LE FOYER DOMESTIQUE
Madame,
Je vous remercie de tout l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma santé. Grâce au Ciel, mon indisposition tend à sa fin. Le mal de tête a beaucoup diminué, l'appétit commence à revenir, et avec l'appétit les forces et le sommeil. Ne vous étonnez pas de mon prompt rétablissement, j'ai été traité par un habile docteur ; Dieu seul s'est chargé de me guérir. Le médecin n'a connu ni la nature ni la cause de mes souffrances ; aussi nem'a-t-il
prescrit aucun remède : sa médecine a été tout à fait expectante . Je me lève aujourd'hui pour la première fois, et mon premier moment est pour vous.
C'est avec mon cœur de missionnaire que j'ai lu votre lettre ; c'était le seul moyen de la comprendre. Le grand jour a brillé. ..vos vœux sont accomplis... vous êtes la plus heureuse des mères /... Je le crois, ou plutôt je le sens, je me fais sans peine une idée de la joie que vous a causée la première communion de vos chers enfants : ils étaient si bien préparés 1 Pour un père et surtout pour une mère chrétienne, peut-il y avoir de joie plus pure ou mieux fondée ? Elle serait sans mélange, me ditesvous, si vous ne craigniez pour l'avenir. Ah ! voilà bien, Madame, les sentiments d'une mère vertueuse, qui comprend tout à la fois et la grandeur de cette action sainte, et les graves devoirs qu'elle impose aux parents aussi bien qu'aux enfants.
Cependant votre crainte même me rassure, comme elle doit vous rassurer aussi ; car elle est un gage des précautions que vous prendrez pour conserver éternellement sans souillures ces jeunes sanctuaires du Dieu trois fois Saint. Heureuses lesmèresqui, comme vous,
craignent pour la persévérance de leurs enfan ls !
Il est donc vrai, depuis vingt-quatre heures Alexandre et Marie ont fait un pas immense : en eux un grand changement s'est opéré. Devenus par la communion d'autres Jésus- Christ, le Père éternel les contemple avec amour, les anges avec respect, les saints avec bonheur. Tendres rejetons d'une tige sainte, jeunes propagateurs de la vérité et de la vertu parmi les hommes, l'Église tient ouvert sur eux l'œil de sa maternelle sollicitude. Plus saints que les temples et les vases des autels, qu'ilssont respectables ! que d'égards, que de soins ils méritent ! Leur âme innocente et pure peut-elle être protégée par trop de précautions, prémuniepar trop de conseils?
Vous ne les regardez plus, me dites-vous, comme vous appartenant, mais comme appartenant à Jésus-Christ ; ils sont à vos yeux comme deux ciboires et deux calices nouvellement consacrés. Admirable justesse desidées de la foi 1 Or, on place dans les temples les vases qui servent à l'autel ; des ministres sainls veillent nuit et jour à leur garde ; rien de souillé n'entre en contact avec eux. Le langage n'aurait pas de nom pour qualifier le
ministre infidèle qui laisserait profaner ces dépôts sacrés.
Je vous dirai, en passant, que notre excellent curé m'a montré hier le beau calice dont M. B... vient de faire présent à l'église. Jamais le village n'a rien vu d'aussi brillant. Vous jugez du bonheur de mon vénérable ami et du soin avec lequel il garde cet objet précieux. Celameparaît toutnaturei. Cevase est précieux, il est saint : en voilà plus qu'il ne faut pour justifier la vigilance du pasteur. Ce souvenir m'est revenu en vous écrivant. Je le laisse d'autant plus volontiers échapper de ma plume qu'il me ramène naturellement à vos idées ; car vous me dites : « Désormais Alexandre et Marie sont, aux yeux de ma foi, les vases précieux consacrés au Seigneur. »> Très-bien; mais, Madame, veuillez suivre les conséquences de cette manière de voir. Le grand Dieu qui a sanctifié les enfants des hommes par son auguste union les remet aux mains de leurs parents,les replace dans le sein du foyer domestique. Qu'est-ce à dire ? sinon quelespèresetmèressontrevêtusd'uneespèce de sacerdoce ; que leur fonction est de veiller nuit et jour à la garde des vases précieux confiés à leurs soins. Qu'est-ce à dire encore ? si-
non que chéries chrétiens le foyer domestique est un temple où rien de profane, rien de souillé ne doit avoir accès. Telle est la belle et touchante pensée de nos maîtres dans la foi. La famille chrétienne, disent-ils, est une église domestique. Les parents en sont les prêtres; les enfants, les fidèles. Là, comme dans les temples pub lies, on doit prier,étudier la loi sainte, bénir Dieu en commun, s'édifier mutuellement, et accomplir de point en point la volonté du Père qui est dans le ciel. Voilà pourquoi le lien de la famille chrétienne est un lien religieux; voilà pourquoi elle prend naissance dans le temple au pied des saints autels : voilà pourquoi enfin sur la porte de chaque maison chrétienne l'œil de la foi lit celte inscription gravée parla main divine du Rédempteur : ici on forme les saints.
De là découlent naturellement tous les devoirs des pères et des mères. Hommes de Dieu dans la famille, revêtus de son autorité, ils doivent commander, diriger, corriger, prier, veiller sans cesse pour conserver au Seigneur le petit bercail qu'il leur a confié, pour faire de leurs enfants ce que Dieu veut qu'ils soient, des saints. Ainsi, afin de n'être pas dans la voie de la damnation, les parents doivent
mesurerleurscommandements, leurs actions, leurs paroles, leurs pensées sur les maximes de l'Evangile, de manière à ne rien dire, à ne rien faire, à ne riencommand er ni défendre que ce que Jésus-Christ, dont ils sont les lieutenants, défend ou commande. Plus que tous les autres ils ont besoin de s'adresser souvent cette question : Comment agirait Jésus-Christ s'il était sous une forme visible à la tête de ma famille ? Souvent ils ont besoin de lever les yeux vers le ciel et de dire au Seigneur : Donnez-moi cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin qu'elle m'accompagne, qu'elle travaille avec moi et m'apprenne ce qui est agréable à vos yeux.
Dans un de mes derniers voyages j'ai eu le bonheur de rencontrer un père et une mère qui vérifiaient à la lettre cette belle dénomination d'église domestique, donnée par les interp rètes de l'Évangile au foyer chrétien. C'était en automne; j'avais marché tout le jour dansune étroite vallée bordée devignes et d'arb res fruitiers. Laroute était couverte de feuilles flétries et à demi desséchées, que le vent amoncelait ou dispersait tour à tour devant moi. Ce spectacle m'avait jeté dansune grande mélancolie. La nuit commençait à
tomber : l'ennui vint me saisir le cœur. Cependant je doublai le pas : bientôt j'entendis la cloche lointaine d'un hameau, qui sonnait le couvre-feu. En arrivant mon premier soin fut de demander l'habitation deM.L...,à qui j'étais recommandé. Un bon vieillard se leva et s'offrit à m'y conduire. Je remis ma lettre, et je fus reçu avec une grande cordialité. M. L... et son épouse, environnés de leurs huit enfants, étaient assis autour d'un large foyer. Nous nous entretenions depuis quelques instants lorsqu'un domestique, ouvrant la porte à deux battants, vint prononcer les paroles d'usage : Madame est servie. Nous passâmes à la salle à manger. Le premier objet qui frappa mes regards fut un beau Christ en ivoire, placé sur un fond de velours et enfermé dans un cadre doré. Chacun se tourna vers le signe sacré, et M. L... bénit la table. Le meilleur ton régna pendant tout le repas, qui dura environ une demi -heure.
Nous nous levâmes : chacun se tourna ae nouveau vers le Christ, et le chef de famille rendit grâces. La récréation était commencée;les enfants me donnèrent la preuve visible de ce qu'on dit souvent, que les joies naïves, pures et vives ne sont que pour les âmes in-
nocentes. Le moment de se retirer arriva. Dans une petite pièce qui touche au salon est un autel très-proprement décoré. Le tableau qui le couronne représente la Sainte Famille; il est l'ouvrage de Charles, l'aîné des garçons. Vous savez que ce jeune homme vient d'obtenir de brillants succès à l'Académie de P... Sa sœur Louise, eu qualité d'aînée des demoiselles,est chargée de l'entretien des vases, des linges et des fleurs; c'est là que toute la famille, y compris les domestiques, se réunit matin et soir pour prier. Les enfants font la prière à haute voix, chacun à son tour. Le matin, elle est suivie de quelques minutes de silence, pendant lequel chacun prévoit ses actions de la journée, les offre au Père céleste, lui demande ses grâces et s'arme de résolution contre les dangers. M. L.... bénit ensuite ses enfants, chacun sort et s'en va au travail ou à l'étude avec un contentement et une ardeur dont il faut avoir été témoin pour s'en former une idée; j'ai eu ce bonheur-là. Intéressante famille, combien de fois je me suis retrouvé en esprit priant avec vous ; et quel délicieux souvenir vous avez laissé dans mon cœur! Non, je ne connais pas de spectacle plus beau.
C'est assez vous dire, Madame, avec quelle exactitude les lois de l'Église sont observées, les dimanches respectés, les domestiques instruits et surveillés, les sacrements fréquentés par tous les membres de cette digne famille; c'est assez vous dire, par conséquent, que l'union, la tendresse, la piété filiale, le bonheur enfin dans toute l'étendue que peutavoir sur la terre ce mot divin régnent dans cette admirable maison. Vous savez de quelle considération jouit M. L... Franc, loyal, homme d'honneur et de conscience, sa parole vaut de l'or. Quant à madame son épouse, je ne vous en parlerai pas, vous la connaissez : aussi intéressante par la vivacité de son esprit que par la sincérité de ses vertus, elle fait le charme de tout ce qui l'approche. « Heureux parents ! me disais-je en reprenant, le lendemain, mon bâton de voyageur; heureux enfants 1 qu'elle est donc vraie cette parole de nos Livres saints, que la piété est utile à tout ; qu'elle n'a pas seulement la promesse des biens futurs, mais encore la jouissance du bonheur en ce monde ! »
Ce touchant spectacle, ce bonheur véritable, on devrait le retrouver dans chaque foyer domestique, car toutes les familles chrétien-
nés devraient être formées sur le modèle de celle-là, comme elle-même est formée sur le type de la famille de Nazareth . Ceci n'est point une vaine exagération ; car puisque les enfants, surtout après la première communion, sont réellement d'autres Jésus-Christ, les pères et les mères ne doivent-ils pas représenter Joseph et Marie?
Est-ce ainsi que la plupart desparentscomprennent la famille? est-ce là l'idée qu'ils ont de la sainteté et de la grandeur du sacerdoce dont ils sont honorés? Quel est leur respect, quels sont leurs soins, quelle est leur vigilance pour les enfants-dieux soumis à leur garde? Hélas 1 pour toute réponse, il faut se voiler la tête et trembler pour l'avenir. Cependant il n'y a rien à espérer pour la réforme des mœurs et la cessation des crimes et des calamités qui désolent la terre tant que le sacerdoce domestique sera infidèle à sa mission. Placé auprès du berceau des générations naissantes, de lui dépend la vie ou la mort. Voyez depuis vingt-cinq ans la France se couvrir d'ordres religieux dévouésà l'instruction du premier âge : des millions de leurs livres ont été répandus; les ministres du sanctuaire brûlent d'un zèle peut-être jus-
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qu'ici sans exemple ; des établissements de tous genres se sont formés pour atteindre l'enfance jusque sur les genoux maternels, et la protéger jusqu'au delà des années critiques de l'adolescence. Eh bien! quel est le résultat de ces puissants moyens ? Interrogez les mœurs et la foi de la génération élevée avec tant de soins. Pourquoi tant d'efforts et si peu de succès? pourquoi chaque année tant de premières communions suivies de si peu d'autres? Je l'ai dit : le sacerdoce domestique a oublié ses devoirs ; la notion de la famille chrétienne s'est éteinte parmi nous.
Pour vous, Madame, je suis heureux de penser que toutes les belles et nobles idées sur la famille chrétienne vous sont chères ; vous comprenez toute la sublimité des devoirs d'une mère, surtout après la première communion de ses enfants. C'est même pour cela que vous me priez d'adresser à mes jeunes amis, Alexandre et Marie, quelques conseils sur la nécessité et les moyens de persévérer. Je me rends à vos vœux, et vous offre la seule chose qui me reste, la bonne volonté : c'est l'obole du solitaire.
Si le mieux continue, j'espère qu'Alexan-
dre et Marie recevront une de mes lettres avant la fin de la semaine. Veuillez être auprès d'eux mon interprète et me croire, etc.