De la liberté
Les hardie, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le dangier ; les advisez ne refusent point la peine : les lasches et engourdis ne savent ny endtirer le mal ny recouvrer le bien; ils s'arres.tent en cela de le souliaiier *; et la vertu d'y prétendre ^ leur est ostée par leur lascheté; le désir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desii-, cette volonté est commune aux sages et aux indiscrels^, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, eslant acquises, les rendroient heureux et contents. Une seule en est à
1, Montaigne, Lettres à L'Hospital. | 3. Ajoutons des Remarques et correc-
2. Ufut atteint de la dyssenterie auUio?zs sur V Eruticus de Plutarque, qui moment où il quittait Bordeaux pour faire témoignent d'une rare connaissance du dans le Médoc une tournée commandée grec. Elles ont été rééditées de nosjours par le service de sa charge. Il dut s'ar- par M. Reinhold Dezeimeris. (Bordeaux, rêtcr à Saint-Symphorien, village à deux 1868.)
lieues de Bordeaux ; c'est là qu'il mourut, 4. Ils se bornent aune chose, à le sou-
après quelques jours de maladie, dans haiter.
les bras de Montaigne. Il faut lire l'ad- 5. La force, le pouvoir d'y prélender.
mirable lettre que ce deinierécrivit à son 6, Imprudents,
ère, et où il raconte la mort de son ami. |
dire*, en laquelle je ne sçais comme naluredefauU ^ aux hommes pour la désirer, c'est la liberté, qui est toutes fois un bien si grand et plaisant, que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent aprez elle perdent entièrement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent point; non pas pour aultre raison, ce me semble, sinon pour ce que, s'ils la desiroient, ils l'auroient; comme s'ils refusoient faire ce bel acquest ^ seulement parce qu'il est trop aysé.
Pauvres gents et misérables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les dépouiller des meubles anciens et paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous; et sembleroit que meshuy* ce vous seroit grand heur^ de tenir ^ à moitié vos biens, vos familles et vos vies : et tout ce degast, ce malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy'', et de celuy que vous faictes si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présentera la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise tant, n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a aultre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infiny de vos villes; sinon qu'il a plus^ que vous fouts, c'est l'avantage que vousluy faictes pour vous destruire. D'où ailprins^ tantd'yeulx; d'où vous espie il*", si vous ne les lui donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a il, s'ils ne sont des vostres? Comment a il aulcun " pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'avcii intelligence avecques vous *^? Que vous pourroitil faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous lue, et traistres de vous mesmes? Vous semez vos fruicts, afin qu'il en fasse le degast *^ ; vous meublez el rem-
1, Il n'en est qu'une où il y ait à dire, à réclamer, qui fasse défaut.
ï. Comment la nature fait défaut, manque.
i. Acquisition ; le mot acquest s'est conservé dans la langue du droit.