ADIEUX AU COLLÈGE DE BELLEY
(Poésie composée en 1809) Asile vertueux qui formas mon enfance A l'amour des humains, à la crainte des dieux, Où je sauvai la fleur de ma tendre innocence, Reçois mes pleurs et mes adieux.
Trop tôt je t'abandonne, et ma barque légère, Ne cédant qu'à regret aux volontés du sort, Va se livrer aux flots d'une mer étrangère, Sans gouvernail et loin du bord.
O vous dont les leçons, les soins et la tendresse Guidaient mes faibles pas aux sentiers des vertus, Aimables sectateurs d'une aimable sagesse, Bientôt je ne vous verrai plus.
Non, vous ne pourrez plus condescendre et sourire A ces plaisirs si purs, pleins d'innocents appas , Sous le poids des chagrins si mon âme soupire, Vous ne la consolerez pas !
comme pour d'autres, on trouve des variantes, c'est que, dans les citations, nous avons voulu respecté l'orthographe donnée
par Lamartine.
En butte aux passions, au fort de la tourmente, Si leur fougue un instant m'écartait de vos lois, Puisse au fond de mon cœur votre image vivante Me tenir lieu de votre voix.
Qu'elle allume en mon cœur un remords salutaire ! Qu'elle fasse couler les pleurs du repentir ! Et que des passions l'ivresse téméraire, Se calme à votre souvenir !
Et toi, douce amitié, viens, reçois mon hommage; Tu m'as fait dans tes bras goûter de vrais plaisirs ; Ce dieu tendre et cruel qui m'attend au passage Ne fait naître que des soupirs.
Ah ! trop volage enfant, ne blesse pas mon âme De ces traits dangereux puisés dans ton carquois ! Je veux que le devoir puisse approuver ma flamme : Je ne veux aimer qu'une fois.
Ainsi dans la vertu ma jeunesse formée Y trouvera toujours un appui tout nouveau, Sur l'océan du monde une route assurée, Et son espérance au tombeau.
A son dernier soupir, mon âme défaillante Bénira les mortels qui firent mon bonheur : On entendra redire à ma bouche mourante Leurs noms si chéris de mon cœur !
Cette poésie, ces adieux solennels et émus au collège de Belley, sont une preuve de plus du souvenir attachant que Lamartine en avait gardé. Mais sont-ils de l'année 1807, comme le porte le tableau dont il est ici question ? Lamartine les a-t-il composés au moment de son départ ? Il ne le dit pas et c'est très peu probable ; car, comme on le verra, il n'avait pas fini sa philosophie dont les cours duraient deux années et pensait revenir, avec ses camarades, à la rentrée.
Dans une intéressante étude sur le séjour de Lamartine à Lyon, étude dont il a donné lecture à l'Académie des sciences, belleslettres et arts de cette ville (séance publique du 23 décembre 18901 , M. Henry Morin - Pons trace, en traits rapides, l'odyssée de Lamartine depuis son escapade du collège de la Croix- Rousse. Après sa tentative d'évasion, dit-il, « reconduit honteusement à Milly, le coupable, non repentant, est dirigé sur Belley, chez les Jésuites à qui revient l'honneur de son éducation. On sait que les bons Pères en ont été récompensés par les adieux à leur collège qui se trouvent dans les premières Méditations Poétiques et sont bien une page de la
vingtième année (1809), pleine d'ailleurs de louables sentiments, mais prévoyant déjà les orages de la vie. »
Les adieux de Lamartine au collège de Belley peuvent être attribués, comme le font les éditeurs, à l'année 1809. Mais ils ont dû être commencés, ébauchés, dès le jour où le poète vit que la porte du pieux asile ne se rouvrirait plus pour lui, car — l'émotion qu'ils expriment l'atteste — c'est là une œuvre de circonstance. Si ces vers, en ce moment, n'étaient pas encore sous sa plume, ils étaient du moins dans son cœur et dans son esprit.
La dernière année passée par Lamartine au collège de Belley ne fut pas la dernière année d'enseignement des Jésuites. Les amis de Lamartine, Aymon de Virieu et Prosper Guichard de Bienassis, ainsi que les autres élèves de sa classe, y revinrent même à la rentrée de l'année scolaire 1807-1808. La classe de philosophie comprenait deux années consacrées à des cours complets de philosophie et de mathématiques.
La raison qui semble avoir empêché Lamartine de revenir au collège, avec ses amis et camarades, pour y suivre les cours de seconde
année de la classe de philosophie, c'est son état maladif, résultat pour la grande part, d'une croissance hâtive. Sa famille l'envoya à Lyon, chez une parente, pour l'y soumettre à un traitement médical.
« Le 30 janvier 1808, écrit M. Morin-Pons, quelques jours après avoir tiré à la conscription, il est installé chez Mme Vasse-Roquemont, rue Saint-Dominique, où il s'attarde sous la direction des médecins. » Mais, d'après la correspondance publiée en 1873 par M"u'Yalentine de Lamartine, il appert qu'il se proposait d'aller rejoindre ses camarades. On doit regretter qu'il n'ait pu réaliser son projet : il eut certainement beaucoup gagné à compléter, par les cours de seconde année, ses études de philosophie et de mathématiques.
L'émotion produite par cet éloignement forcé du collège où l'appelait son désir, ne fit que s'accroître au milieu des redoutables écueils de sa vie oisive de Màeon, de Milly, de Saint-Point, du Grand-Lemps, de Bienassis, de Lyon; de là, les appréhensions et la note triste qui s'exhale de la poésie d'adieu.
La vie oisive qu'il mena à sa sortie du collège de Belley. le manque d'entente qui
existait dans sa famille sur le choix d'une carrière ; tels sont les deux principaux motifs des défaillances et des écarts d'imagination qu'on lui reproche. Au milieu des contrariétés venues de sa famille, en l'absence de tout travail régulier et ayant un but pratique, on conçoit quel devait être l'énervement de ce jeune homme plein d'une ardeur fiévreuse et fait pour l'action. Cela suffit pour tout expliquer.
Mais, parmi ses parents, Mme de Lamartine n'est pas la plus responsable. On a dit qu'il reçut de sa mère une éducation trop féminine, qu'on lui enseignait à aimer, non à vouloir. Ce n'est pas complètement exact, car la mère ne peut rien donner de mieux à son fils que son cœur, que les nobles pensées qui en découlent et deviennent ensuite le guide, la base de la volonté elle-même. On a bien vu, dans de solennelles circonstances et au cours de sa vie politique, que Lamartine savait vouloir et agir.
Du reste, l'intelligente mais forte direction de ses maîtres au collège de Belley compléta, par la précision et la bonne ordonnance du règlement scolaire, et corrigea, dans ce qu'elle avait d'excessif, l'influence de la tendresse
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maternelle. Ce règlement qu'on fait suivre, non à force de pensums et de retenues, mais en faisant appel à la raison de l'élève, à son esprit du devoir, donne de bonne heure à l'âme l'habitude de se dompter et de se mouvoir avec ordre. Rien n?est plus capable de faire des hommes que cette discipline qui agit sans contrainte absolue , mais comme d'elle-même, grâce à une force intime, s'exerçant sur la conscience et possédant quelque chose de divin. Lamartine y puisa le germe des vertus domestiques et civiques dont il donna, malgré tout, le grand exemple.
M. Reyssié se félicite de l'heureuse idée qu'eut Mme de Lamartine de choisir pour son fils le collège de Belley où il trouva des maîtres qui comprirent ses aptitudes et favorisèrent ses inclinations,
Aimables sectateurs d'une aimable sagesse !
Dans un autre milieu, « sa personnalité qu'avait développée le nid de Milly, tout gazouillant de voix grecques, refoulée dans son essor, se serait peut-être atrophiée. Elle put, au contraire, se compléter, s'accentuer dans cette nature riante, aux moelleux horizons,
aux ciels baignés, aux coteaux virgiliens, sous l'œil indulgent de ces bons Pères, excellents latinistes et poètes à leurs heures, adorant la campagne, aimant à la décrire...
« Remercions donc, et la mère d'avoir senti quelles affinités fécondantes existeraient entre l'esprit de son fils et l'éducation des Pères (le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas!), et ces modestes éducateurs de n'avoir pas gêné le développement naturel de leur élève et d'avoir, au contraire, par une direction éclairée, contribué à nous faire notre grand poète en le nourrissant de fortes études classiques, et en lui inspirant l'amour du vrai par les leçons de choses qui étaient la base de leur enseignement. »
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Correspondance de Lamartine avec ses principaux amis de collège; valeur de ses récits contrôlés par sa correspondance et le journal de sa mère.
jous allons donner quelques fragments de la correspondance de Lamartine telle que l'a publiée Mme Valentine de Cessiat de Lamartine, sa nièce. Les lettres que nous allons feuilleter furent ses premiers épanchements amicaux après sa sortie du collège. Le lecteur, espérons-le, n'y trouvera pas moins d'intérêt que nous.
« A Monsieur Prosper Guichard de Bienassis, à Bienassis, par Crémieux (Isère).
« Milly, 24 septembre 1807.
« Il y a huit jours que je suis arrivé à Mâcon; j'ai fait plus de la moitié du chemin à pied, avec mon petit paquet sur mon dos...;
je m'en allais tout le long de la route, chantant comme un troubadour quelque vieille romance, j'en composais même tout en marchant ; lorsque je trouvais quelque beau site, je m asseyais et je le contemplais à loisir. C'est vraiment une manière de voyager charmante, et ce petit essai m'a donné grande envie de me faire chevalier errant. C'est dommage que je n'aie eu personne avec qui je puisse causer. J'aurais bien voulu que nous eussions pu faire ensemble un pareil voyage.
« Je ne te parle pas de mon retour parce qu'il n'y a encore rien de déterminé là-dessus, mais je serai très vraisemblement à Belley dans un mois. Je t'engage fortement à y être aussi , et en cela tu dois bien penser que c'est mon plaisir que je consulte. Je m'attends bien à m'ennuyer un peu l'année prochaine, car plus on approche du but et plus on le désire, « quod sperat omis excidi, Jioc, hoc ssevius opprimât ». Tout le monde, pour me consoler, me dit que le terme est proche et qu'un bien qu'on doit avoir est comme un bien qu'on a ; je laisse dire tout le monde et je me résigne. En attendant je fais ce que je peux
pour charmer mes loisirs et je t'écris entre Gresset et Molière.
« Adieu, mon cher ami, écris-moi le plus tôt possible. J'espère que l'année prochaine nous verra plus liés que jamais et que ta sincère amitié m'aidera à endormir mes peines présentes dans les songes d'un plus doux avenir... »
« A Monsieur Prosper Guichard, a Bienassis. o Mâcon, 3 octobre 1807.
« ... Je retournerai très vraisemblement à Belley cette année et ce qui m'y consolera, je te l'ai dit, ce sont les douceurs de l'amitié et la sincérité de la nôtre...
« Je ne sais si on vit ou si on est mort à Belley; je n'ai reçu aucune lettre de personne de ce pays-là. Je pense que l'on ne s'y divertit pas beaucoup et je t'avouerai que je repousse autant que je peux toutes ces idées de collège pendant les vacances... Mande-moi cependant quand tu comptes y retourner... »
« A Monsieur Aymon de Virieu , au collège de Belley.
« Lyon, le 30 janvier 1808.
« ... Je reste ici beaucoup plus de temps que
je n'avais intention d'y demeurer, et je ne partirai que clans le courant de la semaine prochaine parce que je suis entre les mains des médecins. Le voyage ne m'a fait encore aucun bien et je souffre toujours beaucoup de mes maux de tête. Tu dois bien t'imaginer que, dans un pareil état, je ne peux guère me divertir ici ; aussi, malgré tous les soins qu on a de moi, je m'ennuie on ne peut pas plus et je désire bien impatiemment d'être guéri pour aller vous rejoindre.
« Tout le monde paraît convaincu à Lyon que la tempête excitée contre ces Messieurs ne tournera qu'à leur avantage, et j'en suis moi-même bien persuadé ; aussi, mon cher ami, nous nous reverrons probablement bientôt, si ma tête redevient un peu meilleure qu'elle n'est. Je ne peux absolument rien faire, pas même lire un peu longtemps, et j'ai fait un grand effort de t'écrire cette méchante lettre ; aussi tu me pardonneras si je ne te l'écris pas plus longue.
« Tu voudras bien présenter mes devoirs à MM. Debrosse, Génisseau, ainsi qu'à M. Dumouchel. Je te prie aussi de me rappeler
au souvenir de Guichard, Laboré, Galtier et de toute notre classe... »
« A Monsieur Guichard de Bienassis, étudiant en philosophie à l'école secondaire dp Belley, à Belley.
« Mâcon, 18 février 1808.
« La voilà donc recommencée sérieusement cette correspondance à laquelle nous n'avions fait que préluder pendant les vacances dernières. Nous verrons si tu y seras aussi fidèle que tu me Tas promis et que je le suis moimême. L'air de Belley aurait-il donc changé les résolutions que t'avait inspirées celui de ton château charmant de Bienassis, ou bien commences-tu à dédaigner un pauvre ermite au coin de son feur qui n'a pour toute compagnie la plupart du temps que ses livres, ses souvenirs et ses espérances? Mes livres sont, comme mes amis, peu nombreux, mais bien choisis ; mes souvenirs ne peuvent qu'être agréables ; pour mes espérances, elles sont la partie la plus riante et la plus étendue de ma société : jaime à me délasser avec elles de tous mes maux, je les appelle à mon secours dans mes ennuis, je ne les oublie pas dans
mes jouissances et je goûte fort ce mot d'une jolie chanson :
Si le bonheur est une rose L'espérance en est le bouton.
« Le désir ardent que j'ai de te revoir contribue beaucoup à nourrir la mienne ; quand viendra cet heureux temps ? J'ai reçu les deux aimables lettres de Virieu et de Galtier; j'ai répondu à l'une et un de ces jours je répondrai à celle de Virieu... Je te charge de tous les compliments du monde pour lui, pour Galtier, pour Laboré, Revoux, Rombeau, Labbé et Revel.
« Adieu, mon cher ami, philosophe bien, divertis-toi bien, porte-toi bien. Voici les jours gras qui arrivent ; vous allez vous en donner... »
« A Monsieur Aymon de Virieu, nu collège de Belley.
« Mâcon, 22 février 1808.
« ... La faculté de Lyon m'a défendu de m'appliquer aux mathématiques de cinq ou six mois... »
« A Monsieur Guichard de Bienassis, à Belley. « Mâcon, 13 mars 1808.
« J'ai reçu, il y a quelques temps, une lettre de M. Debrosse, datée de Lyon. Je présume qu'il est à présent de retour à Belley et que tout y est plus calme.
« J'ai passé un carnaval bien plus tranquille que vous et vous avez eu certainement plus de bruit et de plaisir que moi pendant ces jours gras.
« M. Wrintz a-t-il fait quelque beau mardigras et toi un testament en forme bien long et bien malin ? Virieu a-t-il chanté le roi Dagobert et Revoux joué une marche ou une bourrée et quelque nouveau Fougas n'a-t-il pas paru sur l'horizon ?
« Adieu, mon cher ami, je t'embrasse de tout mon cœur; je te charge de mille choses pour Virieu, Laboré , Galtier, Revoux, de Saint-Pulgent, etc., etc.. »
« A Monsieur Aymon de Virieu, au collège de Belley.
« Mâcon, 20 avril 1808.
J'ai appris avec plaisir que vous avez passé un carnaval très gai, et vous avez été en cela plus heureux que moi, mais le moment approche où je vais oublier mes ennuis de l'hiver. Je travaille toujours tant bien que mal, et je lis beaucoup, ce qui m'empêche de perdre mon temps, comme le fruit des lectures se retrouve toujours en son temps; et, entre nous soit dit, j'ai grand besoin de semer un peu pour moissonner ensuite...
« ... Dis mille choses affectueuses de ma part à M. Debrosse, M. Dumonchel. MM. Béquet et Wrintz et charge toi de mes compliments pourGuichard, de Saint-Pulgent, Iî» unbeau, Labbé, Revoux, Genin, Remondange et Laboré , ainsi que pour tous les autres de notre classe... »
« A M. Guichard de Dienassis, à Belley. « Mâcon, 8 juillet 1808.
« ... Ne me critique pas tant, mon cher ami,
sur ma versatilité, sur l'inconstance de mes goûts, sur mon peu d'aptitude au bonheur. Puisque Lafontaine est ton auteur , il sera le mien ; souviens-toi de la fable des deux Besaces : nous te verrons, dans quatre ou cinq mois, commencer à t'ennuyer peut-être en ta retraite de Bienassis, au milieu de tes livres, de tes bois, de tes prétendus plaisirs ; tu regretteras dans peu la société de tes amis, les occupations, et que dis-je ? peut-être même les peines du collège. Tu ris, tu te moques de moi. tu penses que je radote comme un vieillard de quatre-vingts ans. Je te laisse faire et je t'attends dans un an, pas plus tard.
« ... N'oublie pas de dire à Revoux et à Remondange combien j'ai eu de plaisir à recevoir leurs lettres. Je vais leur écrire au plus tôt. Rappelle-moi, je t'en prie, au souvenir de ces Messieurs à qui je pense tous les jours avec plus de reconnaissance : j'embrasse Laboré et mes anciens amis, tu les connais... Mande moi si M. Varlet est revenu à Belley. »
« A Monsieur Guichard de Bienassis, étudiant au collège de Delley.
« 56 juillet 1808.
« Tu vas, dis-tu, être tourmenté pour choisir un état de vie et tu es résolu à n'en choisir aucun. Tu te trouves précisément dans une position absolument opposée à la mienne... De l'argent !... j'en voudrais seulement pour en jouir et le dépenser noblement, pour en faire jouir mes voisins et mes amis...
« ... Où en es-tu de ta philosophie? Comment se porte M. Wrintz? Ne m'oublie pas auprès de lui... »
« A Monsieur Ayviondo Virieu,auGra.nd-Lemps.
« 26 octobre 1808.
«... J'ai vu G. à Lyon, c'est-à-dire que je L'y ai rencontré. Il a pris l'air qu'il avait quand M. Debrosse le morigénait... Sais-tu des nouvelles de L. et de T. et du collège de Belley ? On m'a dit à Lyon qu'il était entièrement détruit. . . »
« A Monsieur Aymon de Virieu,au Grand-Lemps.
« Milly, 12 novembre 1808.
« As-tu vu chez toi M. Génisseau, comme tu l'espérais ? S'il y est, dis-lui mille choses de ma part. Pour moi je n'entends pas plus parler de ces Messieurs que s'ils étaient tous morts. Je pense cependant souvent à eux. Je voudrais les voir et j'ai toujours le projet de retourner à Belley visiter notre petite salle, le dortoir où j'ai eu tant de peine à me lever à cinq heures, notre classe de rhétorique, mon banc à l'église, ma place au réfectoire, et cette tribune où j'allais prier Dieu trois ou quatre fois par jour. J'aurais tant de plaisir à m'y remettre à genoux, tout pécheur que je suis.
Que de sentiments en quelques mots! N'estce pas là le cri du cœur? Ces lignes n'indiquentelles pas une âme pieuse et toute pénétrée de foi ? Cependant elles sont bien du Lamartine de Belley. Elles sont extraites d'une lettre datée de 1808, écrite, un an après sa sortie du collège, dans toute la franchise et tout l'abandon de l'intimité.
Ce jeune homme de 18 ans, aux prises avec les premiers écueils de la vie, ne cesse de se reporter par la pensée vers ce collège où il n'a pu rejoindre, à la rentrée de 1807, ses chers camarades et ses bons maîtres. Toutes les circonstances de sa vie de collège, tous ses souvenirs d'élève se présentent en foule à sa mémoire. Mais les souvenirs religieux restent bien vivaces dans son cœur. Il voudrait revoir son banc à l'église, cette tribune où il « allait prier Dieu trois ou quatre fois par jour». Il aurait « tant de plaisir à s'y remettre à genoux » tout pécheur qu'il est.
Qu'est-ce que cela signifie ? si ce n'est que Lamartine était un élève pieux. Et — vous avez bien lu — il était d'une piété telle qu'il « allait prier Dieu trois ou quatre fois par jour ». Voilà ce que «lisait Lamartine à une époque où il ne songeait point - à poser pour la postérité ». Ce qu'il dit, il faut le croire. Ce n'est point du Lamartine encore chaud de ses poèmes, mais la vérité toute simple.
Les délicieux récits qu'il a faits plus tard de sou éducation classique, de son étal d'âme au collège de Belley, sont ainsi confirmés. < îomme nous l'avons dit déià, M. E.-M. de Vogue
déclare que, s'ils n'ont pas la précision mathématique du détail, ils sont d'une complète exactitude dans l'ensemble et dans l'expression des sentiments. Ils ont, il est vrai, la propriété particulière — due à l'imagination et à la sensibilité communicative du poète — de mettre en relief ce qu'il y a de beau dans chaque situation et clans chaque chose. Mais, à part quelques petites erreurs de noms et de topographie, à part quelques amplifications poétiques bien naturelles, les récits de Lamartine que nous avons donnés sont vrais et exacts.
Nous avons tenu néanmoins à éclaircir, à préciser ce qui nous vient des œuvres du poète, par tous les documents en notre pouvoir. Nous avons lu attentivement le journal où Mme de Lamartine notait jour par jour ses impressions (Manuscrit de ma mère); nous avons dépouillé toute la correspondance de Lamartine avec ses amis de collège. Eh bien ! — nous devons le dire — nous avons trouvé des dates, des noms, des explications qui nous manquaient, mais nous n'avons rien découvert qui mit Lamartine en contradiction avec sa mère ou avec lui-même.
Dans une note que nous avons citée et qu'elle
date du 25 septembre 1806, M"" de Lamartine écrit : « Ce qui me fait plus plaisir encore, c'est qu'il parait avoir de l'inclination maintenant à la piété. » De ce mot «■ maintenant » et des petites révoltes de son caractère impétueux, faut-il conclure, comme on l'a fait naguère, que « cette inclination pieuse était de fraîche date », qu'elle « n'existait pas alors » ? Non, car rien ne nous y autorise et tout nous l'interdit.
Dès le 18 septembre 1801, quand Alphonse était encore à la pension Pupier, à Lyon — pension particulière disparue sans laisser de trace et que de grands critiques littéraires eux-mêmes confondent à tort avec le lycée de Lyon — Mme de Lamartine disait : « Il me paraît qu'il n'a rien perdu de la piété que j'avais tâché de lui- communiquer et c'était toute ma crainte ». A la date du 11 octobre 1801, on voit qu'elle lui fait lire « tous les matins un chapitre d'un bon livre d'un prêtre allemand pour lui enseigner le sentiment religieux émané de toute la nature ». Le 2 octobre 1802, ayant laissé les Confessions de saint Augustin, livre qu'elle aimait beaucoup, à la portée d'Alphonse, elle a vu qu'il « l'avait
ouvert et le lisait avec intérêt. » Enfin, le 24 septembre 1806, elle parle d'une lettre qu'elle a reçue de son fils et dit : « Il parait toujours sage ». Pour Mme de Lamartine, « sage » voulait dire « régulier dans sa conduite et pieux ». Quant au mot « toujours », il nous montre que Lamartine était déjà tout ceci avant cette fin d'année 1806.
Avec une sainte mère comme la sienne, avec les dispositions de son âme essentiellement religieuse, avec les prêtres distingués qui furent ses guides à Belley, comment Lamartine n'eût-il pas été l'adolescent qu'il nous dépeint ? Sa mère lui reproche de n'être pas assez doux , assez patient, avec ses sœurs surtout, mais elle ne néglige rien pour l'améliorer et le rendre pieux. Comme beaucoup d'enfants, et des meilleurs, il pouvait être vif, indépendant, léger même. De treize ans à dix-sept ans, c'est-à-dire de l'âge de son entrée au collège de Belley à l'âge où il le quitta, sa religion n'était pas sans doute ce qu'elle fut dans la suite (ce n'était pas encore l'âge des fortes convictions). Toutefois sa piété allait grandissant et une seule chose nous étonnerait, c'est qu'il n'ait pas eu le sentiment
et l'enthousiasme religieux qui apparaissent dans ses œuvres, dans sa correspondance et dans le journal de sa mère.
De contradiction entre les récits de Lamartine et les autres documents que nous avons invoqués, il n'en est nulle part et à aucun point de vue. Dans la lettre qu'il écrit à son ami Guichard de Bienassis, le 8 juillet 1808, on vient de voir que Lamartine parle de Lafontaine : « Puisque Lafontaine est ton auteur, dit-il, il sera le mien ; souviens-toi de la fable des deux Besaces ». Donc, en 1808, il lit Lafontaine comme autrefois, dans ses basses classes et à la maison paternelle, il en apprenait de mémoire les fables.
Est-ce à dire qu'il aime beaucoup ces fables et qu'il nous trompe quand plus tard il nous dépeint sa répugnance enfantine pour « la philosophie dure, froide et égoïste» qu'il y trouvait au lieu de « la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant » ? Est-ce à dire qu'il nous joue lorsqu'ensuite il nous fait part de l'aversion naturelle qu'il ressentait pour les vers « boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie, ni dans l'oreille, ni sur la page » ? Certainement non, et ce que Lamar-
Une exprime à ce sujet, il a dû réellement l'éprouver. Il y avait trop de belles choses dans Lafontaine pour qu'il ne le lût pas. Mais il y avait aussi dans son cœur trop de tendresse, trop de bonté généreuse pour la philosophie de l'égoïsme, et dans son oreille trop d'harmonies, trop d'amour de la cadence et du nombre pour goûter la versification libre des fables.
Il n'y a rien là qui soit le moins du monde contradictoire. C'est du Lamartine tout pur, du Lamartine identique à lui-même et pas autre chose. L'homme, dans sa nature essentielle, ne change pas. Lamartine étant ce qu'il est, nous comprenons qu'il dise des fables de Lafontaine : « C'est du fiel, ce n'est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge ». Il était tout naturel aussi qu'il préférât, lui, le roi de l'harmonie, la poésie de Racine et que « douze vers sonores, sublimes, religieux d'Athalie » lui fissent oublier toutes les fables qu'il avait entre les mains.
Ces observations, nous devions les faire pour montrer la valeur indiscutable des récits de Lamartine, contrôlés, complétés par sa correspondance de jeune homme et le journal
de sa mère. Les lettres de Lamartine que nous citons étant, pour le plus grand nombre, de la période qui a immédiatement suivi son départ de Belley, et ses récits ayant été composés, les uns dans son âge mûr, les autres dans sa vieillesse, il s'en suit que, dans notre travail, nous nous appuyons sur Lamartine pris à toutes les époques de sa vie, sur Lamartine tout entier.
Nous allons continuer, en ce qui concerne ses souvenirs de Belley, l'exploration de sa correspondance et recueillir çà et là, parmi ses lettres si intéressantes, de nouveaux parfums damitié.
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Suite de la correspondance de Lamartine avec ses principaux amis de collège ; mort de Louis de Vignet, d'Aymon de Virieu et de Prosper Guichard de Bienassis.
KJSJA.NS la suite de sa correspondance avec * ses amis Aymon de Virieu et Prosper Guichard de Bienassis , Lamartine parle des projets de ses parents relatifs à la continuation de ses études. La maladie l'ayant empêché de revenir à Belley au commencement de Tannée 1807-1808, ce fut une année perdue. Aussi, pour combler les lacunes produites par une circonstance aussi fâcheuse, ses parents voulurent-ils lui faire donner chez eux, à Mâcon, des leçons particulières de mathématiques. Mais renseignement de l'algèbre et de la géométrie n'était pas ce qui lui souriait le plus.
Voyant que son père et ses oncles ne s'entendaient pas sur le choix de la carrière qui lui convenait, Lamartine se fit un plan de travaux et de plaisirs littéraires qu'il s'efforça de suivre. Ses parents n'avaient voulu ni de la carrière des. armes, sous Bonaparte empereur, ni de la carrière du barreau à cause de certains préjugés. Lamartine résolut de se faire luimême sa carrière dans le monde des lettres. Il ne se soumit qu'en apparence à la volonté de ses parents et à l'étude des mathématiques.
« Plus on force mon goût et mon inclination là-dessus, écrivait-il à de Virieu, plus elle se porte vers autre chose ».
Dans la correspondance de cette époque, Lamartine parle à ses grands amis d'oeuvres littéraires et poétiques, de divers concours, des jeux floraux de Toulouse, etc.. Comme il travaille à former son style et, par une multitude d'essais, s'exerce avec ardeur au mécanisme des vers, il leur demande des sujets de poésie et échange avec eux des compositions. Mais on trouve peu de lettres qui ne contiennent quelque réminiscence de ses années de collège, quelque souvenir donné à ses maîtres ou à ses camarades.
« A Monsieur Ay mon de Virieu, au Grand-Lemps. « Milly, 29 novembre 1808.
c Si M. Lefèvre est toujours chez toi, je te prie de lui faire mille compliments de la part d'un de ses anciens écoliers... »
« A Monsieur Aymon de Virieu. nu Grand-Lemps. « Mûcon, 12 décembre 1808.
« Il me semble que tu ne remplis pas tes engagements dans toute leur étendue. Je te demande quelques sujets de poésie, mais je veux que cela soit détaillé, que je n'aie plus que l'habit à mettre. Allons, du courage ! un peu moins de paresse et un peu plus de zèle : Macte animo, rjenerose puer, comme disait le pauvre M. Varlet de touchante mémoire. Tu
vois que je te vaux presque en citations
Bientôt il apprend que Virieu est nommé membre correspondant de l'Académie de Lyon. Il est ahuri de cette élévation subite.
« Quel pas de géant à l'ouverture de la carrière ! Je te respecte et je te jalouse presque. Comment diable as-tu fait ? Quel ou-
vrage as-tu présenté ? Fais m'en vite recevoir autant et je te ferai agréer à celles de Dijon et de Màcon, quand j'en serai, moyennant un petit mémoire ad libitum. C'est un bon augure, et puis nous pourrons dire, comme disait un officier de Saint-Louis à qui on faisait compliment sur sa croix : « C'est d'autant « plus flatteur que je n'ai jamais servi ». Je me fais gloire de ta gloire devant tout le monde. Je la raconte à qui veut l'entendre. A dix-huit ans ! on n'en revient pas. »
« .1 Monsieur Aymon de Yirieu, au Grand-Loini«.
o Màcon, i,r juin 1809.
« Qu'as-tu fait tous ces beaux jours-ci, mon cher ami? Qu'as-tu lu, qu'as-tu pensé? c'està-dire, car je crois que toutes nos actions et tous nos plaisirs sont purement intellectuels et, pour parler comme le bon M. Wrintz, in futuro contingenti... »
L'ami de Lamartine, M. Jenin des Prôts. de Yii'icu-le-i '.rand , bien qu'un peu sceptique, était l'un de ses camarades dont il aimait le mieux à citer le nom. Le scepticisme de M. Jenin n'excluait pas, chose rare, la bonhomie et les qualités du cœur. C'était du reste un
homme du monde doublé d'un fin lettré. Dans sa famille on possède plusieurs lettres qu'il reçut de Lamartine. On a même, nous assuret-on, un cahier de philosophie où il a mis en marge des notes sur ses professeurs. Mais, à notre grand regret et malgré le bon vouloir de la famille, il ne nous a pas été possible de faire exhumer ces \ieux papiers de la bibliothèque où ils sont enfouis.
Le 4 avril 1809, Lamartine, qui vient de le revoir à Mâcon et ailleurs, écrit à Aymon de Virieu au Grand-Lemps :
« Mâcon, 4 août 1809.
« ... Jenin est encore mille fois meilleur garçon qu'il n'était : il n'y a qu'une voix de louange sur lui. Il est de la grande force sur la basse, et moi j'ai débuté l'autre jour ici dans un concert public et j'ai fait des basses de symphonie à force, mais j'aurai bientôt poussé mon maiire à bout... »
Toutefois son existence oisive et sans but déterminé lui pèse de plus en plus comme l'indique la lettre suivante :
« A Monsieur Guichard de Bienassis , chez M. Comte, médecin à Grenoble.
« Mâcon, 19 août 1800.
« Il n'y a, dans ce moment-ci, qu'un peu d'espérance, votre amitié et du courage qui me fassent supporter la vie du plus sot, du plus plat, du plus ignorant bourgeois de petite ville. Oui, voilà sans exagération ce que je suis. O beaux rêves que nous faisions bien éveillés, à 9 heures du soir, sous les tilleuls de Belley, riches projets, riante perspective, avenir incomparable, où ètes-vous ? »
Le 1er septembre 1809, il écrit de Mâcon à M. de Virieu, au Grand-Lemps :
« J'ai repris mon vieux mal de poitrine et j'ai craché le sang pendant deux ou trois jours. Cela m'a fait une peur affreuse et je m'étais amusé à faire mon testament eu vers. »
11 termine sa lettre en adressant mille respects à M. Genisseau (l'excellent Père économe qui reçut Lamartine et sa mère à son arrivée a Belley, en 1803 . Lors de la dissolution des Jésuites de Belley, le Père <ienisseau devait être recueilli dans la famille
de Virieu, au Grand-Lemps. Voilà pourquoi son nom revient souvent dans les lettres de Lamartine à M. de Virieu.
Dans le commencement de novembre 1809, Lamartine se disposait à se rendre au Grand- Lemps où il devait revoir ses amis de Virieu et de Bienassis. Il devait en outre, avec eux, parcourir la contrée environnante et notamment visiter Belley. Mais la veille ou l'avantveille- de son départ, son père fit une chute à la chasse et se cassa la main. Regrettable et douloureux contre-temps.
«A Monsieur Aymon de Virieu, au Grand-Lemps. « Màcon, 26 novembre 1809.
« Parle-moi donc un peu, dans ta première lettre, de Guichard, de vos courses qui m'ont fait pleurer de regret, de Belley, de Grenoble, de Crémieu, et que sais-je encore?... »
Au cours de sa correspondance avec Bienassis et Virieu, il raconte qu'il a vu Ghilini, St-P., J., B., M., L.,D.,etc... Il cite ainsi leurs camarades de collège avec un empressement qui démontre combien il leur demeure attaché.
Le 28 mars 1810, il écrit de Lyon à Guichard, à Grenoble :
« ... Je suis de nouveau ruiné pour avoir prêté de l'argent à Dupuis, à Rivât, à mon maître d'anglais. Personne ne me rend un sol... »
Au même et à la même adresse, lettre écrite de la grotte de Rousseau ou grotte des Etroits)1. Le poète y définit en vers le trio Bienassis, Virieu, Lamartine.
« Lyon, -2 mai 1810.
« ... J'y suis allé, après mon déjeûner, m'y promener tout seul, seul, tout seul, oh ! que n'étais-tu là?...
Le Dieu qui prend soin de nous tous Fit trois lots qu'entre nous partagea sa sagesse :
Dans ton cœur il mit la tendresse,
Ami, ton sort fut le plus doux !
Aymon des arts reçut l'heureux génie,
Et moi, moi, moins heureux que vous, J'eus l'amour de l'étude et la mélancolie.
1 Cette grotte est située en face de la presqu'île de Perrache,
>ur la rive droite île la Saône, près d'Oullin-.
Grotte charmante, inspire-moi Des vers plus doux que le murmure De la source tranquille et pure Qui s'échappe tout près de toi i
A Aymon de Virieu, au Grand-Lemps, il rappelle leurs excursions de collégiens.
« Lyon, 4 mai 1810.
« ... J'ai vu L... ici, il y a deux jours, toujours le même, meilleur encore si c'était possible. Nous irons peut-être ensemble passer quelques jours chez lui, à la Verpillière '. Tu te souviens, je pense, de la Verpillière. »
A Dijon, il retrouve un de ses bons amis de collège, B., le cadet, qui fait son cours de droit. Il émet le vœu qu'un jour prochain les réunisse tous, appuyant ainsi de sa haute autorité le projet, depuis si longtemps conçu et toujours irréalisé, d'une association fraternelle d'anciens élèves du collège de Belley. Il se félicite de l'occasion qui lui est offerte de
1 Ancien château et village de l'Isère, à 25 kilomètres nord-est de Vienne. Chef-lieu de canton (1.125 habitants). Le nom est connu et porté à Lagnieu (Ain), où réside M. le marquis de la Verpillière.
causer du passé. C'est avec joie qu'il annonce, à M. de Virieu à Paris, la rencontre qu'il a faite :
« Dijon, 26 juillet 1810.
« ... Je veux tâcher de l'emmener à trois lieues de Dijon ', chez mon oncle où je suis plus chez moi que chez mon père même.
J'aurai un plaisir infini à me rappeler avec lui nos belles années... »
Le 12 décembre, il écrit encore à de Virieu, à Paris. Da retour d'un voyage à Bienassis qui lui a rappelé ses souvenirs de collège, il lui en rend compte :
« Milly, 12 décembre.
« Je viens d'avoir ici, pendant quelques jours, Charles de Remondange; c'est bien
toujours le brouillon de meilleur cœur que je connaisse...
« Il a beaucoup plus travaillé depuis sa sortie
1 Au château d'Urcy, c immune d'Urcy, canton il<- Chevrey- Chambertin (Côte-d'Or). Le ch&teau d'Urcy appartenait ;i L'abbé Jean-Baptiste-François <lo Lamartine, oncle du p
iju'il tii son légat lire universel.
du collège qu'auparavant, il traduit joliment Homère; il a cependant continué seul le grec. Il doit venir beaucoup à Mâcon cet hiver, et moi aller à Bourg très souvent ; c'est mon unique ressource, mais c'en est une fort bonne sous mille rapports... »
Ennuyés eux-mêmes du désœuvrement de leur fils, ses parents l'envoient en Italie. Lamartine songe qu'il va passer dans la région de Belley et qu'il pourra saluer cette ville à distance.
« A Monsieur Ay mon de Virieu,à Meyrieu (Isère).
« Mâcon, 30 mai 1811.
« La première lettre que tu recevras de moi, mon cher ami, sera datée de Florence ou de Rome ou tout au moins de Turin. Je pars, je vais parcourir cette Saturnia tellus si désirée. Mes parents m'ont proposé d'eux-mêmes ce voyage auquel je ne pensais plus...
« Je vais avec une jeune femme, cousine de ma mère, et son mari. Nous quittons Lyon le 15 ou le 20 juillet; nous allons jusqu'à Turin par la diligence; là nous trouvons une bonne berline qui les attend...
« ... J'irai voir Vignet à Chambéry, je
saluerai le Grand-Lemps et Belley d'un peu plus loin... »
Lamartine entretint, avec une régularité étonnante chez un homme aussi chargé de travail, la correspondance commencée dans sa première jeunesse avec ses amis de collège, qui furent les grands amis de sa vie.
Vers 1825, après avoir consulté un illustre praticien, il se crut condamné à mourir jeune et se consola par les fortifiants souvenirs de son éducation religieuse.
« J'étais seul, dit-il, dans une chambre d'auberge dont les fenêtres ouvraient sur la Saône, lente, terne et voilée de brumes sous la sombre colline de Fourvière au sommet de laquelle s'élèvent les premiers temples du christianisme dans les Gaules. La religion de ma mère et de mon enfance se présentait dans ces années-là avec toutes les tendresses du berceau, avec toutes les perspectives dont elle a embelli l'autre côté de la tombe. » C'est dans cette situation qu'il composa le Poète Mourant :
La coupe de mes jours s'est brisée encore pleine; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine; Ni larmes, ni regrets ne peuvent l'arrêter :
Ah ! qu'il pleure celui dont les mains décharnées S'attachant comme un lierre aux débris des années, Voit avec l'avenir s'écouler son espoir ! Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais sans effort comme l'herbe légère Q'enlève le souffle du soir.
Dieu d'un souffle brûlant avait formé mon âme, Tout ce qu'elle approchait s'embrasait de sa flamme.
Comme l'oiseau qui voit dans les ombres funèbres, La foi, cet œil de l'âme, a percé les ténèbres.
Mais, pour employer une expression familière, les médecins heureusement ne sont pas le bon Dieu. Celui que l'illustre praticien — le docteur Véricel sans doute — effrayait par une condamnation sans appel, avait encore un demi-siècle à vivre. Ses grands amis de collège disparurent longtemps avant lui. Le premier que la mort emporta fut Louis de Vignet.
Louis de Vignet, entré en 1821 dans la carrière diplomatique, était nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sardaigne en Suisse dix ans plus tard, et, en la
même qualité, à la cour des Deux-Siciles, en 1836. Il mourut du choléra à Naples, le 15 juillet 1837. Il était chevalier, grand'croix, décoré du grand cordon de l'ordre de Saint- Stanislas de Russie et' commandeur de Tordre de François Ier des Deux-Siciles.
Homme de lettres en même temps qu'homme d'Etat, il composa plusieurs pièces de vers inédites, entre autres Les Tombeaux d'Haute-. combe, La Fille morte, Au duc de Rauzan sur la naissance de son fils, pièces très appréciées à cette époque dans les salons de Paris. Il fit paraître aussi des articles remarqués sous le nom de baron d'Eustein.
Nous empruntons aux Recueillements poétiques la poésie inspirée à Lamartine par la mort de Louis de Vignet ' et adressée à Aymon de Virieu. C'est une improvisation pleine de mélancolie et de tristesse sur les groupements affectueux et les séparations inévitables, sur les joies et les deuils de la vie. C'est l'épilogue des amitiés du poète.
1 Ce n'est pas seulement cette poésie élégiaque qui porte le nom de Louis de Vignet. On lit en outre dans les Poésies inédites, 4 la date de 1817 (Milly, 26 novembre), des stances intitulées .4 ma Lampe et dédiées au baron de Vignet.
« A M. le comte de Vîrieu, après la mort d'un ami commun, le baron de Vignet, mort à Naples en 1838*.
Aimons-nous ! nos rangs s'éclaircissent, Chaque heure emporte un sentiment ; Que nos pauvres âmes s'unissent Et se serrent plus tendrement !
Aimons-nous ! notre fleuve baisse :
De cette coupe d'amitié Que se passait notre jeunesse, Les bords sont vides à moitié !
O Naples ! sur ton cher rivage, Lui, déjà ses yeux se sont clos, Comme au lendemain d'un voyage Il a sa couche au bord des flots !
Son âme, harmonieux cantique, Son âme, où les anges chantaient, De sa tombe entend la musique De ces mers qui nous enchantaient.
1 D'après les renseignements précis que nous avons reçus de M. d'Arcollières, président de l'Académie de Savoie et du fils de Louis de Vignet lui-même, le baron de Vignet n'est pas mort en 1838, mais le 15 juillet 1837. Lamartine et ses éditeurs ont mis à tort « 1838 ».
Comme un cygne à la plume noire, Sa pensée aspirait au ciel, Soit qu'enfant le sort l'eût fait boire Quelque goutte amère de fiel,
Soit que d'infini trop avide, Trop impatient du trépas, Toute coupe lui parût vide Tant que Dieu ne l'emplissait pas !
11 était né dans des jours sombres, Dans une vallée au couchant, Où la montagne aux grandes ombres Verse la nuit en se penchant.
Les pins sonores de Savoie Avaient secoué sur son front Leur murmure, sa triste joie, Et les ténèbres de leur tronc !
Des lacs déserts de sa patrie
Son pas distrait cherchait les bords
Et sa plaintive rêverie
Trouvait sa voix dans leurs accords.
Puis, comme le flot du rivage Reprend ce qu'il avait roulé, Son dédain effaçait la page Où son génie avait coulé !
Toujours errant et solitaire, Voyant tout à travers la mort, De son pied il frappait la terre Comme on pousse du pied le bord.
Ames souffrantes d'où la vie Fuit comme d'un vase fêlé Et qui ne gardent que la lie Du calice de l'exilé !
Nous absens de l'adieu suprême, Nous, qu'il plaignit et qu'il a fui, Quelle immense part de nous-même Est ensevelie avec lui.
Combien de nos plus belles heures, De tendres serrements de mains, De rencontres sous nos demeures De pas perdus sur les chemins !
Combien de muettes pensées Que nous échangions d'un regard, D'âmes dans les âmes versées, De recueillements à l'écart !
Que de rêves éclos en foule De ce que l'âge a de plus beau, Le pied du passant qui le foule Presse avec lui sur son tombeau !
Ainsi nous mourrons feuille à feuille Nos rameaux jonchent le sentier ; Et quand vient la main qui nous cueille, Qui de nous survit tout entier ?
Ces contemporains de nos âmes, Ces mains qu'enchaînait notre main, Ces frères, ces amis, ces femmes, Nous abandonnent en chemin.
A ce chœur joyeux de la route Qui commençait à tant de voix, Chaque fois que l'oreille écoute Une voix manque chaque fois.
Chaque jour l'hymne recommence Plus faible et plus triste à noter :
Hélas ! c'est qu'à chaque distance Un cœur cesse de palpiter.
Adieu les voix de notre enfance, Adieu l'ombre de nos beaux jours ; La vie est un morne silence Où le cœur appelle toujours.
Louis de Vignet mort, il resta le trio Lamartine, Virieu, Bienassis.
Après avoir occupé un poste dans la diplomatie, le comte, depuis le marquis Aymon de
Virieu crut devoir renoncer à toute action publique au lendemain de la Révolution de juillet. Il refusa de suivre les avis de Lamartine et d'accepter le siège de député que lui offrait la ville de Lyon. Il possédait près de cette ville sa belle propriété de Fontaine ' et l'Académie de Lyon, nous venons de le voir, l'avait admis dans son sein presque au sortir du collège de Belley, à moins de vingt ans. Aymon de Virieu mourut en 1841. M. le marquis de Virieu, président de la Société d'Agriculture et des Courses de la Tour-du-Pin (Isère) est son neveu. Aymon de Virieu a eu trois fils : l'un d'eux, le seul survivant, M. le comte Godefroy de Virieu a cédé la jouissance du château de Sathonay à l'œuvre dite Saint- Maurice, fondée par l'abbé Faivre et le général de Coulligis pour les petites filles de soldats. Prosper Guichard de Bienassis devint maire de sa commune, puis juge de paix de son canton. Il finit ses jours le 27 mai 1855, dans cette paisible demeure de Bienassis témoin de leurs confidences amicales et de leurs joyeux
1 Ses propriétés de Sathonay et de Cailloux-sur-Fontaine lui étaient venues de son mariage avec M"e de Fargues, dont la mère était une Fay de Sathonay.
ébats de quinze ans. Marié à Jeanne-Antoinette Comte, sa cousine, il n'avait pas eu d'enfant : il laissa pour héritier de son château et de ses biens son petit neveu, Prosper Guichard, actuellement avoué près la Cour d'appel de Lyon.
Au début de la seconde moitié de son existence, Lamartine eut la tristesse de se voir ainsi séparé de ses plus chers et plus intimes camarades. La perte la plus sensible fut celle d'Aymon de Virieu « l'ami de tous les temps, et, comme il l'appelle, la moitié de lui-même, anim.se dimidium. Il avait pour ce dernier une telle affection, dit M. Reyssié, qu'il dira à sa femme, pour lui prouver son amour : « Tu es mon Virieu ! »
Mais le cieil a ses brumes et ses nuages, il a aussi son azur et ses clartés sereines. La tristesse causée, dans L'âme du poète, par tant de coups cruels, trouva sa compensation dans le dévouement sans bornes de la compagne qui fut pour lui le modèle des épouses et le meilleur des amis.
Souvenirs laissés par Lamartine; ses retours à Belley.
>out, ou presque tout ce que Ton sait du séjour de Lamartine dans notre ville est raconté par lui-même ou par sa mère. Ce qui fait qu'on a peu d'autres sources d'informations pour se renseigner sur ses études classiques, c'est que les Jésuites furent subitement expulsés de leur maison par ordre de Fouché, le fameux régicide et conventionnel, devenu préfet de police du premier Empire avant de l'être du gouvernement de Louis XVIII.
On rapporte qu'un général, en résidence dans la région Dauphinoise, était allé saluer Napoléon à son passage au Pont-de-Beauvoisin. L'Empereur lui demanda des nouvelles de son fils. Le général répondit : « J'ai trouvé pour mon fils un excellent collège : c'est le collège
218 LAMARTINE A BELLEV
dirigé à Belley par les Jésuites. J'ai beaucoup à me louer de ces religieux et de l'éducation qu'ils donnent. »
C'est ainsi, dit-on, que l'attention de Fouché fut appelée sur l'existence, au collège de Belley, d'un groupe de Jésuites réunis sous le nom de Pères de la Foi. De là, dans Tannée qui suivit le départ de Lamartine > c'est-à-dire en 1808], une dispersion précipitée des professeurs et des papiers du collège qui auraient pu fournir de nombreux détails inédits sur la jeunesse du poète. Nous ignorons si ces papiers, comme on le croit, sont allés en Angleterre avec ceux des Jésuites qui s'y rendirent. Nous n'avons pu les retrouver : les recherches accomplies sur notre demande, soit à Lyon, soit ailleurs, n'ont pas eu de résultat.
Ce que nous pouvons dire, c'est que le départ des Pères de la Foi fut vivement ressenti par la ville de Belley et la contrée environnante ' . Leur collège était fréquenté, comme on sait,
1 Les Pères de la Foi partis, on eut mille peines à sauver l'existence du collège de Belley. Après divers essais infructueux de réorganisation, ce collège, fondé en 17» ;> par un évêque de Belley M ' 'lu Dousset, fut enfin complètement reconstitué en 1824 par un autre évêque de Belle} M*1 Dévie Il devint petit-séminaire diocésain et, par L'excellente compo-
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par des jeunes gens appartenant aux plus notables et aux plus anciennes familles, non seulement de la région, mais des pays voisins. C'était une véritable bonne fortune qu'un collège de ce genre en un temps où l'effort des générations nouvelles n'avait pas encore réédifié sur les ruines des vieilles organisations scolaires et où les écoles manquaient. « Il grandissait de renommée, dit Lamartine, au milieu de tous les débris d'institutions enseignantes dispersées par la Révolution. Il contrastait heureusement avec cette éducation au tambour des lycées impériaux où Bonaparte, empereur, voulait mettre la pensée de toute la France en uniforme et faire un peuple de soldats au lieu d'un peuple de citoyens. » Lamartine qualifie l'éducation qu'on y recevait, à la fois de « pieuse » et de « libérale ».
sition de son corps professoral et ses succès, a maintenu jusqu'à nos jours son ancienne réputation.
Nous sommes heureux d'annoncer que notre très modeste travail a, par les recherches qu'il a rendues nécessaires, été la cause occasionnelle d'une œuvre importante sur les origines et l'historique du collège de Belley. Cette monographie, exécutée par une main habile, ne peut manquer d'offrir le plus grand intérêt.
On se représente sans peine le mouvement que devait produire , dans une petite ville comme Belley, la présence de trois cents jeunes gens, presque tous riches. C'était, à cette époque où les voyages ne s'accomplissaient que lentement et en voiture, une source énorme de revenus pour les hôtels et le commerce de la localité. Par suite, rien d'étonnant que la destruction de ce magnifique collège ait causé le plus grand émoi dans le public. D'après la correspondance de Lamartine, on a pu voir que le bruit de cet événement avait retenti jusque dans la cité lyonnaise où l'institution des Jésuites de Belley était fort appréciée.
Mais si la dispersion de ces religieux fit perdre à notre ville les avantages moraux et matériels d'un foyer d'enseignement renommé, douze ans plus tard elle apprit avec joie qu'un grand poète s'était formé sur son sol. A la vue du nom de Belley figurant à la tête de son premier volume de vers, comme le nom de son berceau poétique, tous les souvenirs se réveillèrent. Do nombreuses relations furent renouées. Jusqu'au soir de sa vie, plusieurs personnes de Belley, des anciens élèves du
collège notamment, entretinrent avec Lamartine les meilleurs rapports. On nous signale un de nos concitoyens qui, clans les heures critiques de sa détresse financière, lui prêta des sommes d argent importantes.
Bien que le collège de Beliey ait, à plusieurs reprises, changé de maîtres et de direction, le souvenir de Lamartine n'y est pas éteint. Longtemps le regard des élèves s'arrêta sur une vieille porte que des restaurations successives ont fait disparaître et où chacun pouvait lire, tracé en gros caractères dans le bois à coups de canif, le mot « Lamartine ». De nos jours encore on y cause de tout ce qui peut rappeler le poète. On se montre non seulement les tableaux qui contiennent l'exposé de la thèse philosophique qu'il soutint en 1807 et les Adieux, mais aussi la place que, d'après ses ouvrages, il devait occuper à l'angle du vaste dortoir élevé, d'où la vue s'étend au loin sur les verts coteaux et la campagne.
Quant à Lamartine, inutile de répéter que pour la ville et le collège de Beliey il eut toujours un véritable cuite. Ce qu'il en dit dans ses Confidences, dans ses Souvenirs et Portraits, dans ses Mémoires et dans sa
Correspondance, témoigne de l'impression profonde qu'il en avait conservée. Bien des fois, dans sa'première jeunesse, il traversa la région de Belley et dut revoir Belley lui-même, soit en se rendant à Aix-les-Bains, soit en allant à Bissy, chez les de Maistre, à Chambéry cl à Servolex, chez sa soeur Césarine, mariée, comme on se le rappelle, au frère de son ami Louis de Vignet.
Il traversa notre pays, une fois entre autres, dans une circonstance mémorable pour lui. C'était dans la seconde quinzaine du mois d'août de l'année 1817. Il venait de faire à Paris l'essai infructueux de son premier volume de poésies. Le libraire Didot n'avait pas voulu se charger de l'imprimer à ses frais.
Lamartine était malade et il gardait au cœur le souvenir de la douce et sympathique femme dont l'année précédente, à Aix-les-Bains, il avait été l'intime confident. Il restait étrangement épris de cette Elvire, tant de fois nommée dans ses poésies et qui lui inspira les strophes, si mélodieuses, si sentimentales du Lac, ainsi que ses religieuses stances sur le Crucifix et son hymne superbe à l'Immorta-
lité, tout entier résumé dans ce cri, véritable syllogisme : « J'aime, il faut que j'espère ! »
Il tenait à revoir la pauvre malade dont la situation était si conforme à la sienne, dont les pensées répondaient si bien à ses propres pensées. Son médecin de Paris lui avait d'autre part prescrit une saison d'eaux à Aix. Mais l'argent lui manquait et ce voyage n'aurait pu s'accomplir sans l'initiative hardie et spontanée de sa mère. Voyant l'état de son fils, elle n'hésita pas une minute à faire couper, à son insu, dans le jardin de Milly, un « bouquet d'arbres composé de deux ou trois tilleuls, d'un chêne vert, de sept ou huit tortueuses charmilles. » La vente terminée, elle entraîna son fils dans la maison, ouvrit son secrétaire, et en tirant un sac d'écus à demi rempli : « Tiens, dit-elle, et pars ! Les arbres me seront assez payés si tu reviens guéri et heureux ! »
Pour prendre la route d'Aix-les-Bafns, où nous l'accompagnerons à cause de la contrée qu'il va parcourir, Lamartine ne prit que cent francs sur les six cents que contenait le sac. Il laissa le reste, pour le rendre à son retour « à celle qui se l'était si héroïquement arraché du cœur. » Il partit à pied, des guêtres
de cuir aux jambes, son fusil sur l'épaule comme un chasseur.
Il mangeait et couchait dans les plus humbles cabarets de village. Il suivit de la sorte les longues et pittoresques gorges du Bugey, franchit la vallée du Sôran et s'avança jusqu'à Seyssel. Puis, voulant se trouver à Hautecombe le jour même où il avait donné ses soins un an auparavant à la malheureuse naufragée, il se mit en route dans la direction de Belley. Il traversa le Rhône au pied du rocher de Pierre-Chàtel et gravit lentement le mont du Chat.
Parvenu au sommet, il aperçut dans le lointain la vallée d'Annecy, à ses pieds celles d'Aix et de Chambéry, le lac du Bourget taché « de teintes roses par les rayons flottants du soleil du soir. » Il lui sembla qu'une seule figure remplissait l'espace immense. Elle s'élevait : des chalets placés en vedette aux lianes des montagnes ; « du jardin du vieux médecin » dont il « reconnaissait le toit pointu d'ardoises par-dessus les fumées de la ville; des figuiers du petit donjon de Bon-Port au fond d'une anse opposée ; des châtaigniers de la colline de Tresserves ; des bois de Saint-
Innocent ; de 111e de Châtillon ; des barques qui rentraient dans les rades ; de toute cette terre, de tout cet éther, de tous ces flots. »
Il tomba à genoux « devant cet horizon plein d'une ombre », et s'assit ensuite « derrière un rocher couvert de buis ». Il resta là « en contemplation et en souvenirs » jusqu'à ce que les derniers rayons du soleil eussent doré la cime du Nivolet.
Il descendit alors vers l'abbaye d'Hautecombe les yeux éblouis et l'âme dans le ravissement. Arrivé « au bord de la fontaine qui coule et qui s'arrête alternativement, comme une respiration intermittente de la montagne, sur un plateau vert, au-dessus des ruines de l'abbaye », il tira « de son havre-sac un morceau de pain et un peu de fromage de chèvre » qu'il avait acheté à Seyssel. Avec ces simples aliments il soupa le cœur bercé de mille rêves, admirant le spectacle merveilleux qui se déroulait devant lui !
Mais ce voyage devait s'achever dans la tristesse... Quelques minutes plus tard mi bateau abordait à Hautecombe. Le batelier apportait à Lamartine un paquet de lettres transmis de Chambéry par son ami Louis de Vignet. L'une
du docteur Allain, de Paris, contenait ces mots : « Elle m'a chargé de vous envoyer ses dernières pensées ; elle a écrit jusqu'à la minute où sa main s'est glacée sur votre nom... Aimez-la dans ce Christ qui nous a aimés jusqu'à la mort et vivez pour votre mère !... »
Elle n'était pas à sa dernière heure l'EIvire tant aimée. Elle ne s'éteignit à Paris qu'à la fin de l'année 1817 ; mais, entre le 16 et le 23 septembre, la pensée de sa mort arrache déjà au poète le cri du Lac. Du jour où il sait que les médecins lui ont absolument interdit le voyage, il tombe dans une douleur infinie. II erre quelque temps à Aix et dans les environs, visite son ami Louis de Vignet, passe plusieurs jours au milieu des de Maistre. Mais son cœur est insensible à tout ce qui l'entoure... Un être manquera désormais pour Lamartine à ce panorama unique, superbe, qui commence par les prairies, les collines et les montagnes bugistes, se continuant par h1 lac du Bourget, pour se terminer au loin par 1rs blanches et gigantesques découpures des Alpes !
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.
La voix enchanteresse ne retentira plus sur « les flots harmonieux » !...
Toutefois ce ne fut pas le dernier voyage de Lamartine à Aix-les-Bains. Ses projets de mariage avec miss Marie-Anne-Elisa Birch, qu'il avait rencontrée à Pugnet au château de Caramagne, chez Mme de la Pierre — une proscrite de la Terreur — les déplacements nombreux que nécessita ce mariage toujours retardé, par Mme Birch, à cause de ses préjugés de protestante et célébré enfin, le 6 juin 1820, par l'abbé d'Etiola, dans la chapelle du gouverneur de Chambéry (chapelle du château des ducs de Savoie, dite sainte-chapelle), les fonctions d'attaché d'ambassade et de chargé d'affaires, que Lamartine remplit à Naples, à à Lucques, à Parme, à Florence, etc., de 1820 à 1830, lui ont, bien des fois, fourni l'occasion de traverser notre pays et de saluer tout au moins la ville de Belley.
En 1830, Lamartine devait, en revenant d'Aix-les-Bains, visiter le collège et assister à l'examen des élèves de rhétorique qui s'y étaient préparés par l'analyse des Méditations et des Harmonies. Son âme n'était pas remise
du coup que lui porta la mort tragique et prématurée de sa mère (1829).
On connaît ce douloureux événement. Après son élection à l'Académie, Lamartine se préparait à quitter Paris pour rentrer à Màcon. Sa chambre était encombrée de présents destinés à sa mère, à ses sœurs, à sa femme qui l'avait devancé dans sa famille, lorsqu'il apprit, de la bouche d'Aymon de Virieu, la funèbre nouvelle. Mme de Lamartine, encore pleine de santé et de cette grâce qui la faisait comparer à Mme Récamier, venait d'être victime d'un accident survenu pendant son bain à l'hospice de la Charité [27 novembre). Voulant réchauffer le bain, elle avait ouvert le conduit d'eau chaude et le « rejaillissement brûlant du liquide ayant frappé sa poitrine , sa main n'avait eu ni la force, ni le temps de refermer le cou de cygne » (Manuscrit de ma mère)i Elle mourut le lendemain en prononçant ces mots : « Mon mari..., mes enfants, Alphonse, Marianne, Cécile, Eugénie, Sophie, que Dieu les bénisse!... Mon Alphonse! oh! qu'il aura du chagrin de n'avoir pas été près de moi à cette grande heure!... Dites-lui, oh! dites-lui que je ne souffre plus !... Oh ! que je suis heu-
reuse ! Mon Dieu, vous ne m'avez pas trompée, je suis heureuse !... »
La réception de Lamartine à l'Académie eut lieu trois mois après la mort de sa mère, le 3 avril 1830. Avant de lire, de sa voix de basse sonore, l'éloge du comte Daru, il eut un souvenir pour la pauvre femme qui avait tant désiré ce jour : ses premières paroles furent pour elle. Qu'elle aurait éprouvé de bonheur à entendre le grand savant, Cuvier, louer son fils, le grand poète !
La perdre ainsi fut un coup bien rude pour ce fils qu'elle aimait tant. Mais il n'avait, autre part, que succès et triomphes. Il était dans tout son éclat littéraire. Il venait d'avoir l'avantage inouï d'être élu sans présentation à l'Académie française. Par surcroît d'honneur, Charles X l'avait nommé ministre plénipotentiaire en Grèce. Pendant qu'il jouissait, à Aix, avec sa femme et sa fille, de ces sourires de la fortune, au moment même où il se proposait de se rendre à Belley, pour y accomplir la visite attendue, la nouvelle de la Révolution de juillet, qu'il avait prédite, lui arriva. Cet événement le contraignit à renvoyer à plus tard le plaisir de revoir ce cher collège de Belley
auquel il pensait toujours. Bien que le poste de ministre à Athènes fut des plus flatteurs pour un poète, il se disposa de suite à partir pour la capitale et à porter sa démission à M. Mole, ministre des affaires étrangères.
« J'irai cà Paris, écrivait-il, donner mon adhésion d'une main et ma démission de l'autre ; adhésion comme citoyen politique qui préfère tout à l'anarchie, et démission comme honneur qui ne permet guère de servir le lendemain un régime né des ruines d'une dynastie qu'on servait la veille. » Louis- Philippe dit en conseil : « Voici enfin une démission donnée d'une manière honorable, digne et délicate », et bientôt il lui offrit le poste d'ambassadeur à Londres. Mais Lamartine refusa obstinément et ne songea plus qu'au grand voyage que, depuis de longues années, il méditait d'entreprendre en Orient.
C'est avant ce voyage en Orient, et au printemps de l'année 183-2, que, d'après nos informations, Lamartine fit sa visite annoncée au collège de Belley. L'année s'était ouverte dans la tristesse, pour lui et pour son admirable femme. Le choléra qui sévissait alors à Màcon avait absorbé leurs heures et leur
dévouement. Leur fille Julia d'ailleurs les inquiétait : sa poitrine était si délicate, elle crachait le sang. On les rencontrait dans les rues, tous deux, promenant leur enfant aux beaux et premiers rayons de soleil (Ch. Alexandre) '.
Voilà dans quelles circonstances Lamartine revint au collège de Belley. La réception fut très solennelle ; le poète fut complimenté par un élève de rhétorique, et passa en revue toutes les divisions réunies sur la grande cour. Il avait avec lui sa Julia bien aimée, alors sur ses douze ans 2 et une levrette, son inséparable levrette. Il tentait l'impossible pour sauver son enfant dont « les yeux brillaient de l'éclat trompeur des poitrinaires », qui devenait plus belle, plus tendre, plus adorable, à mesure qu'elle approchait de sa
1 Dans son ouvrage sur Mra" Alphonse de Lamartine, M. Ch. Alexandre nous dépeint sa vie intime et celle de son mari, vies données toutes au travail, à la bienfaisance, au devoir. Rien n'est plus admirable et intéressant que cet intérieur formé par ces deux grandes âmes, ce ménage où la femme forte et chrétienne, comme un ange véritable, soutient le poète-orateur dans le dur accomplissement de sa tâche. Voir le Correspondant, année 1886.
2 Née à Mâcon le 14 mai 1822 (Etat civil).
fin, que la chaleur bienfaisante d'Orient ne put guérir et qui mourut là-bas à Bayreuth, le 6 décembre de la même année, « prodiguant sans le savoir ses derniers sourires, ses dernières caresses, échangeant avec son père et sa mère ses derniers baisers. »
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Lamartine et Belley; vie publique du grand homme; manifestations en son honneur.
Pp~îZ quelque temps avant la Révolution de $2$^ juillet, Lamartine écrivit la lettre sui- SSS§2 vante où il se compare à son ami de collège Jenin :
« A Monsieur le comte de Virieu.
« Montculot près Dijon, 22 septembre 1829.
« Je n'ai pas voulu aller à Paris. Le prince de Polignac vient de m'écrire avant -hier encore, propriâ manu, mais en termes vagues, insignifiants, que je connais de longue main. Je persiste dans mon abstinence. De tout ceci je suis ennuyé, dégoûté, honteux : à mon âge, des troisièmes rôles ! Toutes les faveurs de ce
bas monde sont pour les imbéciles ou les flagorneurs. La cause des honnêtes gens repousse avec soin ce qui est honnête et habile. Je suis, comme notre ami Jenin, misanthrope; mais je le serais en riant, si la chose ne touchait que moi. Malheureusement, je vois en noir et en très noir tout ceci et je sais pourquoi, mais c'est trop long à écrire. Espérons dans la Providence, premier ministre de toutes nos fourmilières, et remercions-la, toi et moi, d'être indépendants et sans ambibition... »
Six mois après la Révolution de juillet, très intéressante lettre qu'il commence en citant son professeur de philosophie de Belley, le Père Vrindts :
« A Monsieur le comte de Virieù,à Lyon.
« Montculot, 7 février 1831,
« Non liquet, disait M. Wrintz. C'est ce que je dis en lisant ta lettre... » (Suit une longue épitre pour combattre l'inaction et la neutralité
politiques, les bons citoyens dovant lutter pour les intérêts supérieurs et sacrés de la patrie quel que soit le gouvernement.)
En 1835, il écrit à son ami Guichard qu'il a reçu M. Timon (Louis-Marie de la Haye , vicomte de Cormenin dit Timon, 1788-1868, ancien député de Belley) '.
« A Monsieur Guichard de Bienassis.
« 1835 (Paris).
« J'ai vu et reçu en ton honneur M. Timon. Je lui ai donné à dîner, et puis je ne sais ce qu'il est devenu. Je l'aimais pour parler de toi, de ta retraite, de ton bonheur paisible, des charmantes tourelles de Bienassis que je vois d'ici briller dans ma mémoire aux rayons du soleil, avec les treilles de la terrasse et les bois de la montagne. Hélas ! tout cela ne se verra plus des mêmes yeux. La vie du coeur
1 M. de Cormenin avait été élu député de Belley en 1830. Candidat à Bourg et à Belley, il avait obtenu à Bourg 162 voix contre 313 à M. Puvis, et dans l'arrondissement de Belley 180 voix contre 154 à M. de Montluisant. Réélu en 1831 à Joigny, Montargis, Pont-dc-Yaux, Belley, il opta pour Belley. Venu d.uis cette ville, le 25 juillet de cette année 1831, il y trouvait un accueil enthousiaste... Voici le résultat du scrutin pour sa réélection à Belley, en 1831 (3 juillet) :
Aiuedée Girod 40 voix.
V10 de Cormonia HO —
Divers 2 —
est finie ou bien avancée pour nous : tu sais mon malheur (la, mort de sa fille Julia).
« Je vis triste, mais si occupé, ou plutôt si ennuyé, qu'une heure ne me reste pas pour penser à moi. »
En 1837, il écrit à M. de Cormenin lui-même (député de Belley 1830-1834).
« A Monsieur de Cormenin.
« ... Je suis donc tout à fait de votre avis sur l'utilité morale, intellectuelle, politique, de cette université des masses. Il faut tourner en bas le miroir de la civilisation, c'est l'œuvre de ces temps-ci... »
S'il aimait Cormenin et partageait son avis relativement à l'instruction morale, intellectuelle et politique des masses populaires, il n'en était pas moins aimé et admiré de lui.
C'est notre ancien député Cormenin qui disait de Lamartine :
« Il chante lorsqu'il parle, il chante lorsqu'il écrit, il chante lorsqu'il médite, il chante lorsque la nuit tombe, il chante lorsque le jour se lève, il chante lorsque le vent gémit, il
chante lorsque l'oiseau gazouille, il chante lorsqu'il chante, il chante toujours. »
Cormenin, lui, le caustique Timon, d'ordinaire si peu indulgent pour ses contemporains, écrivait :
« C'est un esprit vaste, divers, universel, mouvant comme la nature qu'il peint. » (Portraits parlementaires. )
Et encore :
« D autres font jaillir des éclairs de l'esprit de leur glaive oratoire ; d'autres se retranchent dans la défense de leurs traitements qu'ils n'abandonnent qu'avec la vie ; d'autres plaident la cause de l'agiotage, des houilles et du tabac. Mais les causes que Lamartine préfère sont les causes de la justice et de l'humanité. J'affirme que Lamartine est le plus fleuri, le plus lyrique, le plus humanitaire de nos orateurs, le plus mélodieux de nos poètes , sans excepter Racine lui-même , le premier de nos improvisateurs, un prosateur éminent, un vaste esprit, un noble cœur... »
Un littérateur bressan bien connu, M. Philibert Le Duc , ex-inspecteur des forêts à Belley, a célébré, en 1839, le poète-orateur, dont les succès et la gloire attiraient de plus
en plus l'attention publique. De la pièce de vers adressée à Lamartine par M. Le Duc et datée de Mâcon (G décembre 1839 (Journal de la Société d'Emulation de VAin), voici quelques fragments :
La vierge craintive, Aux bosquets désert-.
Ecoute, attentive, Vos chastes concerts ;
Les chrétiens austères Bénissent vos chants ; Leurs pas solitaires, Aux soleils couchants.
Montent la colline Où la Croix s'incline Aux vents des hivers , Et souvent près d'elle Leur bouche fidèle Prie avec vos vers.
Oh ! dans ces années, Avant que les fleurs Ne vissent fanées Leurs belles couleurs.
Que de fois le livre, Où votre âme livre
Ses ravissements, Suivit ma paresse Aux sentiers de Bresse Ombreux et charmants !
Jocelyn, Laurence,
Daï-dha, Cédar !
Anges de souffrance
Peints avec tant d'art,
Tant de fantaisie
Et de poésie !
Quand donc, doux portraits,
Pourrai-je connaître
Celui qui fit naître
Vos suaves traits.
Vers 1847, Tune des personnalités les plus vénérables et les plus distinguées de la ville de Belley, eut l'occasion, pendant son séjour à Paris, de rendre visite à Lamartine. L'éminent visiteur n'eut pas la bonne fortune de le rencontrer. En revanche, il éprouva la satisfaction d'être reçu par Mme de Lamartine, cette femme « à l'âme si pieuse, à l'intelligence si haute, au si profond amour, douée de tous les dons de l'imagination, de l'esprit et du cœur » (Ch. Alexandre). Extrêmement éprise du poète,
de son génie, confidente de toutes ses pensées, sa collaboratrice dans les travaux de sa vie littéraire et même politique, M""' de Lamartine parla de ses œuvres avec enthousiasme.
Elle dit combien il demeurait fidèle à ceux qu'une fois il avait aimés, avec quel soin il avait entretenu ses relations d'enfance et de collège, quel pieux souvenir il gardait à cette maison de Belley où il avait passé des heures si douces et respiré, avec l'air des montagnes, le souffle de la poésie. Elle loua son dévouement à toutes les nobles causes, sa générosité, besoin perpétuel de son cœur. Mais, en traversant son salon, elle fit une réflexion amère sur le laisser-aller que comporte le génie. Mme de Lamartine ne visait pas, dans l'expression de ses regrets, la charité sans bornes qu'il pratiquait sans cesse et qui était sa vie à elle-même : elle songeait que l'amour du beau, les goûts artistiques, l'idéal se payent. Et montrant d'un air mélancolique une statuette égyptienne : « Voyez ce bronze !... Il lui a coûté... dix mille francs ! Cependant ses satisfactions artistiques ne sont pas les plus désastreuses, mais lesterres! les terres!... Si vous saviez comme il est bon ! Il a voulu
racheter des siens, pour améliorer leur situation, tous les domaines qui venaient de sa famille. Il plane au dessus des petites choses de ce monde : c'est là sa gloire et son mérite. J'en peux souffrir avec lui, mais je peux certifier que dans ses actes tout est noble et grand, tout est parfaitement pur et honnête. Dieu seul saura le bien qu'il fait !... »
M"18 de Lamartine se plaisait à faire l'éloge de son mari dont elle était la Providence en même temps que la coopératrice infatigable dans une foule d'oeuvres sociales et philanthropiques.
En septembre 18 56, Lamartine vint à Mâcon rehausser de sa présence la fête des fleurs et des fruits. II avait mené, durant cette année, sa plus belle campagne de tribune. Son nom devenait de plus en plus populaire. De nombreux habitants du département de l'Ain et de Belley même, amis connus ou inconnus, se rendirent à Mâcon pour le voir et l'entendre. Ils gardèrent de cette fête un souvenir ineffaçable; car il ravit son auditoire lorsque, l'élevant jusqu'à Dieu, il s'écria dans un superbe mouvement : « ... Est-il possible d'assister à ces merveilles de la végétation et de les pro-
duire soi-même par la culture, sans soulever, pour ainsi dire, le rideau du mystère de la création, sans toucher de l'œil et de la main les miracles perpétuels de la nature, qui ne cessent de nous étonner que parce qu'ils se font tous les jours et pour lesquels nous ne sommes ingrats que parce qu'elle est trop prodigue! Est-il possible à ces jardiniers de ne pas se sentir en perpétuelle communication et en intelligence avec cette Providence nulle part plus visible que sous la terre, qui travaille incessamment avec eux, pour eux !... »
Après les mémorables journées de 1848, pendant lesquelles il sauva la patrie par son éloquence et son attitude héroïque au milieu des balles et des baïonnettes, le nom de Lamartine était dans toutes les bouches. Succès électoraux, ovations populaires incomparables, rien ne lui manquait de ce qui peut flatter la vanité d'un homme. Mais quoi de plus éphémère qu'un triomphe! L oubli des services rendus, l'injustice des partis et la coalition des médiocrités jalouses changent bientôt la couronne de fleurs en couronne d'épines.
Les suppôts de la démagogie, en détournant
la vie démocratique de son cours régulier, ne tardèrent pas d'effrayer les masses. Les voix qui acclamaient l'honnête, le chevaleresque Lamartine, se turent. Le pays s'en remit, pour la garantie de l'ordre, à une main de fer et applaudit à un coup de force.
Lamartine se retira de la vie publique pauvre et digne. Délaissé , rejeté par ceux-là mêmes qui s'étaient le plus servis du prestige de son nom et de la puissance de sa parole, le grand poète, le grand tribun trouva néanmoins à Belley des amis qui se souvenaient de lui. Un grand banquet fut organisé en 1855 par les anciens élèves du collège. Lamartine y fut invité, mais ne put y venir. Il répondit par la lettre suivante dont l'original est conservé pieusement :
« Messieurs et ciiers Condisciples,
« Je reçois l'invitation un peu trop tard ; ce
« jour m'aurait rajeuni de quarante ans. J'en
« aurais fait un entretien littéraire rendu plus
« cordial par votre présence et par les souve-
« nirs de nos belles années. Mais d'impé-
« rieuses nécessités me retiennent à Paris
« jusqu'au mois de septembre. Croyez âmes
« regrets bien sincères et à mes vœux bien « affectueux pour des condisciples dont aucun « nom ne s'est effacé de mon cœur, et pour « une ville qui fut ma patrie classique.
« Elle fut aussi la patrie de mes premières « amitiés et je les reporte à son nom.
« Vous verrez, du reste, dans un de mes « prochains Entretiens intitulé Comment on « devient poète que c'est à vos belles vallées « que j'ai emprunté mes faibles couleurs.
« Mille expressions de reconnaissance pour a votre bonne et heureuse pensée.
« Lamartine.
« Paris, 10 juillet 1855. »
Dans cette lettre, Lamartine annonce les pages attachantes dont nous avons fait de nombreuses citations. Malgré les gros bénéfices produits par ses ouvrages dont le succès avait été immense, malgré la haute situation politique qu'il avait occupée, les riches domaines qu'il avait possédés, le grand homme déchu était réduit a la plus grande torture morale qu'il soit possible d'imaginer. Harcelé par les créanciers, épuisé de fatigue, il était contraint de composer sans relâche, au jour le
jour, aidé de son admirable compagne et de gaspiller ainsi son talent. Il écrivait à cette époque son Cours familier de littérature, recueil périodique où paraissaient les entretiens littéraires qui furent rassemblés depuis, pour une part, sous le nom de Souvenirs et Portraits. De ce besoin inéluctable de produire sans cesse sont nés la plupart de ses ouvrages en prose. La preuve qu'il attribuait une grande valeur à l'éducation qu'il avait reçue au collège de Belley ne réside pas seulement dans ses œuvres où il y revient avec insistance ; elle apparaît éclatante dans la réponse aux organisateurs du banquet de 1855 et dans ces mots « pour une ville qui fut ma patrie classique ». Ce banquet de 1855 eut lieu vers la fin de juillet, dans la grande salle du collège, sous la présidence de Mgr Chalandon, évêque de Belley (mort archevêque d'Aix). De nombreux anciens élèves avaient répondu à l'appel qui leur avait été adressé. Deux élèves, l'un de philosophie, l'autre de rhétorique, s'assirent au rang des invités. Lamartine fut représenté par le premier élève de rhétorique, M. Anthelme Charvieux (de la maîtrise de la cathédrale dirigée alors par M. labbé Brachet). On
donna lecture de la lettre de Lamartine qui fut vivement applaudie.
D'autres lettres d'excuses furent communiquées, par exemple celle de M. de Neyro qui occupa plus tard un poste supérieur dans l'Assistance publique. Quelques-unes, notamment la lettre de M. de Neyro et, dit-on, la lettre de Lamartine contenaient la somme de dix francs, prix de la cotisation. Parmi les convives on remarquait : M. Durand, conseiller à la cour d'appel de Lyon ; M. Bricod, avocat à Lyon (né à Aranc, canton d'Hauteville, candidat à ladéputation dans l'Ain en 18-J8) \ Plusieurs prirent
1 Quelques mots sur le candidat Bricod seront peut-être bien accueillis. Parmi ses concurrents, nous remarquons MM. de Cormenin, Ebrard, Maissiat, Chenel, Chenal, l'abbé Baumes, Nicod, Liochon. Il y avait 82 candidats. La proclamation de Bricod a quatre pages in-folio. L'élection eut lieu le 26 avril 1843 à la même date où Lamartine était élu en Saône-et-Loire par 129.870 suffrages, maximum des voix données à un candidat dans ce département.
Furent élus alors dans l'Ain :
Bochard , avocat à Bourg 7 1 . S I s
Regembal, tailleur de pierres.à Bourg f>8.995
Charassin, maire de Bourg 55.750
Ed. Quinel 54.340
Tendret, maire île Belley 48.714
Bouvet 49.291
Chauqivans 39.92?
la parole. M. Benjamin Jujat, avoué à Belley, lut un intéressant mémoire, M. Ph. Delastre (d'Aignoz près Ceyzérieu), une pièce de vers. M. le docteur Francisque Cyvoct (père du docteur Fernand et du juge Franck), prononça un discours dont M. Léon Dallemagne, le peintre distingué, notre compatriote, a retenu ce passage typique: « Nous nous rajeunirons au contact de cette jeunesse, le temps, ce vieux hibou reculera devant l'ardeur de nos âmes et nous nous couronnerons d'insouciance et de fleurs ! » Un avoué de Lyon, M. Rongier, dit une très amusante chanson. Mais on remarqua surtout le
Bodin 39.000
Jacques Maissiat 30.61)1
Viennent ensuite :
Favre-Gilly '24.006
A. Petetin 21.211
Bricod arrive dix-septième avec 9.41! voix. Bricod était un avocat de talent, connu comme tel et en outre comme le héros d'une curieuse aventure dont il fut un jour l'objet. C'était au début de la télégraphie électrique. Bricod avait envoyé un télégramme à un aubergiste d'Aranc pour le prier de venir le prendre â Tenay avec une voiture. Il avait libellé son télégramme à peu près comme suit : « Midi 30, voiture Tenay ». L'aubergiste avait cru, pomme Bricod était devenu un personnage, qu'il s'agissait de 30 voitures. Il les avait recrutées avec peine dans la région et les avait conduites à Tenay pour attendre Bricod. On juge de la stupéfaction de l'avocat et du public.
toast éloquent du supérieur, M. l'abbé Collet, toast non moins beau par l'élévation des idées que par la pureté de la forme et la diction oratoire.
La chorale du collège exécuta une cantate composée par un jeune ancien élève, présent au banquet, M. Joseph Vachon, aujourd'hui juge de paix à Virieu-le-Grand. L'harmonie de l'établissement, sous l'habile direction de M. Charles Dupart ' , l'excellent professeur de musique, se fit entendre aussi et applaudir.
Le banquet fut très animé, très cordial, mais, Lamartine présent, le succès eut été plus grand encore et la fête plus complète I >n
1 Cliarles Dupart (fils de François), né à Belley en 1825, organiste de la cathédrale de 1843 à 1862, fondateur et directeur de la maîtrise où on a gardé le souvenir des belles exécutions musicales qu'il obtint.., A l'âge de 34 ans, il inventa la méthode polyphonique pour l'enseignement simultané des instruments à vent (harmonies militaires et fanfares), ouvrage qui a été approuve et recommandé par l'Institut, par Il Berlioz, Seudo et les grands critiques musicaux de l'époque. Par son talent, par le développement ipi'il donna aux sociétés musicales du collège el de la ville, M. Duparl B'esl fait vivem.nl apprécier de la population de Belley.
Nous avons dit dans un îles premiers chapitres de ce volume qu'au collège de Belley, Lamartine eut pour professeur de musique et de flûte le père de M. Charles Dupart. Mai- — qu'on nous permette de faire connaître ce petit détail — bien qu'aimant beaucoup la musique, il ne sut pas profiter des
s'apercevait qu'il manquait quelqu'un, le meilleur de tous. Il manquait Larmrtine avec le charme de sa personne, les rayons de sa gloire et l'éclat de son génie. Comme il le dit dans sa lettre « d'impérieuses nécessités » ne lui permettaient pas de prendre part à cette belle réunion et de céder à la joie de revoir, après une vie de travail et de luttes, son cher collège et ses chers camarades.
Le grand travailleur de la pensée n'a pas un instant de loisir. Il a refusé les offres qui lui ont été faites par le gouvernement impérial. Il n'a pas voulu combler ses déficits avec la cassette du souverain. Il vit loin du bruit et
leçons qui lui furent données. Un soir, en juin 1850, alors que, pour la seconde fois, il voguait vers l'Orient, avec sa femme et ses amis de Chamborant et de Champeaux, il se mit à reproduire « d'un timbre vibrant, large, harmonieux, sonore, les plus beaux passages de Rossini. Il les rendit avec tant d'expression et de goût, qu'il fût impossible à M. de Chamborant de contenir sa surprise et son admiration.
« — Ne soyez pas si prompt à me louer, répliqua Lamartine. Je ne sais pas une note, je ne connais pas un instrument et, quoique je me sois essayé sérieusement à jouer de la flûte, je n'ai pu parvenir à en tirer un son. » (Lamartine inconnu par M. de Chamborant.)
Cette anecdote continue ce que nous savions par M. Charles Dupart ; elle explique pourquoi son père n'a pas distingué Lamartine parmi les autres élèves de son cours.
des honneurs, n'ayant qu'une lourde chaîne : ses embarras financiers qui vont grandissant. Il partage son existence entre Paris où l'attire le souci de ses publications, ainsi que celui de ses créanciers, et Saint-Point où il va se recueillir pour se donner avec une énergie plus âpre encore à la rude tâche qu'il s'est imposée. Pendant ce temps-là, des adresses et des visiteurs continuent à lui venir de notre pays: ils lui apportent, avec la fraicheur des souvenirs du premier âge et de précieuses sympathies, un peu de ce souffle des montagnes qui le ranimait et lui faisait tant de bien dans sa pénible adolescence.
Les dernières relations de Lamartine avec notre pays; la nouvelle de sa mort; abandon et réparation.
(e^pi^gN cette année 1855 où eut lieu à Belley ^fêv^ le banquet d'anciens élèves, auquel fut iQrCl invité Lamartine, M. Joseph Manon, de Coupy-Bellegarde (aujourd'hui conseiller général de l'Ain pour le canton de Collonges), célébra dans un poème, où se trouvent d'excellents vers, le grand charmeur du siècle. C'est son histoire depuis l'heure solennelle où retentirent ses premiers accents :
On croit ouïr un ange, à la harpe sacrée, Apportant à la terre une langue ignorée
Mien ne peut t'épuiser, rien ne peut te tarir. Au pays d'où tu viens, s'il est tant d'harmonie, Pourquoi donc descends-tu parmi nous, ù génie ? En ce monde imparfait pourquoi viens-tu souffïir ?
Hélas ! c'est que le ciel te devait à la terre Dans un temps où les cœurs doutent ou n'aiment rien, Où les fronts sont courbés vers l'inerte matière, Où l'on cherche de l'or comme un souverain bien; C'est qu'on avait besoin de tes strophes brillantes Comme le ciel des nuits d'étoiles scintillantes, Ou comme la prairie a besoin de ses fleurs ; C'est qu'il faut à tout siècle un phare qui l'éclairé, Et que ton cœur pour tous est un aimant polaire, Et que ta voix qui chante apaise les douleurs.
Ta muse a la douceur de l'haleine des brises, De l'onde qui murmure au golfe de Baia; C'est comme dans la nuit des notes indécises Ou des soupirs d'amour aux bosquets d'Ischia.
M. Marion suit le poète du golfe de Naples et des Alpes, jusqu'en Orient, où il nous le montre méditant « notre histoire divine », près du Sinaï, du Carmel, du Jourdain, à cette grotte de Gethsémani, à ce jardin des Oliviers qui reçut aussi ses pleurs. Puis il s'adresse à lui comme à l'universel inspirateur des âmes :
Oui, de tes sentiments la terre est inondée ; N'cs-tu pas l'atmosphère où puisent les esprits? Oui, tu bois le premier aux sources de l'idée ; Ce que tu dis au siècle en Dieu seul tu l'appris.
Ce poème valut à M. Marion une lettre autographe de Lamartine, lettre dont voici le commencement et la fin :
« Monsieur,
« Ces strophes sont un poème tout entier dont mon existence, toujours modeste, aujourd'hui obscure, est le sujet et dont vous êtes le poète, inspiré par la seule bienveillance. Nous avons lu ces beaux vers en famille avec des sentiments que vous comprenez aisément...
« Je vis comme vous, au fond d'une vallée isolée du monde, mais l'on regrette peu le monde, quand le vent qui souffle de vos Alpes apporte d'aussi aimables retentissements.
« Lamartine.
« Saint-Point, 12 octobre 1855. »
Un autre de nos compatriotes, élève au collège de Belley à l'époque du banquet de 1855 et resté fidèle à tous les cultes de sa jeunesse ', nous a fait le récit d'une visite à Lamartine, le 1er janvier 1862.
« Il était alors étudiant en droit à Paris.
1 M. G. d'Orgcval-Dubouchet, avocat, ancien magistrat.
Un de ses amis voulut souscrire à l'édition des œuvres complètes. Il eut l'heureuse idée de l'accompagner et de choisir, pour ce pèlerinage, le jour où les hommages de la foule vont le plus bruyamment à la fortune.
« Ils furent reçus dans le modeste rez-dechaussée de la rue de laVille-L'Evêqueparune dame occupant, à un angle du vestibule, un bureau semblable aux bibliothèques des gares, et remplissant les fonctions de secrétaire ou de comptable. A peine avaient-ils indiqué l'objet de leur demande, qu'un vieillard de grande taille, portant sous son bras des épreuves d'imprimerie, sortit d'une pièce voisine. C'était lui. Quel contraste entre l'éclat de ce génie merveilleux et la situation où l'ingratitude humaine et sa générosité encore plus que son insouciance l'avaient réduit ! Mais, Lamartine eut-il été contraint de prendre la besace et le bâton d'Homère, ceux qui le voyaient en ce moment étaient incapables de leur préférer la pourpre et le sceptre des Césars. — Cette minute fut pour eux inoubliable. — « Nous ve- « nous, lui dirent-ils — autant que L'émotion « leur permit de parler — de I inverser Paris « en fête et de voir le Carrousel rempli des
dernières relations et derniers échos 25h
« voitures de gala des ambassadeurs et de tous « les corps de l'Etat qui vont offrir leurs vœux « au maître du jour, nous avons voulu appor- « ter les nôtres au roi en exil, au roi des poètes « et des penseurs. »
« Il leur tendit la main. Au nom de Belley, sa noble tète que l'âge et tant de tourments accablaient se releva. « Ce fut pour moi, dit- « il — avec cette voix faite pour enchanter — « le berceau de la muse. De mes collines du « Maçonnais je contemplais le Mont-Blanc, Il a « eu mes premières aspirations et c'est à ses « pieds, en Bugey et en Savoie, que j'ai cueilli « mes premières fleurs. C'est encore aujoura d'hui vers le Lac et les Alpes, comme à la pa- « trie de mes yeux et de mon âme, que va mon « esprit en quête d'ombre et de paix. Vous « habitez ce beau pays. Parlez-moi des envi- « rons de Belley, de tous ces lieux charmants « si chers à ma mémoire. Le site le plus gran- « diose est bien le château de Gramont. « L'excellente famille 1 que j'y ai connue a été,
1 La famille d'Arloz. On a vu que Le comte Alexandre d'Arloz a été le camarade de collège de Lamartine. Le comte Alexandre d'Arloz eut pour fils M. Louis d'Arloz, le dernier propriétaire de Gramont.
« autant que moi, atteinte par la destinée. « C'est une raison de plus pour que ma pence sée ne s'en détache pas... » L'entretien se prolongea encore et lorsque ces humbles visiteurs se retirèrent, ils se sentaient des ailes. Ils n'auraient pas échangé leur sort contre celui des courtisans chamarrés qu'ils rencontraient dans de pompeux équipages sortant des Tuileries. Il leur semblait qu'ils avaient apporté au poète quelque soulagement à ses peines et que, grâce à eux, Belley, illustré pour l'avoir élevé dans son collège, s'acquittait de sa dette, en consolant ses derniers jours. »
II est très regrettable que Lamartine n'ait pu assister au banquet de 1855, car l'occasion ne se retrouva pas. Absorbé par ses incessants travaux et réduit à l'isolement par sa situation misérable, il ne put revenir à Belley. Et quand on reparla de lui publiquement au collège, ce fut pour le pleurer, car il venait de s'éteindre à Paris, dans son logement de la rue de la Ville-L'Evêque (27 février 1869).
Le grand homme venait de rendre son âme à ce Dieu dont il avait voulu faire son guide et sa lumière dans toutes ses oeuvres, non seule-
ment dans son œuvre littéraire, mais dans son œuvre politique ; à ce Dieu qu'il allait prier à genoux dans une église de faubourg, lui, le chef effectif du gouvernement, le jour de Pâques 1848, qui fut aussi le jour des élections générales et que, perdu dans la foule, il priait en le remerciant de lui avoir donné la force de sauver la France (voir Lamartine inconnu, par M. de Chamborant) ; à ce Dieu devant lequel il s'était constamment incliné dans la plus admirable humilité et, depuis plus d'un an, avait voulu faire une confession générale.
11 venait de s'éteindre, sous la bénédiction d'un saint prêtre qui deux ans plus tard mourut victime de ces guerres fratricides que l'éloquence et fe courage avaient, pour un instant, éloignées de sa patrie (M. Deguerry *, curé de la Madeleine, tombé sous les balles des communards le 24 mai 1871 à la Roquette en compagnie de Mgr Darboy, archevêque de Paris). Lamartine était mort en baisant le Crucifix qu'il avait chanté et en réalisant la pensée de ce beau vers qui résume, dans une concision
1 Dont la famille est originaire de Lantenay dans la Combedu- Val, canton de Brénod (Ain).
sublime, son existence et notre destinée à tous :
O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!
Et l'un de ses amis, un grand poète aussi, Victor de Lapraùe, a pu dire: « Lamartine est mort, Lamartine a été enseveli dans le Christ. »
Il ne pouvait quitter ce monde autrement, lui qui écrivait dans le premier entretien de son Cours familier de littérature :
« ... Je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton : mais je n'en suis pas ; j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir ! On ne fuit pas !
« Caton se révolte, le mendiant obéit : obéir à Dieu, voilà la vraie gloire !... »
Lamartine avait obéi. Durant ses dernières années, au milieu de ses souffrances physiques et d'un travail presque surhumain, il s'était rapproché plus près de son Dieu qui lui donnait le courage et la soumission nécessaires. Depuis quelques années, écrivait le
Monde au lendemain de sa mort, le souvenir de son éducation, qu'il garda toujours, s'était ravivé en lui. Nous en avons pour garant la lettre que nous fait l'honneur de nous écrire sa nièce, Mme Valentine de Cessiat de Lamartine, celui qui chanta si magnifiquement Dieu, la Providence, le Crucifix, resta fidèle, jusqu'à son dernier souffle, aux grands enseignements de ses professeurs de Belley. Grâce à la foi sucée avec le lait des muses, à l'ombre des autels et des bosquets du collège, il put, malgré toutes les tempêtes, avoir
Sur l'océan du monde une route assurée Et son espérance au tombeau.
Il accomplit enfin, dans ses élans suprêmes de foi, l'acte de reconnaissance et d'amour indiqué par la dernière strophe des Adieux :
A son dernier soupir, mon âme défaillante Bénira les mortels qui firent mon bonheur, On entendra redire à ma bouche mourante Leurs noms si chéris de mon cœur !
Mais le trépas du grand poète et du grand citoyen empruntait aux circonstances je ne sais quoi de particulièrement douloureux, d'accablant. C'était comme un deuil national. Nous
n'oublierons jamais la sensation que nous éprouvâmes pendant une séance littéraire donnée en cette année 1869 par l'Académie du collège de Belley sous la paternelle et intelligente direction de M. le supérieur Dulliand (aujourd'hui chanoine de la cathédrale). Mgr de Langalerie, alors évêque de Belley (mort archevêque d'Auch), se leva et, d'une voix émue, annonça la mort de Lamartine qu'il venait d'apprendre. Les larmes du prélat, son émotion communicative, la pensée du grand homme décédé dans l'indigence , après avoir connu toutes les splendeurs de la richesse et de la gloire, produisirent une impression profonde sur l'assistance. Un frisson passa dans le cœur de toutes les personnes présentes et de tous les élèves grands et petits, qui connaissaient au moins de Lamartine les délicieux morceaux récités en classe comme modèles de poésie.
En 1874, Mer Mermillod, le proscrit de Genève, avait reçu de Mgr Richard l'hospitalité à l'évêché de Belley. Les deux futurs cardinaux présidaient un jour, au collège, une séance littéraire de l'Académie , semblable à celle dont nous venons de parler. Après Mgr Richard,
MBr Mermillod voulut bien prendre la parole. Nous avons retenu de sa brillante improvisation ces quelques mots qui en donnent le sens sinon le texte exact : « Messieurs, la vue de ces Académiciens reporte ma pensée vers une autre Académie dont fit partie l'un des élèves les plus illustres de cette maison, Lamartine. Lamartine fut un grand génie. Comme poète, comme orateur, comme homme politique, il éblouit, il séduisit la foule et fut pendant quelques jours l'idole de ses contemporains.
« Il gouverna la France, il la sauvaparla force de son éloquence et le prestige de sa personne. Il fut grand surtout par la foi que lui transmit la plus pieuse des mères et par la part qu'il prit à la rénovation religieuse de son époque.
« Il naquit à la poésie dans vos belles campagnes, en face des vertes collines et des Alpes blanches, sous les vastes forêts où les vents exécutent leurs sauvages harmonies, à l'ombre de vos bosquets de charmille où gazouille le rossignol. Sa voix retentit mélodieuse et douce au milieu des autres voix du siècle. Mais cet homme qui, dans certaines circonstances, montra le courage d'un héros, ne fut pas toujours exempt de faiblesse. Plus
d'une fois on put craindre qu'il ne se perdit dans les égarements d'un vague et aventureux sentimentalisme.
« Cependant, si Ton songe aux préjugés dont fut imbu le commencement de ce siècle, on doit reconnaître que Lamartine y sacrifia moins que d'autres. Il aima d'un amour sincère son Dieu et le peuple. Son cœur, plein de tendresse, ami de toutes les grandes choses, connut tous les enivrements et toutes les amertumes. Oublions ses courtes défaillances : saluons le poète qui chanta l'immortalité de son âme et dont la lyre exprima presque toujours une prière, un soupir, un élan de la créature vers le Créateur... »
Les années se sont écoulées. L'ingratitude, l'injustice, le dédain dont la vieillesse de Lamartine fut abreuvée cl qui le poursuivirent jusque dans la tombe, se sont enfin évanouis. L'heure des légitimes réparations a sonné pour le poète et le citoyen.
A Màcon, les 18, 19, 20 et 21 octobre 1800, de magnifiques solennités ont eu lieu en son
honneur sous les auspices de l'Académie française et de M. le Ministre de l'Instruction publique. Il ne nous appartient pas de donner un compte-rendu complet des discours, des poésies, des démonstrations populaires qui firent de ces solennités les fêtes du spiritualisme chrétien et du sentiment national. Disons seulement qu'un professeur du lycée de Bourg, M. L. Bertrand, a, dans une conférence alerte et pleine d'une fine critique, signalé ce que le mouvement romantique et le renouveau littéraire du commencement de ce siècle devaient à Lamartine.
D'autres ont rappelé ce que fut l'homme en général : « Ame profondément lyrique, âme religieuse, épique même par certains côtés ; orateur d'une séduction sans pareille, avec tous les dons antiques : l'abondance du verbe, la grâce , l'harmonie , la beauté austère du visage et la noblesse du geste ; homme d'Etat aussi, parfois d'une sûreté de vues et dune profondeur singulière. » (Compte-rendu des fêtes du centenaire). Lui ne veut parler que « de ce petit livre des Méditations qui parut sans nom d'auteur au commencement de l'année 1820. » Et il démontre que si les Médi-
tations n'ont pas créé ce qui existait déjà dans les œuvres de Mme de Staël et de Chateaubriand, ou plutôt ce qui était dans l'air bien avant 1820, elles l'ont du moins « exprimé pour la première fois avec puissance et avec une contagion incomparable d'émotion. » On ne pouvait mieux louer Lamartine qu'en exposant cette vérité historique : M. Bertrand l'a fait avec talent et avec grâce.
Ce n'est pas le lieu de dépeindre l'aspect offert par la ville de Mâcon en ces mémorables journées. Nous n'en dirons qu'un mot emprunté au discours de clôture de M. Jules Simon : « J'ai admiré vos belles rues dans lesquelles on passait littéralement sous les fleurs, s'écria l'élégant et sympathique Académicien ; je suis allé dans vos faubourgs et jusque dans des villages éloignés de plusieurs kilomètres. Tout le monde avait fait un jardin sur le bord de la rue, arboré un drapeau. Les plus pauvres avaient sur leur unique fenêtre un bouquet. J'en étais attendri. Je me disais: quels beaux vers aurait faits Lamartine sur une pareille fête, lui qui sentait le cœur du peuple.
« Mâcon a effacé la tache de l'ingratitude de la France. » On pourrait ajouter, Mâcon était
alors toute la France, car toute la France était là, entassée sous le hall immense, où retentissaient les éloges du grand homme, où d'admirables artistes faisaient acclamer ses poésies. Toutefois si de nombreuses délégations de Paris et des départements étaient présentes, si, comme noms de villes où résida Lamartine, on voyait, parmi les mâts tricolores, les sapins verts, les guirlandes : Mâcon, Milly, Saint-Point, Montceau, Ischia, Balbeck, Paris, le nom de Belley n'apparaissait nulle part. On avait oublié cette ville si chère à l'auteur des Méditations.
Heureusement, un poète Bugiste assistait à ces belles fêtes. Le matin de la troisième journée, il partit pour Saint-Point avec les plus distingués admirateurs du grand lyrique et, là, du milieu de la foule, il se leva pour porter la parole au nom de la ville de Belley. Son improvisation poétique a suppléé de la sorte, aux hommages officiels, à l'adresse collective que devaient à Lamartine les habitants de Belley, les élèves et les anciens élèves de son collège.
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La ville de Belley et les fêtes du premier centenaire de Lamartine ; le dernier hommage.
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e compte-rendu des fêtes du centenaire publié par l'Académie de Mâcon commence ainsi :
« Ah! quel iieuple. On peut le maudire dans ses inconstances, mais il faut l'adorer pour ses fidélités et ses retours ! Qu'on dise ce qu'on voudra, Pâme de cette terre est mobile, mais c'est une belle âme parmi toutes les âmes populaires de l'antiquité et du temps présent. »
« Lorsqu'il écrivait ces lignes, Lamartine semblait avoir pressenti et décrit par avance les émotions des trois glorieuses journées du centenaire, où nous eûmes la joie de voir notre pays se lever avec tout son cœur national et tout son esprit public pour dire à ceux
qui l'accusent de somnolence ou d'oubli : Détrompez-vous! je suis toujours la nation des grands sentiments, le peuple des grands réveils , la terre des grands sursauts de l'humanité! »
C'est pour l'Académie de Màcon, disons-le à notre tour, un suprême honneur que d'avoir provoque ce magnifique mouvement. Mais la partie du programme qui, pour nous, offrait le plus d'intérêt s'est accomplie en dehors de la ville natale de Lamartine, en dehors des grandes réjouissances populaires officielles.
Rien de plus solennel, rien de plus touchant que le pèlerinage qui eut lieu à Saint-Point, le lundi -20 octobre 1890, troisième journée des fêtes de Mâcon. Cette excursion rappelait le voyage funèbre que fit le poète en 18-29, au milieu de la nuit et à la lueur des cierges, pour y conduire les restes vénérés de sa mère. Elle rappelait aussi le transport du petit cercueil arrivé d'Orient et contenant le corps de sa fille Julia, les funérailles de sa femme ', de Lamartine lui-même. Que de souvenirs en quelques heures !
1 Morte à Paria le 21 mai 1803 et ensevelie à Saint-Point.
Saint-Point avait été choisi, comme lieu de sépulture, par la mère de Lamartine dont c'était la résidence favorite. Ce fut pour se conformer au vœu exprimé par elle que Lamartine fit édifier le tombeau de sa mère au point de contact du cimetière paroissial et du parc attenant. C'est ce tombeau qui devint aussi le sien.
Quand un voyageur gravit le chemin creux et bordé de murs, qui monte au château de Saint-Point, son regard est attiré par la vue d'un monument qu'entoure un cloître aux arcades gothiques, aux chapiteaux ornés d'emblèmes et d'oiseaux funèbres, une chapelle à l'arceau ogival, où brille, en caractères de bronze, cette inscription radieuse :
Speravit anima mea.
Dans le clair obscur de la chapelle, un autel de pierre blanche rayonne paré de couronnes d'immortelles suspendues aux murs et de vases de fleurs. Sur cet autel, le buste de Lamartine, au-dessus, un tableau de la Vierge et de l'Enfant Jésus. A côté s'élance une palme d'Orient en l'honneur de ceux qui dorment là. Sous la pierre du sépulcre, au fond du caveau, reposent cinq cercueils : une
mère , une enfant , une femme , un grand homme, une servante, dans l'égalité fraternelle du tombeau.
Sur un lit de pierre, au pied de l'autel, une statue de femme couchée (statue de M,ne Alphonse de Lamartine, par Adam Salomon), apparaît la tête serrée dans les plis d'un voile, le corps amaigri sous une robe aux plis de linceuil (Ch. Alexandre).
Nous sommes au lundi 20 octobre. C'est à ce monument funéraire , au vieux château gothique de Saint -Point, à ses ombrages chéris, que veulent se rendre les amis d'élite et les plus fervents admirateurs du poète. En dehors des fêtes de Màcon où, pendant quatre jours, l'éloquence sacrée et l'éloquence profane ont tressé, en l'honneur de Lamartine, leurs plus brillantes couronnes, cette troisième journée doit être consacrée au recueillement, à l'admiration intime, aux souvenirs particuliers et personnels.
Le train spécial, destiné à transporter les pèlerins à la station la plus proche du célèbre château, part à 7 heures de Màcon. La pluie, qui tombe persistante et menue, en a retenu plusieurs, l'heure matinale en a effrayé quel-
ques autres. Mais ils sont là une centaine d'hommes d'élite qui considèrent comme un devoir d'aller porter leurs hommages jusque sur cette terre illustrée par tant de veilles laborieuses et de tristesses.
On distingue M. le baron Lombard de Buffières, président de l'Académie de Mâcon (frère de feu M. Lombard de Buffières, souspréfet de Belley) ; M. Francisque Bouillier et M. Georges Picot, membres de l'Institut; MM. Marignan, premier président, et Maillet, procureur général à la Cour d'appel de Dijon ; MM. Paul et Victor de Laprade, fils du grand poète, si chéri de celui qu'ils viennent saluer dans sa tombe; M. Morin-Pons, président de l'Académie de Lyon; M. Bulliot, président de la Société Eduenne; M. le comte de Galbert, délégué de l'Académie delphinale ; M. le marquis d'Arcollières, président de l'Académie de Savoie; M. Villard, avocat, maître èsjeux floraux; M. Lortet, doyen de la Faculté de médecine de Lyon; M. Mossot, président, et les délégués de l'Académie Lamartine, dont le siège est à Menou (Nièvre) ; M. Chevalier, président du Tribunal civil de Mâcon; M. le baron Legoux, de nombreux représentants de
la presse et enfin notre compatriote M. Gabriel La Bâtie, qui, pour tirer d'un étrange oubli le nom do la ville que le poète appelait sa patrie classique, s'était présenté spontanément, dès le premier jour des fêtes, comme délégué de Belley.
Mais laissons M. La Bâtie faire lui-même le récit de son voyage à Saint-Point. Nous sommes heureux que ce récit nous ait été communiqué par celui de nos compatriotes auquel son talent et une chaleureuse inspiration permirent, si à propos, de représenter la ville de Belley aux fêtes de ce premier centenaire.