LE PÈLERINAGE DE SAINT-POINT
« Talissieu, 1er septembre 1891.
« Je me souviendrai toujours du 20 octobre 1890... Il était sept heures et faisait encore nuit quand nous quittions Mâcon, par une pluie fine, accompagnée d'une brume glacée qui nous fouettait le visage... A huit heures, le train dépasse Cluny et s'arrête à la petite gare de Sainte-Cécile-de-Valouze où des voitures nous attendent.
« La pluie cesse bientôt, mais la brume continue et fait présager une de ces grises journées d'automne tout imprégnée de mélancolie. C'est la nature mise elle-même en harmonie avec la circonstance et le caractère du pieux pèlerinage. Les lourds nuages qui enveloppent les cimes des collines semblent les voiles de deuil de nos pensées... Le chemin passe au milieu de ces collines couvertes de bois. Çà et là quelques hameaux, Bourgvilain, Laroche ; enfin surgit une colline plantée de beaux arbres : sapins verts, maronniers au feuillage rouillé par l'automne. Un tournant de route nous découvre le château roman de Saint-Point.
« A Saint-Point, nous descendons devant une auberge et sommes reçus par M. du Mesnil, délégué de la Société de publication des œuvres de Lamartine... Tout le village est en fête, les maisons sont décorées avec goût, des guirlandes de verdure et de fleurs courent le long des murs, se croisent au-dessus de nos têtes. C'est gracieux et attendrissant. Les habitants ont rivalisé de zélé et de dévouement pour célébrer de leur mieux le centenaire de leur immortel compatriote. « Nous
avons bien fait tout ce que nous avons pu », nous dit un bon paysan.
« Après avoir traversé le village, nous gravissons un petit chemin couvert de pierres brisées. Nous marchons les yeux levés vers le but de notre pèlerinage et arrivons au château. A l'entrée du parc, une émotion profonde s'empare de nous, nos cœurs battent comme à l'entrée d'un temple, toutes nos pensées sont pour l'hôte illustre qui dort à l'ombre de la devise réconfortante qu'il s'est donnée, devise dont le flamboiement éclaire toute sa vie. Dans ce cœur épris d'idéal et de Dieu, l'espérance était inséparable de l'amour.
« Nous sommes introduits dans l'habitation même du poète ! Tout y a été religieusement respecté. Voici la petite chambre, vrai sanctuaire de la poésie, où sont tombés du ciel tant de flots de lumière, tant de mélodieux accords! Voici la table, le fauteuil, le lit de repos, la place même où les a laissés Lamartine. Dans ce cabinet de travail aux étagères chargées de livres, un pastel et une peinture de Mme de Lamartine représentant leur fille Julia et là haut, contre la muraille, un grand crucifix de buis. Ailleurs une charmante miniature de
femme, portrait de la mère adorable et adorée du poète.
« Voici la chambre à coucher tenturée d'un pompeux cuir de Cordoue neuf, avec une cheminée sur les faïences de laquelle Mme de Lamartine a peint en médaillons les grands poètes du monde. De chaque côté un portrait du père du poète et un crayon de sa fille enfant, deux adorations et deux regrets toujours présents. Trois lits de repos dans les angles, une couchette de pensionnaire, deux tables en acajou et les planchettes où, levé de grand matin, Lamartine écrivait sur ses genoux. Au-dessus d'une des tables encore un Christ, car on le retrouve partout au foyer de cet homme qui, lui aussi, a eu ses calvaires.
« Mme la comtesse Valentine de Cessiat de Lamartine, nièce du poète, nous reçoit avec une grâce charmante. La ressemblance de son visage, un grand air de dignité rappellent absolument l'accueil de son oncle, au dire de ceux qui ont eu le bonheur de le connaître.
« M. Dubois (juge de paix de Cluny et exécuteur testamentaire de Lamartine), le fidèle, le courageux, le dévoué M. Dubois est là, vert encore sous ses 89 ans et c'est avec la plus
profonde émotion qu'il nous est donné de serrer la main de ce vieil et excellent ami du grand homme. Nous sommes heureux d'entendre de sa bouche le récit de quelques anecdotes où éclatent la délicatesse de cœnr, l'élévation de l'âme, la sensibilité exquise de Lamartine.
« Mais le temps presse, les pèlerins voudraient prolonger leur séjour dans cette chère demeure du poète, il faut aller s'incliner et prier sur son tombeau. Quelques marches y accèdent du côté du cimetière; une grille en ferme l'entrée, tandis que. au-dessus, a été construit, grâce à l'exhaussement naturel du terrain, la petite chapelle gothique, où semble enseveli, dans le repos des morts, avec une famille de poètes, tout un siècle de poésie. Cette chapelle est très rapprochée de la porte du château, dans l'avenue même qui y aboutit. C'est un mausolée, à la fois simple et imposant.
« Arrivé à la grille de fer, on y suspend des couronnes : une en perles noires, de l'Académie de Mâcon; une autre, fort belle, en violettes et églantines , avec une croix de violettes au milieu et cette inscription :
« L'Académie Lamartine au poète chrétien. — Dieu, patrie, humanité » ; une troisième, en fleurs naturelles, apportée par la Société d'horticulture de Mâcon ; enfin , une large palme d'or, offerte par la rédaction de YAvant- Garde de Provence. Tout le monde est découvert et se recueille. Après quelques minutes d'attente, je m'avance et, dominant avec peine mon émotion, je lis, comme délégué de Belley, la pièce de vers que la presse a bien voulu signaler ou reproduire... Puis nous entrons dans la rustique église de Saint-Point, plusieurs fois décrite et chantée par Lamartine, vieille et modeste église « où il venait souvent, « dans la solitude et le silence, s'agenouiller, « méditer et prier. »
« Cette église, ce château rempli de souvenirs, ce monument funéraire, cette vallée de Saint-Point où 1 aine du poète parle encore et parlera toujours à ceux qui l'aiment, tout répand une mélancolie profonde et d'une tristesse douce. Il est vrai de le dire, la poésie paraît avoir voulu survivre près de la tombe de son chantre préféré.
« Ce sentiment , je l'éprouve davantage encore, lorsque, réunis sous une tente pour
une collation gracieusement offerte par l'Académie de Mâcon, nous échangeons quelquesunes de nos pensées. Je réprouve surtout lorsque la grande voix de Jacquier évoque, dans une magnifique improvisation, le souvenir de Lamartine et de Berryer, lorsqu'il nous montre l'illustre poète qui fut un grand orateur et l'immortel orateur qui fut un grand poète, lorsqu'il rapproche les inscriptions chrétiennes que tous deux ont réclamées pour leur tombeau : Speravit anima, mea. — Credidi propter quod. loculus sum. — J'ai espéré. — J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. « Alors je me suis souvenu que cette espérance invincible, sœur inséparable de la foi, Lamartine l'avait prise dans le cœur de sa mère et dans l'enseignement que lui avaienl donné ses professeurs au collège de Belley. Alors je me suis justifié moi-même d'être venu, comme habitant de cette ville et de cette région de Belley, si chers à Lamartine, comme ancien élève du collège qui fut aussi le sien, comme admirateur passionné du grand poète, prendre part aux fêtes célébrées en son honneur les 18, 19, 20 et 21 octobre 1800, sur l'initiative de l'Académie de Mâcon. Et aujour-
cThui, si téméraire qu'ait été mon intervention, je me félicite d'avoir répondu au désir de mes compatriotes, en tenant à ce qu'une pensée tombât de Belley sur les restes du grand homme qui repose sous les arbres de Saint-Point... »