ADIEUX AU COLLÈGE DE BELLET
'Poésie composée en JS09,
Asile vertueux qui formas mon enfance A l'amour des humains, à la crainte des dieux, Où je sauvai la fleur de ma tendi'e innocence. Reçois mes pleurs et mes adieux.
Trop tôt je t'abandonne, et ma barque lég-ère. Ne cédant qu'à regret aux volontés du sort, Va se livrer aux flots d'une mer étrangère, Sans gouvernail et loin du bord.
0 vous dont les leçons, les soins et la tendresse Guidaient mes faibles pas aux sentiers des vertus, Aimables sectateurs d"une aimable sagesse, Bientôt je ne vous verrai plus.
Non, vous ne pourrez plus condescendre et sourire A ces plaisirs si purs, pleins d'innocents appas ; Sous le poids des chagrins si mon àme soupire, Vous ne la consolerez pas !
En butte aux passions, au fort de la tourmente. Si leur fougue, un instant, m'écartait de vos lois, Puisse au fond de mon cœur votre image vivante Me tenir lieu de votre voix.
(2; Nous mettons Vrindts d'après le texte du tableau cité. Cette orthographe doit être la vraie. Si, pour ce nom propre, comme pour d'autres, on trouve des variantes, c'est que, dans les citations, nous avons voulu respecter l'orthographe donnée par Lamartine ou ses éditeurs.
Qu'elle allume en mon cœur un remords salutaire î Qu'elle fasse couler les pleurs du repentir ! Et que des passions l'ivresse téméraire. Se calme à votre souvenir !
Et toi, douce amitié, viens, reçois mon hommage ; Tu m'as fait dans tes bras, goûter de vi-ais plaisirs ; Ce dieu tendre et cruel qui m'attend au passage Ne fait naître que des soupirs.
Ah ! trop volage enfant, ne blesse pas mon âme De ces traits dangereux puisés dans ton carquois ! Je veux que le devoir puisse approuver ma flamme Je ne veux aim^r qu'une fois.
Ainsi dans la vertu ma jeunesse formée. Y trouvera toujours un appui tout nouveau, Sur l'océan du monde une route assurée, Et son espérance au tombeau.
A son dernier soupir, mon âme défaillante Bénira les mortels qui firent mon bonheur : On entendra redire à ma bouche mourante Leurs noms si chéris de mon cœur !
Cette poésie, ces adieux solennels au collège de Belley, sont une preuve de plus du souvenir attachant que Lamartine en avait g*ardé Mais sont-ils de l'année 1807, comme le p oi*te le tableau dont il est ici question ? Lamartine le s a-t-il composés au moment de son départ ? Il ne le dit pas et c'est très peu probable ; car, comme on le verra, il n'avait pas fini sa philosophie dont les cours duraient deux années et f)ensait revenir, avec ses camarades, à la rentrée.
Dans une intéressante étude sur le séjour de Lamartine à Lvon, étude dont il a donné lecture à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de cette ville (séance
DERNIERE ANNEE SCOLAIRE l.V)
]ni])liqu(:' du -2:] décembre 1890), M. Henry Morin-Pons trace, en traits rapides, l'odyssée de Lamartine, depuis son escapade du collège de la Croix-Rousse. Après sa tentative d'évasion, dit-il, « reconduit honteusement à Milly, le coupable, non repentant, est dirigé sur Belley, chez les Jésuites, à qui revient l'honneur de son éducation. On sait que les bons Pères en ont été récompensés par les adieux à leur collège, qui se trouvent dans les premières Meditatioiis Poétiques et sont bien une page de la vingtième année (1809), pleines, d'ailleurs, de louables sentiments, mais prévoyant déjà les orages de la vie. »
Les adieux de Lamartine au collège de Belley peuvent être attribués, comme le font les éditeurs, à l'année 1809. Mais ils ont dû être commencés, ébauchés, dès le jour oii le poète vit que la porte du pieux asile ne se rouvrirait phis pour lui, car — l'émotion qu'ils expriment l'atteste — c'est là une œuvre de circonstance. Si ces vers, en ce moment, n'étaient pas encore sous sa plume, ils étaient du moins dans son cœur et dans son esprit.
La dernière année passée par Lamartine au collège de Belley ne fut [)as la dernière année d'enseignement des Pères de la Foi. Les amis de Lamartine, Aymon de Virieu et Prosper Guichard de Bienassis, ainsi que les autres élèves de sa classe, y revinrent même à la rentrée de l'année scolaire 1807-1808. La classe de philosophie comprenait deux années consacrées à des cours complets de philosophie et de mathématiques. Le programme de cette classe était plus sérieux que celui des écoles olticielles. Dans la philosophie latine en usage figuraient la morale et la métapliysique. « Elle pouvait par conséquent — écrit M. FeiTaz":'l) — donner au jeune homme
(1) Lamartine, poète-philosophe.
le sentiment des problèmes momux et religieux, bien mieux que les cours des écoles centrales qui avaient partout remplacé les collèges et uii Ton enseignait, pour toute philosophie, la Grammaire générale, d'après Condillac et Tcstust de Tracy. »
La poésie et la philosophie se cumplètent d'ailleurs et ne s'i^xcluent pas. bien qu'elles « ditférent : parleur objet, car la première vise au beau et la seconde au vrai : j>ar leurs procédés, puisque Tune est avant tout une affaire de sentiment et d'imagination, et l'autre une aff'aire d'analyse et de réflexion. » Il est en effet des circonstances où elles tendent à se rapprocher, à s'unir, presque à se confondre. Alors le même objet qui sollicite la réflexion remue le cœur et ébranle l'imagination. Le philosophe vient en aide au poète en le conduisant à la connaisance du vrai, le poète achève le philosophe en faisant jailhr le beau de son œuvre et la montrant dans tout son éclat.
La raison qui semble avoir empêché Lamartine de revenir au collège, avec ses amis et camarades^ pour y sidvre les cours de seconde année de la classe de philosophie, c'est son état maladif, résultat, pour la grande r>art. d'une croissance hâtive. Sa famille l'envova à Lvon. chez une parente, pour l'y soumettre à un tmitement médical.
<c Le 30 janvier 1808, écrit M. Morhi-Pons, quelques jours après avoir tiré à la conscription, il est instaHé chez M"'^ Vasse-Roquemont, rue Saint-Dominique, où il s'attarde sous la direction des médecins. » Mais, d'après la correspondance publiée en 1873 par M"« Valentine de Lamartine, il appert qu'il se proposait d'aller rejoindre ses camarades. On doit regretter qu'il n'ait pu réaliser s< »n projet : il eût certainement beaucoup gagné à com-
DERMKKK ANNÉE SCOLAIRE \:û
pléter, par les cours de seconde année, ses études de philosophie et de mathématiques.
I/émotion produite par cet éloignement forcé du collèg(' où l'appelait son désir ne fit que s'accroître au milieu des redoutahles écueils de sa vie oisive de Mâcon, de Milly. de Saint-Pomt, du Grand-Lemps, de Bienassis, de Lyon : de là, les appréhensions et la note triste qui s'exhale «le la poésie d'adieu.
La vie oisive qu'il mena à sa sortie du collège de Bellev, le manque d'entente qui existait dans sa famille sur le choix d'une carrière et l'empêchait den adopter une : tels sont les deux principaux motifs des défaillances et des écarts dimagination qu'on lui reproche. Au milieu des contrariétés venues de sa famille,, en l'absence de tout travail rég'ulier et ayant un but pratique, on conçoit quel devait être l'énervement de ce jeune homme [ilein d'uiu^ ardeur fiévreuse et fait pour l'action. Cela suffit pour tout exi)liquer.
Mais, parmi ses parents. M"^« de Lamartine n'est pas la phis responsable. On a dit qu'il reçut de sa mèreuiK' éducation trop féminine, qu'on lui enseignait à aimer, non à vouloir Ce n'est pas complètement exact, car la mère ne peut rien donner de mieux à son fils que sou cœur, que les nobles pensées qui en découlent et deviennent ensuite le guide, la base de la volonté elle-même. On a bien vu, dans de solennelles circonstances et au cours de sa vie politique, (pie Lamartine savait vouloir et agir.
Du reste^ l'intelligente mais forte direction de ses maîtres au collège de Bellev compléta par la précision et la lionne ordonnance du règlement scolaire et corrigea, dans ce qu'elle avait d'excessif, l'inHuence de la tendresse maternelle. Ce règlement qu'on fait suivre, non à force
158 LAMARTINE A BELLF.Y
<io ijensums et de retenues, mais en faisant appel à la raison de rélève, à son esprit du devoir, donne de bonne lieure à Tâme l'habitude de se dompter et de se mouvoir avec oi\ire. Rien n'est plus capable de faire des hommes (pie cette discipline qui agit sans contrainte absolue, mais cnnmie d'elle-même, grâce à une force intime s'exerçant sur la conscience et j>ossédant quelque chose de divin. Lamartine y puisa le g*erme des vertus domr'stiquos et civiques dont il donna le grand exemple.
Un tel résultat est le [iremier à obtenir \rài' l'éducation. Af. Ernest La visse (1; compare à ce sujet, dans son dernier ouvrage, les établissements d'Etat, tels qu'ils sont organisés, et les établissements ecclésiastiques. Il expose les avantages des uns et des autres. Les premiers l'emportent généralement par le degré d'instruction, les seconds l»ar la qualité des éducateurs. Or, Léducation, qui a pour iMit de faire des hommes, est d'une importance supérieure à celle de l'instruction et il importe de savoir d'où vient cette infériorité dans les établissements d'Etat.
Elle vient — observe M. Lavisse — de ce qu' « une maison d'Etat ne ].eut être confessionnelle ". Dans la maison ecclésiastique (naturellement confessionnelle), r harmonie morale et l'éducation sont plus faciles. Direction, administration, enseignement, tout converge ii ce but : donner des f>rincii>es, une foi. Telle doit être en sonnne. la base de l'éducatiijn, ])uisque les caractères ne ]>euvent s'édiiier que sur des j»rincii>es. C'est le but (ju'il fau(h-ait s'eôbrcer d'atteindre dans les établissements d'Etat. L'r)bstacle vient de la ]»lus grande
1; -i Jn'0/jo.f (le ici.'i Ki'ni-.-i, jt;ir KiiK-st L;i\issi', de 1 AchmiIiul'rancais»*.
indépendance du personnel enseignant et de la variété de rinstriiction religieuse donnée dans la même école où les aumôniers sont : « abbés, ministres, rabbins, voire même muphtis. » Mais il est indispensable de faire quelque chose, de reconnaître publiquement le droit à la foi, de donner à l'école une organisation plus conforme à la pensée des familles. Il faut réunir les éléments ditius d'une bonne éducation qui y existent encore, et ajouter la direction morale qui doit relier le tout. « Aujourd'hui, •l'éducation dans nos lycées est, pour ainsi dire, une résultante, une conséquence ; il faut qu'elle soit la fin de notre régime scolaire et qu'elle apparaisse au premier plan. »
Comme conclusion, l'éminent et judicieux professeur déclare « qu'avant de s'indigner et de condamner », il fallait tâcher de comi)rendre qu'avec un tel état de choses la jeunesse « s'engage dans des directions diverses, à la débandade, que tel manifeste écrit à la Conciergerie, la veille d'une condamnation à mort, a été médité par des fils de bourgeois, que le sentiment national s'affaisse dans cet universel désarroi, que l'àpreté des ambitions prématurées et l'effronterie des lutteurs pour la vie devaient se produire en l'absence d'un idéal qui occupe les âmes et les unisse...
« Nous avons créé des milliers d'écoles : nous y avons introduit toute sorte d'enseignements ; nous les avons rais à la portée de tous, à bon compte, voire même gratuitement, voire même en payant ceux que nous instruisons. Nous avons rédigé bien des programmes, institué bien des examens et des concours ; mais enseigner et examiner, ce n'est pas de l'éducation. Nous voulons nous faire croire que l'enfant est élevé par cela
IGO LAMVKTINE A BELLEY
même qu'il est instruit : mais c'est un de ces mensong-equi alimentent Téloqurnce optimiste des discours dr distributions de prix.
a Nous avons oublié l'éducation.
« Nous l'avons oubliée : elle occupe si peu d'esprits, que toute notre littérature sur l'éducation se réduit à quelques livres, à des articles, à des discours, presqur^ toujours insuffisants et médiocres. »
A en juger par les principes directeurs qui réglèrent, du c<jmnïencement à la lin, son existence, par le noble but qui sollicita toujours son activité, par son aptitude à dominer son époque, tout en partageant ses généreuses aspirations, par sa force d'âme dans les redoutableépreuves qu'il eut à subir, les maîtres de Lamartine n'avaient pas oublié l'éducation et la lui avaient donnée libéralement. L'objet de l'éducation est aujourd'hui — dit M. La visse — « de former des esprits libres et capables de gouverner leur liberté. » Bien qu'on fût alors sous Napoléon, les Pères do la Foi y avaient complètement réussi.
M. Revssié se félicite de l'heureuse idée qu'eut M""^ de Lamarrine de choisir pour son fils le collège de Belley, où il trouva des maîtres qui comprirent ses aptitudes et favorisèrent ses inclinations.
Aimables sectateurs d'une aimable sagesse I
Dans un autre milieu, « sa personnalité qu'avait développée le nid de Milly, tout gazouillant de voix grecques, refoulée dans son essor, se serait peut-être atrophiée. KUe put, au contraire, se compléter, s'accentuer dans cette nature riante, aux moelleux horizons, aux ciels
DERNIÈKE ANNÉE SCOLAIRE IGl
])aig-nés, aux coteaux virgiliens, sous l'œil indulgent (le ces bons Pères, excellents latinistes et poètes à leurs heures, adorant la campagne, aimant à la décrire...
K Remercions donc, et la mère d'avoir senti rpelles affinités fécondantes existeraient entre l'esprit de son iils et l'éducation des Pères (le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas!), et ces modestes éducateurs de n'avoir pas gêné le développement naturel de leur élève et d'avoir, au contraire, par une direction éclairée, contribué à nous faire notre grand poète, en le nourrissant de fortes études classiques et en lui inspirant l'amour du vrai par les leçons de choses qui étaient la base de leur enseignement. »
Ces éducateurs savaient inculquer à l'enfant ^( ce qu'il y a de perpétuel dans l'éducation » ; ce qui lui manque, d'après M. Lavisse, dans les établissements d'Etat oîi, pour ne pas appuyer l'éducation nationale sur la foi positive des familles, on jette dans le néant la religion naturelle elle-même ; cet ensemble de principes essentiels dont l'absenee fait dire à l'Académicien professeur « ni l'école n'est un milieu moral, ni le collège et encore moins les facultés ». Ils ne négligeaient pas les leçons de choses, c'est-à-dire ce perpétuel contact de la nature qui fit des collines et des montagnes du Bugey, des majestueux glaciers de la Savoie et du Dauphiné, l'une des principales sources où Lamartine alimenta son génie. Ils le formèrent à cette vie libre oii rien de factice n'apparaît, où l'âme apprend à se connaître et à connaître le monde qui l'entoure, ainsi qu'à se mouvoir sous le regard de Dieu.
Correspondance de Lamartine avec ses principaux amis de collège ; valeur de ses récits contrôlés par sa correspondance et le journal de sa mère.
ors allons donner quelques fragments de la correspondance de Lamartine, telle que l'a publiée ~^;L Mme ^'alentine de Cessiat de Lamartine, sa nièce. Les lettres que nous allons feuilleter furent ses premiers «'panchements amicaux après sa sortie du collège. Le lecteur, espérons-le, n'y trouvera pas moins d'intérêt ([ue nous.
« A Monsieur Prosper Ginchard de Bieiwssis a Bienassis, 2)0 i' C rémieux (Isère).
« Milly, 24 septembre 1807,
« Il y a huit jours que je suis arriv*'» à Màcon ; j'ai lait plus de la moitié du chemin à pied, avec mon petit paquet sur mon dos...; je m'en allais tout le long de la route chantant comme un troubadour quelque vieille romance, j'en composais même tout en marchant ; lorsque je
trouvais quelque beau site, je m'asseyais et je le contemplais à loisir. C'est vraiment une manière de voyager charmante et ce jietit essai m'a donné grande envie de me faire chevalier errant, C'est dommage que je n'aie eu [lersonne avec qui je puisse causer. J'aurais bien voulu que nous eussions pu faire ensemble un pareil voyage.
<' Je ne te parle jjas de mon retour parce qu'il n'y a encore rien de déterminé la-dessus, mais je serais très vraisemblablement à Belley dans im mois. Je t'engage fortement à y être aussi et en cela tu dois bien penser que c'est mon plaisir que je consulte. Je m'attends bien à m'ennuyerun peu l'année prochaine, car plus on apjiroche du but et plus on le désire, « qicod sjjerat onus excidl, lioc, hoc, S(ei:ius 02rprimet y> . Tout le monde, pour me consoler, me dit que le terme est proche et qu'un bien qu'on doit avoir est comme un bien qu'on a ; je laisse dire tout le monde et je me résigne. En attendant je fais ce que je j»eux pour charmer mo< loisirs et je t'écris entre Gresset et Molière.
« Adieu, mon clier ami. écris-moi le plus tôt possible. J'espère que l'année prochaine nous verra plus liés que jamais et que ta sincère amitié m'aidera à endormir mes ])eines présentes dans les songes d'un plus doux avenir. . »
" A M'jiis'iear Prosper Gaichard, à Bieaassis.
» Mùcon, 3 octobre 1807.
«... Je retournerai très vraisemblablement à Belley cette année et ce qui m'y consolera, je te l'ai dit, ce sont, les douceurs de l'amitié ot la sincérité de la nôtre...
CORRESPONDANCE AVEC SES GRANDS AMIS l^S
« Je ne sais si on vit ou si ou est mort à Belle v ; \c n'ai reçu aucune lettre de personne de ce pays-là. .T(^ pense que l'on ne s'y divertit pas beaucoup et je t'avouerai que je repousse autant que je peux toutes ces idées de collège pendant les vacances. .. Mande-moi cependant quand tu comptes y retourner. . . »
« A Monsieur Aymon de Virieu, au collège de Belle)/.
« Lyon, le 30 janvier 1808.
«... Je reste ici beaucoup plus de temps que je n'avais intention d'y demeurer et je ne partirai que dans le courant de la semaiiie prochaine, parce que je suis entre les mains des médecins. Le voyage ne m'a fait encore aucun bien et je soufïre toujours beaucoup de mes maux de tète. Tu dois bien t "imaginer (]ue, dans un pareil état, je ne peux gnière me divertir ici ; aussi, malgré tous les soins qu'on a de moi, je m'ennuie on no peut pas plus et je désire bien impatiemment d'être gu(''ri pour aller vous rejoindre.
« Tout le monde paraît convaincu à Lyon que la tempête excitée contre ces Messieurs ne tournera qu'à leur avantage et j'en suis moi-même bien persuadé ; aussi, mon cher ami, nous nous reverrons probablement bientôt, si ma tête redevient un peu meilleure qu'elle n'est. Je ne peux absolument rien faire, pas même lire un i)eu longtemps et j'ai fait un grand effort de t'écrire cette méchant(^ lettre ; aussi tu me pardonneras si je ne te l'écris pas plus longue.
« Tu voudras bien présenter mes devoirs à MM. l)ebross(\
n4 LAMAirriNE A BELLEY
(Ténisseaii, ainsi quà M. Dumouchel. Je te prie aussi de me i-appeler au souvenir <ie Cniichard, Laboré, Galtier et de toute notre classe... .-
«< A Monsieur Guichard de Bienassis, étadlaiit en phUosophieà l'école secondaire de Belle y, o Belle y.
« Màcon, 18 fé^Tie^ 1808.
<- La vuilà donc recommencée sérieusement cette correspondance à laquelle nous n'avions fait que préluder pendant les vacances dernières. Nous verrons si tu v seras aussi fidèle que tu me l'as promis et que je le suis moi-même. Lair de Bellev aurait-il donc chano-é les résolutions que t'avait insjûrées celui de ton château charmant de Bienassis, ou bien comrnences-tu à dédaigner un jiauvre ermite au coin de son feu, qui n"a pour toute C(jmitag-nie la plui)art (hi temps que ses livres, ses souvenirs et ses espémnces l Mes livres sont, comme mes amis, peu nombreux, mais lùeii choisis ; mes souvenirs nr peuvent qu'être agréables ; pour mes espémnccs, elles sont la i>ai-tie la plus riante et la plus étendue de ma société : jaime à me délasser avec elles de tous mes mau.x . je les appelle à mon secours dans mes ennuis, je ne les oublie j»as dans mes jouissances et je goûte fort ce mot «l'une jolie chanson :
Si le bonlirui" est une rose L'espéi-ance en est le bouton.
' L(' désir ardent que j'ai de te revoir C(jntribue beaucoup à nourrir la mienne : (piand viendra cet heureux t('Mi]><^ J'ai reru le< denx aimablo< lettres do \'irieu et
i]e Galtier : j'ai répondu à Tune et un de ces jours je répondrai à celle de Virieu... Je te charge de tous les compliments du monde pour lui, pour Galtier, pour Laboré, Revoux, Rombeau, Labbé et Revel.
(( Adieu, mon cher ami, philosophe bien, divertis-toi ])ien, porte-toi bien. Voici les jours gras qui arrivent; vous allez vous en donner... »
« Â Monsieur Ayriioii de Viriev, au collège de BeJley.
« Màcon, 22 février 1808.
« ... La Faculté de Lyon m'a défendu de m'appliquer aux mathématiques de cinq ou six mois... »
<' A Monsieur Guicliard de Bienassis, à Belley .
« Màcon, 13 mars 1808.
« J'ai reçu, il y a quelque temps, une lettre de M. Debrosse, datée de Lyon. Je présume qu'il est à présent de retour à Belley et que tout y est plus calme.
<( J'ai j)assé un carnaval bien plus tranquille que vous €t vous avez eu certainement jdus de bruit et de ])laisir que moi pendant ces jours gras.
« M. Wrintz a-t-il fait quelque beau mardi gras et toi un testament en forme bien long et bien malin ? Virieu a-t-il chanté le roi Dagobert et Revoux joué une marche ou une bourrée et quehjue nouveau Fougas n 'a-t-il pas ]»aru sur l'horizon \
« Adieu, mon cher ami, je t'embrasse de tout mou C(jeur ; je te charge de mille choses pour Mrieu, Laboré. Galtier, Revoux. de vSaint-Pulgent, etc.. etc.. »
" A Monsieur Aymoii de Virieii^ au collège de Belley .
a Màcon, 20 avril 1808.
« Jai appris avec plaisir que vous avez passé un carnaval très gai, et vous avez été en cela plus heureux que moi, mais le moment approche où je vais oublier mes ennuis de Thiver. Je travaille toujours tant bien que mal, et je lis beaucoup, ce qui m'empêche de perdre mon temps, comme le fruit des lectures se retrouve toujours en son temps ; et, entre nous soit dit, j'ai grand besoin de semer un peu pour moissonner ensuite. . .
« ... Dis mille choses affectueuses de ma part à M. Debrosse, M. DumoncheL MM. Béquet et Wrintz et chargetoi de mes compliments pour (niichard, de Saint-Pulgent. Rombeau. Labbé, Revoux, Genin, Remondange etLaboré. ainsi que pour tous les autres de notre classe... »
« A Monsieur Guichard de Bienassis, a BelJey.
« Màcon, 8 juillet 1808.
« ... Ne me critique pas tant, mon cher ami, sur ma versatilité, sur l'inconstance de mes goûts, sur mon peu d'aptitude au bonheur. Puisque La Fontaine est ton auteur, il sera le mien ; souviens-toi de la fable des Beu.r Besaces : nous te verrons, dans quatre ou cinq mois, commencer à t'ennuyer peut-être en ta retraite de
Bienassis, au milieu dotes livres ^ de tes bois, de tes prétendus plaisirs ; tu regretteras dans peu la société <ie tes amis, les occupations et, que dis-je ? peut-être même les peines du collège. Tu ris, tu te moques d^ moi, tu penses (][ue je radote comme un vieillard de quatre-vingts ans. Je te laisse faire et je t'attends dans un an, pas plus tard. « ... N'oublie pas dédire à Revoux et à Remondange combien j'ai eu de plaisir à recevoir leurs lettres. Je vais leur écrire au plus tôt. Rappelle-moi, je t'en prie, au souvenir de ces Messieurs à qui je pense tous les jours avec plus de reconnaissance : j'embrasse Laboré et mes anciens amis, tu les connais... Mande- moi si M. ^'arlet est revenu à Belley. »
« A Monsieur Guichard de Bienassis, étadiant au collège de Belley .
« £6 juiUet 1808.
« Tu vas, dis-tu, être tourmenté pour choisir un état <le vie et tu es résolu à n'en choisir aucun. Tu te trouves précisément dans une i)Osition absolument opposée à la mienne... De l'argent!... j'en voudrais seulement pour en jouir et le dépenser noblement, pour en faire jouir mes voisins et mes amis...
K ... Où en es-tu de ta philosophie ? Comment se jiorte M. Wrintz ? Nem'oublie pas auprès de lui... >
« A Monsieur Aymon de Virieu, au Grand-LemjJS.
« 26 octobre 1808.
« ... J'ai VU G. à Lyon, cest-à-dire que je l'y ai rencontré. Il a pris l'air qu'il avait, quand M. Debrosse le
lis LAMARTINE A BELLEY
morigénait... Sais-tu des nouvelles de L. et de T. et du cnllèg*e de Belley ? On m'a dit à Lyon qu'il était entière- |; ment détruit... »
« A Mfjmleur Ayriioii de Virieu, au Gradd-Lenips.
« Milly 12 novembre 1808.
<' As-tu VU chez toi M. Génisseau. comme tu Tespémis ? S'il y est, dis-lui mille choses de ma part. Pour moi je n'entends pas plus parler de ces Messieurs que s'ils étaient tous morts. Je pense cependant souvent à eux. Je voudrais les voir et j'ai toujours le projet de retourner âBelley visiter notre petite salle, le dortoir où j'ai eu tant de peine à me lever à cinq heures, notre classe de rhétorique, mon hanc à l'égiise, ma place au réfectoire et cette trihune oii j'allais prier Dieu trois ou quatre fois par jour. J'aurais tant de plaisir à m'y remettre h genoux, tout pécheur que je suis.
(,)ue de sentiments en quelques mots ; N'est-ce pas là le cri du cœur ? Ces lignes n'indiquent-elles pas une âme pieuse et toute pénétrée de foi ? Cependant elles sont ))ien du Lamartine de Bellev. Elles sont extmites d'une lettre datée de 1808, écrite, un an après sa sortie du collège, dans toute la franchise et tout l'ahandon de l'intimité.
On conçoit rimj)ortance de ces lettres pour notre étude et la réfutation de ceux qui mettent en doute la vérité des récits de Lamartine et des sontiments qu'il dit avoir
» 4^ prouvés dans sa jeunesse. Ces récits — déclarent-ils — ont suivi d'un trop grand nombre d'années les choses dont ils sont l'objet. Il n'est pas possible de faire le même reyn'o- <.'he aux lettres que nous citons : elles sont contcm{»oraines des sentiments et des faits qu'elles affirment.
Ce jeune homme de 18 ans, aux prises avec les premiers écueils de la vie. ne cesse de se reporter par la pensée vers ce collège où il n'a pu rejoindre, à la rentrée de 1807-1X08. ses chers camarades et ses bons maîtres. Toutes les circonstances de sa vie de collège, tous ses souvenirs d'élève se présentent en foule à sa mémoire. Mais les souvenirs religieux restent bien vivaces dans son cœur. Il voudrait revoir son banc à l'église, cette tril)une oii il « allait prier Dieu trois ou quatre fois \ydv jour » . Il aurait « tant de j)laisir à s'y remertre à genoux » tout pécheur qu'il est.
QuVst-ce que cela signifie ^ si ce n'est que Lamartine était un élève pieux. Et — vous avez bien lu — il était ■d'une piété telle qu'il « allait })rier Dieu trois ou quatre fois par jour ». ^ oilà ce que disait Lamartine aune époque où il ne songeait point « à poser pour la postérité ». Ce qu'il dit. il faut le croire. Ce n'est ])oint du Lamartine encore cbaud de ses poèmes, comme on l'a soutenu à tort, mais la vth'ité toute simple.
Les délicieux récits qu'il a faits plus tard de son éducation classique, de son état d'âme au collège de Bell(\v, sont ainsi confirmés. Comme nous l'avons dit déjà, en citant M. E.-M. de Vogilé, s'ils n'ont. pas la ju'écision matliématique du d(Hail. ils sont d'une comî)lète exactitude dans l'ensemble et dans l'exia-ession des -sentiments. Ils ont, il est vrai, la propriété particulière — duo à riniaa-ination et à la sensi])ilité communicative
«lu poète — de mettre en relief ce qu'il y a «le beau dans chaque situation et dans chaque chose. Mais, à i)art (quelques petites erreurs de noms et de topographie, quoi- | ques amplifications poétiques bien naturelles, les récits de- Lamartine sont absolument vrais et exacts.
Nous avons tenu néanmoins à éclaircir, à [)réciser ce qui nous vient des œuvres du poète par t(jus les documents en notre pouvoir. Nous avons lu attentivement le journal où M"'« de Lamartine notait jour par jour ses impressions {Mamcscrit de nia mère); nous avons dépouillé toute la correspondance de Lamartine avec ses amis de collège. Eh bien! — nous devons le dire — nuus avons trouvé des dates, des noms, des explications qui nous manquaient, mais nous n'avons rien découvert (|ui mît Lamartine en contradiction avec sa mère ou avec luimême.
^'u dans l'ensemble de ses écrits et de sa correspondance, Lamartine paraît ce qu'il était réellement, ce qu'il fut toujours, une àme religieuse et tendre, une haute raison. Et puisque la lecture de ses lettres nous y amène, nous nous arrêterons quelques instants siu* l'étrange parti que l'on peut tirer des mots, pour opposer entre eux des faits ou des idées qui ne s'excluent pas.
Dans une note que nous avons citée et qu'elle date du 25 septembre 1806, M""^ de Lamartine écrit : <( Ce qui me fait plus plaisir encore, c'est qu'il paraît avoir de l'inclination maintenant à la piété. » De ce mot « maintenant '^ et des petites révoltes de son caractère impétueux, faut-il conclure, comme on la fait naguère, que « cette inclination pieuse était de fraîche date », qu'elle « n'existait pas alors »? Non, car rien ne nous y autorise et tout nous l'interdit. On ne peut voir laque la crainte d'une mère en
face dos oscillations morales de son enfant et sdn dT'sir d(^ le rendre parfaitement vertueux.
Dès le 18 septembre 180L quand Alphonse était encore a la pension Pupier. à Lyon — pension particulière, dis- ])arue sans laisser de trace et que de grands critiques littéraires eux-mêmes confondent à tort avec le lycée de Lyon — M""" de Lamartine disait : « 11 me paraît qu'il n*a rien perdu de la piété que j'avais tâché de lui communiquer, et c'était toute ma crainte. » A la date du 11 octobre 1801. on voit qu'elle lui fait lire «tous les matins un chapitre d'un bon livre d'un prêtre allemand pour lui enseigner le sentiment religieux émané de toute la nature -». Le 2 octobre 1802, ayant laissé les Confessions //e saint Augustin, livre qu'elle aimait beaucoup, à la portée d'Alphonse, elle a vu qu'il « l'avait ouvert et le lisait avec intérêt. » Enfin, le 24 septembre 1806, elle I parle d'une lettre qu'elle a reçue de son fils et dit : « 11 jiarait toujours sage. » Pgur M'"^ de Lamartine, « sage » voulait dire « régulier dans sa conduite et pieux ». Quant au mot «toujours », il nous montre que Lamartine était déjà tout ceci avant cette fin d'année 1806.
Avec une sainte mère comme la sienne, avec les disjutsitions de son âme essentiellement religieuse, avec les ]»rètres distingués qui furent ses guides à Belley. comment Lamartine n'eût-il pas été Ladolescent qu'il nous dépeint ? Sa mère lui reproche de n'être pas assez doux, assez patient, avec ses sœurs surtout, mais elle ne néglige rien pour l'améliorer et le rendre pieux. Comme beaucouj) d'enfants et des meilleurs, il jiouvait être vif, indépendant, léger même. De treize ans à dix-huit ans, c'est-àdire de l'âge de son entrée au collège de Belley à l'âge oii il le quitta, la religion ne fait qu'ébaucher son œuvre
1S*2 LAMARTINE A BKLLEY
( celle-ci ne s achève que plus tard avec rexpérience d^^ la vie). Toutefois sa piété allait grandissant et la seule chose inexplicable, imjjossible, ce serait qu'il n'ait pas eu le sentiment et l'enthousiasme religieux qui apparaissent dans ses œuvres, dans sa correspondance et dans le journal de sa mère.
De contradiction entre l'ensemble des récits de Lamartine et les autres documents que nous avons invoqués, il n'en est nulle part et à aucun point de vue. Dans la lettre (ju'il écrit à son ami Guiciiard de Bienassis, le 8 juillet 1808, on vient de voir que Lamartine parle de La Fontaine: «Puisque La Fontaine est ton auteur, dit-il, il sera le mien ; souviens-toi de la fable des Deux Besaces ^>. Donc, en 1808, il lit La Fontaine comme autrefois, dans ses basseisclasses et à la maison paternelle, il en apprenait de mémoire les fables.
Est-ce à dire qu'il aune beaucoup ces fables et qu'il nous trompe quand plus tard ij nous dépeint sa répugnance enfantine pour « la philosophie dure, froide et égoïste » qu'il y trouvait au lieu de « la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d'un enfant » l Est-ce à dire qu'd nous joue lorsque ensuite il nous fait part de l'aversion naturelle qu'il ressentait pour les vers « boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie, ni dans l'oreille, ni sur la page » ? Certainement non, et ce que Lamartine exprime à ce sujet, il a dû réellement l'éprouver. 11 y avait trop de belles choses dans La Fontaine pour qu'il ne le lût pas. Mais il y avait aussi dans son cœur trop de bonté généreuse pour la philosophie de régoïsme*et,dans son oreille, trop d'amour de la cadence et du nombr(;. pour goûter la versification libre des fables.
Il n'y a rien là qui soit le moins du monde contra-
(iictoirc. C'est du Lamartine tout pur, du Lamartine identique à lui-même et pas autre chose. L"homme, dans sa nature essentielle, ne change pas. Lamartine étant ce qu'il est, nous comprenons qu'il dise des fables de La Fontaine : « C'est du fiel, ce n'est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge » . Il était tout naturel aussi (ju'il préférât, lui, le roi de l'harmonie, la poésie de Racine et (|ue « douze vers sonores , sublimes , religieux (ÏAt/udie )) lui fissent oublier toutes les fables qu'il avait entre les mains.
Ces observations, nous devions les faire pour montrer la valeur indiscutable des récits de Lamartine, contr(jlés, complétés par sa correspondance de jeune honmie et le journal de sa mère. Les lettres de Lamartine que nous citons étant, pour le plus grand nombre, de la période qui a immédiatement suivi son dépai-t de Belley et ses récits ayant été composés, les uns dans son âge mûr, les autres dans sa vieillesse^ il s'en suit que, dans notre travail, nous nous appuyons sur Lamartine pris à toutes les époques de sa vie, sur Lamartine tout entier.
Nous allons continuer, en ce qui concerne ses souvenirs de Belley, l'exploration de sa correspondance et recueillir çà et là, parmi ses lettres si intéressantes, de nouveaux parfums d'amitié.
«NlîKIKf
Suite de la correspondance de Lamartine avec ses principaux amis de collège ; mort de Louis de Vignet, d'Aymon de Virieu et de Prosper Guichard de Bienassis.
p^ AXS la suite de sa correspondaiico avec ses amis Aymon de Virieu et Prosper (niichard de Bienassis, Lamartine parle des projets de ses parents relatifs à la continuation de ses études. La maladie Tayant em])êché de revenir à Bellev au commencement de lannée 1807-1808, ce fut une année perdue. Aussi, pour combler les lacunes produites par une circonstance aussi fâcheuse, ses parents voulurent-ils lui faire donner cliez eux, ii Màcon, des leçons particulières de mathématiques. Mais l'enseignement de l'algèbre et de la géométrie n'était pas ce qui lui souriait le plus.
^'oyant que son père et ses oncles ne s'entendaient i>as sur le choix de la carrière qui lui convenait, Lamartine se ht un i)lan de travaux et de i)laisirs Httéraires (pTil s'efforça de suivre. Ses parents n'avaient vuuhi ni dr la carrière des armes, sous Bonaparte empereur, ni de Ui carrière du barreau à cause de certains jiréjugés. Lanrartine résolut de se faire hii-mèmo sa carrière dans le monde
des lettres. Il ne se soumit qu'en apparence à la volonté de ses parents et à l'étude des mathématiques.
« Plus on force mon goût et mon inclination là-dessus, écrivait-il à de ^'irieu, plus elle se porte vers autre chose ».
Dans la correspondance de cette époque, Lamartine parle à ses grands amis d'œuvres littémires et poétiques, de divers concours, desjeux iioraux de Toulouse, etc.. Comme il travaille à former son style et, par une multitude d'essais^ s'exerce avec ardeur au mécanisme des vers, il leur demande des sujets de poésie et échange avec eux des compositions. Mais on trouve peu de lettres qui ne contiennent quelque réminiscence de ses années de collège, quelque souvenir donné à ses maîtres ou à sef> camarades.
« A Motisi.ei.'r Ajjiiujii fh J'irieK. ou Gi'onâ-Lemjjs.
(.' Milly. 29 novembiv 1808.
« Si M. Lefèvre est toujours chez toi, je te prie de lui faire mille compliments de la part d'un de ses anciens écoliers... »
" A Monsieur Ay mon de Virieu, au Groiid-Lemjjs.
Màcon. 12 décembre 1808.
« 11 me semble que tu ne remplis pas tes engagements dans toute leur étendue. Je te demande quelques sujets de poésie^ mais je veux que cela soit détaillé, que je n'aie l»lns que riia])it à mettre. Allons, du courage ! un peu
moins de ])aressc et un peu plus de zèle ; Macte animo, (je ne rose puer, comme disait le pauvre M. ^'a^let de touchante mémoire. ïu vois que je te vaux presque en citations
Bientôt il apprend que ^'irieu est nommé membre corresi)ondant de l'Académie de Lvon. Il est ahuri de cette élévation subite.
tt Quel pas de géant à l'ouverture de la carrière ! Je te respecte et je te jalouse presque. Comment diable as-tu fait ? Quel ouvrage as-tu présenté ? Fais m'en vite recevoir autant et je te ferai agréer à celles de Dijon et de Màcon, quand j'en serai, moyennant un petit mémoire od lil)itum. C'est un bon augure, et puis nous pourrons dire, comme disait un officier de Saint- Louis à qui on faisait compliment sur sa croix : « C'est d'autant jibis fiatteur que je n'ai jamais servi )>. Je me fais gloire de ta gloire devant tout le monde. Je la raconte à qui veut l'entendre. A dix-huit ans ! on n'en revient pas. >^
« A Monsieur Ayiiio II de Virieu, au Grand-Lemps.
« Màcon, 1" juin 1809.
'< Qu'as-tu fait tous ces beaux jours-ci, mon cher ami ? (^u'as-tulu, qu'as-tu pensé ? c'est-à-dire, car je crois que t(jutes nos actions et tous nos plaisirs sont purement intellectuels et, pour parler comme le bon M. Wrintz, in futuro contingenti . . . »
L'ami de Lamartine, M. Jules Jenin des Prots, de ^ irieu-lc-(h'and (Ain;, bien qu'un peu sceptique et misan-
thrope, était Tun de ses camarades dont il aimait le mieux à citer le nom. Le scepticisme de M. Jenin n'excluait pas, chose rare, la bonhomie et les qualités du cœur. C'était du reste, en même temps qu'une nature généreuse et des phis spirituelles, un homme du monde doublé d'un tin lettré. M. Jenin. comme Lamartine, avait commencé ses études au milieu des difficultés subsistantes à l'époque qui suivit la Révolution. Il avait trouvé néanmoins, ii Belley, les maîtres indispensables et avait pu acquérir une très solide instruction. Ses premiers maîtres furent des religieuses, notamment M"^^ de Luzet (fondatrice de la Congrégation des Sœurs Bernadinesde Belley). M. Jenin avait pour condisciples, à l'école de M"^^" de Luzet, les iîls dos plus grandes familles de la contrée, entre autres M . Alexandre d'Arloz l'déjà cité comme camarade de Lamartine et de M. Jenin au collège de Belley, oii ils entrèrent ensemble) .
Dans la famille de M. Jenin on posséda longtemps ])lusieurs lettres de Lamartine. On aurait eu même, nous assure-t-on, un cahier de philosophie contenant en niarg*e des notes sur ses professeurs. Mais, à notre grand regret et malgré le bon vouloir de ses enfants (1), il n'a pas été possible de découvrir ces vieux ]>apiers dans la bibliothèque oii ils ont été enfouis. M°'^ Louis Déiînod, tille de M. Jules Jenin. n'a pu nous procurer qu'une seule lettre. Nous la donnons plus loin.
Le 4 avril ISOO. Lamartino. (pii vient de revoir son ami .lenhi à Màcon et ailleurs, écrit îi Aymon de \'irieu. au ( Irand-Lenips :
1 M. Léon .Icnin, des Prùts, aucioii maire de Virieu-le-Grand, «r M"' Claire Jenin, épouse de M. Louis Définod, avocat, conseiller g-én»^r;il de TAin.
SUITE DE LA CORRESPONDANCE ISl)
« Màcon, 4 août M)i).
« ... .Tenin est encore mille fois meilleur garçon (^n'il n'était : il n'y a qiiune voix de louange sur lui. Il est de la grande force sur la basse, et moi j "ai débuté Tautre jour ici dans un concert public et j'ai fait des basses de symphonie à force, mais j'aurai bientôt poussé mon maître à bout... «
Toutefois son existence oisive et sans but déterminé lui pèse de [)lus en plus comme l'indique la lettre suivante :
« A Monsieur (iakliard de Bienassis. rjie: .]/. Coïiife. jiiédec'ni o GrenoNe.
« Màcon, 19 août 1809.
« Il n'y a. dans ce moment-ci, qu'un peu d'espérance, votre amitié et du courage qui me fassent supporter la vie du plus sot, du plus plat, du plus ignorant hourgeois de petite ville. Oui, voilà sans exagération ce que je suis. 0 beaux rêves que nous faisions bien éveillés, à 9 heures du soir, sous les tilleuls de Belley, riches projets, riante perspective, avenir incomparable, où ètes-vous ? »
Le P'" septembre 1809, il écrit de Mâcon à ^I. de Virieu, au (Ti'and-Lemps :
« J'ai repris mon vieux mal de poitrine et j'ai crachi* le sang pendant deux ou trois jours. Cela m'a fait une peur alireuse et je m^'étais amusé à faire mon testament en vers. »
Il termine sa lettre en adressant mille respects à M. Genisseau (l'excellent Père économe qui reçut
l'.M) LAMARTINE A BELLE Y
Lamartine et sa mère à son arrivée à Belley, en 1803). Lnrs de la dispersion des Pères de la Foi de Belley, le Père (ienisseaii devait être recueilli dans la famille de Mrieu. au ( rrand-Lemps. Voilà pourquoi son nom revient souvent <lans les lettres de Lamartine à M. de Mrieu.
Dans le commencement de novembre 1809, Lamartine se disposait à se rendre au (irand-Lemps où il devait revoir ses amis de Virieu et de Bienassis. Il devait m outre, avec eux. [tarcourir la contrée environnante et, notamment, visiter Belley. Mais la veille ou lavant-veille de son départ, son père lit une chute à la chasse et se cassa la main. Regrettable et doidoureux contretemjjs.
" A Monsieur Ai/ mon de Virieu, nu (Traiul-Lenqis.
" Màooii. 2*3 novembre iJ^iîi.
« Parle-moi donc un peu, dans ta première lettre, de Cniichard, de vos courses qui m'ont fait pleurer de regret, de Belley, de Clrenoble, de Crémieu^ et que sais-je enc(jre ?... »
Au cours de sa correspondance avec Bienassis et \'irieu, il raconte qu'il a vu Ghilini, St-P., J.. B.. M., L., L)., etc. Il cite ainsi leurs camarades de collège avec un empressement (]ui démontre combien il leur demeure attaclié.
Le •-^'S mars 1810, il écrit de Lyon à (Juichard, à <ireiiô])le :
« . .Je suis de nouveau ruin('' pour avoir i)rèté de l'argent ;i Du puis, à Rivât, à mon maître d'anglais. Personne ne me rend un sol... »
Au uiéme et à la même adresse, lettre écrite de la
iZTotte de Rousseau ou o^otte des Etroits l'située en face de la presqu'île de Perrache, sur la rive droite de la »'^aône, prèsd'Oullius). Le poète y définit en vers le trio Bienassis, Virieu. Lamartine.
« Lyon, '2 uuii, 1810.
« ... J"y suis allé, après mon déjeuner. m*v promener tout seul, seul, tout seul, oli ! que n'étais-tu là ^..
Le Dieu qui prend soin de nous toii^ Fit trois lots qu'entre nous partagea sa sagesse :
Dans ton cœur, il mit la tendresse.
Ami. ton sort fut le plus doux I Aymon des arts reçut l'heureux génie.
Et moi. moins heureux que vous.
.T'eus Famour de Tétude et la mélancolie.
Grotte charmante, inspire-moi
Des vers plus doux que le murmure
De la source tranquiUe et pure
Qui s'échappe tout près de toi !
A Aymon de Virieu. au Grand-Lemps, il rappelle leurs excursions de collégiens.
« Lyon, 4 mai 1810.
« ... Jai VU L... ici, il y a deux jours, toujours le même, meilleur encore si c'était possible. Nous irons ])eut-ètre ensemble passer quelques jours chez lui, à la Verpillière (1). Tu te souviens, je pense, de la Ver])illière. »
(1, Est-ce la Verpillière, ancien château et villayre de Tlsère, ii '2Ô kilomètres nord-est de Vienne, ou la Verpillière près de Saint-Symphorien-de-Lay en Beaujolais (Loire) ? Ce nom est connu et porté a Lag-nieu(Ain; où réside M. le marquis de la Verpillière.
19*2 LAMARTINE A BELLFA'
A Dijon, il retrouve un de ses bons amis de collège, h. le cadet, qui fait son cours de droit. Il émet le vœu quun jour prochain les réunisse tous, appuyant ainsi de sa haute autorité le projet, depuis long-temps conçu et réalisé naguère, d'une association fraternelle d'anciens élèves^ du collège de Belley. Il se félicite de l'occasion qui lui est offerte de causer du [tassé. C'est avec joie qu'il annonce à M. de ^'irieu. à Paris, la rencontre qu'il a faite :
a Dijon, 26 juillet 1810.
" ... Je veux taclior do remmener, à trois lieues de Dijon 1;. chez mon oncle où je suis plus chez moi que chez mon père même. J'aurai un plaisir infini à me raj»peler avec lui 7ws délies onnées.
Le 12 décembre, il écrit encore à de X'irieu. à Paris. De retour d'un voyage à Bienassis, qui lui a rappelé ses. souvenirs de collège, il hii en rend compte et ajoute :
" Millv. 12 décembre.
« Je viens davoir ici, i)endant quelques jours, Charles, de Kemondange ; c'est bien toujours le brouillon de meilleur C(eur que je connaisse...
<( Il a beaucoup plus travaillé depuis sa sortie du collège (praui>aravant. il traduit joliment Homère; il a cej»endant continué seul le grec. Il doit venir beaucou}» à
<^l Au château dlrcy. commune d'Urey, canton de Chevrey-ClwniibtTtin Côte-d'Or . I.e château d'Urey appartenait à Tabbc Jean- Baptistc-François de Lamartine, oncle du poète, qu'il fit son h'jrataire universel.
^ràc(jii cet hiver et moi aller à Bourg très souvent ; c'est mon unique ressource, mais c'en est une fort bonne sous mille rapports... »
Ennuyés eux-mêmes du <lés<euvrement de leur fils, ses parents l'envoient en Italie. Lamartine songe ([u'il va passer dans la région de Belley et (pi'il pourra saluer cette ville à distance.
'( A MoiLslenr AijnWa de Vu'ku , a Me ij rie a {Isère).
« Màcon, 30 mai 1811.
" La première lettre que tu recevras de moi, mon cher ami, sera datée de Florence ou de Rome, ou tout au moins de Turin. Je pars, je vais parcourir cette Satv.riila tellus si désirée. Mes parents m'ont proposé d'euxmêmes ce voyage auquel je ne pensais plus...
<( Je vais avec une jeune femme, cousine de ma mère, et son mari. Nous quittons Lyon le 10 ou le 20 juillet : nous allons jusqu'à Turin parla diligence : là, nous trouvons une bonne berline qui les attend...
« J'irai voir \'ignet à Chambéry, je saluerai le (.iran<î- Lempset Belley d'un peu plus loin... «
Nous devons à l'obligeance de M""^ Louis Définod, née Jenhi, la lettre suivante, adressée par Lamartine à son père, M. Jules Jenin. Elle est d'une écriture fine, régulière, ayant une grande ressemblance avec une écriture de femme. Elle porte, au dos, la suscription ci-ajavs :
Monsieur, Monsieur Jules Jenln, A Vlrleu-le-Grand,
par Belley Dpt. de l'Ain.
Cette lettre, absolument inédite, pourrait s'intituler « De V utilité d'un ami. » Lamartine a sur le cœur tous |^, les soucis d'mie situation à faire, toutes les amertumes >! des tentatives échouées. Les Médit atioiis ne paraîtront \ que six mois plus tard .^mars 1820). Ce n'est pas Lamartine arrivé, c'est Lamartine cherchant sa voie, se condamnant au travail ingrat des débuts, se disant que le travail ne suffit pas et qu'il faut compter encore avec ce terrible inconnu qu'on appelle le hasard. Lui qui prononce et écrit sans cesse le mot Dieu^ le mot Providence, il parle à cet ami dont la conversation lui est nécessaire une fois ou deux par semaine, du hasard, froid, plein d'incertitudes, décourageant. Comme on voit bien qu'il est à la phase la plus critique de son existence, à celle <pii va décider de tout son avenir.
« Millv. 31 août 1819.
« Il y a un siècle, mon cher ami. que je ne sais ce que tu deviens, et que tout rapport entre nous a été suspendu par mes courses perpétuelles et l'instabilité de mes séjours. Je viens d'arriver enfin à une résidence un peu fixe et j'en profite pour renouer avec toi une correspondance qui me sera toujours chère et que nous interroml»onstrop souvent.
« Que deviens-tu ? Que fais-tu ? (^ue i>enses-tu ^ Que ]»rojett es-tu? Comment te trouves-tu de la solitude de A'irieu-le-Grand ? D'Arloz, ton voisin, que j'ai ^'u à Aix «lernièrement m'a dit que tu menais une assez bonne vie l)hilosophique, à peu près, je pense, comme celle que je mène moi-même quand je retombe ici. Pourquoi sommesnous si loin l'un de l'autre et que ne ])Ouvons-nous
incttro notre vie et nos pensées en commun ? \'oilà la seule chose qui manque à un honune dans notre position, c'est un ami, à une demi-lieue de chez soi, avec qui on renouvelle ses idées une fois ou deux par semaine, autrement les idées se pétrifient dans la cervelle. Je viens de [tasser deux mois à causer ainsi avec Virieu, qui était fort malade et que nous avons rétabli ; nous avons fort souvent parlé de toi et nous songions même à t 'aller voir, mais nous n'avons vu que le pied du mont Colombier et nous t'avons sahié de loin, à ton insu, parce qu'il était pressé d'arriver chez sa sœur et que le RlKaie nous emportait vers le Dauphiné .
« Je suis depuis huit mois en voyages ou en courses, et je viens me reposer ici, avec délices, à faire de belles vendanges. Je me porte mieux que l'année dernière. C'est déjà un point de gagné dans cette sotte partie (pie nous jouons ici-bas avec le hasard. Et toi, oii en es-tu ^ Donne-moi quelques fois de tes nouvelles : quelque solitaire que l'on soit,, il ne faut pas rompre tout à fait tous les fils qui nous attachaient aux hommes, il faut seulement relâcher ceux qui nous gênent. Pour moi, par ma position j'en conserve plus que je n'en voudrais, et beaucoup de ceux auxquels je tiendrais m'échappent. Je ne veux pas du moins que ce soit par ma faute. Adieu, je ne t'en écris }tas long parce que je ne sais où ceci te trouvera, mais <|uelque part que cela t'arrive, trouves-y l'assurance d'un <incère et durable attachement que le temps et l'al)sence n'effacent point de mon souvenir et conserve m'en <iutant, si tu [)eux, de ton côté.
« Alphonse de Lamartine. »
Laiiiai-tine entretint, avec une régularité étonnante chez un homme aussi chargé de travail, la corres})ondance commencée dans sa première jeunesse avec ses amis de collège qui furent les gi-ands amis de sa vie.
En 1820, il expose à Mrieu, plus pieux que lui, les motifs qui le décident au mariage, et lui dit qu'il se mariera par religion et pour ordonner son existence selon !<'< lois établies et le pian divin.
«( Le temps s'écoule, les années se chassent, la vie sen va : jtrnfitons de ce qui en reste, donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié et que ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à Dieu. »
En février 1821, comme M"'^ de Lamartine vient de lui donner un fils, il sent le besoin de s'entretenir avec son confident habituel. Il ne peut se complaire dans la j<juissance égoïste de son bonheur. « Xe crois pas, écrit -il h de Mrieu^ que je ne t'aime plus parce que j'ai une femme ; (juand nous nous promenons en rêvassant tout haut dans la villa Pamfili : « Tu es mon Mrieu î » c'est tout ce que je trouve de mieux à lui dire. Je t'ai légué mon fils, si je vais ad patres. Elève-le bien et bonnement, fais-lui croire en Dieu, et tous le reste n'est rien ! »
Dans une lettre du 7 avril 1825, qui prouve que le^^ vues larges du jienseur et les libres envolées du poète s'alliaient aux religieuses pratiques du croyant, Lamartine dit à de Mrieu : <• J'ai fait mes Pâques ce matin, sanst 'oublier. »
Vers la même date, 1S25. après avoir consulté un célèbre pmticien, il se crut condamné à mourir jeune et se consola par les fortifiants souvenirs de son éducation rrligieuse.
SUITE DE LA C0RKE5P0NDANCE '[^J'i
« J"«''tais seul, dit-il, dans une chambre d'auberge dont les fenêtres ouvraient sur la Saijue, lente, terne et voilée <le brumes sous la sombre colline de Fourvières, au sommet de laquelle s'élèvent les premiers temples du christianisme dans les Gaules. La religion de ma mère et de mon enfance se présentait dans ces années-là avec toutes les tendresses du berceau, avec toutes les perspectives flont elle a embelli l'autre côté de la tombe. »
C'est dans cette situation qu'il composa le Poète Moi'rant :
La coupe de mes jours s'est brisée encore pleine ; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine ; >fi larmes, ni regrets ne peuvent l'arrêter ; Et l'aile de la Mort, sur l'airain qui me pleure. En sons entrecoupés, frappe ma dernière heure !... Faut-il gémir? Faut-il chanter?
Ahl qu'il pleure celui qui. les mains décharnées S'attachant comme un lierre aux débris des années. Voit avec l'avenir s'écouler son espoir 1 Pour moi, je n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais sans effort comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.
Il va vers l'être dont l'amour entretient dans sun cœur un feu que rien ne peut éteindre et qu'il communique à tous.
Dieu dim souffle brûlant avait formé mon âme. Tout ce qu'elle approchait s'embrasait de sa flamme.
Pourquoi gémirait-il ? Cette vie vaut-elh,' un soupir un })leur ? Une autre, une vie immortelle nous attenil.
Comme l'oiseau qui voit dans les ombres funèbres, La foi. cet œil de ràine. a percé les ténèbres.
Il croyait qull allait mourir, que sou chaut était celui du cygue, le chaut suprême.
Mais, pour employer uue expressiou familière, les médecms heureusemeut ue sont pas le bon Dieu. Celui que l'illustre pmticien — le docteur Véricel sans doute — elFrayait par une condamnation sans appel avait encore un demi-siècle à vivre. Ses grands amis de collège disparurent longtemps avant lui. Le premier que Ja mort emporta fut Louis de Mgnet.
Louis de Mgnet, entré en 1821 dans la carrière diplomatique^ était nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sardaigne en Suisse dix ans plus tard et, en la même qualité, à la cour des Deux-Siciles, en 1836. Il mourut du choléra à Naples, le 15 juillet ISoT. Il était chevalier, grand'croix, décoré du grand cordon de Tordre de Saint-Stanislas de Russie et commandeur de l'ordre de François P"" des Deux-Siciles.
Homme de lettres en même temps qu'homme d'Etat, il composa plusieurs pièces de vers inédites, entre autres^ Les Toïiibeauj' cTHauteconihe, La Fille morte. Au duc de liovzan sur la iiaissance de son fils, pièces très appréciées à cette époque dans les salons de Paris. Il fit paraître aussi des articles remarqués sous le nom de ])aron d'Eustein.
A cause des sentiments exquis qu'elle contient et malgré son style un peu négligé, nous empruntons aux RecueiTleinents jjoétiques quelques strophes de la poésie
inspirée à Lamartine par la mort de Louis de Vignet (1) et adressée à Avmon de Virieii. C'est mie improvisation j)leine de mélancolie et de tristesse sur les groupements atiectueux et les séparations inévitables, sur les joies et les deuils de la vie. C'est l'épilogue des amitiés du poète.
.1 M. le comte de Virieu^ c/prês la niort cVun ami commun^ Je laron de Vignet, mort à jyaj)les, en 1838 (2).
Aimons-nous ! nos rang-s s'éclaircissent, Chaque heure emporte un sentiment; Que nos pauvres Ames s'unissent Et se serrent plus tendrement I
Aimons- nous! notre fleuve baisse :
De cette coupe d'amitié Que se passait notre jeunesse.
Les bords sont vides à moitié !
0 Naples ! sur ton cher rivage.
Lui, déjà ses yeux se sont clos, Comme au lendemain d'un voyag-e, Il a sa couche au bord des flots !
1 1 Ce uV'st pas seulement cette poésie élég-iaque qui porte le nom de IjTtuisde Vignet. On lit en outre dans les Poésies ùiéd'tes, à la date de 1817 (Milly, le 26 novembre), des stances intitulées A ma Lampe et dédiées au baron de Vignet.
2, D'après les renseignements que nous avons reçus de M. d'Arcullières, président de l'Académie de Savoie, et, par lui, de M. le baron Albert de Vig-net, marquis de Vandeuil, fils de Louis de Vig-net luimême, celui-ci n'est pas mort en 1833, mais le 15 juillet 1837. Lamartin(,^ et ses éditeurs ont mis à tort « 1838 ».
Son Ame. harmonieux cantique.
Son âme. où les àg-es chantaient.
De sa tombe entend la musique De ces mers qui nous enchantaient.
Comme un cyg-ne à la plume noire.
Sa pensée aspirait au ciel.
Soit qu'enfant, le sort leiit fait lx)ire Quelque goutte amère de fiel.
Soit que d'infini trop avide.
Trop impatient du trépas, Toute C(jupe lui parût vide Tant que Dif^n ne l'emplissait i»;i> I
Il était né dans des jours sombres.
Dans une vallée au couchant.
Où la montag-ne aux glandes ombres Verse la nuit en se penchant.
Les pins sonores de Savoie Avaient secoué sur son front Leur murmure, sa triste joie Et les ténèbres de leur tronc î
Des lacs déserts de sa patrie
Son pas distrait cherchait les bords
Et sa plaintive rêverie
Trouvait sa voix dans leurs accords.
Puis, comme le flot du rivage Reprend ce qu'il avait roulé.
Son dédain effaçait la page Où son génie avait coulé!
Toujours errant et solitaire. , Voyant tout à travers la mort.
De son pied il frappait la terre Comme on jinn^^sp du pied 1p bord.
SUITE DE LA CORRESPONDANCE "iOl
Allies souttVaiites doù là vie Fuit comme d'un va«:e fêlé Et qui ne gardent que la lie Du calice de l'exilé 1
Nous, abseiis de Tadieu suprême.
Nous, qu'il plaignit et qu'il a fui.
Quelle immense part de nous-mémo Est ensevelie avec lui.
Combien de nos plus belles heures.
De tendres serrements de mains.
De rencontres sous nos demeures De pas perdus sur les chemins I
Combien de muettes pensées Que nous échangions d'un regard.
D'Ames dans les âmes versées.
De recueillements à l'écart I
Que de rêves éclos en foule De ce que l'âge a de plus beau.
Le pied du passant ([ui le foule Presse avec lui sur son tombeau I
Ainsi nous mourrons feuille à feuille Nos rameaux jonchent le sentier :
Et quand vient la main qui nous cueille. Qui de nous survit tout entier'?
Ces contemporains de nos âmes.
Ces mains qu'enchaînait notre main.
Ces frères, ces amis, ces femmes.
Nous abandonnent eu chemin.
A ce chœur joyeux de la route Qui commençait à tant de voix.
Chaque fois que Toreille écoute Une voix manque chaciuc fois.
Chaque jour Ihymne recommence Plus faible et plus triste à noter :
Hélas ! c'est qu'à chaque distance Un cœur cesse de palpiter.
Adieu les voix de notre enfance.
Adieu Tombre de nos beaux jours ; La vie est un morne silence Où le cœur appelle toujours.
Louis de Vignet mort, il resta le trio Lamartine, A'irieii, Bienassis.
Après avoir occupé mi poste dans la diplomatie, le comte, depuis le marquis Avmon de Virieu crut devoir renoncer à toute action publique au lendemain de la Révolution de Juillet. Il refusa de suivre les avis de Lamartine et d'accepter le siège de député que lui offrait la ville de Lyon. Il possédait près de cette ville sa belle propriété de Fontaine (1) et l'Académie de Lyon, nous venons de le voir, l'avait admis dans son sein presque au soi-tir du collège deBelley, à moins de vingt ans. Aymon de Mrieu mourut en 1841. M. le marquis de \'irieu, président de la Société d'agriculture et des Courses de la Tour-du-Pin (Isère), est son petit-fils. Aymon de Virieu a eu deux fils : Jean-Aymon-Alphonse, marquis de Virieu, l)ère du précédent, filleul du grand poète, premier secrétaire d'ambassade à Berlin sous l'Empire fil démissionna en 1805 tout jeune encore), créateur de la Société d'agriculture et des Courses de la Tour-du-Pin, décédé en 1882, dans son cbateau de Pujietière près de Virieu-
(1, Ses propriétés de Sathonay et de Cailloux-sur- Fontaine lui étaient venues de son mariag-e avec Mlle de Faryues, dont la mère était une Fay de Sathonay.
snr-Buui'bre (Isère) ; Godofroy, comte de \'iiieu. mort eu 1893, dans son château de Fontaine-sur-Saône, proiniétaire du château de Sathonay dont il a cédé la jouissance à l'œuvre dite de Saint-Maurice, fondée, par M. l'abbé Faivre et le général de Coulligis, pour les petites lilles de soldats.
Prosper Guichard de Bienassis devint maire de sa cummune, puis juge de paix de son canton. Il finit ses jours, le 27 mai 1855, dans cette paisible demeure de Bienassis témoin de leurs confidences amicales et de leurs joyeux ébats de quinze ans. Marié à Jeanne- Antoinette Comte, sa cousine, il n'avait pas eu d'enfants : il laissa pour héritier de son château et de ses biens son petit-neveu, M. Prosper Guichard, actuellement avoué près la Cour d'appel de Lyon.
Au début de la seconde moitié de son existence, Lamartine eut la tristesse de se voir ainsi séparé de ses plus chers et plus intimes camarades. La iierte la plus sensible fut celle d'Avmon de ^'irieu « l'ami de tous les temps » et, comme il l'appelle, « la moitié de lui-même, animœ diinidium », celui pour lequel il avait une si vive affection, que, comme on l'a vu plus haut, il disait à sa femme pour lui prouver son amour : « Tu es mon \'irieu ! »
Mais le ciel a ses brumes et ses nuages, il a aussi son azur et ses clartés sereines. La tristesse causée, dans l'âme du poète, par tant de coups cruels, trouva sa compensation dans le dévouement sans borne de la conij agne qui fut pour hii le modèle des épouses et le meilleur des amis.
Souvenirs laissés par Lamartine ; ses retours à Belley
'OIT <ju pl•or^qlle tuiit ce que Ton sait <lii séjour de cj. ., , Lamai-tine daus notre ville est raconté i )ai- lui-même ^j ou par sa mère. Ce qui fait qu'on manque d'autres sources d'informations pour se renseigner sur ses études classiques, c'est que les Pères de la Foi durent quitter le collège de Belley un an environ après le départ de Lamartine et se disperser. Cette mesure fut i)rise tout à coup C(jntre eux. à la suite d'une trame ourdie par Fouché, le fameux régicide et conventionnel, devenu préfet de police du premier Empire avant de l'être du gouvernement de Louis XMII.
On rappoi-te qu'un général, en résidence dans la région ilau}»liinoise, était allé saluer Napoléon à son passage au Pont-de-Beauvoisin. L'Empereur lui demanda des nouvelles de son iils. Le général répondit : « J'ai trouvé pour montais un excellent collège : c'est le collège dirig('' à Belley par les Jésuites. J'ai beaucoup à me louer de ces religieux et de l'éducation qu'ils donnent. » Ce serait ainsi que l'attention de Fouché aurait été af)peléc sur les
Pères de la Foi réunis au collège de Belley (1). Mais ral)andon de ce collège ]»ar ces religieux remonte à une cause plus haute, }>lus générale.
De 1804 à 1807, la Société de la Foi jouit en Fmnce d'un calme dont ja-ofita le supérieur général, le P. ^'arm, l>our accroître le nombre de ses établissements et travailler à effacer les ti*aces qu'avait laissées la tourmente révolutionnaire. La petite société sembla prendre un nouvel ossor. tandis que la ferveur de ses membres augmentait et que l'union des cœurs devenait plus étroite. Mais des l>oliticiens ombrageux, excités par ces succès, cherchèrent à circonvenir Fouché et Najtoléon lui-même. •
Un |)remier orage fut évité, en 1804, grâce à l'appui du luinistre des cultes Portalis. du ministre de l'intérieur ('liaj»tal et du cardinal Fesch. Chaptal favorisa même les pères de la Foi, au point de leur faire préparer, à Beauvais. conformément au vœu <le la population de cette vdle. un Ijùtiment assez vaste pour contenir trois cents pensionnaires.
Kn isoT. l'oi-age, écaHé jiour un temps, éclata tout à fait et les visées de Fouché triomphèrent. Napoléon était alors presque à l'apogée de sa jaiissance : il se trouvait il l'ontainebleau, environné de cette couronne de rois, dont, certains jours, il aimait à s'entourer. Tous ses inhîistres et les ambassadeurs des princes éti-angers étaient venus rendre leurs honnnages au conquérant. Kn face de de cette imposante assemblée, le 1" novembre isoT. à neuf heures du soir, trompé par Fouché qui a représenté les Pères de la Foi comme ses ennemis, comme
1^ On a vu, fliapitiv III, que les Pères de la Foi nétaient pas en réalité des Jésuites et que la compag-nie de Jésus ne fut rétablie que plus tard.
des hommes animés à son égard des plus noirs desseins. TEmiereur interpelle le cardinal Fesch, lui reproche la l»rotection qu'il accorde à ces religieux, et, sans hii laisser le temps de répondre, lui dit : « Je ne veux plus soutfrir ces gens-là dans les établissements qu'ils dirigent... Si, d'ici à quinze jours, ils ne sont pas rendus dans leurs diocèses respectifs, j'ordonne qu'ils soient transi)Oi*tés à la (ruyane. » (Histoire du P. \'arin. par Guidée.)
L'ordre de dissolution fut en eti'et donné sur-le-cliani]). Le P. ^'arin était au collège de PArgentière. lorsqu'il reçut lavis officiel. Il se rendit aussitôt à Lyon, puis à Belley où il arriva le 13 novembre. Dans une exhortation qu'il adressa à la communauté, il commenta les trois j)remières demandes de l'oi-aison dominicale, insistant sur la dernière, Flot roluntas iua, et enfin il annonça la fatale nouvelle. Il se rendit ensuite dans quelques autres établissements.
Lorsque l'ordre fut signifié au préfet de Bourg, on lui ^iit que l'Empereur supj)rimait la Société de la Foi. [)arce que ces religieux avaient perdu sa confiance : « Ils n'ont ]>as perdu la miemie. répondit le préfet, et je saurai le leur prouver. » En efi'et, il écrivit sans retard au cardinal Fesch et à d'autres amis puissants qu'il avait à Paris, I»oar obtenir par eux la conservation du collège de Belley. Il agit dans cette alî'aire avec tant de vigueur et de i)ersévérance. il assuma sur lui la responsabilité avec tant de résolution que les Pères purent continuer j)lus d'un an encore leurs fonctions dans ce collège.
Dans tous ou dans j)resque tous les autres collèges, les préfets, comme celui de Bourg, les maires et autres magistrats, ne se prêtèrent qu'avec répugnance à laj»plication des mesures prescrites [)ar l'administration
•2(lX LAMARTJNE A BEI.LEY
supéneui'C . Les ordres ne furent j)as exécutés aussi rigoureusement qu'on avait lieu de s"y attendre. On se contenta de faire partir (juelques-uns des professeurs : on substitua un i)rètre si'culier ami au supérieur, qui, dépouillé de son titre, n'en conserva pas moins toute l'autorité. La plupart des établissements purent prolonger ainsi leur existence ; mais ils se ressentiremt de cet état précaire et de la fausse position de ceux qui les dirigeaient. Presque tous avaient été abandonnés en 1809, époque à laquelle furent <ii<>;r.ii,< los derniers, entre autres le collège .le Belley.
C'est au commencement de l'année 1809 que les Père.s d(^ la Foi durent quitter Belley. Avec eux se dispersèrent les ]>apiers du collège qui auraient pu fournir de nombreux détails inédits sur la jeunesse du poète. Nous ignorons si ces papiers, comme on le croit, sont allés en Angleterre avec ceux des Pères de la Foi qui s'y rendirent. Nous n'avons pu les retrouver : les recherches accomplies sur notre demande, soit à Lyon, soit ailleurs, n'ont [>as eu de résultat.
Ce que nous pouvons dire, c'est que le départ des Pères de la Foi fut vivement ressenti par la ville de Belle V et la contrée environnante ( 1 ). Leur collège était
■1 Les Pères de la Foi partis, on eut mille peines à sauver Texistence du collèg-e de Belley. Après divers essais infructueux de réorg-anisation. ce coUèjje.. fondé en 1745 par un évèque de Belley, Mg-r du Dousset, fut enfin complètement reconstitué en 1824 par un autre évêquc de Belley, M-i-r Devic. Il devint petit séminaire diocésain et, par l'excellente composition de son corps professoral et ses succès, a maintenu jusqu'il nos jours son ancienne réputation.
Nous sommes heureux d'annoncer que le présent volume a. par les recherches qu'il a rendu nécessaires, été la cause occasionnelle d'une œuvre importante sur les orifrines et l'historique du collèg-e de Belley. Cette monographie, exécutée par une main habile, ne peut manquer d'offrir le plus grand intérêt.
SES SOUVENIRS ET SES RETOURS "iO*.)
fréquenté, comme on sait, par des jeunes gens apjiartenant aux plus notables et aux plus anciennes familles, non senlement de la région, mais des pays voisins. C'était une véritable bonne fortune cprun collège de ce genre en un temps où Teffort des générations nouvelles n'avait j)as encore réédifîé sur les ruines des vieilles organisations scolaires et où les écoles manquaient. « Il lïrandissait de renommée, dit Lamartine, au milieu de tous les débris d'institutions enseignantes dispersées par la Révolution. Il contrastait heureusement avec cette éducation au tambour des lycées impériaux où Bonaparte, empereur, voulait mettre la pensée de toute la France en uniforme et faire un peuple de soldats au lieu d'un })euple de citoyens.» Lamartine qualifie l'c'^ducation qu'on y recevait, à la fois de «^ pieuse » et de
I« libérale » .
On se représente sans peine le mouvement que devait produire, dans une petite ville comme Belley, la pr(''sence de trois cents jeunes gens, presque tous riches. C'était, a une époque oii les voyages ne s'accompliss>aient que lentement et en voiture, une source énorme de revenus pour les hôtels et le commerce de la localité. Par suite, rien d'étonnant que la destruction de ce magniti(|ue collège ait causé le plus grand émoi dans le public. D'après la correspondance de Lamai'tine, on a pu voir (pie le bruit de cet événement avait retenti jusque dans la cité lyonnaise, où l'institution tenue à Belley par les Pères de la Foi était fort appréciée.
Mais, si la dispersion de ces religieux ht perdre à u^tro ville les avantages moraux et matériels d'un foyer d'enseignement renommé, douze ans phis tard elle a^tprit avec joie qu'un grand poète s'était formé sur son sol. A
la vue du nom de BoUey fîg'ui'ant en tète de son premier volume, comme le nom de son berceau i>oétique, tous les souvenirs se réveillèrent. De nombreuses relations furent renouées. Jusqu'au soir de sa vie, plusieurs ])ersonnes de Belley, des anciens élèves du collège notamment, entretinrent avec Lamartine les meilleurs rapjiorts. D'aucuns même sont allés à lui dans les beures critiques de sa détresse financière et lui furent, jiaraît-il, de quelque secours.
Bien que le collège de Belley ait, à plusieurs reprises, cbangé de maîtres et de direction, le souvenir de Lamartine n'y est pas éteint. Longtemps le regard des élèves s'arrêta sur une vieille porte que des restaui-ations successives ont fait disparaître et où cbacun pouvait lire, tracé en gros caractères dans le bois, à coups de canif, le mot * Lamartine ». De nos jours encore on y cause de tout ce qui peut rappeler le poète. On se montre non seulement les tableaux qui contiennent l'exposé de la tbèse pbilosopbique qu'il soutint en 1807 et les Aflieu.r, mais aussi la place que, d'après ses ouvrages, il devait occuper à l'angle du vaste dortoir élevé,, dont la Mie s'étend au loin sur les verts coteaux et la campag-ne.
Quant à Lamartine, inutile de réi)éter que, pour la ville et le collège de Belley. il eut toujours un véritable culte. Belley, d'ailleurs, c'était tout un monde de pensées et de formes littéraires revenant sans cesse à sa mémoire et dans ses écrits. Le Lac, cette merveilleuse peinture de l'instabilité du bonbeur et des cboses humaines, fournit l'une des preuves les plus curieuses de ses perj)étuelles r('Mninisceuces classiques. Le Lac — le croirait-on? — est traduit de Bossuet. Il appartient à la première efflorcsceiice du génie [ioéti(pie de Lamartine <^t c'<^st à la forte ot
littéraire éducation des Pères de la Foi « que la France doit sans doute — dit M. le comte Edouard Frémv {Corj-esjjOJuJant du. 10 novembre 1891) — le fond admirable et la forme acbevée du chant le plus beau qu'ait modulé le dix-neuvième siècle. »
Ecoutons d'abord Bossuet :
« Il faut marcher, il faut courir, et les heures se précijiitent. On rencontre sur le chemin des objets qui divertissent, des eaux courantes, des Heuves qui passent : un voudrait s'arrêter... Heures rapides, passez pour ceux qui pleurent ! Oubliez les heureux ! » (Sermon sur le .^aint jour de Pâques, 1G85).
Relisez maintenant ces deux strophes du Lac :
O temps, suspends ton vol I et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez- nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours.
Assez de niallieureux ici-bas vous implorent.
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez, avec leurs jours, les soins qui les dévorent !
Oubliez les heureux !
L'en'ijjrunt est difticile à contester : il y a entre Lamartine et Bossuet identité de fond et de forme. Dans cett<' habile copie d'un sermon de Bossuet apparaît tout entière, avec les images du grand orateur sacré, la doctrhie de l'Eglise sur le néant des choses de ce monde. Il y a lii une évocation de l'enseignement du collège de Belley <'t un retour de Tame du [)oète au foyer scolaire oii il lui fut donné.
Ces réminiscences de son éducation classique, les souvenirs de Bcllev et de son collège — transcrits, dans ses Confidences, dans ses Soureairs et Portraits,
dans ses Mémoires et dans sa Coi-respondance, avec rimpression profonde qu'il en avait conservée — le^^ inclinations de sa nature elles-mêmes, le ramenèrent souvent vers ce pays si cher à son cœur. Bien des fois, dans sa première jeunesse, il traversa la région de Belle V et dut revoir Bellev lui-même, soit en se rendant à Aix-les-Bains, soit en allant à Bissy. chez les de Maistro, à Chambérv et à Servolex, chez sa sœur Césarine . mariée, comme on se le mppelle, au frère de son ami Louis de ^'ignet.
Il traversa notre pays, une fois entre autres, dans une circonstance mémorable pour lui. C'était dans la seconde (juinzaine du mois d'août de l'année 1817. Il venait de faire à Paris l'essai infructueux de son premier volume de poésies. Le libraire Didot n'avait pas voulu se charger de l'imprimer à ses frais.
Lamartine était malade et il gardait au cœur le souvenir de la douce et sympathique femme dont l'année pr»'cédente, à Aix-les-Bains, il avait été l'intime contident. Il restait étrangement épris de cette Elvire, tant de fois nommée dans ses poésies et qui lui inspira les strophc^s, si mélodieuses, si sentimentales, du Lac, ainsi que .ses religieuses stances sur le Crucifix et son hymne superbe à \ Immortalité, tout entier résumé dans ce cri. véritable syllogisme : « J'aime, il faut que j'espère! » — de cette Kl vire que nous laisserons enveloppée du voile dont il l'a revêtue en lui donnant son charme si poétique et si nouveau.
(v>u"était-elle ^.. (^u<'l était lamour de Lamartine pnnr l'héroïne du Lac^.... Que nous importe ? Ce n'est pas à nous de scruter les mystères, d'interroger dos c(purs qui ne battent plus et que recouvre le marbre
iVoid (lu tombeau. Nous ne mêlerons pas une note indisl'rète aux célestes accents dont elle a été Toccasion peutêtre plus que la cause. D^autves ont voulu savoir, d'autres ont mis un nom propre à la place du doux nom d'Elvire. A ces recherches, que peut gagner la poésie? Par elles, du reste, que peut-on apprendre ? Qui pourra jamais se ilatter de découvrir, dans l'ensemble des ms})irations auxquelles a obéi le poète ou Tartiste, la part revenant à chacun des objets qui les ont fait naître ? La femme qu^aime le poète, la femme qu'il chante, n'a pas de nom. Elle est de tous les temps, de tous les pays. Elle i^"immatérialise dans sa pensée et devient, de quelque manière, impersonnelle, idéale. Nous respecterons, sans le juger, le roman qui se présente sous notre plume. Nous ne le discuterons pas.
L'imagination de Lamartine et l'extrême sensibilité de f>on C(Bur l'attiraient vers la pauvre phtisique dont la situation était si conforme à la sienne, dont les pensées répondaient si l)ien à ses propres pensées. Son médecin de Paris lui avait, d'autre part, prescrit une saison d'eau à Aix. Mais l'argent lui manquait et ce voyage n'aurait jHi s'accomplir sans l'initiative hardie et spontanée de sa mère, ^'oyant l'état de son fils — toutes les mères ont parfois de ces faiblesses — elle n'hésita pas une minute à faire couper, à son insu, dans le jardin de Milly, un « bouquet d'arbre composé de deux ou trois tilleuls, d'un chêne vert, de sept ou huit tortueuses charmilles. » La vente terminée, elle entraîna son fils dans la maison, ouvrit son secrétaire, et en tirant un sac d'écus à demi remi)li : <' Tiens, dit-elle, et pars! Les arbres me seront assez j»ayés si tu reviens guéri et heureux ! »
Pour prendre la route d'Aix-les-Bains, oii nous laccom-
pagncrons à cause de la contrée qu'il va parcourir, Lamartine ne prit que cent francs, déclare-t-il, sur les six cents que contenait le sac. Il laissa le reste, pour le rendre à son retour « à celle qui se l'était si héroïquement arraché du cœur. » Il partit à pied, des guêtres de cuir aux jambes, son fusil sur l'épaule comme un chasseur.
Il mangeait et couchait dans les plus humbles cabarets de village. Il suivit de la sorte les longues et pittoresques gorges du Bugey, franchit la vallée du Séran et s'avança jusqu'à Seyssel. Puis, voulant se trouver à llautecombe le jour même où il avait donné ses soins, un an auparavant, à la malheureuse naufragée, il se mit en route dans la direction de Bellev. Il traversa le Rhône au pied du rocher de Pierre-Chàtel. Là, il s'arrête saisi par la beauté grandiose du site. D'un coté la plaine lumineuse avec son fond de montagnes échelonnées dans le lointain. De l'autre des gorges taillées à pic (gorges de Yenne) où ne règne qu'un demi-jour. « Le fleuve encaissé lave éternellement — écrit-il — la base de ce roc d'une onde aussi rapide que la meule et aussi tranchante que le couteau, comme })Our faire écrouler cette prison d'Etat qui attriste son lit de son ombre. »
Il jette un dernier regard sur ces gorges, sur le Fort et ancienne Chartreuse de Pierre-Chatel, sur les rochersaux anfractuosités bizarres et sombres, sur les antiques léproseries qui couvrent de leurs ruines la pentxî de la montagne ou les bords du fleuve. Puis il s'éloigne, traverse la gracieuse ville de Yenne et gravit lentement le mont du Chat.
Parvenu au sommet, il a[)erçut dans le lointain la vallée d'Annecy, à ses pieds celles d'Aix et de Cliambéry, le lac du Bourget taché « de teintes roses par les
rayons flottants du soleil du soir. » 11 lui sembla qu'une seule figure remplissait l'espace immense. Elle s'élevait : (les chalets placés en vedette aux flancs des montagnes ; H du jardin du vieux médecin » dont il « reconnaissait le toit pointu d'ardoises, par-dessus les fumées de la ville ; des figuiers du petit donjon de Bon-Port au fond d'une anse opposée ; des châtaigniers de la colline de Tresserves; des bois de Saint-Innocent : de l'île de Chàtillon ; des barques qui rentraient dans les rades ; de toute cette terre, de tout cet éther, de tous ces flots. »
Il se laissa tomber à genoux « devant cet horizon }ilein d'une ombre » et s'assit ensuite « derrière un rocher couvert de buis^). Il resta là « en contemplation et en souvenirs » jusqu'à ce que les derniers rayons du soleil eussent doré la cime du Xivolet .
Il descendit alors vers l'abbave d'IIautecombe les veux
t^djlouis et l'àme dans le ravissement. Arrivé « au bord do la fontaine qui coule et qui s'arrête alternativement, ctjmme une respiration intermittente de la montagne, sur un plateau vert, au-dessus des ruines de l'abbaye », il tira « de son havre-sac un morceau de pain et un peu de fromage de chèvre » qu'il avait acheté à Seyssel. Avec ces simples aliments il soujia, le cœur bercé de mille rêves, admirant le spectacle merveilleux qui se déroulait devant lui !
Mais ce voyage devait s'achever dans la tristesse... Quelques minutes plus tard un bateau abordait à Hautecombe. Le batelier apportait à Lamartine un paquet de lettres transmis de Chambéry jjar son ami Louis de Vignet. L'une, d'un docteur de Paris, contenait ces mots : « Elle m'a chargé de vous envoyer ses dernières pensées ; elle a écrit jusqu'à la dernière minute où sa main
s"est giacée siii- votre nom... Aimcz-la dans ce Christ ([ui nous a aimr^s jusqu'à la mort et vivez pour votre mère 1 . . . »
Elle n'était pas à sa dernière heure l'Elvire tant aimée. Elle ne s'éteignit à Paris qu'à la fin de l'année 1817 et Lamartine était à Milly quand lui parvint la nouvelle d<' sa mort : mais, entre le 10 et le 23 septembre, la pensée <le sa fin prochaine arrache déjà au poète le cri duZâ^. Du jour où il sait que les médecins lui ont absolument interdit le voyage, il tombe dans une douleur infinie. Il erre quelque temps à Aix et dans les environs, visite son ami Louis de Vignet, passe plusieurs jours au milieu des de Maistre . Mais son cœur est insensible à tout ce qui l'entoure... Un être manquera désormais pour Lamartine h ce panorama unique, superbe, qui commence par le> prairies, les collines et les montagnes bugistes, se continuant par le lac du Bourget. i)Our se terminer au loin par les blanclies et gigantesques découpures des Ali»esî
Un être .seul vous manque et tout est dépeuplé.
La voix enchanteresse ne retentira plus sur les « fiot> harmonieux » !... En novembre, il adresse encore de Milly. à la mourante (elle mourut le 18 décembre), ses beaux vers sur l'Immortalité. D'elle, il lui restera le crucifix qu'Aymon de ^'irieu recueillit à son intention sur son lit de mort.
Toutefois, ce ne fut pas le dernier voyage de Lamartine à Aix-les-Bains. Ses jjrojets de mariage avec miss Marie-Anne-Elisa Birch, qu'il avait rencontrée à Pugnet. au château de Caramagne, chez M'"'^ de la Pierre — une jiroscrite de la Terreur — les déplacements nombreux
ijuo nécessita ce mariage toujours retardé, jiar M""^ Birch, à cause de ses préjugés de protestante et célébré enfin, le 6 juin 1820, par l'abbé FaYre(r, curé de la paroisse d(^ Mâché, en présence de labbé de Tliiollaz (mort évèque d'Annecy;, dans la cliapelle du gouverneur de Chambérv ('chapelle du château des ducs de Savoie, dite Sainte- Chapelle}, les fonctions d'attaché d'ambassade et de chargé d'atî'aires, (jue Lamartine remplit à Naples, à Florence ;Lucques et Parme;, etc.... de IS^O à 18.")0, hii ont bien souvent fourni l'occasion do traverser notre pays et de saluer tout au moins la vilh^ de Belley.
En 1830, Lamartine devait, en revenant d'Aix-les- Bains, visiter le collège et assister à l'examen des élèves de rhétorique qui s'y étaient préparés par l'analyse des Méditations qX des Harmonies. Son ànie n'était pas remise du coup que lui porta la mort tragiipie et prématuri^e de ,<amère (1829;.
On connaît ce douloureux événement. A]>rès son élection à l'Académie, Lamartine se préparait à quitter Paris })Our rentrer à Màcon. Sa chambre <Hait encombrée de présents desthiésà sa mère, à ses s(eurs, à sa fenmiequi l'avait devancé dans sa famille, lorscpi'il ai»];)rit. de la bouche d'Ay mon de A'irieu. la funèbre nouvelle. M"" (h^. Lamartine, encore pleine de santé et de cette grâce (pii la faisait comparera M"^^^ Récamier, venait d'être victime d'un accident survenu pendant son l)ain à l'hospice de la Cliarité '27 novembre), ^'oulant rtH'hautfer le l)ain, elle avait ouvert le conduit d'eau chaude ot le « rejaillissement brûlant du li([ui(h^ ayant fra]>]>é sa poitrine, sa main
i; Le nom do l'abbé Favre fîg-uro sur raett.' do inariaj^-o du poèto, rotrouvé on 1884.
n'avait eu ni la force, ni le temps de refermer le cou de cygne » [Manuscrit de ma mère,. Elle mourut le lendemain en prononçant ces mots : « Mon mari..., mes enfants, Alphonse, Marianne, Cécile, Eugénie, Sophie, que Dieu les bénisse ! . . . Mon Alphonse ! oh ! qu'il aura du chagrin de n'avoir pas été près de moi à cette grande lieure!... Dites-lui, ohl dites-lui que je ne souffre plus!... Oh! que je suis heureuse! Mon Dieu, vous ne m'avez pas trompée, je suis heureuse !... »
La réception de Lamartine à l'Académie eut lieu trois mois après la mort de sa mère, le 3 avril 1830. Avant de lire, de sa voix de basse sonore, l'éloge du comte Daru, il eut un souvenir pour la pauvre femme qui avait tant désiré ce jour : ses premières paroles furent pour elle. Qu'elle aurait éprouvé de bonheur à entendre le grand savant, Cuvier, louer son fils, le grand poète !
La perdre ainsi fut un coup bien rude pour ce fils qu'elle aimait tant. Mais il n'avait autre part que succès et triomphes. Il était dans tout son éclat littéraire. Il venait d'avoir l'avantage inouï d'être élu sans présentation à l'Académie française. Par surcroît d'honneur, Charles X l'avait nommé ministre plénipotentiaire en Grèce. Pendant (pi'il jouissait, à Aix, avec sa femme et sa fille, de ces sourires de la fortune, au moment même où il se proposait de se rendre à Belley, pour y accomplir la visite attendue, la nouvelle de la Révolution de Juillet, qu'il avait prédite, lui arriva. Cet événement le contraignit à renvoyer à plus tard le plaisir de revoir ce cher collège de Belley auquel il pensait toujours. Bien que le poste de ministre à Athènes fût des plus flatteurs pour un poète, il se disposa de suite à partir pour la capitale et à porter sa démission à M. Mole, ministre des aff'aires étrangères.
« J'irai à Paris, écrivait-il à Mrieii. donner mon adhésion d'une main et ma démission de l'autre ; adhésion comme citoyen politique qui préfère tout à l'anarchie dont nous sommes menacés, et démission comme honneur qui ne permet guère de servir le lendemam un régime né des ruines d'une dynastie qu'on servait la veille. » Louis-Philippe dit en conseil : « \'oici enfin une démission donnée d'une manière honorable, digne et délicate», et, bientôt, il lui otfritle poste d'ambassadeur à Londres. Mais Lamartine refusa obstinément et ne songea plus qu'au grand voyage que, depuis de longues années, il méditait d'entreprendre en Orient.
C'est un an avant ce voyage, pendant l'année 18.31^ que, d'après nos informations^ Lamartine fit sa visite annoncée au collège de Belley. La réception eut lieu très solennellement. Le poète fut complimenté par un élève de rhétorique et passa en revue toutes les divisions réunies sur la grande cour. Il avait avec lui sa Julia (1) bienaimée, alors sur ses onze ans, et une levrette, son inséparable levrette.
Le voyage en Orient s'accompUt en 1832. L'année s'était ouverte sous un jour bien sombre pour lui et sa femme. Le choléra, qui sévissait à Màcon. avait absorbé leurs heures et leur dévouement. Leur fille Julia, d'ailleurs, les inquiétait : sa poitrine était si délicate, elle crachait le sano\ On les rencontrait dans les rues, tous deux promenant leur enfant aux beaux et premiers rayons du soleil (Cil. Alexandre).
Dans son ouvrage sur M"'*^ Alphonse de Lamartine, M. Ch. Alexandre nous dépeint sa vie intime et celle de
(1} Née à Màcon le 14 mai 1822 ^Etat civiF.
son mari, A'ies données toutes au travail, à la bienfaisance, au devoir. Rien n'est plus admirable et intéressant que l'intérieur formé jjar ces deux grandes âmes, ce ménage oii la femme forte et chrétienne,, comme un ange vérital^le^ soutient le poète-orateur dans le dur accomplissement de sa tâche. Et quel tableau que cet homme et cette femme qui s'en vont comblant de leurs soins, sans pouvoir l'arracher à la mort, cette frêle et gTacieuse créature dans laquelle ils ont mis leur espéi-ance. cette portion d'eux-mêmes ûu semblait devoir revivre leur commun génie !
Lamartine tentait alors l'impossible pour sauver son enfant dont <i les yeux brillaient de l'éclat trompeur de> })Oitrmaires », qui devenait plus belle, plus tendre, plus adorable à mesure qu'elle approchait de sa fin, que la chaleur bienfaisante d'Orient ne put guérir et qui mourut là-bas à Beyrouth, l'année qui suivit sa visite à Belley, le 6 décembre 1832, « prodiguant sans le savoir sesdernier> sourires, ses dernières caresses^ échangeant avec son ]ière et sa mère ses derniers baisers. »
lO, Ci
Lamartine et Belley ; vie publique du grand homme ; hommages rendus ; la poésie des Alpes
ti'ELQiE temps avant la Révolution de Juillet, Lamar- , tine écrivit la lettre suivante, où il se compare à son ami de coUèa'e J<Miiii :
« A Moasieur le comte de Virieu
« Monteiilot, près Dijon, 22 septembre 18S9.
« Je n"ai pas voulu aller à Paris. Le prince de Polignac vient de m'écrirc avant-hier encore, jirojiriâ manu, mais en termes vag-ues, insignifiants, que je connais de longue main. Je persiste dans mon abstinence. De tout ceci je suis ennuyé, dégoûté, lionteux : à mon âge, des troisièmes rôles ! Toutes les faveurs de ce bas monde, sont pour les imbéciles ou les llagorneurs. La cause des honnêtes gens repousse avec soin ce qui est honnête et habile. Je suis, comme notre ami Jenin, misaniliroiie ; mais je le serais en riant, si la chose ne touchait que
moi. Malheureusement je vois en noir et en très noir tout ceci et je sais pourquoi, mais c'est tro[> long à écrive: Esjiérons dans la Providence, premier ministre de toutes nos fourmilières, et remercions-la. toi et moi. d"être indépendants et sans ambition... »
Six mois après la Révolution de Juillet, très intéressante lettre qu'il commence en citant son professeur de philosophie de Belley, le Père ^"rindts :
« A Monsieur le comte de Virieu, à Lyon.
Montculot, 7 février 1831. *
« Koïb lir^uet, disait M. Wrintz. C'est ce que je dis en lisant ta lettre...» (Suit une longue épître pour combattre l'inaction et la neutralité politiques, les bons citoyens devant lutter pour les intérêts supérieurs et sacrés de la l>atrie quel que soit le gouvernement. )
En 1835, il écrit à son ami Guichard qu'il a reçu M. Timon Louis-Marie de la Hâve, vicomte de Cormenin dit Timun. 178S-186S. ancien député de Belley) (1).
« A Monsieur Guicliord de Bienassis.
(( 18a5 Paris;
« J'ai vu et reçu en ton honneur ^M. Timon. Je lui ai donné à dîner, et puis je ne sais ce qu'il est devenu. Je
'\) M. de Cormenin avait été élu député de Belley en 1830. Candidat à Bourg- et ii Belley, il avait obtenu, à Bourg, 162 voix contre 313 à M. Puvis, et, dans Tarrondissement de Belley, 18J voix contre 154 a M. de Montluieant. Réélu en 1831 à Joig-ny, Montarg-is, Pont-de-Vaux, ISt'lley, il opta pour Belley. Venu dans cette ville, le '27) juillet de cette
VIE PUBLIQUE, HO^fMAGES RENDUS, LES ALPES •2-23
l'aimais ]ioui' parler de toi. de ta retraite, de ton bonheur paisible, des charmantes tourelles de Bienassis que je vois d'ici briller dans ma mémoire aux rayons du soloil, avec les treilles de la terrasse et les bois de la montagne. Hélas! tout cela ne se verra plus des mêmes yeux. La vie du cœur est finie ou bien avancée pour nous : tu sais mon malheur (la mort de sa fille Julia..
(( Je vis triste, mais si occuj>é ou })lutôt si ennuy(\ <|u"une heure ne me reste pas pour penser à moi. »
En 1837, il écrit à M. de Cormenin lui-même (député <ieBelley. 1S30-1834;.
« Â Monsieur de Cormenin,
« ... Je suis donc tout à fait de votre avis sur Tutilité morale, intellectuelle, politique, de cette université des masses. Il faut tourner en bas le miroir de la civilisation, c'est l'œuvre de ces temps-ci.. . »
S'il aimait Cormenin et partageait son avis relativement à l'instruction morale, hitellectuelle et politique des masses populaires, il n'en était ])as moins aimé et admiré de lui.
C'est notre ancien député Cormenhi qui disait de Lamartine :
t( Il chante lorsqu'il parle, il c liante lorsqu'il écrit, il chante lorsqu'il médite, il chante lorsque la nuit tombe,
année 1831, il Y trouvait un accueil enthousiaste... Voici le résultat du scrutin pour sa réélection à Belley, en 1831 .3 juillet) :
Amédée Girod 40 voix
Vicomte de Cormenin 90 —
Divers '2 —
il chante lorsque le jour se lève, il chante lorsque le vent gémit, il chante lors{[ue l'oiseau gazouille, il chante lorsqu'il chante, il chante toujours. »
Cormenin. lui. le caustique Timon, d'tjrdinaire si peu indulg'ent pour ses contemporains, écrivait :
' r "ost un esprit vaste, divers, universel, mouvant comme la natur»^ qu'il j.eint. » (PorfraHs j^to.rleinenfnlres ,
Et encore :
(' D'autres lont jaillir des éclairs de l'esprit de leur glaive oi-atoire : d'autj-es se reti'anchent dans la défense de leurs traitements (piils n'abandonnent qu'avec la vie : d'autres jdaident la cause de l'agiotage, des houilles et du tal)ac. Mais les causes que Lamartine préfère sont les causes de la justice et de l'humanité. J'affirme que Lamai-tine est le i)lus fieuri, le i»lus lyrique, le plus humanitaire de nos orateurs, le [dus mélodieux de nos poètes, sans excei)ter Kacine lui-même, le premier de nos improvisateurs, un prosateur éminent, un vaste esprit, un noble cœur... •
Un érudit et fin littérateur bressan, M. Pliilibert Le Duc, ex-inspecteur des forets à Belley, a célébré, en 1839. le ])oètc-orateur, dont les succès et la gloire attiraient de [)lus en phis l'attention publique. De la pièce de vers adressée à Lamartine [lar M. Le Duc et datée de Màcon (6 décembre IS'i^) {Journal de la S'ocieté 'd'Emulation de l\4i/i), voici quelques courts fragments :
La vierge ci*aintive.
Au\ txjsquots déseiis.
Ecoute, attentive.
Vos chastes concei'ts ;
VIE PUBLIQUE. lI<)MMA(iES RENDUS, LES ALPES '225
Les chrétiens austères Bénissent vos chants :
Leurs pas solitaires.
Aux soleils couchants. Montent la C(jlline Où la Croix s'incline Aux vents des hivers, Et souvent près d'elle Leur bouche fidèle Prie avec vos vers.
Oh 1 dans ces années.
Avant que les fleurs Xe vissent fanées Leurs belles couleurs, Que de fois le livre, ( )ù votre âme livre Ses ravissements.
Suivit ma paresse Aux sentiers de Bresse Ombreux et charmant ^
\'ers LS47, rime des personnalités les plus yénômbles et les plus distinguées de la ville de Bellev (1) eut l'occasion, pendant son séjour à Paris, de .rendre visite à Lamartine. L'éminent visiteur n'eut pas la l)onne fortune de le rencontrer. En revanche, il éprouva la satisfaction d'être reçu par M'"^ de Lamartine, cette femme « à lame si [tieuse. à Tintelligence si liante, au si profond amour,
1 Le R. P. François Morcel deccdc a Bellev. le P2 juin 18U2, dans sa ■79- année , ancien supérieur du collèg-e de Bellev, du collég-e de la Seyne-sur-Mer et dautres collèj^-es libres, ancien provincial des Maristes. L'un des fondateurs de la Société de Marie, dont il suivait, avec toute la joie de Tapotre et du patriote, les succès, soit dans le haut enseig-nement, soit dans les missions océaniennes. Homme d'iuie grande sayesse, très recherché pour ses conseils.
(louée de tous les dons de rimaginatioii, de l'esprit et du cœur ». (Ch. Alexandre.) Extrêmement éprise du poète, de son génie, confidente de toutes ses pensées, sa collabomtrice dans les travaux de sa vie littéraire et même l»olitique, M'"^ de Lamartine parla de ses œuvres avec enthousiasme.
Elle dit combien il demeurait fidèle à ceux qu'une fois il avait aimés, avec quel soin il avait entretenu ses relations d'enfance et de collège, quel pieux souvenir il gardait à cette maison de Belley oii il avait passé des heures si douces et respiré, avec l'air des montagnes, le souffle de la poésie. Elle loua son dévouement à toutes les nobles causes, sa générosité^ besoin jicrpétuel de son cœur. Mais, en traversant son salon, elle fit une réflexion amère sur le laisser-aller que comporte le génie. M'"'^ de Lamartine ne visait ])as, dans l'expression «le ses regrets, la charité sans bornes qu'il pratiquait sans cesse et qui était sa vie à elle-même : elle songeait que l'amour du beau, les goûts ai-tistiques, l'idéal, se ]>ayent. Et. montrant d'un air mélancolique une statuette égyptienne : « ^'(jyez ce bronze!... Il lui a coûté. . . dix mille francs! Ce]iendant, ses satisfactions artistiques ne sont pas les plus désastreuses, mais les terres! les terres!... Si vous saviez comme il est bon! 11 a voulu racheter des siens, pour améliorer leur situation, tous les domaines qui venaient de sa famille. Il plane audessus des petites choses de ce monde : c'est là sa gloire et son mérite. J'en j)eux souffrir avec lui, mais je peux certifier que dans ses actes tout est noble et grand, tout est parfaitement ])nv et honnête. Dieu seul saura le bien qu'il fait !.. . »
M"''^ de Lamartine se jilaisait à faire l'éloge de son
mari, dont elle était la providence en même teni})S qne la coopératrice infatigable dans nne foule d'œuvres sociales et philanthropicjiies.
En septembre 1846, Lamartine vint à Màcon rehausser de sa présence la fête des Heurs et des fruits. Il avait mené, durant cette année, sa plus belle campagne de tribune. Son nom devenait de plus en plus populaire. De nombreux habitants du département de l'Ain et de Bellev même, amis connus ou inconnus, se rendirent à Maçon pour le voir et l'entendre. Ils gardèrent de cette fête un souvenir inetfaçable ; car il ravit son auditoire lorsque, l'élevant jusqu'à Dieu, il s'écria dans un superbe mouvement : «...Est-il possible d'assister à ces merveilles de la végétation et de les produire soi-même par la culture, sans soulever, pour ainsi dire, le rideau du mystère de la création, sans toucher de l'œil et de la main les miracles perpétuels de la nature, qui ne cessent de nous étonner que parce qu'ils se font tous les jours et pour lesquels nous ne sommes ingrats que parce <j^u'elle est trop prodigue ! Est-il possible à ces jardiniers de ne pas se sentir en }ierpétuelle communication et en intelligence avec cette Providence, nulle [tart |ilus visible que sous la terre, qui travaille incessamment avec eux, pour eux!... »
Après les mémorables journées de 1848, i)endant lesquelles il sauva la patrie par son éloquence et son attitude héroïque an milieu des balles et des baïonnettes, le nom de Lamartine était dans toutes les bouches. ♦Succès électoraux, ovations populaires incomi)arables, rien ne lui manquait de ce qui peut flatter la vanit(' d'un homme. Mais quoi de plus éphémère qu'nn trionij»he! L'oubli des services rendus, l'injustice des ]tartis
■2'2S LAMARTINE A BELLEY g
et la coalition des médiocrités jalouses, changent bientôt la couronne de lleurs en couronne d'épines.
Les supjpôts de la démagogie, en détournant la vie démocratique de son cours régulier, ne tardèrent pas d'etïrayer les masses. Les voix qui acclamaient riionnéte, le chevaleresque Lamartine, se turent. Le pays s'en remit, . ]i(nir la garantie de l'urdre. a une main de fer et applaudit il un coup de force.
Lamartine se retira de la vie publique pauvre et digne. Délaissé, rejeté par ceux-là mêmes qui s'étaient le plus servis du prestige de son nom et de la [)uissance de sa jiarole, le grand jjoète, le grand tribun trouva néanmoins . dans la région de Belley de-^ amis (pii se souvenaient delui.
En l'année 1855. un de \u)ri cumpatri<jtes, M. Joseph Clarion, de Coui)y-Bellegarde (aujourd'hui conseiller général de l'Ain pour le canton de Collonges), célébra dans un poème, tout ray(jnnant de vers Lamartiniens et de hautes pensées, le grand charmeur du siècle. C'est son histoire depuis l'heure solennelle oii retentirent ses premiers accents :
On croit ouïr un ange, à la harpe sacrée, Apportant à la Terre une lan^'-iie ig-n<jrée
Kien ne peut fépuiser, rien ne peut te tarir.
Au pay?; d'où tu vien?:. «i'il est tant dharnionie.
Pourquoi donc descends-tu parmi nous, ô génie?
En ce monde imparfait pourquoi viens-tu soufifrir?
Hélas! c'est que le ciel te devait à la terre
Dans un temps où les cœurs doutent ou n'aiment rien.
Où les fronts sont courbés vers l'inerte matière.
Où l'on cherche de l'or comme un souverain bien ;
C'est qu'on avait besoin de tes stroi)hes brillantes
Comme le ciel cle?^ nuits d'étoile?; soiiitillantes. Ou comme la prairie a besoin de ses fleurs : C'est qu'il faut à tout-siècle un phare qui léclairi'. Et que ton cœur pour tous est un aimant polaire. Et que ta voix qui chante apaise les douleurs.
Ta muse a la douceur de Ihaleine des bris(»s. De Tonde qui murmure au golfe de Baïa ; C'est comme dans la nuit des notes indécises Ou des soupirs d'amour aux bosquets d'Ischia.
M. Mai'ion suit le poète du golfe de Xaples et des Alpes, jusqu'en Orient, oii il nous le montre méditant « notre histoire divine », près du Sinaï, du Carmel, du Jourdain, à cette grotte de Gethsémani. à ce jardin des Oliviers qui reçut aussi ses pleurs. Puis il s'adresse a lui commo à l'universel inspirateur des finies :
Oui. de tes sentiments la terre est inondée ; Nes-tu pas l'atmosphère où puisent les esprits V Oui, tu bois le premier aux sources de l'idée ; Ce que tu dis au siècle en Dieu seul tu l'appris.
Ce poème valut à M. Marion une lettre autographe de Lamartine, lettre dont V(jici le commencement et la fin :
« Monsieur,
« Ces strophes sont un poème tout entier dont mon existence, toujours modeste, aujourd'hui obscure, est le sujet et dont vous êtes le poète inspiré par la seule bienveillance. Nous avons lu ces beaux vers en famille avec des sentiments que vous comprenez aisément...
(( Je vis comme vous, au fond d'une vallée isolée du
iij(jiidc. mais l'un regrette peu le monde, quand le vent (jui souffle de vos Alpes apporte d'aussi aimables retentissements.
« Lamartine.
a Saint-Point. l'2 octobre 1855, ï>
Lamartine est heureux des poétiques épîtres qui lui viennent des Alpes. Les Alpes, c'est l'élément capital de son génie. De toutes les inspirations du chantre de la nature, les plus abondantes et les plus fécondes sont nées de la nature alpestre. M. Mctor Nicolet l'a démontré récemment, dans son discours de réception à l'Académie delphinale (séance du 4 juillet 1894) ; discours où la sagacité de l'analvste fait miroiter à nos yeux, comme autant de perles cueillies dans le cristal des glaciers, les innom- 1 trahies poésies de Lamartine, où se reconnaissent les Alpes. Dans les heures d'abattement, après les longues luttes et les déboires de la politique, quand il veut se ressaissir et reprendre son élan, c'est vers les Alpes que Lamartine rejKjrte son esprit ou ses reg'ards.
Màcon, Milly. Saint-Point, c'était le pays natal avec ses mille ressouvenirs de vie champêtre, avec ses molles ondulations de terrains couvertes de vignes, de maigres pâturages, de buis ou de rochers, c^était la Saône avec sa lenteur incroyable, (1) avec la « berceuse rêverie ». Mais les paysages alpestres, avec leurs imposants panommas, le Rhùne impétueux, les torrents, les cascades, les forêts aux sauvages harmonies, les glaciers
r Flurne/i est Arar, quod per fines Œdv/ji'um et Sequanorum in Rhodanum InfluU incred>biU lenitate. Haut oculis. inutram partem fuat.juiicari nonpossit.
Jules César. — De Idlo galVxo, 7, li.
qui attirent la vue en haut et réblouissent, c'était i)uui- le poète rcntliousiasme irrésistible, «jaillissant ».
A l'époque où Lamartine écrit à M. Marion cette lettre de remerciement pour les gracieux souvenirs que lui apporte « le vent qui souffle des Alpes », sa principale occupation est son Coiu'S familier de littératare. Il entasse dans les entretiens si remarquables et trop peu connus qui le composent, des réflexions d'une profondeur et d'une portée d'esprit étonnantes. Le dernier nous montrera, dans les Alpes, l'un des secrets de sa poésie. Des plaines et des collines du pays natal où il a puis('' l'élégance et la grâce — car, dit-il, « telle nature^ tel style » — ses regards cherchent du côté de l'aurore les montagnes du Jura et, plus loin, d'échelon en échelon, le mont Blanc. La poésie de paysage n'est pas dans la plaine fertile et agréable aux seuls yeux du laboureur, il lui faut ces aspects qui, d'ascension en ascension, spiritualisent notre pensée et nous élèvent jusqu'à Dieu ( 1, . Il lui faut les grandioses spectacles du Bugey, du Dauphin('\ de la Savoie ou de la Suisse!
A la poésie de Lamartine il fallait les Alpes ! Il fallait, le soir « les neiges violettes de leurs cimes dentelées » ([ui se découpent « sur le firmament profond comme une mer » ; l'étoile qui s'y laisse entrevoir « comme une voile émergeant sur l'Océan de l'espace infini » ; les ombres qui glissent « de pente en pente sur les flancs
(1) La montagne est spiritualiste,.. De nos jours, à la suite des revers de 1870, nous avons vu renaître en France un ardent désir de •grandir notre àme, d'entrer dans une vie plus virile et plus saine, et la montagne, pour la seconde fois en ce siècle, est intervenue dans la formation de l'esprit français.
Réponse de Jf. Marcel ReyinoiuK prés'dent. au discours de réception de M. Victor ÎSicolet. — Académie Delphinale, Grenoble, 1894.
des ruchers noircis de sapins » : « le lac limpide dont l'ombre ternit- déjà la moitié » et qui « réfléchit dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir » — où « des milliers d'étoiles, bientôt visibles, flotteront comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur les lames » . Il fallait dans ce coin de terre, enfin, l'inefl'able jouissance de l'âme qui la quitte, qui croit parce qu'elle voit, qui prie et adore.
En ces lieux, impossible de parler le langage vulgaire. « La poésie, dit-il, est née en vous, elle vous inonde, ellr vous submero-e. riivmne ou l'extase naissent sur volèvres, le silence ou les vers sont seuls à la mesure de vos émotions ». Voilà les souvenirs qu'éveille en lui h' poème de M. Marion et la pensée des Alpes.
Voilà — donnée de nouveau par Lamarthie lui-même — l'explication du caractère alpestre d'un grand nombre de ses poésies, caractère qui en fait l'un des fondateurs de l'Alpinisme contemporain en ce qu'il a de plus noble, de plus élevé. Cette explication, il la donne plus de vingt ans après la mise au jour de Jocelyn, dont le drame «qu'on a seul vu d'abord » est malheureusement critiquable, mais dont le cadre alpestre reste d'une sublime grandeur et n'en contient [las moins les plus merveilleuses descriptions.
Le grand travailleur de la pensée n'a pas alors un mstant de loisir. Il a refusé les offres qui lui ont été faites par le gouvernement impérial. Il n'a pas voulu combler ses déficits avec la cassette du souverain. Il vit loin du bruit et des honneurs, n'ayant qu'une lourde chaîne : ses embarms financiers qui vont grandissant. Il partage son existence entre Paris oii l'attire le souci de ses publications, ainsi que celui de ses créanciers, et Saint-Point où
il va se reciK^illir pour se donner avec une énergie plus âpre -encore à la rude tâche qu'il s'est imposée.
Pendant ce temps-là, des adresses et des visiteurs continuent à lui venir de notre pays ; ils lui apportent, avec la fraîcheur des souvenirs du premier âge et de précieuses sympathies, un peu de ce souffle des montagnes qui le ranimait et lui faisait tant de bien dans sa pénible adolescence.
Les dernières relations de Lamartine avec Belley ; abandon et réparation
!f'X grand baïKjuet tut organisé en 1850 par les anciens élèves du C'ollèo'e de Bellev. La commission d'initiative com}>renait : MM. Collet,, supérieur ; Jordan, président du tribunal ; le docteur Borrot, raaire de Belley; Déiînod, avocat; Bernel, percepteur; VineL notaire ; Joly, avocat ; Dulliand, professeur de pliiloso- })hie; Tournier, professeur de mathématiques. Lamartine fut invité à ce banquet, mais ne put y venir. Il répondit par la lettre suivante dont l'original est pieusement conservé :
« Messieurs et ciiers Condisciples,
«( Je reçois Tinvitation un peu trop tard ; ce jour m'au- <' rait rajeuni de quarante ans. J'en aurais fait un En- « tretien littéraire rendu plus cordial par votre présence « et par les souvenirs de nos belles années. Mais d'imp^'»-
« rieuses nécessités nie retiennent à Paris jusqu'au «' mois de septembre. Croyez à mes regrets bien sincères « et à mes vœux bien affectueux pour des condisciples « dont aucun nom ne s'est effacé de mon cœur, et pour « une ville qui fut ma patrie classique.
'< KUe fut aussi la patrie de mes premières amitiés et « je les reporte à son nom.
« Vous verrez, du reste, dans un de mes prochains « Entretiens intitulé : Commeat on decient poète, que c'est « à vos belles vallées que j'ai emprunté mes faibles cou- « leurs.
« Mille expressions de reconnaissance pour votre <• ]>onne et heureuse pensée.
« Lamartine.
« Paris, 10 juillet 1855 >^ (1)
Dans cette lettre, Lamartine annonce les pages attachantes dont nous avons fait de nombreuses citations. Malgré les gros bénéfices produits par ses ouvrages et leur succès immense, malgré la haute situation politique qu'il avait occupée, les riches domaines qu'il avait possédés, le grand homme déchu était réduit à la plus grande torture morale qu'il soit possible d'imaginer. Harcelé par les créanciers, épuisé de fatigue, il était contraint de composer sans relâche, au jour le jour, aidé de son admirable compagne, et de gaspiller ainsi son talent. Il écrivait — nous l'avons dit au chapitre précédent — son
1) L'autogrraphe que nous avons sous les yeux porte «1855) mais le banquet a réellement eu lieu en 1858. Il y a la une de ces erreurs de cliiffre qui échappent dans récriture courante.
Cours familier de littérature, recueil périodique oîi jiaraissaient les Entretiens littéraires qui furent rassemblés depuis, pour une part, sous le nom de Soucenirs et Portraits. De ce besoin inéluctable de produire sans cesse sont nés la plupart de ses ouvrages en prose. La preuve qu'il attribuait une grande valeur à l'éducation qu'il avait reçue au collège de Belley ne réside pas seulement dans ses œuvres où il y revient avec insistance ; elle apparaît éclatante dans la réponse aux organisateurs du banquet de 1856 et dans ces mots: «j)oiir une ville qui fut ma patrie classique ».
Ce banquet eut lieu le 20 juillet dans la grande salle du collège, sous la présidence de Mgr Clialandon, évèque de Belley (mort archevêque d'Aix) . De nombreux anciens élèves avaient répondu à l'appel qui leur avait été adressé. Lecture fut faite des lettres d'excuse, de celles de Lamartine notamment et de M. de Nervaux (tour à tour «lirecteur de la Sûreté générale, directeur deLAssistance publique). La lettre de Lamartine et celle de M. de Nervaux contenant, paraît-il, la somme de dix francs, prix de la cotisation, deux élèves, Lun de philoso})hie, l'autre de rhétorique furent invités à s'asseoir au rang des convives. Lamartine fut représenté par le premier élève de rhétorique, M. Anthelme Charvieux (1) et sa lettre, comme on le pense, vivement applaudie.
Parmi les convives on remarquait : ^l. Durand, conseiller à la Cour d'appel de Lyon ; M. Bricod, avocat à Lyon (né à Aranc, canton d'Hauteville. candidat à la dépu-
(1) De la Maîtrise de la Cathédrale (directeur, M. l'abbé Maria Bornex, sous-directeur, M. Tabbé Brachet).
tation dans l'Ain en LS48) (1). Plusieurs prirent la parole : M. Benjamin Jujat, avoué à Belley, lut un intéressant mémoire; M. Ph. Delastre (d'Aignoz près Ceyzérieu), une pièce de vers ; M . le docteur Francisque Cy voct (père du D'^ Fernand et du juge Franck) prononça un discoures dont M. Léon d'Allemagne, le peintre distingué, notre compa-
'1) Quelques mots sur le candidat Bricod seront peut-être bien accueillis. Parmi ses concurrents, nous remarquons MM. de Cormenin, Ebrard, Maissiat, Chenel, Chenal, l'abbé Baumes, Nicod, Liochon. Il y avait 82 candidats. La proclamation de Bricod a quatre pag-es in-folio. L'élection eut lieu le 2o avril 184S, à la même date oii Lamartine était élu en Saône-et-Loire par 129,870 suifrag-es, maximum des voix données à un candidat dans ce département.
Furent élus alors dans l'Ain :
Bochard, avocat à Bourg- 71 . 418
Reg-embal, tailleur de pierres, à Bourg- 68.9Î^5
Charassin, maire de Bourg: 55. 750
Ed. Quinet 54.340
Tendret, maire de Belley 48. 714
Bouvet 49.291
Cliampvans 39. 227
Bodin 39.0(X)
Jacques Maissiat :36.691
tiennent ensuite :
Favre-Gilly -24.(366
A. Peti.-tin 21.211
Bricod arrive dix-septième avec 9.411 voix. Bricod était un avocat de talent, connu comme tel et en outre comme le héros d'une curieuse aventure dont il fut un jour l'objet. C'était au début de la télégraphie électrique. Bricod avait envoyé un télég-ramme à un auberg-istu dHauteville pour le prier de venir le prendre à Tenay avec une voiture. Il avait libellé son télégramme à peu près comme suit : « Midi 30, voiture Tenay i. L'auberg-iste avait cru, comme Bricod était devenu unpersonnag-e, qu'il s'agissait de trente voitures. Il les avait recrutées avec peine dans la région et les avait conduites a Tenay pour attendre Bricod. On juge de la stupéfaction de l'avocat et du public.
Cette aventure est aussi prêtée à M. Hum blot, conseiller à la Cour dappel de Lyon, et l'aubergiste qui aurait commis cette plaisante méprise serait le propriétaire de l'IiOtcl le plus ancien et le plus réputé d'IIauteville.
triote, a retenu ce passage typique : « Nous nous rajeunirons au contact de cette jeunesse, le tem^is, ce vieux hibou, reculera devant Tardeur de nos âmes et nous nous couronnerons d'insouciance et de fleurs ! » Un avoué de Lvon, M. Ronjier, dit une très amusante chanson. Mais on remarqua surtout le toast éloquent du supérieur, M. Tabbé Collet, toast non moins beau par l'élévation des idées que par la pureté de la forme et la diction oratoire.
La chorale du collège exécuta une cantate, composée par un jeune ancien élève, présent au banquet, M. Joseph Vachon, aujourd'hui juge de paix à Mrieu-le-Grand (Ain). L'harmonie de l'établissement, sous l'habile direction de M. Charles Dupart (1), l'excellent professeur de musique, se fit entendre aussi. C'était l'harmonie des sons, la musique, se joignant à l'éloquence et à la poésie, pour réveiller les échos du vieil édifice et accroître encore l'harmonie des cœurs.
Le banquet fut très animé, très cordial, mais, Lamartine présent, le succès eût été plus grand encore et la fête plus complète. On s'apercevait qu'il manquait quelqu'un, le meilleur de tous. Il manquait Lamartine avec le charme de sa personne, les rayons de sa gloire et l'éclat de son génie. Comme il le dit dans sa lettre, « d'irapé-
(1) Charles Dupart (fils de François , né à Belley en 1825, orj^'-aniste de la cathédrale de 1843 à 1862, fondateur et directeur de la maîtrise où on a g-ardé le souvenir des belles exécutions musicales qu'il obtint . A l'âge de 34 ans, il inventa la méthode pol y plioiuque pour renseignement simultané des instruments à vent (harmonies militaires et fanfares), ouvrage qui a été approuvé et recommandé par l'Institut, par II. Berlioz, Scudo et les grands critiques musicaux de l'époque. Par son talent, par le développement qu'il donna aux sociétés musicales du collège et de la ville, M. Dupart s'est fait vivement apprécier de la population de Belley.
rieuses nécessités » ne lui permettaient pas de prendre part à cette belle réunion et de céder à la joie de revoir, après une vie de travail et de luttes, son cher collège et ses cher s camarades.
Un ancien du collège de Belley, élève àTépoque du banquet de 1856 et resté fidèle à tous les cultes de sa jeunesse (1), nous a communiqué le récit d'une visitr^ qu'il fit à Lamartine, le P'^ janvier 1862 :
a II était alors étudiant en droit à Paris. Un de ses amis voulut souscrire à Tédition des œuvres complètes. Il eut l'heureuse idée de l'accompagner et de choisir, pour ce pèlerinage, le jour oii les hommages de la foule vont le plus bruyamment à la fortune.
« Ils furent reçus, dans le modeste rez-de-chaussée de la rue de la Ville-L'Evêque, par une dame occupant, à un angle du vestibule, un bureau semblable aux bibliothèques des gares, et remplissant les fonctions de secrétaire ou de comptable. A peine avaient-ils indiqué l'objet de leur demande, qu'un vieillard de grande taille, portant sous son bras des épreuves d'imprimerie, sortit d'une pièce voisine. C'était lui. Quel contraste entre l'éclat de ce génie merveilleux et la situation où l'ingratitude humaine et sa générosité encore plus que son insouciance l'avaient réduit ! Mais, Lamartine eût-il été contraint de prendre la besace et le bâton d'Homère, ceux qui le voyaient en ce moment étaient incapables de leur préférer la pourpre et le sceptre des Césars. — Cette minute fut pour eux inoubliable, — a Nous venons, lui dirent- ils « — autant que l'émotion leur permit de parler — de tract verser Paris en fête et de voir le Carrousel rempli des
(1) M. G. d'Org-eval-Duboiiflut. avocat, ancien mag-istrat.
'( voitures de gala des ambassadeurs et de tous les corps « de l'Etat qui vont offrir leurs vœux au maître du jour, «( nous avons voulu apporter les nôtres au roi en exil, au « roi des poètes et des penseurs. »
« Il leur tendit la main. Au nom de Belley, sa noble tôte que Tâge et tant de tourments accablaient se releva. « Ce fut pour moi, dit-il — avec cette voix faite pour en- « chanter — le berceau de la muse. De mes collines du « Maçonnais je contemplais le mont Blanc. Il a eu mes « premières aspirations et c'est à ses pieds, en Bugey et « en Savoie, que j'ai cueilli mes premières fleurs. C'est « encore aujourd'hui vers le Zr/c et les ^Z/;^5, comme à la «' patrie de mes yeux et de mon âme, que va mon esprit « en quête d'ombre et de paix. Vous habitez ce beau « pays. Parlez-moi des environs de Belley, de tous ces « lieux charmants si chers à ma mémoire. Le site le plus « grandiose est bien le château de Gramont. L'excel- « lente famille (I) que j'y ai connue a été, autant que « moi, atteinte par la destinée. C'est une raison de plus <( pour que ma pensée ne s'en détache pas... » L'entretien se prolongea encore et, lorsque ces humbles visiteurs se retirèrent, ils se sentaient des ailes. Ils n'auraient pas échangé leur sort contre celui des courtisans chamarrés qu'ils rencontraient, dans de pompeux équipages, sortant des Tuileries. Il leur semblait qu'ils avaient apporté au poète quelque soulagement à ses peines et que, grâce à eux, Belley, illustré pour l'avoir élevé dans son collège, s'acquittait de sa dette en consolant ses derniers jours. •>
(1) La famille d'Arloz. On a vu que le comte Alexandre d'Arloz a a été le camarade de CûUèg-e de Lamartine. Le comte Alexandre d'Arloz eut pour fils M. Louis d'Arloz. le dernier propriétaire de Gramont.
Il est très regrettable que Lamartine n'ait pu assister au banquet de 1856, car Toccasion ne se retrouva pas. Absorbé par ses continuels travaux et réduit à Tisolement par la situation la plus difficile, il ne put revenir à Belley. Et quand on reparla de lui publiquement au collège, ce fut pour le pleurer, car il venait de s'éteindre dans le chalet que la ville de Paris lui avait offert, à Passy (27 février 1869).
Le grand homme venait de rendre son âme à ce Dieu dont il avait voulu faire son guide et sa lumière dans toutes ses œuvres, non seulement dans son œuvre littéraire mais dans son œuvre politique ; à ce Dieu qu'il allait prier à genoux dans une église de faubourg, lui, le chef effectif du gouvernement, le jour de Pâques 1848, qui fut aussi le jour des élections générales et que, perdu dans la foule, il remerciait de lui avoir donné la force de sauver la P'rance (voir Lamartine inconnu, par M. de Chamborant) : à ce Dieu devant lequel il s'était constamment incliné avec la soumission la plus admirable et, depuis plus d'un an, avait voulu faire une confession générale. Lui, le vainqueur de l'émeute, lui qui, pour un instant, avait éloigné de sa patrie les guerres fratricides, ii venait de s'éteindre, sous la bénédiction d'un saint lirétre, destiné à mourir victime d'une de ces guerres les plus sanglantes (M. Deguerry (1), curé de la Madeleine, tombé sous les balles des communards, le 24 mai 1S71. à la Roquette, en compagnie de Mgr Darbois, archevêque de Paris). Lamartine était mort en baisant le Crucifix qu'il avait chanté et en réalisant la
1 Dont la fîimille est orig-inaire do Lautonay, dans la Combe-du- Val, canton de Brénod (Ain).
]»ensce de ce beau vers qui résume, dans une concision sublime, son existence et notre destinée à tous :
0 Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe I
Et l'un de ses amis, un grand poète aussi, Victor de La- |)rade, a pu dire : « Lamartine est mort, Lamartine a été enseveli dans le Christ. »
Il ne pouvait quitter ce monde autrement, lui qui écrivait dans le premier Entretien de son Cours faiinlier de littérature :
« ... Je serais mort déjà mille fois de la mort de C'aton, si j'étais de la religion de Caton : mais je n'en suis pas : j^adore Dieu dans ses desseins ; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sul)lime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée ! Mourir, c'est fuir ! On ne fuit pas !
« Caton se révolte, le mendiant obéit : obéir à Dieu, voilà la vrai gloire ! . . . »
Lamartine avait obéi. Sur la fin de sa vie, au milieu de ses souffrances physiques et d'un travail presque surhumain, il s'était rapproché plus près de son Dieu, lui demandant le courage et la force nécessaires. Il avait écrit le plus beau testament qu'ait jamais laissé un «'crivain et prié ses lecteurs de déchirer les pages regrettables qui, dans les agitations de la vie publique et l'entraînement du travail quotidien, auraient [)U tomber de sa jtlume.
Dei>uis quelques années, écrivait le Momie au lendedemainde sa mort, le souvenir de son éducation, qu'il conserva toujours, s'était ravivé. en lui. Nous en avons l)Our garant la lettre que nous a fait Thonneur de nous
écrire sa nièce, M""^ Valentine de Cessia de Lamartine, celai qui chanta si magnifiquement Bieu^ la Providence^ le Crucifix, resta fidèle, jusqu'à son dernier souffle, aux grands enseignements de ses professeurs de Belley. La foi sucée, avec le lait des muses, à Tombre des autels et des bosquets du collège, lui garda, malgré toutes les tempêtes,
Sur l'océan du monde, une route assurée Et son espérance au tombeau.
Cette foi lui fit éprouver, dans la souffrance même, les joies qu'ignore le vulgaire. Au milieu de ses élans suprêmes, il évoquait la douce vision de sa jeunesse et des maîtres qui lui donnèrent le goût du beau et du bien. Des actes de reconnaissance et d'amour s'échappaient de ses lèvres, rappelant la dernière strophe des Adieux :
A son dernier soupir, mon Ame défaillante Bénira les mortels qui firent mon bonheur, On entendra redire à ma bouche mourante Leurs noms si chéris de mon cœur !
Mais le trépas du grand poète et du grand citoyen empruntait aux circonstances je ne sais quoi de particulièrement douloureux, d'accablant. C'était comme un deuil national. Nous n'oublierons jamais la sensation que nous éprouvâmes pendant une séance littéraire donnée en cette année 1869 par l'Académie du collège de Belley sous la paternelle et intelligente direction de M. le supérieur Dulliand(l). Mgr deLangalerie, alors évêcjue de Belley
(1) Cet aimable et saint prêtre est décédé chanoine titulaire de la cathédrale de Belley, le 3 novembre I8^»4, a l'àg-e de 71 ans.
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(depuis archevêque d'Auch), se leva et, d'une voix émue, annonça la mort de Lamartine qu'il venait d'apprendre. Les larmes du prélat, son émotion communicative, la pensée du gTand homme décédé dans l'indigence, après avoir connu toutes les splendeurs de la richesse et de la gloire, produisirent une impression profonde. Un frisson passa dans le cœur de toutes les personnes présentes et de tous les élèves grands et petits, qui connaissaient au moins de Lamartine les délicieux morceaux récités en classe comme modèles de poésie.
En 1874^ Mgr Mermillod, le proscrit de Genève, avait reçu de Mgr Richard l'hospitalité à l'évêché de Belley. Les deux futurs cardinaux présidaient un jour, au collège, une séance littéraire de l'Académie, semblable à celle dont nous venons de parler. Après Mgr Richard, Mgr Mermillod voulut bien prendre la parole. Nous avons retenu de sa brillante improvisation ces quelques mots, qui en donnent le sens sinon le texte exact : « Messieurs, la vue de ces Académiciens reporte ma pensée vers une autre Académie dont fit partie l'un des élèves les plus illustres de cette maison, Lamartine. Lamartine fut un grand génie. Comme poète, comme orateur, comme homme politique, il éblouit, il séduisit la foule et fut pendant quelques jours l'idole de ses contemporains.
« Il gouverna la France, il la sauva par la force de son éloquence et le prestige de sa personne. Il fut grand, surtout par la foi que lui transmit la plus pieuse des mères et par la part qu'il prit à la rénovation religieuse de son époque.
« Il naquit à la poésie dans vos belles campagnes, en face des vertes collines et des Alpes blanches, sous les vastes forêts où les vents exécutent leurs sauva^'es har-
monies. u Tombre de vos bosquets de charmille où gazouille le rossignol . Sa voix retentit mélodieuse et douce au milieu des autres voix du siècle. Mais cet homme qui. dans certaines circonstances, montra le courage d'un héros, ne fut pas toujours exempt de faiblesse. Plus d'une fois on put craindre qu'il n*ég*ara sa haute mison dans un vague et aventureux sentimentalisme.
« Cependant, si l'on songe aux préjugés dont fut imbu le commencement de ce siècle, on doit reconnaître que Lamartine y sacrifia moins que d'autres. Il aima d'un amour sincère son Dieu et le peuple. Son cœur, plein de tendresse, ami de toutes les grandes choses, connut tous les enivrements et toutes les amertumes. Oublions ses courtes défaillances : saluons le poète qui chanta l'immortalité de son âme et dont la lyre exprima, presque toujours, une prière, un soupir, un élan de la créature vers le Créateur... »
Les années se sont écoulées. L'ingratitude, l'injustice, le dédain dont la vieillesse de Lamartine fut abreuvée et qui le poursuivirent jusque dans la tombe, se sont enfin évanouis. L'heure des légitimes réparations a sonné pour le poète et le citoA'en.
A Màcon, les 18, 19, 20 et 21 octobre 1890, de magnifiques solennités ont eu lieu en son honneur, sous les aus])ices de l'Académie française et de M. le Ministre de l'Instruction publique. Il ne nous appartient pas de donner un compte rendu complet des discours, des f)oésies, des démonstrations populaires qui firent de ces solennités les fêtes du spiritualisme chrétien et du senti-
ment national. Disons seulement qu"nn professeur du lycée de Bourg, M. L. Bertrand, a, dans une conférence alerte et pleine d'une fine critique, sig-nalé ce que le mouvement romantique et le renouveau littéraire du commencement de ce siècle devaient à Lamartine,
D'autres ont rappelé ce que fut 1" homme en général : « Ame profondément lyrique, àme religieuse, éj)ique même par certains cotés ; orateur d'une séduction sans pareille, avec tous les dons antiques : l'abondance du verbe, la grâce, l'harmonie, la beauté austère du visage et la noblesse du geste ; homme d'Etat aussi, parfois dime sûreté de vues et d'une profondeur singulière. » {Compte rendu des fêtes du centenaire.) Lui ne veut parler (|ue « de ce petit livre des Méditations qui parut, sans nom d'auteur, au commencement de l'année 1820. » Et il démontre que si les Méditations n'ont pas créé ce qui existait déjà dans les <euvres de M'"^ de Staël et de Chateaubriand, ou }>lutùt ce qui était dans Tair bien avant 1820. elles l'ont du moins « exprimé })Our la première fois avec puissance et avec une contagion incomparable d'émotion. » On ne pouvait mieux louer Lamartine qu'en exposant cette vérité historique : M. Bertrand a eu là une très heureuse inspiration.
Ce n'est pas le lieu de dépeindre l'aspect oft'ert par la ville de Màcon en ces mémorables journées. Nous \\\'n dirons qu'un mot, emprunté au discours de clôture d(^ M. Jules Simon : « J'ai admiré vos belles rues, dans lesquelles on passait littéralement sous les fleurs, s'écria l'élégant et sympathique Académicien ; je suis allé dans vos faubourgs et jusque dans des villages éloignés de plusieurs kilomètres. Tout le monde avait fait un jardin sur le bord de la rue, arboré un drapeau. Les plus
pauvres avaient sur leur unique fenêtre un bouquet. J'en étais attendri. Je me disais : quels beaux vers aurait faits Lamartine sur une pareille fête, lui qui sentait le cœur du peuple.
« Màcon a effacé la tache de Tingratitude de la France. » On pourrait ajouter : Mâcon était alors toute la France, car toute la France était là, entassée sous le hall immense, où retentissaient les élog*es du grand homme, oii d'admirables artistes faisaient acclamer ses poésies. Toutefois, si de nombreuses délégations de Paris et des départements étaient présentes, si, comme noms de villes où résida Lamartine, on voyait, parmi les mâts tricolores, les sapins verts, les guirlandes : Mâcon, Milly, Saint-Point, Montceau, Ischia, Balbeck, Paris, le nom de Belley n'apparaissait nulle part. On avait oublié cette ville si chère à Fauteur des Méditations.
Heureusement, un poète Bugiste assistait à ces belles fêtes. Le matin de la troisième journée, il partit pour Saint-Point avec les plus distingués admirateurs du grand lyrique et, là, du milieu de la foule, il se leva pour porter la parole au nom de la ville de Belley. Son improvisation poétique a suppléé de la sorte aux hommages officiels, à l'adresse collective que devaient à Lamartine les habitants de Belley, les élèves et les anciens élèves de son collège.
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Xia ville de Belley et les fêtes du premier centenaire de Lamartine ; le dernier hommage.
E compte rendu des fêtes du centenaire, publié par l'Académie de Mâcon, commence ainsi :
(' A/i! quel peuple. On peut le 'maudire dans ses
inconstances, mais il faut T adorer pour ses fidélités et ses
retours! Qu'on dise ce qu'on voudra., Vâme de cette terre
est rnobite, mais c'est une lelle âme parmi toutes les âmes
populaires de l'antiquité et du temps présent. »
Lorsqu'il écrivait ces lignes, Lamartine semblait avoir pressenti et décrit par avance les émotions des trois glorieuses journées du centenaire, où nous eûmes la joie de voir notre pays se lever avec tout son coeur national et tout son esprit public, pour dire à ceux qui Taccusent de somnolence ou d'oubli : « Détrompez-vous ! je suis toujours la nation des grands sentiments, le peuple des grands réveils^ la terre des grands sursauts de l'bumanité ! »
C'est pour l'Académie de Maçon, disons-le à notre tour, un suprême honneur d'avoir provoqué ce magnifiipie mouvement. Mais la partie du programme qui,
pour nous, offrait le i)lus d'intérêt, s'est accomplie en dehors de la ville natale de Lamartine, en dehors des grandes réjouissances populaires officielles.
Rien de plus solennel, rien de i)lus touchant que le pèlerinage qui eut lieu à Saint-Point, le lundi 20 octobre 1890, troisième journée des fêtes de Màcon. Cette excursion rappelait le voyage funèbre que fit le poète en 18:^9, au milieu de la nuit et à la lueur des cierges, pour y conduire les restes vénérés de sa mère. Elle rappelait aussi le transport du petit cercueil arrivé d'Orient et contenant le corps de sa fille Julia, les funérailles de sa femme (1), de Lamartine lui-même. Que de souvenirs en quelques heures!
Saint-Point avait été choisi, comme lieu de sépulture^ par la mère de Lamartine dont c'était la résidence favorite. Ce fut pour se conformer au vœu exprimé par elle que Lamartine fit édifier le tombeau de sa mère au point de contact du cimetière paroissial et du parc attenant. C'est ce tombeau (pii devint aussi le sien.
Quand un voyageur gravit le chemin creux et bordé de murs, qui monte au château de Saint-Point, son regard est attiré par la vue d'un monument qu'entoure un cloître aux arcades gothiques, aux chapiteaux ornés d'emblèmes et d'oiseaux fimèbres, une cliapelleà l'arceau ogival, uii brille, en caractères de bronze, cette inscription radieuse:
SpeiW'xt anima rnea.
Dans le clair obscur de la ciiapelle, un autel de ]>ierre blanche rayonne paré de couronnes d'immortelles suspendues aux murs et de vases de fleurs. Sur cet autel, le
(1; Morte à Paris, le 21 mai 18tj3, et ensevelie à Saint-Point.
biisite de Lamartine, au-dessus, un tableau de la \ ierge et de l'Enfant Jésus. A côté, s'élance une palme d'Orient en l'honneur de ceux qui dorment là. Sous la pierre du sépulcre, de nombreux cercueils : la mère du poète, la mère de sa femme, une enfant, une femme, un grand liomme, une servante, une nièce, dans l'égalité fraternelle du tombeau.
Sur un lit de pierre, au pied de l'autel, une statue de femme couchée (statue de M'"^ Alphonse de Lamartine, par Adam Salomon appamît la tète serrée dans les plis d'un voile, le corps amaigri sous une robe aux plis de linceul (Ch. Alexandre).
Nous sommes au lundi 20 octobre. C'est à ce muimment funéraire, au vieux château gothique de Saint-Point, à <es ombrages chéris, que veulent se rendre les amis < l'élite et les plus fervents admirateurs du jioète. En dehors des fêtes de Màcon où, pendant quatre jours, l'éloquence sacrée et l'éloquence profane ont tressé, en rhonneur de Lamartine, leurs plus brillaùtes couronnes, cette troisième journée doit être consacrée au recueillement, à l'admiration intime, aux souvenirs particuliers et personnels.
Le train spécial, destiné à transporter les pèlerins à la station la plus proche du célèbre château, part à 7 heures (le Mâcon. La pluie, qui tombe persistante et menue, en a retenu plusieurs, l'heure matinale en a etïrayé quelques autres. Mais ils sont là une centaine d'hommes de choix (jui considèrent comme un devoir d'aller porter leurs hommages jusque sur cette terre illustrée par tant de veilles laborieuses et de tristesses.
On distingue M. le baron Lombard de Buffières, président de l'Académie de Màcon (frère de feu M. Lombard
de Buffièrcs, sous-préfet de Belley) ; M. Francisque Bouillier et M. Georges Picot, membres de l'Institut ; MM. Marignan, premier président, et Maillet, procureur général à la Cour d'appel de Dijon : MM. Paul et Victor de Laprade, fils du grand poète, tant aimé de celui qu'ils viennent saluer dans sa tombe ; M. Morin-Pons, président de l'Académie de Lyon ; M. BuUiot, président de la Société Eduenne ; M. le comte de Galbert, délégué de l'Académie delpliinale ; M. le marquis d'Arcollières, président de l'Académie de Savoie; M. Villard, avocat, maître es jeux floraux ; M. Lortet, doyen de la Faculté de médecine de Lyon ; M. Mossot, président, et les délégués de l'Académie Lamartine, dont le siège est à Menou (Nièvre;; M. Chevalier, président du Tribunal civil de Màcon ; M. le baron Legoux ; de nombreux représentants de la presse, et enfin notre compatriote M. Gabriel La Bâtie, qui, pour tirer d'un étrange oubli le nom de la ville que le poète appelait sa patrie classiqiie, s'était présenté spontanément, dès le premier jour des fêtes, comme délé o:ué de Bellev.
Mais laissons M. La Bâtie faire lui-même le récit de son voyage à Saint-Point. Nous sommes heureux que ce récit nous ait été communiqué par celui de nos compatriotes auquel son talent et une chaleureuse inspiration permirent, si à profîos, de représenter la ville de Belley aux fêtes de ce premier centenaire.