‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 121 sur 171 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

crise, il avait convié un homme qui jouissait d'une considération universelle, qui avait un crédit énorme sur le public, et qui avait ses entrées à TÉlysée et jusqu'au cabmet du Maréchal : c'était M. de Lesseps. On pensait que lui seul pourrait décider le Maréchal à se rendre.

M. de Lesseps n'avait pas, que je sache, d'opinion politique proprement dite. Il professait, je pense, au sujet de nos divisions et de nos distinctions de régimes, une haute indifférence. Il y avait en lui le suprême dédain de l'Oriental pour nombre de nos passions politiques et des opinions qui travestissent souvent de vulgaires intérêts et auxquelles nous attachons un si grand prix. Il en faisait, je crois, assez peu de cas, ayant toute sa passion de patriote et tout son esprit tendus vers les projets grandioses qu'il méditait. Il comprenait cependant l'intérêt devenu pressant d'en finir avec une agitation qui allait tout compromettre. Il s'engagea à se faire auprès du Maréchal et du monde de l'Elysée, de plus en plus sourd et aveugle, renfermé qu'il était dans son horizon restreint, l'organe de l'opinion qu'il recueillait partout. Il m'entretint de son intention formelle, qu'il devait réaliser le soir même ou le lendemain matin.

Il le fit, je pense. En tout cas, le Maréchal n'avait plus d'autre issue que sa démission ou une capitulation sans réserve. Il capitula. Le bruit en était répandu; or le soir même, c'était le 41 décembre, le Comité des Dix-huit se réunit chez moi, rue Montaigne. On voulait s'entendre sur les conditions auxquelles la Gauche soutiendrait le nouveau ministère. Mais je ne me rappelle pas que des noms y aient été prononcés. Je ne fus point du tout au courant des négociations qui se poursuivaient depuis quelques jours, ni des entretiens

qui eurent lieu à ce sujet entre M. Dufatire, M. Léon Say et M. Teisserenc de Bort. Ce dernier m'a raconté beaucoup plus tard comment fut composé le ministère du 13 décembre. Mais à cette date je ne savais rien : beaucoup d'agitations, des allées et venues, des officieux très occupés, des mots à l'oreille, des questions peu discrètes, comme c'est la coutume en pareil cas.

Le 12, j'étais assis à ma place à la Chambre^ lorsque Bardoux ou Faye, je ne sais trop lequel, vint me prévenir que M. Dufaure désirait me parler. Il m'attendait dans un petit bureau dépendant de la partie du palais de Versailles où se tenaient les séances du Sénat. Je l'y trouvai et j'y vis Léon Say, Teisserenc de Bort et quelques autres ministres qui y étaient déjà réunis. M. Dufaure m'offrit d'entrer dans la combinaison ministérielle avec le portefeuille de l'Intérieur. J'acceptai en y mettant deux conditions : la première, que je serais absolument maître du personnel, et que je n'aurais pas & rencontrer de résistance de la part de l'Elysée. Je gavais quelles difficultés j'avais éprouvées lors de mon premier ministère, lorsque l'administration tout entière du 24 mai était encore en place; combien étaient délicates et pénibles les luttes que j'avais eu à soutenir contre le Maréchal sur des questions de personnes. Je prévoyais que j'aurais, cette fois, des hécatombes à faire, et je réclamais une entière liberté d'action. La seconde condition portait sur l'engagement qui devait être pris par le Maréchal de ne plus dissoudre la Chambre.

Ce fut ainsi convenu, et, dès le soir, nous fûmes convoqués chez M. Dufaure, à Paris, 127, boulevard Haussmann, pour nous entendre sur le manifeste qui devait être soumis au Maréchal et lu à la Chambre. Ce programme était très net et très ferme. Il avait été

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