CHAPITRE PREMIER
dans les décisions que nous eûmes à prendre et dans la politique que nous dûmes suivre. Son choix fut vite fait, fondé qu'il était sur des études solides, sur une érudition générale déjà complète, sur des habitudes d'esprit et de conduite contractées dans le travail du barreau, dans l'exercice de devoirs municipaux, dans les bonnes traditions de la vie domestique la plus haute et la plus digne.
Bardoux fit partie, dès le premier moment, du groupe des républicains conservateurs, d'où sortit un peu plus tard le Centre gauche. Le visage rasé, Pair méditatif et un peu triste, les cheveux rejetés en arrière, un costume noir et sévère, il y avait en lui quelque chose de sacerdotal. Son abord était tout aimable, sa parole accueillante et le ton toujours poli : mais ces dehors ne cachaient ni rigidité d'esprit^ ni sécheresse de cœur, ni hypocrisie de forme. Il était très droit de caractère, très sûr en amitié, très ferme dans ses idées. Il était par éducation et on eût dit, par parti pris, d'une urbanité parfaite, ce qui lui donnait un air de bienveillance un peu banale; ce n'était qu'en apparence, mais il avait dans ses rapports avec les autres hommes une sorte de délicatesse quasi maladive; il souffrait vraiment de ce qui lui apparaissait discourtois, brutal et malappris. Il eut comme beaucoup d'autres l'occasion, sous ce rapport, d'exercer ses vertus.
Esprit très éclairé, on pouvait lui appliquer le titre de nourrisson des Muses. D'une érudition très générale, on aurait cru qu'il n'avait pas d'idées arrêtées sur quoi que ce fût, parce qu'il ne les énonçait guère, par habitude prise de ne heurter personne ni par le geste ni par la parole. Peu communicatif, il ne se répandait pas à tout propos, mais il n'était étranger à rien. Quand il sortait de sa réserve, il avait une conversation nour-
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rie, pleine d'aperçus recueillis dans ses lectures qui étaient innombrables; on dirait volontiers qu'il avait trop lu. Très appliqué à tous ses devoirs d'homme politique, il portait à la tribune des opinions et une parole autorisées. Son éloquence était insinuante, pleine de précautions, mais d'une dialectique serrée, extrêmement habile, et, sans efforts trop apparents, allant au but. Il lui est arrivé souvent de charmer ses auditeurs, surtout quand il parlait d'art ou de littérature, sujets qu'il possédait bien et dans l'exposé desquels il se complaisait.
Très fidèle en amitié, discret et sûr, il était incapable d'un procédé louche ou d'une trahison; presque un phénomène dans la vie politique où l'ambition^ l'envie et la fureur de paraître font rage. Il était naturellement bon, et son obligeance expansive était peut-être trop universelle, mais toujours un peu diplomate, même dans les services qu'il désirait rendre. Son naturel, doublé d'une éducation très appareillée, le portait en tout à des ménagements infinis. Mais durant près de trente ans de vie commune, au milieu de cette mêlée politique, si redoutable à l'épreuve, je n'ai point trouvé de fléchissement dans son caractère ni dans son amitié. Et cette fixité dans ses affections, qui honore tous ceux qui en ont été l'objet, il la portait dans ses opinions, dans ce qui fait la personnalité morale d'un homme. Il était imbu des idées de la Révolution française, mais non jacobin; très libéral et, très Français en cela, amoureux de l'ordre, respectueux des droits d'autrui, sans aucune réserve; d'un esprit très libre, et au fond catholique, comme il l'a montré à ses derniers moments. S'il s'est trompé, il n'a jamais failli par ambition, par des sentiments étrangers à la chose publique, ni par faiblesse de caractère. Il est de ces hommes très rares qui, du-