HISTORIENS, AUTEURS DE MÉMOIRES, CHRONIQUES, CORRESPONDANCES, ETC
Le seizième siècle est fécond en récits historiques, mémoires chroniques, correspondances. Mais si la plupart de ces documents sont d'un grand intérêt pour l'histoire, il n'en est qu'un petit nombre que puisse revendiquer la littérature.
Le premier historien qui s'offre à nous est Jean Mounet; car Couines, bien que mort en 1309, appartient par ses œuvres au siècle précédent. Successeur de Chaslellain dans la charge d'historiographe de la maison de Bourgogne, Molinet a laissé, outre des poésies que nous retrouverons plus tard, une chronique de l'histoire de Bourgogne qui s'étend de 1474 à io06. Rien de plus curieox que le style de cet écrivain avec son affectation de bel esprit, sa recherche pédantesque d'expressions nobles empruntées au lutin ^ ; on saisit là sur le fait cette tendance à reformer la jthrase française sur le modèle de la période cicéronienne, tendance qui est un des caractères du seizième siècle. Cette imitation donne au style de Molinet une allure gauche et maladroite ; mais lorsque l'auteur s'en affranchit, entraîné par son sujet, il ne manque ni de couleur ni de vivacité.
En lo08, Claudiî de Skyssel ^ publie son « Histoire singulière du Roy Loys, XIP de ce nom, perc du peuple, faicte au parangon des règnes et gestes des autres roys de France ses prédécesseurs,
1. Qu'on en juge par cps premières i thontiqucment située la très noble, reslignes du prologue : « La trcs-illustre et | plendissante et opulente maison de Bourrefulgente maison du seiL-neur et duc de ! gogne dont aujourd'hui renommée court Bourgogne est magnifiquement fondée sur 1 parmi les sept climats; sa claité illumine les sommets des montagnes. Les gens j ios ténèbres du monde et sa beauté déterrions qui sont entendus les victorieux corc le quartier d'occident. Tout ce propriiices et retiens et conducteurs du bien ' vient par l'admirable verlu et strénuilé publicque sont comme mutitaignesexcelses singulière de quatre gros et forts puisou est assis le liault trosne d'honneur sants piUiers sur lesquels elle est sompvers qui les nobles preux du siècle tour- ! tueusement comparée. » (T. I, p. 9, dans nent la face et tondent bras et mains. En ' Buchon, Chroniques nationales.) l'alliludc! de ces grosses montagnes sous ! 2. Né en 1490, à Aix en Savoie, mort qui tombent et se humilient rudes ro- ' en l.'iiO, conseiller du roi Louis XII, chers, très-rudes perrons et très-fortes ! évêque de Marseille (ISIO), archevêque murailles comme sont cruels tyrans, fiers i de Turin (1317). satellites et oiguci lieux rebelles, est au- |
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particularisez selon leurs félicitez ou infelicitez. » Ce titre bizarre donne une idée assez exacte de l'ouvrage qui est plutôt une apologie qu'une histoire de Louis Xli. Passant rapidement en revue l'histoire de France qu'il divise en quatre âges; « ainsi queLucius Florus a divisé l'empire ronaain, » il p'oa/o/ine (compare) chacun de ces âges à la période de grandeur et de prospérité dont la France jouit sous Louis XII et établit que le royaume « a eu plus de profit et plus grand prospérité de son règne que nul autre.w^Le style de cet ouvrage singulièrement composé est supérieur à celui de Molinet. L'eflort vers la période latine est plus heureux ; les mois pédantesques y sont nioins nombreux, et si la construction est encore embarrassée, l'expression est le plus souvent juste et ne-tle. La vie de Bavard racontée par S. Champier (1o2o) olFre un faible intérêt, mais dans celle qui est due au secrétaire anonyme qui signe le loyal serviteur on doit signaler la naïve simplicité du stvle ».
Robert de la Mark, seigneur de Feurlangeet de Sedan, rnaréchal de France, a écrit durant sa captivité dans la citadelle de FEcluse des récits, sincères, animés, colorés sur les choses mémo râbles advenues du règne de Louis XU et François Z" en France, Ita lie, Allemagne, et en Pays-bas, depuis l'an i6i9 Jusqu'à l'an i'o21.
Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, un des grands généraux de François 1% a écrit en lalin, puis, sur l'ordre du roi, traduit en français ses mémoires, malheureusement perdus en très-grande partie. Des sept séries de huit livres (ou Oôfdort(7es) qui les composaient, on ne possède que trois livres de la cinquième ogdoade (année lo36j. Martin du Bellay compléta les mémoires de son père en racontant les événements advenus depuis iol3 jusqu'à la mort de François 1".
Marguerite d'Angoulême, sœur aînée du roi, a laissé des mé- 7noi>e5 et une correspondance^ qui montrent en elle une personne pleine d'esprit et de sens, enjouée, tendre et dévouée et aussi quelque peu n)yslique.
A partir du règne de Henri II, lesMémoires abondent .-Mémoires de Villars sur lesguerresd'Iialie(looO-loo9),deGaspardde Saulx- Tavannes (écrits par son troisième fils, Jean) et de Guillaume de Saulx-Tavannes, son second tils, deFrançoisdeGuise(loi7-lo61) du prince de Condé (1559-1564), d'Antoine de Puget (1561-1507),'
1. Très-joyetise, plaisante, récréative histoiri' composée par le loyal serviteur des faits, gestes, triomphes et pouesses du bon chevalier sans paour et sans re-
proche, gentil seigneur de Bayart (1527) 2. Voir aux Morceaux choisis, p. 115 et p. 118, n. 7.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XVl^ SIECLE.
de François de Rabutins (guerres d'Henri II avec Charles-Quint et Philippe !l), d'Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne (lo67-lo86) ; Relation du siège de Metz par Bertrand de Salignac de la Motlie-Fénelon, ronde de l'auteur du Tétémaque; Mémoires de Michel Castelnau, maréchal de France, sur la longue période de sa vie politique et militaire, etc., etc *. Dans cette quantité considérable d'écrits, un petit nombre appartiennent à la littérature ; mais ceux-là sont de véritables monuments littéraires : nous voulons parler des mémoires de Carloix, de I.anoue, de Monluc, de d'Aubigné, de Brantôme. Vincent Carloix fut pendant trente-cinq ans le secrétaire intime de François de Scépeaux, maréchal de Vieilleville (loO!)- 1571), habile capitaine et grand diplomate du seizième siècle, un des chefs les plus éminents du parti des politiques. Mêlé à la vie politique et militaire de son maître, mis par lui au courant de ce qui se passait dans les conseils des princes, initié intimement aux intrigues de la cour, Carloix fut chargé de mettre par écrit tout ce qu'il avait observé, et son style simple, naïf, élégant et animé, le place au rang de nos bons prosateurs. Les Mémoires de Carloix, dit un de ses premiers éditeurs, « quoique remplis de phrases et d'expresions gauloises et surannées, sont écrits avec une naïveté qui ne cède en rien à celle qu'on admire encore dans les mémoires de Brantôme, du maréchal de Montluc, dans l'Histoire du chevalier Bayard ou dans le Plutarque d'Amyot; tous les objets y sont peints avec des couleurs si vives et si naturelles que Ton croit pour ainsi dire les avoir sous les yeux. L'auteur rapporte souvent les propres paroles des principaux personnages de la courde FronçoisP'", de Henri H, de François II et de Charles IX, et l'on reconnait le goût et le génie de leur siècle. 11 découvre quelquefois les ressorts les plus secrets de leur conduite: il enlri^ presque toujours dans des détails curieux et intéressants.. . ^ ». Ce jugement est exact : abondance et précision des détails, vérité des récils, atténuée quelquefois pourtant par la partialité involontaire de Carloix pour son maître et ami, et par suite contre les Guises et leurs partisans; simplicité élégante et pittoresque du style : voilà des qualités qui assignent à Carloix une place honorable dans notre littérature du seizième siècle.
1. Nous renvoyons pour tous ces écri- Tains aux grandes Collections de Petitot et de Michaud et Poujoulat.
2. Avertissement en tête de l'édition de 1757 (5 vol. in- 16); pages vij, viij.
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Nous devons les Commentaires de Monlugi à la blessure qu'il reçut à Rabastens. « M'estanl retiré chez moy, en l'aage de soixante et quinze ans, pour trouver quelque repos, après tant et tant de peines par moy souffertes,... ayant passé par degrés et par tous les ordres de soldat, enseigne, lieutenent, cappitaineen chef, mestre de camp, gouverneur des places, lieutenent du Roy es provinces de Toscane et de la Guieime, et mareschal de France ; me voyant stropiat presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups de picque et d'espée, et à demy inutile, sans force et sans espérance pour recouvrer guérison de ceste grande arquebuzade que j'ay au vizage ; après avoir remis la charge du gouvernement de Guienne entre les mains de Sa Majesté, j'ay voulu employer le temps qui me reste à descripre les combalz ausquelz je me suis trouvé pendant cinquante et deux ans que j'ay commandé, m'aseurant que les cappitaines qui liront ma vie, y verront des chozes desquelles ilz se pourront ayder, se trou vans en semblables occasions, et desquelles ilz pourront aussi faire profict et acquérir honneur et réputation^.» Ce sont moins en effet des mémoires que des enseignements et des leçons à l'usage des jeunes soldats que dicte le vieux guerrier. Ses Commentaires sont bien nommés ; chaque fait d'armes, chaque faction (exploit) emporte avec soi sa leçon et sa moralité. Que le mot attribué à Henri IV soit authentique ou non, c'est bien là la bible du soldat.
Les Commentaires se distinguent parla véracité et la franchise du récit. Monluc ne cherche pas à imposer au lecteur, et quand il ignore ou connaît mal un fait, il le reconnaît naïvement, îl ne cache rien parce qu'il ne croit avoir rien à taire ; ses actions les moins louables sont inspirées par le respect à l'autorité royale qu'il pousse jusqu'au fanatisme. Un profond sentiment de l'honneur et du devoir respire dans ces pages, souvent incorrectes, mais animées d'une souffle héroïque. Monluc, illettré, n'ayant qu'une connaissance superficielle de ces anciens dont il se faisait lire des traductions, arrive à se placer au premier rang des écrivains du xvi'^ siècle, parce que chez lui le style, sans art et sans étude, est l'expression d'une âme forte et d'un cœur vaillant.
Toutefois, quand on parle des Commentaires, il faut rappeler surtout la première partie, celle qui rapporte les exploits de Monluc sous Henri II. A partir du règne de Charles IX, le ca-
1. Voir Morceaux choisis, p. 58. Cf. [ et l'étude do Sainte-Beuve, Causeries du l'introduction que de M. de Rubble a lundi, X. i<laeéc en tête de son édition de Monluc, I 2. Commentaires,, l, début.
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ractère de Moulue se transforme et le ton du récit change avec l'auteur. Jusque-là on n'avait qu'à admirer en Monluc le héros enflammé de l'amour de la gloire ; les guerres civiles vont faire de ce soldai, dur pour lui et les autres, un bourreau implacable, digne rival du baron des Adrets. Le gouverneur de la Guyenne, chargé par Charles IX de rétablir l'ordre dans cette province, le fit régner par le fer et le feu. Il faut du courage pour surmonter l'horreur qu'inspire le récit de ces actes barbares où Monluc et les siens rivalisaient de cruauté avec les plus farouches protestants. Et cependant jusque dans ces pages sanglantes, il faut admirer le style net et vigoureux de l'écrivain, la hardiesse de ses images, la vivacité de ses traits.
Dans le camp opposé, nous rencontrons les Mémoires de Lanoueet de d'Aubigné, Lanoue modéré comme Carloix, d'Aubigné passionné comme Monluc, mais avec moins d'emportement et de violence. Ces deux écrivains retracent le rôle des protestants et les luttes auxquelles ils ont eux-mêmes pris part dans la seconde moitié du seizième siècle.
Nous avons parlé plus haut des Discours politiques et militaires de Langue. On a généralement distrait de cet ouvrage et publié à part, sous le titre de Mémoires, le vingt-oixième et dernier discours, où l'auteur raconte avec l'impartialité qu'on devait at- tendre de son caractère, la partie des guerres de religion qui s'étend de 15G2 à lo70, rappelle sans hésiter les fautes de son parti, rend justice à ses adversaires les plus acharnés, entremêle son récit de hautes réflexions morales ou politiques et justifie ici comme dans ses autres discours le jugement porté sur lui par Henri IV ; « C'était un grand homme de guerre, enencore plus un grand homme de bien. »
Les Mémoires d'AciuppA d 'Aubigné ^ embrassent la période qui s'étend de 1557 à 1018. Il les écrivait à l'âge de soixante-seize ans; c'était alors un vieillard morose et sombre, mécontent de tout, laudator tcmporis acti. Aussi la première partie est-elle bien diiï'érente de la seconde; dans l'une il décrit avec enthousiasme les débuts de la Réforme, ses premiers exploits, cette vie d'aventures, ces expéditions audacieuses qu'organisent les chefs prolestants, ses entretiens, ses démêlés avec Henri de Navarre, tout ce qui rappelle sa jeunesse héroïque et insouciante ;dans l'autre, irrité de l'abjuration du roi, aigri, découragé, blâmant toute chose, il devient injuste, n'épargne aucun de ses anciens com-
1. 5a vie, à ses enfants. Cf. plus haut, p. 3c, et Morceaux choisis, p, 79.
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pagiions d'armes, dénigre Henri IV comme Sully, et ne voit plus. à louer que lui-môme. C'est là surtout qu'on retrouve la plume du pamphlétaire mordant et sarcastique qui a écrit la Confession de Smicy, le Baron de Fœneste et les Tragiques.
Brantôme * est aussi un soldat et un écrivain, mais sans passion politique ni religieuse. Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme, alla promener son humeur aventureuse en Ilalie, en Espagne, en Portugal, en Angleterre, en Ecosse, visitant en curieux les diverses cours de l'Europe chrétienne. Vers 1594, une chute de cheval le condamna à une réclusion à peu près complète. C'est pendant ces loisirs forcés que ce soldat courtisan se mit à raconter ce qu'il avait vu. Il écrivit ainsi les Vies des hommes illustres et des grands capitaines étrangers, les Vies des hommes illustres et des grands capitaines français, les Vies des dames illustres, des dames galantes, les Anecdotes touchant les duels, les Rodomontades et jurements des Espagnols, et d'autres fragments et opuscules. Cet homme, que le hasard seul avait fait écrivain, se trouva être un écrivain de talent. Il en eut conscience, et jusque dans son testament on lui voit prendre les précautions les plus minutieuses pour assurer sa réputation littéraire. Son style, malgré ses incorrections, a une saveur piquante ; franc , alerte, coloré, il fait revivre tous les personnages du temps.
Il ne faut pas demander à Brantôme un récit scrupuleusement exact des faits ni un jugement sérieux et approfondi sur les personnes et les choses. Moins soucieux de rechercher la vérité historique que d'exposer ce qui l'intéresse et le charme, observateur curieux, mais frivole, presque insouciant sur la vertu et sur le vice, peintre fidèle et expressif de tout ce qui a frappé ou séduit son imagination, il reflète tour à tour le bien et le mal d'une manière d'autant plus vive, qu'aucune pensée de blâme ou d'éloge n'altère la sincérité de ses impressions. Le môme narrateur qui décrit avec insouciance les aventures les plus scandaleuses, lorsqu'il rencontre quelque noble figure parmi les capitaines ou les dames illustres de son temps, nous en fait sentir toute la grandeur par la justesse et la naïveté de ses peintures.
Les Mémoires de Marguerite de Valois ^, sur la jeunesse de HenrilVjSonl dédiés à Brantôme, à qui elle semble les soumettre comme à un maître : « Je tracerai mes Mémoires, lui écrit-elle, à qui je ne donnerai un plus glorieux nom, bien qu'ils méri-