Fais. glclcrre depuis 1152 jusqu'à iib'i
PHILOSOPHES ET MORALISTES. — MONTAIGNE. 5o
traces de noslre ancien cousinage : et chez nous ici, j'ai veu telle chose qui nous estoit capitale *, devenir légitime * ; et nous qui en tenons d'aultres, sommes à raesmes selon l'incerlitude de la fortune guerrière, d'cstre un jour criminels de leze majesté humaine et divine, nostre justice tumbant à la merci de l'injustice, et, en l'espace de peu d'années de possession, prenant une essence contraire. Comment pouvoit ce dieu ancien ^ plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'esfre divin, et apprendre aux hommes que leur religion n'estoit qu'une pièce de leur invention propre à lier leur société, qu'en déclarant, comme il feit à ceuk qui en recherchoient l'instruction de son trépied *, « que le vray culte « à chascun estoit celui qu'il trouvoit observé par l'usage du « lieu où il estoit? » 0 Dieu ! quelle obligation n'avons nous à la bénignité de nostre souverain Créateur, pour avoir desniaisé nostre créance de ces vagabondes ^ et arbitraires dévotions, et l'avoir logée sur l'éternelle base de sa saincte parole ! Que nous dira doncques en cette nécessité la philosophie? « Que nous suyvions les loix de nostre pais : » C'est-à-dire cette mer flottante des opinions d'un peuple ou d'un prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages, qu'il y aura en eulx de changements de passion : je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté ® estce, que je veoyois hier en crédit, et demain ne l'estre plus; et que le traject d'une rivière faict crime ? Quelle vérité est ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde'' qui se lient au delà 8 ?
{Essais, II, xn : Apologie de Raymond Sebonde; t. II, p. 385.)