Les comédies en prose
A monneur d'Amboise, advocut m Parlement^.
Monsieur, J'ay tousjours pensé qne m.i nouvelle façon d'escrire en ce nouveau genre de Comédie % qui n'a encoresesté beaucoup praticqué entre noz François, ne sera tant bien receue de quelques uns trop sévères, comme je serois ayse me le pouvoir persuader ; occasion qui m'a long temps fait doubler si je devoy luire veoir le jour à ce mien petit ouvrage, basty à la moderne et sur le patron de plusieurs bons auteurs Italiens, comme Laurensde Medicis^, père du pape Léon dixième, François Grassin, Vincent Gabian, Jherosme Bazzi, .Nicolas Bonnepart, Lo\s Dolce et autres, qui ont autant acquis de réputation en leur vivant et espéré de mémoire après leur décès, s'esbatans en ces Comédies morales et facecieuses, comme s'exerceans en l'histoire ou en la filosotie, csquelles ils n'esloient pas moins versez qu'en toutes bonnes sciences. Toutesfois, considérant que la Comédie, vray miroûer de noz œuvres, n'est qu'une morale tilosotie, donnant lumière à toute honneste discipline, et par conséquent à toute vertu, ainsi que le témoigne Andronique*, qui premier l'a faict veoir aux Latins, j'en ay voulu jetler ces premiers fondemens, où j'ay mis, comme en bloc, divers enseignemens fort profitables, blasmant les vitieuses actions et louant leshonnestes, affin défaire cognoistre combien le mal est à éviter, et avec quel courage et affection la vertu doibt estre embrassée pour mériter louange, acquérir honneur en ceste vie et espérer non seulement une gloire éternelle entre les hommes, mais
1. François d'Amboise, ué à Paris en 1530, professeur aii collège de Jfavarro, puis maître des requêtes et avocat au Parlement, et coiiiieillcr d'Etat, mort a Rennes en 16;!0. On lui doit une amusante comédie, les Arapoliluines, des pièces de poésie, et une édition des œuvres d'Abélard, 1616, in-i". — La lettrede Larivey est datée de Paris, !••■'■ janvier 1579.
-. Il s'agit des comédies en prose,
dont le modèle était donné par les auteurs italiens.
3. Larivey confond Laurent de Médicis, (]ui n'a écrit aucune comédie, avec Lorenzino, l'auteur de l'Aridosio, comédie en prose dont Larivey a fait les Esprits. — Sur les auteurs dont les noms suivent, voir notre Tableau de la littérature nu XVI* siècle (section lU, ch. m').
i. Li^^us Andronicus.
3()(i MORCEAUX CHOISIS DES AUTElTlS Dl' XVI'' SIÈCLE.
une céleste recompense après le trespas. Et voylù pourqiîoy mon intention a esté, en ces populaires discours, de représenter quelque chose sentant sa vérité, qui peust par un honneste plaisir apporter, suyvant le précepte d'Horace*, quelque profit et contentement ensemble. J'ay dict que j'en jette les premiers fondemens, non que par là je veulle inférer que je sois le premier qui faict veoir des Comédies en prose, car je sçay qu'assez de bons ouvriers et qui méritent beaucoup pour la promptitude de leur esprit, en ont traduict quelques unes; mais aussi puisje dire cecy sans arrogance, que je n'en ay encores vu de françoises, j'enten qui ayent esté représentées comme advenues"^ en France. Or, si je n'ay voulu en ce peu, contre l'opinion de beaucoup, obliger la franchise de ma liberté de parler à ^ la sévérité de la loy de ces critiques qui veullent que la Comédie soit un poëme subjecl* au nombre et mesure des vers (ce que, sans me vanter, j'eusse pu faire), je l'ay faict parce qu'il m'a semblé que le commun peuple, qui est le principal personnage de la scène, ne s'estudie tant à agencer ses paroles qu'à publier son affection^, qu'il a plutost dicte que pensée. Il est bien vray que Plante, Cecil*, Terence, et tous les anciens, ont embrassé, sinon le vray cors', à tout le moins l'ombre de la poésie, usans de quelques vers iambiques, mais avec telle liberté, licence et dissolution, que les orateurs mesmes sont, le plus souvent, mieuxserrez enleursperiodes et cadances; quia donnéoccasion de rappeller en double s'il falloit mettre la Comédie entre les poèmes parfaicts*, bien qu'elle soit sœur germaine delà Tragédie, issues toutes deux de mesmes parens, cncor que ceste cy, comme puis-née^, n'ayt pas esté mariée en si haut lieu. Et, comme vous sçavez, c'est l'opinion des meilleurs antiquaires que le Querolus^'^ de Piaule, et plusieurs autres Comédies qui sont peries par l'injure de temps, ne furent jamais qu'en pure
1. Omne tulit fninctwn gui iràscuit utile fjuici (Epître aux Pisons, 343).