il faut modifier.
A mesure que l’éducation pénétrera l’esprit des foules, le peuple échangera chacun de ses préjugés — entraves du j)rogrès — contre des conceptions raisonnables; et bientôt, il considérera toutes les maladies du môme regard tranquille, comme des accidents simplement lâcbcu.x. Alors, le malade verra que son propre intérêt et l’intérêt général, en concordance parfaite, exigent l’intervention des
autorités sociales; il comprendra que le rôle du médecin n’est pas de s’attarder stérilement auprès de chaque individualité, mais, par une savante et sincère collaboration avec les pouvoirs compétents, de réaliser dans la société une prospérité réelle. 11 comprendra également quelle distinction capitale difïerencie la tâche de l’avocat de celle du médecin. Tous deux, incontestablement, ont dans la société des rôles de protection. Mais l’un est intimement lié à son client: il le défend, il le représente, il se substitue à lui devant les tribunaux; il est vraiment son serviteur. Le médecin, au contraire, jouit vis-à-vis du malade d’une indépendance absolue; c’est au nom de la société qu’il intervient; il est le serviteur de la société. Et c’est pourquoi, pour détruire toute équivoque, il serait infiniment plus logique que le médecin fut payé par la société et non par le malade.
Par l’éducation du peuple et par l’éducation des jeunes médecins, le secret médical, néfaste à la société, s’acheminera lentement vers sa perte; la déclaratioii'obligatoire des maladies, la réglementation du mariage, l’évacuation d’oüice sur les hôpitaux, toutes ces
mesures merveilleusement ad a jetées aux idées nouvelles s’installeront sans soulever aucune protestation.
D’ailleurs, sans qu’on s’en rende compte, et quoique le principe conserve toute son austérité, quelques usages ont déjà pris racine qui sont en complète opposition avec le secret médical. La société construit en pleins centres de nombreux hôpitaux dont les portails laro-ement ouverts sont accueillants pour tous. Ceux qui vont y chercher des soins ne renoncent-ils pas au secret médical Pleur venue à l’hôpital, au milieu de gens connus, du même (piartier, n’est-il pas un aveu d’infériorité?
Bien mieux, la société possède des hôpitaux spéciaux: asiles pour épileptiques, sanatoria pour tuberculeux, maternités, etc., qui tous portent le diagnostic en plein fronton. Ceux cpii s’y abritent ne font-ils pas l’abandon complet de leur droit au secret médical?
Dans un autre ordre d’idées, les conseils médicaux qui fonctionnent à l’entrée des administrations, du fait qu’ils opèrent un triage parmi les postulants, violent sans cesse le secret médical, car il est de notoriété publi- (pic f(ue les éliminés sont des inférieurs.
Dans ce sens également, l’avis des conseils de révision équivaut à un brevet de déchéance physiologique ou de santé. Qui donc pense à s’en révolter.
Enfin, la loi du 3o juin i838, en plaçant les asiles d’aliénés sous la direction presque immédiate des préfets, et en ordonnant la communication à ces préfets des dossiers médicaux concernant tous les internés, semble méconnaître le principe du secret médical.
De la même façon — et fort heureusement — la nouvelle loi sanitaire (i), promulguée le i5 février 1902, porte au secret professionnel une atteinte très énergique : cette loi qui, par ses articles 3 et suivants, complétera certaines dispositions de la loi du 3o novembre 1892, et notamment l’article i5, rend obligatoire pour les docteurs, officiers de santé et sages-femmes la déclaration des cas de maladies épidémiques (art. 5), et prescrit la désin
(i) Voir dans la /*/‘esse médicale du 7 décembre 1901 le « rapport fait au nom de la commission d’hygiène publique chargée d’examiner le projet de loi adopté avec modifications par le Sénat, ayant pour objet la protection de la santé publique » par M. Borne, député.
fection des locaux contaminés (art. 7). En outre, par son article 27, elle décide que « sera puni des peines portées à l’article 471 du Code pénal quiconque aura commis une contravention aux prescriptions des règlements sanitaires prévus aux articles... » La loi de 1892 ne comportait aucune sanction ; la nouvelle loi, en établissant une pénalité précise, Lût une remarquable innovation.
La loi du 3o juin i838 et celle du i5 février 1902 forcent le médecin à déroger au secret professionnel.
De telles méthodes sont d’un bon augure pour l’abrogation complète de ce principe.
11 appartient à ceux dont la parole est convaincante de se mettre à l’œuvre. Et souhaitons que dès maintenant, pour montrer le chemin aux jeunes esprits, nos maîtres — dans leurs livres de déontologie et dans leurs conférences — prennent le soin de spécifier que le secret médical n’est pas un principe éternel ; qu’il est une concession regrettable aux idées fausses actuellement en cours et que son avenir est de disparaître, lorsque les foules, mieux instruites, comprendront mieux leurs intérêts.
Les praticiens peuvent être convaincus (pie leur dévouement et leur compétence leur assureront toujours « la confiance et la considération nécessaires » bien mieux cjue le secret médical, lecpiel — philosophiquement — n’a que la valeur d’un compromis. 11 restera enfin, pour le grand honneur des médecins, le secret médical vis-à-vis du malade lui-même; lequel, bien manié, n’entrave en aucune façon l’œuvre de prophylaxie et peut aider puissamment à la guérison ; cette attention répond à im sentiment d’une incomparable délicatesse.