‹ Le seize mai et la fin du SeptennatChapitre 80 sur 171 · CHAPITRE IX U · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX U

encore vigoureux quand je Tai connu à Versailles. Il portait bien les ans, quoiqu'il eût la manie d'user de procédés artificiels qui dénaturaient, sans . les cacher, les atteintes de l'âge; d'humeur aimable, sans façon et sans prétention, de parfaite politesse, comme les hommes politiques d'autrefois. Il siégeait surtout dans la pièce qui servait de salle des pas perdus à Versailles. Assis auprès d'un énorme poêle où se tenait en permanence une parlotte, il semblait vraiment qu'il avait une clientèle et qu'il donnât audience. Il connaissait tout le monde^ et tous le saluaient avec cordialité. Il frayait avec tous les régimes; mais dévoué à la politique de M. Thîers, il servait utilement à faire la transition entre le passé et la République. Quoiqu'assez détaché en fait d'amitiés, comme la plupart des hommes qui ont longtemps vécu, surtout dans la vie publique, il montrait pourtant un certain goût pour les réunions des quelques membres du Centre gauche qui passaient leurs soirées de loisir chez Ricard ou chez moi. Comme il contait à ravir, il s'y complaisait, et il nous charmait par des récits sans fin sur les hommes qu'il avait connus et sur les événements qu'il avait vus, du temps du roi Louis-Philippe, ou pendant la deuxième République. Il avait été alors ministre de l'Intérieur dans le ministère Odilon-Barrot. Mais il y resta peu de temps; il avait refusé de livrer le dossier de l'afTaire de Boulogne, la descente sur le rivage de France de L. N. Bonaparte. L'Elysée vit bien alors qu'on ne pourrait rien faire de lui, et il dut rendre son portefeuille.

Un certain jour, pendant la présidence de M. Thiers, à Versailles, on avait eu des craintes sérieuses à son sujet. Il était resté dix-neuf heures plongé dans une sorte de sommeil léthargique, et son médecin, M. Bar-

the, ne répondait pas de sa vie. Personne, en dehors de la famille, n'en sut rien. Pourtant on crut devoir prévenir M. Léon de Maleville, qui accourut et qui se préoccupa de ce qui pourrait arriver si M. Thiers venait à mourir. Il alla chez Grévy, le prévint qu'il avait une communication grave à lui Taire; et afin d'être à l'abri de tout importun^ ils firent une promenade en voiture, dans le parc. Maleville exposa les craintes que l'état de M. Thiers faisait concevoir. Sur quoi Grévy se montra consterné. Puis Maleville ajouta : « nous avons compté sur vous, le malheur échéant. Je viens vous prévenir afin que vous preniez vos mesures, il faut que ce soit vous qui le remplaciez ». Après quelques instants de silence, Grévy dit d'un ton sans réplique : t Jamais, ne comptez pas sur moi. — Jamais je ne serai Président de la République. » En vain, Maleville lui fit-il toutes les représentations que les circonstances lui suggéraient; en vain lui montra-t-il que, dans l'état où étaient les partis dans l'Assemblée nationale, s'il n'acceptait pas de remplacer M. Thiers, le sort même de la République serait compromis et sans doute perdu, il n'en put rien obtenir. — C'est à ce souvenir peut-être que Grévy faisait allusion quand il nous disait que les alarmes de M. Thiers à son sujet n'avaient cessé que longtemps après notre séjour à Bordeaux. Elles cessèrent après que M. Thiers eut connu l'entretien de Maleville et de Grévy dans le parc de Versailles. Grévy ajoutait que Thiers avait rendu d'immenses services au pays et à la République, et qu'il admirait sa profonde science gouvernementale.

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