‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 5 sur 171 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il était comme dépaysé dans le milieu tumultueux et passionné de l'Assemblée nationale, si différent de celui du Corps législatif de TEmpire. La langue, la tactique parlementaire, les mots spirituels, les coups d'épingles d'antan, qui portaient si loin et qui faisaient au régime des blessures si cruelles et si inguérissables, l'air ambiant, les hommes et les choses, tout était si complètement changé, que le plus brillant des Cinq avait à Versailles un rôle quasi effacé. Non qu'il fût diminué, mais le théâtre était autre; et il n'avait pu adapter son esprit primesautier, son armure légère, la tournure de sa pensée, sa manière de comprendre la politique, au cadre nouveau.

Manier une assemblée souveraine en qui s'agitait Fàme de la France, si enfiévrée alors et si malheureuse; gouverner une nation remuée jusqu^au fond des entrailles par tous les sentiments qui peuvent passionner un peuple; avoir à traiter avec des partis qui avaient d'autres intérêts en vue que celui de gagner une petite bataille contre les orateurs de l'Empire, c'était une autre affaire que l'œuvre poursuivie, à leur gloire, par les Cinq. Picard n'y était pas inférieur; mais, soit lassitude, soit scepticisme, il ne put ou ne voulut pas jouer ce grand rôle qui d'ailleurs était déjà pris par d'autres. Nous, ses amis du Centre gauche, nous ne pouvions lui faire la place de chef qui était due à ses talents et à ses services antérieurs, tant il nous décourageait luim6me«

La mobilité et l'ingéniosité de l'esprit nuisent, en apparence au moins, à la constance dans les vues. Une volonté tendue vers le même but a seule de Taction sur les hommes que l'on veut grouper dans une pensée commune» Ernest Picard semblait trop dégagé, même des idées qu'il aimait, pour s'imposer à un parti. Il en

souffrait, et il dépensait son activité, devenue inerte, en épigrammes.

Sa connaissance des visées et de la valeur des hommes de l'ancien parti républicain l'inclinait à se tenir à l'écart de leur ligne de conduite. Sa probité d'esprit le préservait de toute exagération, et de tout fanatisme, sincère ou simulé. Ses amitiés avaient un air. de détachement; et il ne dissimulait pas assez ses aversions. Ses qualités mêmes, qui étaient grandes, lui faisaient tort pour le rôle d'un chef de parti. Il se lassa d'une situation au-dessous de son mérite. Il quitta l'Assemblée pour prendre le poste de ministre de France en Belgique, où il se consumait d'inaction et d'ennui. Ses ambitions très légitimes étaient déçues et devancées par des ambitions plus audacieuses, et mieux servies par des défauts qu'il n'avait pas. Il est mort à la peine. L'afïluence des amis qui s'étaient rendus à Téglise lui rendait trop tard le témoignage qui lui était dû, d'avoir été un des orateurs les plus brillants de l'opposition sous l'Empire, et l'un des champions les plus sincères de la bourgeoisie libérale.

Vers la fin de la cérémonie funèbre, une sorte d'agitation se produisit parmi la foule des assistants. Des bruits circulaient de groupe en groupe. Et, peu. à peu, on apprenait, et tout le monde sut que le ministère de Jules Simon était renversé, et qu'une lettre du maréchal de Mac-Mahon était la cause initiale de l'incident. Pourquoi? Comment? Quelle lettre?... Un peu plus tard, à travers des nouvelles confuses, on apprit que le Maréchal avait, en effet, dans la matinée, envoyé une lettre

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