‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 122 sur 171 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

préparé par Léon Say. Mais je fis remarquer qu'on n'y trouvait pas l'engagement que devait prendre le Maréchal au sujet de son droit de dissolution. On y ajouta deux phrases pour combler cette lacune. M. Dufaure nous quitta pour se rendre à l'Elysée où il devait communiquer à M. le Président de la République ce programme ainsi modifié. 11 revint peu de temps après; et il nous dit que le Maréchal n'avait pas accepté le manifeste dans les termes où il était conçu. Nous n'avions nul dessein prémédité d'aggraver, par des violences de forme, la dureté de la situation faite à M. de Mac- Mahon. Nous atténuâmes les termes du document, tout en maintenant le fond, et nous nous rendîmes à l'Elysée où nous étions convoqués pour ce soir- là même.

Arrivés à l'Elysée, M. Dufaure nous laissa seuls dans la salle du conseil et il se rendit auprès du Maréchal pour lui lire la nouvelle rédaction du programme et pour le presser d'en accepter les termes. Puis il rentra dans la salle du conseil, et, quelques instants après, le Maréchal y entra lui-même. Il était rouge, affecté et comme humilié : il paraissait un soldat rendant les armes. Son salut fut froid et brusque, et il s'assit. Il prononça quelques paroles brèves, sans dissimuler combien il se faisait violence en se trouvant devant nous. Il dit qu'il formait le cabinet contraint et forcé, qu'il aurait dû peut-être se retirer avec les hommes qui, avec lui> avaient fait le Seize Mai; mais que, s'il ne le faisait pas, c'était par un sentiment du devoir; qu'il était convaincu que sa présence à la tète du gouvernement était utile à la France au point de vue extérieur. Ses relations personnelles avec les plus hauts personnages du monde européen, notamment avec l'archiduc Albrecht d'Autriche, lui permettaient de

parler ainsi. Son ton était émn, tont son visage tremblait ; et le spectacle de cet homme fier et honnête, aux prises avec une situation humiliante, malgré tout le désir que nous avions tous de lui en dissimuler la rigueur, ce spectacle était vraiment émouvant. M. Dufaure était plus qu'aucun de nous^ dans la circonstance présente, propre à ressentir cette impression, parce qu'il était moins animé par la récente bataille, et parce qu'il avait depuis longtemps avec le Maréchal des relations qui devaient le rendre sensible à son état presque misérable. Il lut le programme en tremblant, et comme mettant une sourdine à sa voix nasillarde, afin d'atténuer les effets de cette lecture qui ressemblait à la lecture de l'arrêt que le greffier fait au condamné. Silence générait Nous étions tous là, affectés, mais résolus et impassibles.

Le Maréchal vit bien qu'il fallait se résigner. Il s'empara du papier, saisit brusquement la plume, hésita encore. Son visage se colora subitement, ses yeux s'emplirent de vraies larmes; et enfin, après un moment décisif, il signa violemment et jeta la plume sur la table en disant : < Enfin! puisqu'il le faut, je signe I » Puis il se leva aussitêt, et il s'enfuit plutêt qu'il ne sortit, comme un homme que la colère suffoque, et qui ne peut supporter davantage une situation trop pénible.

Les décrets furent signés, et le lendemain le ministère entra en fonction.

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