CHAPITRE ÏX lui
La crise du 3 ftoptembre à Saint-Germain avait eu une terminaison plus cruelle. Les funérailles furent célébrées le 8 septembre à l'église Notre-Dame-de-Lorette, sa paroisse. J'étais accouru à Paris, comme la plupart des 363 de la Chambre dissoute, et je fus associé comme eux à toutes les manifestations qui se sont produites alors, pour donner à ces funérailles le caractère d'un deuil public.
Le gouvernement avait annoncé l'intention de célébrer des obsèques nationales aux frais de l'État. Mme Thiers déclina cette offre avec l'assentiment de tous les amis de M. Thiers, et elle se refusa à toute négociation à ce sujet. Elle savait bien que la solennité funèbre, pour être confiée au peuple seul, sans l'éclat des pompes officielles^ n'en aurait que plus de grandeur. Et ceux qui en ont été les témoins peuvent dire si son attente fut trompée. Depuis lors, de nombreuses cérémonies de ce genre ont été célébrées, entourées de tout le faste des décors empruntés aux somptueuses richesses de l'État, avec le déploiement des forces militaires^ avec les innombrables cortèges des corps officiels; ou d'autres fois, avec les manifestations souvent exubérantes d'associations libres, déployant par les rues leurs longues théories un peu ostentatoires. Aucune ne peut être comparée aux funérailles de M. Thiers.
L'imposant et innombrable cortège d'hommes venus de toutes parts, de députations de presque toutes les villes de France, de représentants des grandes ambassades et des missions diplomatiques étrangères, des hommes politiques, de la Presse, des membres de tous
les corps savants et de l'Institut, traversant Paris au milieu d'un peuple immense qui se tenait sur les trottoirs des rues et des boulevards, la tète découverte, grave et respectueux, sans qu'un cri, un remous de curieux agités, une manifestation déplacée vînt troubler le religieux silence de ce cortège funèbre qui conduisait à sa dernière demeure la dépouille de ce grand citoyen, ce fut un spectacle d'une grandeur inoure, et qui, par un retour inévitable de la pensée vers la situation du jour, marquait par une manifestation muette et d'autant plus significative, l'abîme qui s'élargissait de plus en plus entre la nation et le gouvernement.
Je ne connais qu'une autre cérémonie funèbre qui puisse lui être comparée, d'un aspect plus éclatant, plus officielle, mais noble aussi et belle, par la manifestation publique d'un deuil également national. Et chose étrange I Ce furent les funérailles du Maréchal de Mac- Mahon, dont la présence à l'Elysée avait donné précisément à celles de M. Thiers un caractère d'opposition politique et d'hostilité presque personnelle. C'est que la gloire militaire et la gloire civile, quand elles sont vraies, émeuvent toujours jusqu'au fond le cœur du peuple. Lorsque le Maréchal fut conduit aux Invalides, pour y dormir son dernier sommeil, lui aussi avait subi la disgrâce; nos griefs oubliés avaient cédé devant le beau renom d'honneur de sa vie militaire, et devant la dignité de sa retraite; le deuil qui l'accompagnait était vraiment aussi un deuil public. Mais rien n'a égalé l'impression profonde et forte que ressentit la foule sur le passage du cortège conduisant au Père Lachaise le cercueil du petit bourgeois qui avait libéré le territoire !
Les membres de la famille de M. Thiers qui suivaient le char funèbre étaient : M. legépéral Çh^rlemagjne,