ETIENNE DE LA BOETIE
ÉTiEKNE DE LA BoETiE iiaquit à Sarlat dans le Péiigord, le premier novembre 15:J0. Il fit de fortes études dans les littératures anciennes ; avant seize ans il avait déjà traduit un fragment de l'Économique d'Aristote^ les Économiques ou, comme il les appelle, la Mesuagerie de Xénophon, et les Bègles de mariage et la Consolation de Plutarque. Vers l'âge de dix-huit ans^ il écrivit le célèbre Discours sur la servitude volontaire ou Coutre-U/i, énergique invective contre la tyrannie*.
la conscience d'avoir bien fait et desirons que le tesmoignage en soit plutost gravé clans le cœur de nos concitoyens que sur le front des œuvres putjliques. C'est quelques fois un plus grand honneur de n'avoir pas ce que l'on a mérité, que de l'avoir. Il m'est bien plus honorable (disoit Caton) que cliacun demande pourquoy l'on ne m'a point dressé de statue en la place, que si l'on demandoit pourquoy l'on m'en a dressé. Bref, tenons pour maxime que le fruict des belles actions est de les avoir faictes, et que la vertu ne sçauroit trouver hors de soy récompense digne d'elle ! »
{La pfiilosoj:/iin morale des Stoïques ; dans les Œuvres complètes, édit.
in-foL, i6-il, p. 266-268.) 1. L'historien de Thou raconte que cet écrit fut inspiré par le spectacle de la sanglante répression des troubles qui agitèrent la Guyenne en 1548 (août-novembre), l'n impôt sur le sel venait d'exciter une redoutable insurrection que le connétable de Montmorency se chargea de reprimer par le fer et le feu (novembre-décembre). Les représailles dépassèrent en férocité les fureurs de l'émeute. La Boëtie, à peine âgé alors de dix-neuf ans, ne put contenir son indignation, et pour dénoncer au mépris public l'exécrable puissance des tyrans, écrivit son Contre-Un. (Tliuana JJistoria, V, 13.) C'-i'tte explication est séduisante, mais elle n'est pas absolument sûre. Si le Contre-Un a été écrit sous l'impression immédiate des supplices qui ensanglantèrent Bordeaux à la lin de Ib-iS, on de-
vrait y trouver quelque allusion à ces supplices, et aux vengeances royales ; or, à part un trait ou deux qui s'appliquent à Henri II et à Diane de Poitiers, rien ne rappelle les circonstances au milieu desquelles il aurait été écrit; ce qui frappe dans ce discours, c'est la généralité et l'inipersonnalité de l'accusation. D'Aubigné donne &wContre-Un uneoriginemoins généreuse. Il prétend que dans un voyage que l'auteur fit à Paris, il fut grossièrement maltraité par un garde du Louvre, (1 de quoi criant justice, il n'eut que risées des grands qui l'entendirent. » {Bist, Unio. I, p. 52b.) Inde irœ. Cette explication, plus qu'invraisemblable, a le tort de donner du caractère de La Boëtie une idée que contredisent des témoignages nombreux et formels. Enfin Montai »jne assure {Essais I, 27, fin) que ce pamphlet fut écrit par La Boëtie, à l'âge de dix-huit ans, « par manière d'exercitation seulement, comme sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. » C'est là une assertion suspecte, dictée par certains motifs de prudence', qui firent même changer à Montaigne l'âge de dix-huit ans en seize ans dans les ctlitions postérieures à eelle^de 1588.
Contre cette dernière date d'ailleurs parle ce fait que le Contre- Un cite les poètes de la Pléiade qui ne firent leur apparition qu'en 1549-1 550. Somme toute, l'explication de De Thou, malgré les difficultés qu'elle comporte, est encore la plus vraisemblable.
1 . Voir notre Tableau de la littérature au xvi" siècle, section I, cliap. m.
ÉCRIVAINS POLITIQUES. — ETIENNE DE LA BOËTIE. 3o
En 1553, il aclieta une charge de conseiller au Parlement de Bordeaux, où « il acquit bientôt plus de réputalion que nul avant lui i » et où cinq ans pins tard, il rencontra Montaigne ( 1557), plus jeune que lui de deux ans. L'impression qu'il produisit sur le futur auteur des Essais par la noblesse de son cœur, la grandeur de son âme, fut profonde; et de cette liaison qui ne dura que cinq ou six ans, puisque La Doëtie fut emporté parla maladie le 18 août lôOJ^, il resta au cœur de Montaigne pour l'ami perdu un sentiment de tendre affection, d'admiration émue et de respect qui ne cessa qu'avec sa mort (15'J1). Le peu qui nous reste de La Boëtie ne nous permet pas de contrôler les appréciations enthousiastes de Montaigne. Son écrit le plus remarquable, le Contre-Un, est une œuvre juvénile, qui promet, plutôt qu'elle n'atteste, un talent vigoureux. Toutefois le témoignage unanime des contemporains, Scaliger, Gainte-Marthe, De Thou, etc., nous force à, reconnaître la supériorité de son esiu'it et de son caractère.
Outre ses traductions d'ouvrages grecs, La Boëtie a laissé des poésies françaises assez faibles et des poésies latines remarquables que Montaigne publia en i571. On a perdu ses mémoires sur l'Édit de janvier 1562 dont ses amis admiraient le style énergique et l'esprit politique. Ses œuvres complètes ont été publiées de nos jours par M. Feugère ^■ (Paris, Delalain, 1S4C, 1 vol. in-r2.)