LES EFFETS SOCIAUX DU SECRET MÉDICAL
Le principe du secret médical que tous les auteurs, depuis Hippocrate jusqu’à nos contemporains, prescrivent avec une énergie constante comme un devoir d’honneur et d’abnégation, perd quelque peu de son éclat, à l’analyse. Car il apparaît indiscutable que ce principe, si vigoureux malgré son archaïque vétusté, est établi sur le robuste granit de l’intérêt individuel : et c’est bien là le motif de son éternelle jeunesse.
Nous croyons, en effet, devoir insister sur ce point que le secret médical assure au malade comme au médecin d’inestimables avantages.
La situation du malade, dans la société présente, est didlcile; car, physiologiquement, toute affection, (pielle qu’elle soit, locale ou o'énéralisée, acquise ou héréditaire, constitue
[)Oiir 1 iiuliviclu une indéniable infériorité ; et, celle infériorité physique, dans l’élat acluel des clioses, entraîne toujours une plus ou moins grande dépréciation morale.
L infériorité physique, incontestable dans lesalTections graves, ne saurait être mise en doute dans les affections bénignes, pour peu qu on y réfléchisse : toute atteinte, si léo’ère et SI locale soit-elle, outre l’impotence fonctionnelle qu’elle occasionne, retentit dans une mesure plus ou moins large, mais toujours réelle sur l’organisme entier. Elle oblige cet oiganisme, dans l’intérêt de sa propre défense, à une énorme suractivité fonctionnelle, modifie 1 écpiilibre et la forme des processus normaux, diminue les forces vitales et per- 'citit les facultés d’adaptation et de résistance. Toute défaillance de l’organisme, même minime, est un appel à la maladie et nécessite des jirécautions. Il résulte de ces circonstances que le malade — du fait même
de sa maladie — j)erd un peu de sa valeur sociale.
Sa situation morale, dans la société, s’cn ressent. tantôt ce sont les condoléances ([u’apportenl auloui-de lui lesgens solides: mais ces
condoléances sont un prélexlc à s’informer: la maladie esL-elle grave ? durera-t-elle longtemps ? est-elle dangereuse j)our les voisins ? Et, sous toutes ces démarches, s’étale l’orgueil des santés intactes que des dehors compatissants et charitables sont impuissants à masquer. Tantôt, et plus particulièrement pour certaines maladies que l’opinion publique a déclarées honteuses, c’est l’allusion cinglante non déguisée. Pour les affections s}'philitiques, nous avons souvent trouvé ce dernier mode de compassion, quelquefois même — la chose esl vraiment inconcevable — dans des milieux médicaux.
Condoléances félines ou injures franches, ce ne sont que des variétés d’amertume dans le calice du faible, c’est toujours le triomphe du fort dans la sélection, ralTaissement moral de l’inférieur.
Jus([u’à présent, et quel qu’ait été l’esprit des lois sociales, jamais le faible ne s’est trouvé protégé contre l’odieuse et brutale sélection. A Sparte, constamment j)réoccupée de l’intérêt collectif, « un père n’était pas maître d’élever l’enfant qui venait de lui naître ; il devait le porter dans un lieu appelé
Lcs('liée, oii s’asscmhlaienl les plus anciens (le elnuiuc tribu. Ceux-ci visitaient reniant, et s’il (3tail bien constitué et de complexion robuste, ils ordonnaient (|u’on le nourrît, et lui assignaient pour son apanage une des 9000 j)arts de terre; s’il était chétif ou contrefait, ils l’envoyaient jeter dans un gouflVe voisin du mont Taygète et cju’on appelait les Apothètes ; ils ne voyaient aucun avantage, ni ])oui‘ lui-même, ni pour l’État, à le laisser vivre, destiné comme il l’était dès son enfance, à n’avoir jamais ni santé, ni vigueur (i) ».
Dans notre société actuelle, où le souci de la collectivité est faible, un malade pauvre atteint d’une affection sérieuse et de quelcpie durée est implacablement perdu. Chassé des ateliers comme incapable, quelquefois même abandonné par tous les siens, il tombe vite dans le dénûment le plus complet et mène — d’hô|)ital en hcîpital — une existence misérable jusqu’à la mort; la société l’assassine avec disci'étion, mais à coup sûr.
(i) I’lutarqui:. Vie des hommes illustres (Lycurgue, traduction Ricard), i838, t. I, p, lô-, § a5.
Et, (levant celte alisence de soutien ellectif ou moral, l’on ne saurait s’étonner que l’inférieur ait comme premier soin de cacher son infériorité ; il est sur de cette façon, autant qu’il pourra sauver les apparences, de ne provoquer aucune répulsion, aucune raillerie, de conserver toutes les prérogatives sociales de l’homme sain, le libre accès dans les salons et dans les ateliers, la facilité au mariage, la considération publique.
iNIais, notons-le bien, le malade n’apprécie le secret médical que s’il y trouve son intérêt ; car, pour peu qu’il entrevoie un bénéfice à déclarer sa maladie, comme le gain d’un procès ou l’obtention d’une indemnité, le secret médical devient un gêneur dont il veut s’affranchir ; et l’on peut voir, dans bien des circonstances, des gens qui affectent d’ordinaire un ardent enthousiasme pour le secret médical et son caractère intangible, déroger complètement à leurs convictions, par convenances personnelles et demander à leur médecin une divulgation aussi large que possible.
Le médecin, de son cmlé, est lié au secrc't médical par de puissants intérêts et, tout
d’abord, par ('elui-ci qui les prime lous, de i-especler les désirs de ses clients; du seul fait (pie les malades réclament le secret, les médecins raccordent ; car, dans l’état actuel, le médecin est le salarié des malades, et, comme tel, dans une certaine mesure, leur serviteur. La situation du médecin vis-à-vis de ses malades est de tous points semblable à celle du commerçant vis-à-vis de ses pratiques : le médecin vend ses ordonnances comme le boulanger son pain, et l’on change de médecin comme de boulanger lorsque l’un ou l’autre manque de capacités ou de complaisance. Présentement, on ne concevrait pas un médecin insurgé contre les désirs de sa clientèle et la concurrence est si tenace (pi’elle oblige souvent les plus indépendants à accommoder leurs principes aux nécessités (piotidiennes — sous peine de ne pas trouver à vivre.
Dans le cas particulier, d’ailleurs, le médecin n’a pas à violenter ses propres tendances pour observer le secret médical; car il trouve dans ce principe un refuge précieux, un moyen très elTicacc de se soustraire aux événements ; des seuls mots : (( Je comidèrr
coninx’ confidentiel », il s’assure une irréductible Irancjuillilé : il peut clejneurer à l’abri de ces all'aires scandaleuses où le prestige s’étrique, éviter les dépositions et les longues procédures qui consomment le temps sans rémunération, se dispenser des initiatives difficiles, se réserver dans l’existence une activité restreinte, constamment soucieux de soulager et de guérir, mais — en dehors de cet idéal — plein d’indilférence et d’égoïsme.
11 importe que ces considérations soient étayées sur des faits exacts; et, dans ce but, je dois transcrire l’avis d’un éminent .praticien, professeur à l’une de nos grandes facultés, qui récemment, m’ayant vanté le secret médical, dit en conclusion : « Vous serez bien content, dans certaines circonstances difficiles, de vous retrancher derrière lui. » Et quoique cette parole me vienne d’un maître, je me demande avec inquiétude si c’est servir convenablement la société que de considérer le mutisme professionnel comme un abri et ne s’en départir jamais...
Ce mutisme constant est-il bien en accord avec les intérêts sociaux?
M. Bruno Lacombe dit à ce sujet (i) ; « loi, nous ne saurions trop le répéter, s’esl inspirée de raisons plus hautes. C’est l’intérét social qu’elle a en vue, non le seul intérêt de la personne qui a confié un secret au médecin. Bile a puni la révélation en elle-même et pour elle-même, parce qu’elle a vu dans la révélation une atteinte portée à l’ordre public. Bile a voulu protéger le malade contre sa propre faiblesse, et lui donner l’absolue certitude que jamais, quoi qu’il arrive, et le voulùt-il un jour, rien ne sera trahi de ce qu’il apprend ou livre à l’homme de l’art de luimême et de ses misères. Elle a voulu, enfin, protéger la pudeur publique toujours prompte à s’émouvoir quand il s’agit de choses d’un ordre aussi intime, contre le scandale des révélations. »
La pudeur publique repose sur des sentiments éminemment mobiles, rarement établis sur des bases sérieuses, et vraiment, une loi (jui s’appuie sur de telles données risque fort de ne satisfaii-e que des préjugés
(i) Bruno Lacomre. l.oc. cil., p. 22.
— au (létiimenL de considérations plus importantes.
La société a toute la valeur d’une associalioii d’individus soucieux, par la mise en commun des forces respectives, de s’assurei' un maximum de jouissances et l’on conçoit (|ue la prospérité de l’association réside non pas tant dans le nombre des sociétaires que dans la valeur de chacun d’eux. Si bien que chaque infériorité est un préjudice jDOur la masse. L’individu inférieur — tout d’abord et avant tout — est un encombrement ; il consomme autant, sinon plus, que quiconque mais produit moins ; il constitue en outre un véritable danger ; on sait, en effet, que toute altération, quelle qu’elle soit, est capable de se perpétuer par l’hérédité ; de sorte que l’inférieur — livré à ses propres ressources — apparaît vraiment incapable d engendrer autre chose que des inférieurs. L’ne récente communication à l’Académie des Sciences (i) souligne ces faits et montre, par
(i) Cette communication, en date du 7 juillet it^oa, vise les travaux de MM. Cliarrin, Delamarre et Moussu sur la transmission expérimentale des tares morbides acquises. Lnc fe-
une habile expériinentalion, avec quelle téiiacilé se Iransmeltent aux descendants les lésions des générateurs.
Bien plus, certaines maladies sont un péril absolument immédiat par la propagation |)0ssible d’un contage. 11 y a donc pour l’autorité sociale un intérêt majeur à connaître les malmenés de l’existence, afin qu’elle j)renne autour d’eux — contre l’hérédité et la contagion — les mesures prophylactiques capables d’entraver toute extension morbide.
La société actuelle est parfaitement consciente de sa lourde responsabilité et de ses obligations. Elle est toute disposée à distribuer de paternels secours; mais encore fautil que les nécessiteux se déclarent.
Or, par sa définition même, le secret médical dissimule toutes les tares, les tient ignorées aussi complètement que possible, et, de cette façon, au grand détriment de la communauté, arrête l’intervention sociale.
Il sulTit. ])our s’en rendre compte, de considérer les faits; ils ont leur éloquence.
melle, dont un organe a clé niécanicjucmenl délabré, engendre des rejetons f|ui, tous, (irésentent, à dos degrés divers, des altérations du même organe.
Afin d’empécher la transmission des maladies infectieuses, la société a cru pouvoir émettre le 3o novembre 1892 une loi obligeant le médecin à déclarer les maladies éj)idémiques qu’il constate (article i5); cette loi est complétée par un arreté ministériel du 23 novembre 1893, lequel, dans son premier article, énumère les maladies visées : ce sont la fièvre typhoïde, le typhus exanthématique, la variole et la varioloïde, la scarlatine, la diphtérie, la suetle militaire, le choléra et les maladies cholériformes, la peste, la fièvre jaune, la dysenterie, les infections puerpérales, lorsque le secret au sujet de la grossesse n’aura pas été réclamé, et l’ophtalmie des nouveau-nés.
Le médecin doit adresser sa déclaration au maire de la commune et au préfet du département, lesquels avisent aussitôt les intéressés des procédés de désinfection qu’ils sont tenus d’employer; au cas oii les intéressés seraient indigents, la commune se charge des frais.
Or, cette loi, dont on doit admirer l’esprit de profonde sagesse, « a toujours soulevé de nombreuses réclamations de la part du corps
médical », et, en raison môme de ces résistances, elle « a été peu oJ)servée » (Lavarcnne); les médecins considèrent en efl'et la déclaration obligatoire comme une violation du secret professionnel ou — disons mieux — comme « en opposition avec leurs intérêts » (Labbé) (i).
Si de tels sentiments sont bien exacts, il est regrettable que le corps médical ait pu s’oublier jusqu’à faire [)asser ses propres avantages avant le bien public ; il est surtout regrettable qu’en affectant de se retrancher derrière le secret professionnel, il ait pu simuler impunément une intransigeante honnêteté.
Donc les mesures tentées jusqu’à présent pour enrayer la contagion sont restées vaines : le secret médical les a empêchées d’aboutir. Ce même principe du secret médical n’a permis d’entreprendre aucun effort contre l’hérédité.
Chaque jour, des jeunes gens atteints d’affections transmissibles se marient en pleine
(i) Voir à cc sujet Lavaren.ne. La nouvelle loi sanitaire (^Presse médicale du 23 décembre 1900).
Vai.kntiao.
contagion, cynifiucs de désinvolture; clia(|ue jour, des parents sont assez ignorants de leurs devoirs sociaux, assez dé|)Ourvus de scrupules pour laisser épouser des enfants qu’ils savent malades, sans en avertir le conjoint, comme on écoule une mauvaise marchandise. Les exemples en foisonnent :
jNI. Brieux (i) a récemment attiré l’attention sur ces agissements, en ce qui concerne les syphilitiques ; mais ceux-ci sont loin d’être les seuls coupables ; je veux citer seulement — entre autres cas par moi rencontrés — celui particulièrement navrant d’une jeune femme, mariée par surprise à un épileptique et qui, à l’heure’ actuelle, enceinte et désabusée, évolue rapidement vers la folie.
Le médecin assiste à de telles unions ; il en connaît tous les périls ; quelles déceptions cruelles et quels drames elles doivent fatalement engendrer; quels rejetons débiles seront produits ; mais il n’a pour les combattre c[ue de vaines remontrances ; implacablement désarmé, il n’a pas môme la ressource
(i) Brieux. Les Avariés, pièce en 3 actes, interdite par la censure. P.-\. Stock, éditeur, ig02.
<rune dénoncialioii ; le secret prolessioimel s'y oppose rormclleinent ; le P’’ Brouardcl est catégorique à cet égard ; il a soin de spécifier que le secret est dù pour « toutes les maladies réputées héréditaires (i) ».
De nombreux médecins se sont émus d’une telle situation et ont cherché à y remédier. Quelques-uns, pleins d’ardeur combative, se sont déclarés prêts à violer le secret plutôt que de laisser s’effectuer des mariages criminels. Le D’’ Gaide, notamment, s’exprime ainsi (2) : « Qu’un de nos clients, l’ongé par une de ces syphilis constitutionnelles qui résistent à tout traitement, ne craigne ])as de solliciter la main d’une jeune fdle pure et qui fait la joie de sa famille ; que le père de cette jeune fille vienne avec confiance vous demander s il peut, en toute sécurité, la donner à l’homme qui va la souiller au premier contact et qui, pour toute consolation, lui laissera des enfants infectés de leur père, devrons-nous répondre par un silence qui peut être mal compris, et nous rendre ainsi coni-
(1) Bkouardel. I.oc. cit., p. 24 t.
(2) Gaide. Gazelle des hôpilaiix, i863.
plices d’un mariage dont les fruits seront si déplorables ? Je ne le erois pas ; et, pour ma j)art, je le déclare, jamais je ne me sentirai le courage d’obéir à la loi en pareille circonstance ; ma conscience parlerait plus haut (pi’elle et, sans hésiter, je dirais : non, ne donnez pas votre fdle à cet homme. Je n’ajouterais pas un mot, j’aurais la prétention de ne pas avoir trahi mon secret; et si, [)ar impossible, la peine prononcée par l’article 878^ m’était appliquée pour ce fait, j’en appellerais^ à tous les pères de famille, et, la tète haute, je plaindrais le tribunal qui se serait cru autorisé à me punir d’avoir préservé d’une infection presque certaine une fetnme et sa génération tout entière. »
Des esprits très éclairés comme Juhel-Renoy, Tardieu, Amédée Latour, Brochin, Legrand du Saillie approuvent dans une large mesure le I)’’ Gaide.
Mais, avec le Brouardel (i), je ferai remarquer que le D'' Gaide — poussé par son très compréhensible et très noble enthousiasme — proclame le mépris d’une loi ; et
(i) Brouardel. Zoc. ci/., p. !\'\.
dès lors — raisoiinahlcmenl — nous ne saurions adopter sa mclhode. Noli-e opinion (.lonnc aux sentiments du 1)'' Gaide une entière approbation ; il nous i)arait éminemmemt l'àelieux (|uc le médecin n’ait pas légalement le droit de veto dans les mariages. Que ceux <[Lii n’approuvent pas le code luttent pour (|u’on le modifie; mais ce serait rendre à la société un Ibrt mauvais service c[ue de transgresser les lois qu’on juge mal faites ; car « nul n’est assez sûr de lui-méme pour mettre sa conscience à la place de la loi (i) ».
Le P’' Brouardel (2) préconise un stratagème auquel il eut recours avec succès:
« Un jour, dit-il, il m’est arrivé de faire rompre un mariage en éveillant les préoccupations financières du père de la fiancée. Le futur gendre avait la syphilis, je n’étais pas sur de le convaincre et d’arrêter le projet d’union; sa carrière dépendait de son futur beau-père, les familles avaient conclu plus (|ue lui-même. .Je ne pouvais arrêter les démarches de sa proj)rc famille sans révéler
(i) Bruno Lacombe. Loc. ci/., p. 20.
(a) Brouardeu. Loc. cil., p. et 5o.
le secrcl de mon malade. Je fis remarquer au père de la fiancée (|ue son gendre n’apporlail que les espérances d’une belle carrière, qu’il y avait lieu de demander au futur de contracter une assurance sur la vie proportionnée à la dot de la jeune fille. Le père de celle-ci accepta, il exposa sa volonté en ce sens. Le jeune homme ne voulut pas se soumettre à une épreuve dont il ne pouvait ignorer l’issue : le projet fut l’ompu. » Et le P'' Brouardel ajoute en note (i) ; « Après avoir lu ce passage dans les Annales d’hygiène, un docteur de Paris m’écrit et me fait remarquer que, contrairement aux règles que j’établis, j’ai, dans ce cas, non pas livré le secret de mon client, mais trahi sa confiance en faisant rompre son mariage et en utilisant son secret au profit d’autrui.
« Je ne le nie pas, mais..., etc... »
Tout bien considéré, les observations de ce docteur de Paris semblent parfaitement justes; le procédé du P"" Brouardel ne [)araît pas recommandable ; car tout en respectant la loi dans son texte il en méconnaît l’esprit et
(i) Bhouarukl. Zoc. cit., p. 5o.
constitue, sans aucun doute, une violation du so('i’et j)rolessionnel. C’est un très ingénieux expédient ; mais ce n’est qu’un expédient ; et, notons-le bien, pour que l’éminent Brouardel se soit trouvé réduit aux expédients, il faut vraiment que l’honnêteté et le code aient — en la circonstance — des exigences incompatibles.
Devant l’absence de garantie dans le mariage, se pose le problème du certificat de santé. Ne soyons pas à plaisir nos propres dupes et ne nous grisons pas de nos qualités intellectuelles jusqu’à méconnaître notre morphologie. Considérons, froidement que nous constituons une espèce animale; et, puisqu’on accuse notre race de dégénérer, essayons d’appliquer à son amélioration quelques principes d’élevage; réglementons la fécondité. S’il parait vraiment diflicile d’établir des lois positives: « Telle constitution s’alliera à telle autre, etc., » il semble qu’on puisse fort l)ien dire; « Un individu ne se mariera pas s’il est syphilitique, rachitique, etc., et s’il ne présente pas telle ou telle garantie de bonne santé. »
Somme toute, pour avoir droit d’exercer
(irimenl la haiile foncLion de géiiéraleiir, on devrait produire un certificat de bonne santé (‘omme on en produit aujourd’hui pour le moindre emploi. Le postulant au mariage devrait présenter à l’autorité civile un certificat médical, absolument comme il présente à l’église un billet de confession; celui-ci constate que l’câme est saine; l’autre attesterait la bonne constitution du corps.
Cette idée d’un certificat médical avant le mariage défendue en France par M. Cazalis, dans son livre La Science et le Mariage (i), et présentée à l’Académie par le P’’ Pinard (2) ne réunit d’ordinaire que des oppositions. Le P‘‘Moracbe (3), notamment,, estime que « son application n’empêcherait pas les refusés du inariage de procréer illégitimement ».
Sans doute, il se trouvera des refusés du mariage qui procréeront illégitimement ; mais, on peut prévoir cependant que beaucou[) ne procréeront pas ; il n’est j)as de lé-
(1) H. Cazalis. La science et le mariage. Paris, igoo.
(2) Académie de médecine, 12 juin igoo.
(3) G. Mokache. La profession médicale, ses devoirs, ses droits, igol, ]i. 234-
gislatioii qui puisse préleudre a un résultat absolu ; les lois qui punissent les assassins ne suppriment pas les assassinats, mais les diminuent; les lois qui frappent les voleurs n’arrêtent pas les vols, mais les font plus rares; en matière de sociologie, toute amélioration est un succès.
Aussi, l’argument du JMoraclie n’est-il pas décisif. Il est une objection plus puissante (|u’invoquent constamment les auteurs, à laquelle ils se cramponnent de toute leur énerofie: c’est le secret médical. Le certificat avant le mariage n'en serait-il pas une éclatante violation ?
Ici encore, par conséquent, nous trouvons le ])rincipe du secret professionnel barrant la route aux progrès sociaux.
Bien mieux, dans quelques circonstances particulières, le médecin, par le silence au- (ILiel il est astreint, favorise les entreprises criminelles, contribue à leur succès.
Constamment, des avortements sont prati- (|ués avec une incroyable désinvolture, sans que les opérateurs — entièrement incompét(îiits — é[)rouvent la moindre inquiétude sur les suites de l’interventioji ; car, à la moindre
alerte, ils auront recours au médecin, et celui-ci, d’une ])art, ne dénoncera pas la femme et, d’autre part, la guérira.
Or, pour qu’un avortement réussisse, il ne suffit pas que l’œuf soit expulsé de l’utérus, mais il faut que les manœuvres abortives ne déterminent aucune infirmité, que la femme demeure absolument saine et solide. La piqûre des membranes ou la dilatation du col sont des procédés très simples et vraiment à la portée des moins expérimentés ; c’est l’œuvre des « faiseuses d’anges » ; les soins consécutifs sont délicats; ils constituent la partie vraiment pénible de l’avortement et sont journellement imposés au médecin.
Un chirurgien des hôpitaux de Paris a bien voulu me communiquer que, dans son service, il eut récemment à soigner — en un laps de temps très court — une dizaine de femmes, provenant toutes d’une même maison où toutes elles avaient subi l’avortement. Les femmes furent guéries et, malgré le généreux étonnement de l’interne, le secret dut être gardé.
En vérité, le corps médical, en assurant aux avorteuses la guérison et l’impunité, sc'
rend leur complice et favorise 1 extension de pratiques déplorables. Les choses changeraient infailliblement si les médecins annonçaient qu’en cas d’avortement, ils ne refuseront pas leurs soins, mais se porteront dénonciateurs; les « faiseuses d’anges », oblio’ées désormais de ne réclamer aucun cou-
cours scientifique, livrées à leurs seules et maigres connaissances, témoigneraient d’une insouciance moins complète ; et les mères désireuses d’avortement, plutôt que de se risquer en des mains inhabiles, laisseraient évoluer leurs grossesses.
D’ailleurs, je ne crois pas sortir de la vérité en disant que le médecin qui — sous prétexte de secret professionnel — ne dénonce pas l’avortement criminel dont il a eu connaissance, loin d’observer la loi, la transgresse ; je rappelle que, d’après l’article 3o du Code d’instruction criminelle, « toute personne c[ui a été témoin d’un attentat contre la vie d’un individu est tenue d’en donner avis au ministère public ». Or, l’avortement est un assassinat.
La so(aélé, en écliange de la coopération des individus, s’engage à établir pour tous des conditions d’existence satislaisantes et à protéger chacun contre les dangers d’autrui. Or, le secret médical l’oblige à faillir à ses engagements ; elle ne peut enrayer la maladie; elle assiste, sans force, à la dégénérescence des races et à la dépopulation.
Si r on pose en principe ce fait qui ressort indéniable de l’étude des lois morales et de leur genèse qu’il n’y a ])as de morale en soi, que les lois morales sont créées et modifiées par la société à mesure que ses besoins s’affirment et se précisent, et qu’il n’y a qu’une seule morale, la morale sociale, nous pensons c|ue l’on doit repousser le seci’et médical comme immoral. Ne nous payons pas de mots, et disons, en toute franchise, que le secret médical — philosophiquement — est une malhonnêteté ; que cette malhonnêteté est ed'ectuée par deux complices, le malade et le médecin, et qu’il est vraiment singulier que la société, par ses lois, assure le libre fonctionnement d’une malhonnêteté dont elle est la victime.
De quelque côté qu’on l’examine, le secret
médical apparaît comme néfaste à la société ; il semble cpie les mesures qu’on j)rendra pour enrayer la maladie seront constamment insuflisantes si l’on ne remonte pas résolument à la source du mal ; en présence de la dépopulation et de la dégénérescence dont les savants nous menacent, l’urgence s’impose ; et, ce qu’il faut, c’est effondrer à jamais le déplorable principe du secret médical.
En vain j)rotestera-t-on que — grâce au secret médical — bien des malades recourent à la compétence du médecin qui — s’ils n’étaient pas assurés d’une discrétion parfaite — laisseraient leur mal s’aggraver sans essayer aucune thérapeutique. C’est là une opinion fort accréditée, ainsi qu’en témoigne un arrêt de la Cour de Grenoble (i) : « L’orateur du Gouvernement disait qu’on devait considérer comme un délit grave des révélations qui souvent ne tendent à rien moins qu’à coinj)romettre la réputation de la personne dont le secret a été trahi, à détruire en elle une confiance devenue j)lus nuisible qu’utile, à déterminer ceux qui se trouvent dans la même
(i) Cour de Grenoble, a3 aoiil i8a8.
situation à mieux aimer être victimes de leur silence que de l’indiscréLion d’autrui... »
Cet argument, s’il était étayé sur des bases sérieuses, serait au secret professionnel un soutien des plus solides ; et, soucieux d’amélioration sociale, nous nous garderions bien de le néo-liffer.
jNIais, d’une part, il semble méconnaître la plus élémentaire psychologie humaine : il ne compte pas que la soif de vie — d’une intensité si puissante — est capable d’étouffer tout autre sentiment ; et que, chaque jour, des ennemis acharnés de la médecine et des médecins, discoureurs éloquents et convaincus, réclament le secours de la science pour le plus léger malaise, au mépris de leurs déclarations antérieures.
D’autre part, il paraît reposer sur une regrettable confusion. Pour que la réputation des malades fût compromise, il faudrait que le corps médical eût abandonné toute discrétion et livré à la publicité les détails de sa clientèle. Alors peut-être — à moins d’absolue nécessité — les malades éviteraient-ils de* recourir aux praticiens. Mais, je ne comprends pas comment la ré|^)utation d’un malade j)Our-
rail souIlVir, si le corps médical ne faisait (|ue rendre ses comptes à des pouvoirs compétents préalablement désignés et astreints au silence.
Il sied en effet, pour éviter les malentendus, d’établir une distinction formelle entre le secret médical et la discrétion professionnelle. En souhaitant l’abrogation de l’un, nous prétendons n’atteindre l’autre en aucune i'açon ; car la suppression du secret médical ne nous paraît s’imposer qu’à la condition d’ètre utile à la société ; c’est dans ce cas seulement qu’elle est morale ; notamment, il importe qu’aucun secret ne subsiste devant les autorités sociales capables d’interventions bienfaisantes ; mais, sous prétexte de secret aboli, un praticien ne se croira jamais autorisé à déshabiller ses malades au cours des conversations intimes et veillera à ne satisfaire aucune curiosité malsaine. Les scandales, quoique toujours éphémères, sont toujours dangereux : il faut les éviter.
La discrétion professionnelle est un devoir indiscutable, nécessaire, d’autant plus impérieux que les susceptibilités à ménager sont plus vives ; elle est une garantie sans laquelle
les bourgeois — élernellemenl esclaves du « qii'en dira-t-on » — se feraient peut-être; moins soigner ; et, à ce litre, elle mérite d’être respectée, quels que soient ses inconvénients.
Car elle a des inconvénients: et notamment, en maintenant l’affection ignorée du public et de l’entourage du malade elle entrave dans une certaine mesure la thérapeutique nécessaire : le malade accepte d’ingérer de nombreuses drogues, mais, dans le but de la dissimulation, refuse de modifier son alimentation ou son genre d’existence, pour l’excellente raison qu’un tel changement équivauilrait à un aveu. Un blennorrhagique avale sans dilliculté de grandes quantités de santal, mais ne consent pas à remplacer l’alcool de ses repas par du lait ; il ne veut pas non plus suspendre ses rapports conjugaux.
Un poitrinaire prend volontiers des lécithines et des arsenicaux, mais repousse toute médication gaïacolée dont l’odeur est révélatrice et continue à fréquenter les ateliers et les salons.
Or, les médicaments guérissent mal, lorsque l’hygiène est défectueuse.
D’aillciii's, je liens à noter ([iracluelleinent de noinl)reiix médecins, très respectueux du secret métlical vis-à-vis des pouvoirs ])ublics, ne se l'ont aucun scrupule de distraire leurs l'ainilles en leur narrant les événements de la (dienlèle ; c’est là une curieuse et fréquente inversion de la conscience ; le rapport l'ait au Corps législatif à propos de l’article 3j8 du Code pénal regrette que ce la délicatesse des dépositaires de secrets ne rende pas inutile la loi proposée », et fait allusion à ceux qui « sacrifient leurs devoirs à leur causticité, se jouent des sujets les plus graves, alimentent la curiosité par des révélations indécentes, des anecdotes scandaleuses... »
Par l’artiele 878, le législateur a voulu empêcher les jiraticiens de commettre par leurs Jiavardages des indiscrétions presque continuelles ; l’article 3j8 n’a eu dans ce sens aucun effet appréciable; mais il a permis au corps médical de garder vis-à-vis des pouvoirs sociaux un mutisme constant et d’acquérir dans la collectivité une situation indépendante jusqu’à l’excès.
Valkntino.