LE LENDEMAIN DO GRAND JOUR
Je nage au sein des plus pures délices, Le ciel entier, le ciel est dans mon cœur» Dieu de bonté, de faibles sacrifices Méritaient-ils cet excès de bonheur 1
Autour de moi les anges en silence
D'un Dieu caché contemplent la splendeur;
Anéantis en sa sainte présence,
O Chérubins, enviez mon bonheur !
Et je pourrais à ce monde qui passe Donner un cœur par Dieu même habité !
Non, non, mon Dieu : je puis tout par ta grâce. Dieu, sauve-moi de ma fragilité !
En souverain règne, commande, immole Règne surtout par le droit de l'amour,
Adieu, plaisirs; adieu, monde frivole; A Jésus seul j'appartiens sans retour.
11 n'est pour moi qu'un seul bien sur la terre, Et c'est Dieu seul : Dieu seul est mon trésor ; Dieu seul, Dieu seul allège ma misère, Et vers Dieu seul mon cœur prend son essor.
Je bénis sa tendresse
Et répète sans cesse Ce cri d'amour, cet élan d'un grand cœur : Dieu seul, Dieu seul, voilà le vrai bonheur I
Dieu seul, Dieu seul guérit toute blessure ; Dieu seul, Dieu seul est un puissant secours; Dieu seul suffit à l'âme droite et pure, Et c'est Dieu seul qu'elle cherche toujours. Répétons, ô mon âme, Ce chant qui seul enflamme, Ce cri d'amour, cet élan d'un grand cœur : Dieu seul, Dieu seul, voilà le vrai bonheur!
Quel déplaisir pourra jamais atteindre Cet heureux cœur que Dieu seul peut charmer ? Grand Dieu! quels maux ce cœurpourra-t-ilcrain- II n'en est point quand on sait vous aimer ; [dre ?
Aimer un si bon Père,
C'est commencer sur terre "e chant d'amour de la sainte Cité :
Dieu seul, Dieu seul, pour une éternité I
Ainsi, mes chers enfants, des chants do joie, des transports d'allégresse, de douces larmes, voilà tout ce qui vous reste aujourd'hui pour exprimer ce que vous éprouvez.
Et en effet, quand vous parleriez la langue des anges, que pourriez-vous dire des choses ineffables opérées en vous? Je vous remercie de m'avoir envoyé ces deux cantiques : vous ne pouviez mieux me peindre votre état. Que de souvenirs ils m'ont rappelés à moi-même I J'ai donc lu et relu votre bonne lettre : j'ai pleuré, j'ai béni le Dieu bon qui a daigné vous visiter. Il est donc vrai qu'il est toujours le Dieu des cœurs purs, le tendre ami des enfants! Il est donc vrai qu'il est toujours près de ceux qui l'invoquent ; qu'il se laisse facilement trouver à ceux qui le cherchent; enfin, il est donc vrai qu'il inonde toujours de délices les âmes jeunes et innocentes qui vont à lui avec amour, confiance et simplicité !
Vous auriez voulu que les émotions, les tendresses, le calme délicieux dont vous jouissiez après le moment auguste de votre union fussent éternels. J'aime bien ce que vous m'écrivez, mon cher Alexandre : « Je dis au Sauveur, comme saint Pierre sur le Thabor : « Seigneur, il fait bon ici; si vous voulez, demeurons-y toujours. » Et vous, ma bonne Marie : « Que je suis heureuse, le Sei~ g neur est mon partage! »
Sans doute, mon cher Alexandre, le Sauveur désire ardemment que vous demeuriez toujours avec lui; mais, vous le savez, le Thabor n'est pas le seul lieu qu'il habite : le Calvaire est aussi son séjour. Si donc vous voulez toujours demeurer avec lui, dites-lui encore comme saint Pierre : Maître, je vous suivrai où vous irez . Soyez donc prêt à demeurer avec lui dans les prières, dans les aftlictions, dans les ennuis, dans toutes les épreuves auxquelles sa providence jugera convenable de vous soumettre : entre vous et lui, ce doit être désormais à la vie, à la mort. Je vous préviens même, dès ce moment, que ces délicieuses émotions que vous avez ressenties passeront : les joies de la patrie ne sont pas pour l'exil ; mais le souvenir vous en restera comme un avant-goût du ciel et un encouragement perpétuel à la vertu.
Sans doute, vous êtes bien heureuse, ma bonne Marie, de pouvoir dire en toute vérité : Le Seigneur est mon partage ! Puissiez-vous l'un et l'autre le dire avec la même vérité tous les jours de votre vie, jusqu'à votre dernier soupir I
Le Seigneur est mon partage 1 Oh! le grand mot ! comprenez-en toute l'étendue.
Lorsqu'un père ae famille est mort, ses enfants se réunissent ; on ouvre le testament paternel, chacun entre pour sa part en possessioh des biens du défunt. A l'un c'est un domaine, à l'autre une maison, à celui-là une somme d'argent qui devient son partage. Enfants du Sauveur, vous ayez été appelés à partager sa succession. Et de quoi se composet-elle?non de quelquesdomainespérissables, non de quelques maisons de pierre etde bois, non de quelques pièces de monnaie que les voleurs peuvent enlever; mais de quoi? De biens d'un ordre infiniment supérieur; de biens qui enrichissent l'âme, qui la rendent heureuse dans le temps et dans l'éternité. Ces biens, c'est la foi, l'espérance, la charité, la paix du cœur, le dégoût de tout ce qui est périssable et mortel ; c'est quelque chose de plus : c'est le ciel, c'est Dieu même. Oui, mes chers enfants, Dieu lui-même est devenu votre partage dans la sainte communion; il s'est réellement donné à vous ; vous en êtes devenus propriétaires ; il s'est mis tout entier, sans réserve, à votre disposition ; vous êtes maîtres de lui comme de la chose qu'on vous donne, comme vous l'êtes de la nourriture que vous prenez et qui s'unit à vous
Comprenez-vous cela? le Seigneur est mon
Or, quand on possède Dieu lui-même, que reste-t~il à désirer ? Ecoutez : il y avait quarante jours que notre Sauveur était né lorsque Joseph et Marie l'apportèrent au temple de Jérusalem, suivant la coutume prescrite par la loi. Un saint et vénérable vieillard, nommé Siméon, conduit par l'Esprit de Dieu, vint au temple dans le même moment. A la vue de l'enfant rédempteur du monde, il tressaillit d'allégresse. Il sollicita et obtint l'insigne faveur de le recevoir entre ses bras. Au comble de ses vœux, il entonna, en le rendant à sa mère, ce beau cantique : « Seigneur, je n'ai plus rien à désirer; je mourrai maintenant sans regret : mes yeux ont vu le Sauveur du monde, mes bras l'ont porté, je l'ai pressé contre mon cœur! »
Le saint vieillard ne veut plus rien voir après avoir vu Jésus-Christ; il aurait cru, en regardant tout autre objet, profaner les regards sanctifiés par la vue du Sauveur. Et vous, mes enfants plus heureux, que Siméon, que vous reste-t-il avoir ici- bas? Vos yeux n'ont-ils pas contemplé tout ce qu'il est possible de concevoir de plus grand, déplus beau,
de plus merveilleux, votre Dieu anéanti pour l'amour de vous? Le saint vieillard ne désire plus rien pour son cœur ; et vous, mes enfants plus heureux que Siméon, que vous reste-t-ilà désirer? N'avez-vous pas reçu, ne possédez-vous pas tout ce qu'il y a de plus riche et de plus délicieux, le pain des anges, le froment des élus, le vin qui fait germer les vierges, Dieu en personne? Pour quel plus noble objet votre cœur peut- il battre? Certes, celui-là serait bien avare à qui Dieu ne suffiraitpas 1 Mourir, c'est donc tout ce que désire le saint vieillard, et il a raison. Nous ne sommes sur la terre que pour chercher Jésus- Christ. Quand donc on l'a trouvé, quand on le possède, le but de la vie est atteint; on n'a plus rien à faire ici-bas.
Vous possédez la vérité vivante, la vérité en substance ; votre esprit, que peut-il désirer? Vous possédez le bien suprême, le principe même de tous les biens et de toutes les amabilités possibles ; votre cœur, que peut-il désirer? Vous possédez la vie, le gage de l'immortalité glorieuse; encore un coup, que vous reste-t-il à désirer?
Mourir, voilà donc le seul vœu qui reste à former après une bonne première communion.
Si cependant votre divin Sauveur juge convenable de vous laisser plus longtemps sur la terre, c'est pour lui seul que vous devez vivre, c'est lui-même qui doit vivre en vous : c'est lui qui doit dicter toutes vos pensées, inspirer tous vos sentiments, régler toutes vos démarches. Son unique intention en prolongeant votre existence, c'est de rendre de plus en plus parfaite l'union que vous venez de contracter avec lui. Il faudra donc que chaque jour vous croissiez comme lui en sagesse, en piété, en obéissance, en douceur, en humilité, en charité, c'est-à-dire en tout ce qui peut vous rendre de plus en plus semblables à lui : voilà désormais l'unique but de votre vie. Comprenez, si vous pouvez, le désordre et la déraison d'une conduite contraire.
1° Le désordre. Supposez un enfant de douze à treize ans. Jusque-là il a été d'une beauté remarquable, tous ses membres se sont régulièrement développés, on voit en lui les plus belles proportions; mais voilà que tout à coup ce bel ordre se dérange. Pendant que ses pieds, ses jambes, sa taille, s'allongent à vue d'oeil, les mains, les bras,
la tête diminuent ; toutes ces parties se rapetissent tellement que cinq ans plus tard la moitié inférieure de son corps est celle d'une personne de dix-sept ans, tandis que la moitié supérieure est celle d'un enfant de sept ans. Il n'y a qu'un mot dans le langage pour désigner un être pareil, c'est celui de monstre. Tel est à la lettre l'enfant qui, après la première communion, croît en âge, en taille, en science profane, et qui, en même temps, diminue en piété, en sagesse, en obéissance et en vertu : c'est un monstre dont les anges ont horreur.
2° La déraison. Yous rappelez-vous, mes bons amis, la promenade que nous fîmes ensemble au bois des C harmes ? Arrivés au banc de pierre qui est au bout de la grande allée, nous nous assîmes et nous lûmes un passage de l'Histoire sainte : c'était le voyage des Hébreux dans le désert. Une particularité vous frappa l'un et l'autre. Les Hébreux, nourris de la manne délicieuse qui chaque matin tombait du ciel, se dégoûtèrent de cette excellente nourriture, et se mirent à soupirer après les oignons et les poireaux de l'Egypte. Je me rappelle qu'Alexandre m'interrompit, et dans un premier mouvement il ^i Seigneur. 2
s'écria : « Il n'y avait que des Juifs qui pussent avoir un goût aussi dépravé. — Oui, ces Juifs étaient bien déraisonnables, » ajouta ma bonne Marie. Eh bien ! mes amis, a-t-il le goût moins dépravé l'enfant qui, après avoir mangé le pain des anges, s'en dégoûte et soupire après le pain grossier des plaisirs du monde? Est-il moins juif ? Ah ! il l'est bien davantage. Est-il déraisonnable l'enfant qui, après avoir bu à la source limpide qui jaillit du ciel, va s'abreuver à l'eau stagnante d'un marais? Une pareille déraison ne vous paraît pas possible, surtout vous ne vous en croyez pas capables. Prenez-y garde, cette déraison n'est que trop réelle, et même que trop commune parmi les enfants d'Adam, Or, mes bons amis, il n'est aucune déraison, aucun désordre commis par un enfant d'Adam dont un autre enfant d'Adam ne soit capable.
Votre excellente mère l'a bien compris ; c'est pour vous préserver à jamais d'un pareil malheur qu'elle me prie de vous adresser quelquesconseils. Ainsi nous allons continuer notre petite correspondance. Veuillez, mes bons amis, lire ces lettres avec les mêmes dispositions que les précédentes. Il était sans doute de la dernière importance de vous bien
préparer à la grande action ; mais est-il moins nécessaire d'en conserver les fruits ? Je vous en fais juges, et vous laisse sur cette pensée.
L'heure avancée ne me permet plus que de vous exprimer combien je suis heureux de savoir que vous pouvez dire en toute vérité : le Seigneur est mon partage ! Jouissez, tendres amis, jouissez de tout votre bonheur 1 puisse-t-il être éternel ! puissiez-vous dans un an, dans dix ans, sur votre lit de mort, redire avec la même vérité qu'aujourd'hui : le Seigneur est mon partage !
Cieuxet terre, peuples et tribus, enfants et vieillards, associez-vous à mes transports, publiez ma reconnaissance et chantez mon bonheur : le Seigneur est mon partage !
Avant que j'oublie vos bienfaits, ô mon Dieu 1 que ma langue desséchée s'attache à mon palais ; exaucez-moi, Seigneur !
Que ma droite immobile refuse d'obéir à mon âme : exaucez-moi, Seigneur !
Que mon cœur indigne de vous cesse de battre, et que mon sang glacé cesse de circuler dans mes veines : exaucez-moi, Seigneur !
Que mon père et ma mère, et mes frères
et mes sœurs m'oublient, si jamais je dois oublier que le Seigneur est mon partage !
Pour éviter un pareil malheur, donnezmoi, ô monDieu, une haute idée de ce que je suis devenu par la première communion. 0 Marie, ma bonne mère, puisque j'ai acquis tant de ressemblance avec vous en recevant Jésus-Christ dans mon cœur, obtenez-moi la grâce de vous ressembler par mon tendre amour pour lui et par ma fidélité constante.
Pour pratique, répéter chaque jour trois fois ce grand mot : le Seigneur est mon partage !
Adieu, mes bons amis ; le Seigneur est