CHAPITRE VIII
Dans le camp des républicains, au contraire, régnait un accord parfait. Tel qu'il avait été concerté dès le premier moment, il fut maintenu jusqu'au dernier jour, sans que d'aucun côté on s'en soit départi. Bel et bon exemple de concorde qui assura leur triomphe, mais qui ne devait pas lui survivre. C'est que là, comme de l'autre bord, chacun, au fond de l'âme, tirait de son côté, et entendait -faire sortir de la victoire commune, le succès final d'une cause particulière. Mais c'est encore une joie rétrospective que de revivre, par le souvenir, dans ces temps fugitifs où tous les cœurs semblèrent unis dans la poursuite d'un pur idéal commun.
C'est dans le rang, comme toujours, que la vertu civique se montrait sans mélange. Les petites gens, ceux qui n'ont rien à attendre dans la mêlée politique, étaient animés d'une foi qui s'excitait elle-même, au fur et à mesure que durait la lutte; et je pus voir de près de quels sacrifiées sont capables des âmes humbles et généreuses qu'une noble idée soulève. L'idée du droit et de la liberté suscitait alors tous ces obscurs courages.
L'action dans ce combat civil fut vive, mais non fiévreuse, ni bruyante. La puissance gouvernementale sous toutes ses formes et partout présente nous conseillait la prudence. Mais surtout, la conscience du bon droit, la fermeté voulue des résolutions et la certitude de vaincre, donnaient aux luttes les plus passionnées au fond, un caractère de tranquille assurance qui en cou-, vrait les ardeurs.
Les commis-voyageurs se mirent presque tous, et en
iâ2 L£ SEIZE MAI 1877
vertu d'un mot d'ordre de leur association, au service du parti républicain; et ils le servirent très utilement par leur entrain endiablé, par leur universelle propagande dans des milieux propices, où la parole vive, sans apprêts et sans façon, spirituelle, goguenarde et gauloise a une action si forte et si pénétrante. Les colporteurs, eux aussi, s'enrôlèrent dans la milice républicaine. Ils y mettaient plus de circonspection, étant pourchassés par la police administrative. Au fond de leurs balles ou de leurs roulottes, ils transportaient par toute la France, dans les foires, dans les marchés, des brochures, des écrits de tout genre, des professions de foi, des dessins, des caricatures, toutes publications qui se rapportaient à TaiTaire unique, objet de toutes les préoccupations et de tous les entretiens du moment. Ils avaient ce flair particulier qui leur fait deviner, dans l'habitude de leur petit commerce, les goûts et les opinions des gens. Ce flair leur permettait de savoir à qui ils avaient affaire. Us étaient d'ailleurs renseignés, on ne sait comment. Comme il arrive dans les moments de grandes émotions publiques, tout se sait, tout se devine, choses et gens, et on ne se trompe guère sur les adversaires ou les amis. Les colporteurs savaient, sur tous les points du territoire , à qui s'adresser, et ils ne remettaient les publications appropriées qu'en bonnes mains.
La presse républicaine de toutes nuances fit alors une campagne de plusieurs mois vraiment admirable. En ce temps-là, la logomachie des halles et d'autres lieux plus mal hantés n'était point admise dans la Presse française. La polémique n'était ni grossière ni ordurière. Elle gardait, même dans ses plus vives ardeurs, les formes policées en usage parmi les gens qui se respectent. Quand on lit les journaux de cette
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époque, on se retrouve dans un monde qu'on ne con* naît plus. C'est un mondé plus français.
Le journal La France fut alors un des organes les plus puissants du parti républicain. Rien d'étonnant : c'était Emile de Girardin qui menait la campagne. Le nom de M. de Girardin est intimement lié à l'histoire de la Presse pendant la seconde moitié du siècle. Ce fut lui qui inventa vers 1840 la Presse à bon marché, et qui, par là, modifia profondément la fonction sociale du journalisme, lequel cessa d'être un instrument de propagande doctrinale pour devenir principalement un moyen de publicité. C'était encore un organe de l'opinion mais mis au service des affaires plus encore que des idées. Ce fut lui qui affirma le plus audacieusement la suprématie de la Presse, en même temps qu'il proclamait son impuissanse à nuire. Il était dans sa manière d'outrer les idées, comme il avait des procédés à lui pour les présenter avec une force singulière, et les faire entrer dans l'esprit public comme on enfonce un clou.
A l'époque où je l'ai connu, il était déjà vieilli, mais vigoureux encore de corps et d'esprit, avec le relief de sa vieille renommée. Il avait ce masque impassible et résolu de l'homme qui a son idée par jour, et qui l'affirme avec Tautorilé d'un maître de l'opinion. Quoiqu'il fût pénétré de l'esprit du siècle, esprit de scepticisme et de philosophie négative, il paraissait plein d'une foi réelle : celle de son rôle. Dans le monde des journalistes, on l'appelait le maréchal, mais il ne prenait nullement ce titre en dérision* On l'eût dit imprégné de sa mis-
sion. Il y croyait peut-être! et en tout cas, par son ton, par sa tenue, par ses airs de sacerdoce, il en donnait ridée aux autres. La campagne du Seize Mai fut la dernière mais non la moins brillante de celles qu'il mena dans la Presse : il y déploya toutes les qualités d'un des polémistes les plus féconds, les plus brillants et les plus redoutables de son temps.
Après lui il m'appartient de citer Hector Pessard. Pessard était un écrivain et un journaliste de race r s'il n'a pas atteint les plus hauts sommets, c'est qu'il y avait dans son talent des lacunes que le critique pourrait discerner, mais que l'ami ne veut pas voir. Je ne parlerai pas non plus de ses qualités de caractère et de cœur qui étaient très grandes, et qui, dansi bien des cas, l'ont élevé au-dessus du commun des hommes. Dans la vie politique, il avait des opinions très fermes sur les points essentiels, dont il n'a jamais dévié, et des amitiés auxquelles il est toujours resté fidèle. Il avait beaucoup d'esprit, de la gaieté et une imagination brillante, ce qui donnait à son style et à sa conversation un tour vif, animé, amusant, toujours frappé au coin du bon sens et du pittoresque. Ses opinions en politique reposaient moins sur des études de cabinet que sur des observations tirées des réalités de la vie, sur des habitudes familiales, sur les données de sa. sagacité aiguisée, sur un dégoût absolu du désordre et des violences, sur le dédain des niaiseries des écoles, et sur son scepticisme à l'égard des chefs de parti qu'il connaissait bien. Il avait vécu dans l'intimité des jeunea^ hommes qui, à la fia de l'empire,, menaient la bataille.