PROMENADES AVEC LE PERE VARLET
vraiitos vapeurs, des chants d"ani()iii- (|ui lui montaient au cerveau, dans ses promenades solitaires, au milieu des prés et des bois, en face de toutes ces collines, de. toutes ces roches dont pas une ne ressemble à celle qui la suit, de toutes ces montagnes qui déploient devant nos yeux leur manteau de verdure ou au loin. comuK^ dans une succession infinie, mêlent à l'azur du ciel. ici leurs masses bleuissantes, ailleurs les blanches dentelles de leurs cimes. A cliacun des mille plis et replis de terrain, une perspective nouvelle : tantôt une cascade qui se précipite et. dans ses bonds terribles, projette en gerbes étincelantes la poudre de ses eaux ; tant(U le Rhône, au cours majestueux et rapide : tantôt une rivière limpide comme le cristal, scintillant au soleil à travers les joncs et les aunes ; tantôt enfin quelque petit lac dont la surface tranquille invite à se reposer sur ses bords et reflète les ruines imposantes de quelque abbaye ou de (pielque vieux manoir.
>s0us ne savons si les Pères de la Foi, connue les maîtres de celui (jui crayonne ces lignes avaient coutume d'organiser pour leurs élèves ces promenades d'une journée entière qu'on api)elait à son époque de grands congés. Précédés de la fanfare, nous traversions la ville à l'aube ! Quel orgueil d'être ainsi transformés en réveillematin pour les habitants, qui nous regardaient jtasser ii travers leurs persiennes ! Quelle joie de parcourir les sites si variés du Bugey ou de la Savoie sur les chars à échelles destinés aux travaux agricoles, primitifs véhicules trouvés d'une douceur extrême et changés yxmv nous en chars de victoire ! Quel ravissement pour nos jeunes âmes, lorsque, portés sur un bateau à vapeur ou, j)lus poétiquement, sur un large bateau de marhiicrs aux
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rames mues en cadence, nous glissions sur les eaux bleues du canal de Savières et du lac du Bourget, voyant s'étaler devant nous Tun des plus sublimes panoramas des Alpes î Quel étonnement en face des gorges de Yenne. de celles de la Dangereuse (près Artemare) ou du Fier î
Il est à supposer que les excellents professeurs de Lamai-tine ne négligeaient pas ces charmantes et utiles . distractions, récompense et délassement après une longue période d'étude et de travail. Comme but on n'avait que l'embarras du choix. La Chartreuse de Porte, le Mollard de Don, la cascade de (jlandieu^ le lac d'Aiguebelette, le col du Chat et Chambéry, l'abbaye d'Haute- Combe et le lac du Bourget, le château de Châtillon, le val de Fier, le signal du Colombier, la cascade de Cervéneux, l'abbaye de Saint-Sulpice, Hauteville et ses forêts, les ruines d'Arvière, offraient, à moins de quarante kilomètres, les plus ravissantes excursions qu'une jeunesse puisse rêver.
Les sorties ordinaires et extraordinaires du collège ou les promenades avec le Père ^'arlet, c'était la nature se révélant, par un contact plus intime, en plein soleil et dans toute son étendue, sous ses plus merveilleux aspects. De tels spectacles — Lamartine dira le mot — auraient rendu le rocher poète.
Cantique sur le torrent de Thoys ; émotions littéraires
de Lamartine
ENDANT que le Père ^'a^let dit avec componction et --^ dans le plus grand silence son bréviaire, Lamartine Ht' contemple, admire, s'émeut. Il prie aussi, mais à sa façon, comme prient les poètes. 11 s'arrête, le front enllammé, les regards dans Tlnfîni. mille pensées Tassiè- ' gent, que sa main ne peut écrire et sa bouche exprimer. Mais l'inspiration qui le transporte ne s'envole pas touj(jurs en vagues rêveries, en fugitives fumées . Elle se fixe parfois dans un ensemble de mots et de rythmes que les anciens appelaient la langue des dieux. Dés lors, il peut se croire poète.
« Quelquefois aussi je composais en silence des psaumes enfantins, à l'imitation de ceux de David que j'entendais sans cesse murmurer jtar le Père \'arlet récitant son bréviaire, J'en ai conservé quelques strophes incomplètes que j'avais données à mes sœurs en revenant à la maison aux vacances et que j'ai retrouvées, il n'y a pas longtemps, en feuilletant les modèles d'écriture et de dessin livrés aux rats dans un cabinet noir de
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ii«>tre maisùu paternelle. Les vuici : uii v verra la pente et la première goutte de ce ruisseau de pu(''sie qui devint plus tard des Hormonies. I/enfant est le germe d'un homme.
C ANTIQUE SU H LE TUKKENT DE THOYS
PRÈS DE I3ELLEY
Les éditeurs des œucres de Ui.uw.rthu; out.xmr erreur, imprimé Tuisy au lieu de Thot/s.
Quas-tu vu la -haut, turreut suaut d'écume, Pour reculer deffroi comme uu coursier réiif. Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume Pour te briser hurlant de récif en récif?
Tes bonds, tes secousses,
Les cris que tu i)0usses
Dans leur nid de mousses.
Font i)eur aux oiseaux ;
La mère qui tremble,
Aux branches du tremble
Appelle et rassemble .Ses petits, tout trempés de la poudre des eaux I
Laiyle seul, assez fort pour lutter avec Tonde. Se i>récipite en bas du sonniiet du rocher; Il se rit de ta peur, il te brave, il te sonde ; Il remonte, il descend comme un hardi nocher
Son aile intréjùde
Bat le roc humide.
Se renverse et ride
Ton flot (pli seiifuil ;
EN FACE D UN TORRENT ET 1) UN BEAU PAYS l*2o
L'abîme répète Le cri qu"il te jette ; Son duvet reflète L'éclaii- de son *oleil qu'il porte dans ta nuii !
As-tu d(»ne vu là-haut ton Dieu dans le nuap
Torrent épouvanté, pour te sauver ainsi ?
Du Jéhovah des eaux as-tu vu le visag-e?
Du froid de ses frissons es-tu resté transi?
Fuis I c'est ton maître et ton jug»^ FuisI c'est le Dieu sans refug-e Qui sécha l'eau du déluge, Qui refoula le Jourdain ; Qui. pour ouvrir une route A son peuple ingrat qui doute, Prit la mer et la tint toute Un joui- nu creux de sa main !
Tu n'es (]U'un élément : mais moi. je suis un homme ! Tu fuis et moi j'adore, ô stupide torrent 1 Quoi I tu ne sais donc pas le nom dont il se nomme ? Quoi I tu ne lis donc pas dans ton flot transparent ?
Moi. je le lis sans nuages
Dans le livre à mille pages
Que la nature et les âges
Déroulent incessamment :
Dans les syllades divines
Qui luisent sur les collines.
Majuscules cristallines Dont l'étoile l'imprime au bleu du firmameni!
Ah I si tu le savais, flot sans yeux et sans àm.' Tune t'enfuirais pas avec ces cris d'horreur.
r2r, LAMARTINE A BELLEY |
Tu ne te fondrais pas comme leau sur la flamme, Tu ne remplirais pas ces rocs de ta terreur !
Tu courrais, de cime en cime. l
De sa gloire grandir Ihymne ;
Tu t'étendrais dans labîme
Comme un limpide miroir ;
Et ses anges sur leur plume
Lui feraient monter ta brume
C'omuif* l'encens quon allume M'Hite en sentant le feu du creux do r<'nc<''ii>()ii\
Et des petits oiseaux l'harmonieuse troupe Aux soupirs de tes bords viendrait s'unir en chœur lioirait ta goutte d'eau comme dans une coupe Et riderait ton sein d'un battement de cœur.
Ton écume vagabonde.
Le limon, la feuille immonde.
Qui roTilent avec ton onde.
Ne ternii-aient plus tes flots.
Las de ta fuite insensée.
Ta vague, en sa main bercée.
Serait, comme ma pensée.
Tout lumière au dehors, au dedans tout repos 1
Kt les enfants \ iendraient. penchés sur tes eaux vives, K*^gîirderce que Dieu sous la vague accomplit. Et le sacré vieillard qui me guide à tes rives S'asseoirait pour prier sur les fleurs de ton lit .
Et de ses saisons passées
Les images retracées
Feraient jouer ses pensées
Autoiu- de ses chevi'ux blancs.
Conmie. quand l'hiver assiège
Le chaume qui les pi-otège,
On voit dehors, sur la neige.
An >euil de leui-s nraisons. jouer de blonds enfanis.
EN FACE L) UX TORRENT ET d'uN BEAU PAYS 12'
Mais tu ne me réponds que par des coups de foudre ; Tu ne fais que du vent, de Técunie et du bruit ; Ton flot semble pressé de "se réduire en poudre Et d'échapper au vent, dont l'aile te poursuit :
Cours donc où va le tonnerre,
Et le tremblement de terre.
Et l'aigle échappé de l'aire,
Et le coursier qui dit : Va I
Toutes choses insensées.
Par un vague instinct chassées
Et qui semblent si pressées
D'échapper à Jéhovah !
Mais moi. l'enfant du Père et que ce nom rassure,
Je m'y sens attiré d'un invincible aimant.
(.'e nom chante pour moi dans toute la nature
Et mon cœur, sans repos, le sait même en dormant.
Ainsi, fatigué de veille.
L'enfant de chœur qui sommeille.
Du cierge qu'ourdit l'abeille
Laisse vaciller le feu ;
Sur le parvis qu'il traverse.
En dormant sa main le berce :
La torche en vain se renverse; La tlanune se redresse et monte encore à Dieu !
'( Je montrai un jonr, en revenant à la ville, ce petit cantique au vieux prêtre. Il ne put s'empêcher de di'rider les plis toujours un peu sévères de sa bouclie ; il ai)j)laudit même à deux ou trois de mes images, surtout
il celles des saintes pensées des vieillards comparés à des enfants qui jouent en hiver sur la neige, sans senti le froid et à celle de Tentant de chœur assoupi, qui lais? pencher le cierge sans que la Hamme cesse de monter à Dieu.
« 11 me demanda de lui écrire i)lus correctement ce cantique pour le faire lire au Père Debrosse, supérieur du collège : mais il ne le lut [xjint dans la classe, sans doute de peur de manquer à la discipline antipoétique de nos leçons.
« Le"^ Jésuites cependant en eurent connaissance ; iU m'en firent plusieurs fois compliment depuis, pendant les récréations, et. après leur dispersion, on dut retrouver cette ébauche, parmi les papiers du Père Debrosse, dans les balayures du collège.
« Cette ébauche ne méritait pas un autre sort. La })oésie se compose de trois choses : sentiment, peinture, musique. Dans ce cantique d'enfant, il n'y avait que de la musique et un peu de jieinture. Le rythme m'enivrait déjà ; mais le rythme seul ressemble à ce chef d'orchestre qui bat la mesure avec son archet pendant les silences de la mélodie... »
« Cependant les aspects tour a tour riants ou grandioses (pli se déroulaient à mes yeux d'enfant, pendant ces longues excursions de (quatre ou cinq heures dans c<' ])eau pays, avant-scène des Al})es, me remplissaient l'imagination d'images, d'autant i)lus imprimées en moi (pie le silence obstiné de mon guide me permettait moins de distractions. Il me rendait contem])lateur par force.
« Cette belle et pittoresque nature était comme un livre (ju'onm'anrait contraint à lire, pendant un certain iioni]»re d'heures par jour, en déchitfrant t(jut seul le
EN FACE d'un TORRENT KT d'in BEAU PAYS ].'1\)
sens. Je n'étais (|uc ti'oji |ir(''(lis|K)S('' à m'y absorber tout (Mitier ; je m'y plongeais par tons mes sens : cielsnr nia tète, herbes et tlenrs sous mes pieds; Alpes lointaines, l{hnnc rapide, cascades écumantes, horizons sinistres ou g-racieux sons mes regards ; bruit des eaux, des feuilles, des oiseanx, des insectes à mes oreilles, ombres des forêts sur mon front ; odeurs enivrantes des prés fauchés du matin, séchant en menles sur les revers des coteaux, l)ains d'air rafraîchissants on attiédis qui rendaient à tous mes membres la première élasticité de l'enfance : sentiment d'une telle légèreté et d'une telle volatilisation de corps, qu'il me semblait que la brise n'avait qu'à soufUer pour m'empm-ter^ avec l'insecte ailé (»u avec la feuille liottante, dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant autour de moi.
« Ces impressions auraient rendu le rocher poète. Je le devenais davantage chaque jour, mais je ne savais guère encore ce que c'était que la poésie.
« Vue lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de rhétorique un de nos maîtres les plus aimés, le Père Béquet, m'en apprit davantage que tous les vers classiques de Mrgile ou d'Horace interj)rét(''s l)éniblement jusque-là. Je revois d'ici le lieu, la place, le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de l'existence ! »
On s'en souvient, « le Père Béquet n'était nullement comme le Père \'arlet. un cénobite pétritîé dans sa celhile par son austère piété ou comme le limaçon fossille dans sa coquille : c'était un homme du monde. Il était entré tard dans l'ordre; et, après une vie répandue, il avait voulu recueillir la maturité de sa vie et utiliser à l'instruction littcu'aire de la jeunesse ses talents et ses
goûts, goûts et talents (l'im lettré accompli. La littérature était pour lui- la moitié de l'existence, sa piété même était littéraire. Il croyait que Tesprit humain est connne la glace de cristal et que, plus on le j.'olit, plus il rell*'t«' de divinité dans ses (puvres.
« Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les ]ilus lettrés d'entre nous. Il était plut<H pour nous un condisciple avancé en années qu'un maître. Ses conversations familières avec nous dans les jardins, pendant les heures de délassement, étaient les meilleures et les ])lus charmantes de ses leçons. Son goût raffiné tenait un peu de la douce et exquise mollesse de son caractère. Ce camctère était gracieusement imprimé sur sa physionomie. Son visage était presque toujours déridé, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce sourire fin et pensif qui semble relever sur les lèvres une demi- pensée et un demimot. On voyait ([uo ce qu'il contemplait en lui-même était toujours bon, spirituel, agréable à lui-même et aux autres. Ses lèvres en avaient contracté un pli : c'était la réticence de la bonté qui médite un plaisir à faire ou unr amabilité à dire.
« Le seul défaut littéraire de cet excellent honnuc tenait à ses (pialités de cœur et d'esprit : il y avait un peu d'efï'émination dans son goût et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique qu'on api)elle le gothique fleuri: le style du Père Béquet était du français fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le grand génie de cette magniflque Corruption de style.
« M. de Chateaubriand venait de faire paraître le Génie fia Christianisme. Les Jésuites, très favorisés alors j)ar l'Empire et par le cardinal Fesch, oncle de Najjoléon.
EN FACE D'rX TORRENT ET d'tn BEAU PAYS \'M
saluèrent le Génie du CJ/i'istian'isnie avec moins .rcntliousiasme que le parti de TEmpire et le parti royaliste ne l'avaient salué; ils ne se dissimulèrent pas que le secours apporté en apparence par ce livre à la religion était un secours dangereux, plus poétique que chrétien, et que les sensualités d'images et de cœur, par lesquelles l'écrivain alléchait pour ainsi dire les âmes, étaient au fond très opposées à l'orthodoxie littéraire et à la sévérité <lu dogme et de l'esprit chrétien. Mais, tout en élaguant très prudemment du livre les parties romanesques ou passionnées trop propres à allumer ou à eti'éminer les passions précoces de leur jeunesse, ils le laissèrent circuler à demi-dose dans leurs collèges. Un abrégé, en deux volumes, épuré d'Attala. do René et plusieurs autres chapitres troj) remuants [)Our des âmes déjà émues, furent mis par eux dans les mains de leurs maîtres d'étude. A titi'e de professeur de belles-lettres, le Père Béquet posséda le premier exemplaire. Il était tro]) ravi pour renfermer en lui-même son ivresse et trop communicatif pour ne pas nous associer à son bonheur. )>
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Une classe et une lecture mémorable du Père Becquet influence de Chateaubriand ; retour à Mâcon en 1806
AGE du pur sentiment commence à passer. La partie intellectueUe de l'àme, en se déTeloppant. joint à l'impression instinctive et sentimentale la facult»' ■de discerner, la connaissance de Tordre et du gunt littéraire. Le poète se complète, car la poésie, c'est, en même temps qu'une phrase brillante et cadencée. 1«' bun sens porté à un degré supérieur. La poésie, ce.st le beau, or le beau — jamais poète ne le montra de façcni plus saisissante — c'est la splendeur du vrai.
Xons allons voir comment Lamartine arrivé en rhétornjuo appliqua ce principe et exerça pour la premiènî f"is. à l'égard de Chateaubriand, sa mison littéraire.
'c l'ii jour de printemps, les i-ayons du soleil de mai entraient, avec les senteurs des jardins et des prés, par la fenêtre ouverte de la classe, au rez^ie-chaussée ; la sève rajeunie delà saison circulait dans nos vehies comme dans les plantes ; ces lueurs, ces odeurs, ces bourdonnements d'insectes, ces parfmns de la canijiagne apportés par les bouffées du vent tiède, appelaient toutes nos pensées au dehors.
« Je ne sais quel vague ennui, phénomène ordinaire du printemps sur les hommes sédentaires, se traliissait en nous i)ar l'inattention, les nonchalances d'attitude, les haillements mal contenus sur les bancs de bois de la salle. Le Père Béquet lui-même, très indulgent de sa nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence o-énérale ; il nous lisait et nous commentait, sans goût et sans verve, je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les images et les pensées étaient aussi usées, pour lui et pour nous, que le parchemin taché d'encre de nos livres d'étude.
a Un autre livre l)roché en papier de couleur était fermé sous son bras, entre son haljit noir et son coude : on voyait qu'il y pensait malgré lui ; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur le pupitre de sa chaire, se détournait involontairement et tombait obli- (piement sur le livre jn'essé contre son cœur.
«( Nous-mêmes nous regardions avec curiosité ce livre dont la couverture inusitée excitait notre étonnement. Nous avions comme le pressentiment ou comme l'attente «le quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce mystérieux volume.
« Tout à coup le Père Béquet ferme ses livres grc*: s et latins. Il nous dit que la classe était finie par exception pour cette matinée, mais que, pour remplir plus agréa- Ijlement l'heure qui nous restait avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre mondain qui venait <le ])ai-aître et dont Pauteur, inconnu jusque-là, s'appelait Chateaubriand.
« Ce petit prologue, iirononcé avec l'accent d'un honunc qui annonce une bonne nouvelle à son auditoire et (jui fait entendre plus qu'il ne dit , réveilla tout à coui>
notre attontiuii. La sérénité du joiir.de fètc entrant par la fenêtre grillée de la classe, le chant des oiseaux sous la charmille, Tespoir d'aller hientot nous-mêmes respirer lihrement dans ces allées l'air du j^rintemps, nous pr«'^disposaient au jdaisir. Nous fermâmes donc nos livres .l'étude dans nos pupitres et, les coudes appuyées sur la tahle, la tête dans nos mains, nous prîmes l'attitude des disciples qui écoutent le maître dans le tableau de l'Ecole d'Athènes de Eaphaël.
« Mes amis, nous dit alors le bon professeur. j(^ vais u faire une chose inusitée, peut-être répréhensible, je '( vais tenter sur vos esprits une épreuve de goût : je vais H voir si rimpression qu'un livre tout moderne m'a faite « ce matin, en parcourant ces pages, est une illusion de « la nouveauté ou si c'est une admiration légitime et <( motivée pour des images et ptjur un style aussi réel- « lement beaux que l'antique oii nous cherchons ensem- « ])le le beau. Ecoutez avec attention les pages que je « vais vous lire, recueillez bien vos impressions et vos « jugements : je vous interrogerai ensuite sur vos iiro- H près sentiments et je vous donnerai, pour sujet « de composition demain, l'analyse raisonnée de ces « pages. Ceux d'entre vous qui i)réf èrent, à cause de leur •< âge plus tendre, les promenades et les jeux de cette « belle matinée à des délassements d'esprit, peuvent se * retirer ; les autres resteront librement avec moi pour « d'autres pjlaisirs. »
« La foule s'élança dans les jardins avec àc^ cris de joie qui se confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des charmilles ; huit ou dix adolescents des plus âgés ou des plus lettrés restèrent, retenus par la confiance qu'ils avaient dans le goût délicat du maître et
parleur attrait déjà pruiiuiicé pour 1rs plaisirs de rcsjirit J*<'4ais du nombre ; mes deux rivaux et mes deux amis, ' Louis de Mgnet et Aymun de ^ irieu, se groupèrent avec moi au pied de la chaire. Nous étions tout regards et tout oreilles pour le phénomène promis. . . >»
<c Le Père frappa sur son livre et commença : <' Il est un Dieu. L'imjne seul a dit : « Il n'y a pas de V Dieu. » La gran<]eur des idées, la pompe des mots nous saisirent. La vuix solennelle du Père, les larmes qui semblaient poindre de son cœur ou trembler dans sa ; poitrine, la nouveauté de ces accents, la sainteté de ces délices, enivraient nos oreilles et captivaient nos imaginations. Nous entendîmes ce que nous n avions jamais entendu : le beau dans le vrai, le sentiment dans la grandeur, le mouvement du cœur dans l'harmonie des langues ; il n'y avait pas besoin de nous provoquer au silence. Le silence se faisait de lui-même, par la peur de perdre une de ces magnitiques plu-ases qui ikjus parlaient de linconnu. Le mystère, traduction de l'infini dans la nature, achevait toutes ces majestés de la parole. La grâce y était aussi merveilleuse que la grandeur. La femme y tenait de l'ange. Attala était la divinité des forêts ; nos cœurs l'adoraient, sans la comprendre...
« L'heure sonna trop prompte à la lugubre horloge dr la chapelle : nous aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures ; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de plirases nous avait enlevé le sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé, que nous lui demandions encore des pages. Nous remerciâmes le maître de nous avoir fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en sortant à la fin de Tannée d'études, de lire à satiété ces volumes. Ces quelques gouttes
n'avaient fait qu'irriter nutre suif. Nous n'eûmes pas d'antre entretien tout le reste du jour: nous en rêvâmes la nuit ; nous en rechercliàmes les mélodies de pensées dans notre mémoire, au réveil... »
« Pendant longtemps, la promesse de nous lire encore quelques fragments de ce merveilleux ouvrage fut le plus infaillible encouragement au travail que nos professeurs pussent nous otfrir. J'étais certainement un des plus touchés, parce que les trois notes qui étaient nées avec moi, la religion, la mélancolie et la famille, étaient aussi les notes les plus neuves et les islus divines du génie de Chateaubriand... »
<c De ce moment, le nom de INI. de Chateaubriand fut une fascination pour nous : il remplit notre esprit d'un éblouissement d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait le vertige de la poésie. Il fit le même eli'et sur Béranger, }»lus avancé en âge.
« Pourquoi? parce que, indépendamment des beautés réelles de ce style, ce style était neuf, et qu'il y a, dans la nouveauté, une primeur de sensations qui est, à elle seule, une beauté littéraire. De même que chaque peuple, chaque civilisation et chaque siècle portent leurs pensées^ ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous révélait le stvle du dix-neuvième siècle : stvle composite, comme le genre d'architecture auquel on applique ce nom : style qui mêle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis magique de pjaroles musicales, pour faire illusion souvent sur le peu de solidité du lV>nd.
« Aussi les œuvres de M. de Chateaubriand furentelles un des premiers livres sur lesquels nous nous
précipitâmes, comme ï<ur la proie de nos imaginations, à la fin de nos études, en rentrant dans les bibliothèques de famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mérite de ce grand prestidigitateur de style, ce qne J^e/ié et Âtala, Les Martyrs^ donnèrent de délire à mon imagination ; mais je dois dire aussi que, dès ces premières lectures au collège, tout en étant plus ému peut-être qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la musique et surtout de la mélancolie de ce style, je fus plus frappé (jue tout autre aussi du défaut de raisonnement, de naturel et de simplicité qui caractérisait malheureusement ces belles œuvres. Je me- souviens qu'un jour, assis avec quatre de mes condisciples sur un tronc d'arbre, au bord du Rhône, nous lûmes, pendant toute la récréation, quelques chapitres du Génie (la Christianisme, et que nous en fûmes émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut fermé, nous nous interrogeâmes les mis les autres sur nos impressions réfléchies; tijut le monde s'écria que c'était le plus beau des livres qui fût jamais tombé sous nos yeux, dans le courant de nos lectures. « Et toi ? me demandèrent mes camarades. — Moi, répondis-je, je pense comme vous ; c'est bien beau, mais ce n'est pas du vi-ai beau encore. — Et pourquoi? ajoutèrent-ils. — Parce que c'est trop beau, parce que la nature y disparaît trop sous l'artifice, parce (pie cela enivre au lieu de toucher : et, s'il faut tout vous dii-e, en un mot, ajoutai-je, parce que les larmes que nuus venons de verser, en lisant ces pages, sont des larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos c(Hurs. »
" Mes amis se récrièrent alors sur la sévérité de ce jugement précoce, qu'ils ont ratifié depuis; ils m'ont rappelé
bien souvent plus tard cette précocité de bon sens cpu se laissait séduire, mais qui ne se laissait pas tromper [tar ce grand génie de décadence.
« CependaûVlL-da Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent, dès- mon enfance, le grand horizon de la poésie moderne.
(c C'est ainsi que, d'abord la nature, puis l'imagination, puis la piété^ puis l'amour, me donnèrent les premiers instincts et les premières leçons de poésie. Je n'ai jamais eu une pensée dont je ne trouve la racine dans un sentiment : tout vient du cœur : jVascuntur ]joetœ. J'ai trouvé l'autre jour cette inscription au crayon et signée seulement d'une initiale, sur la vieille porte vermoulue de ma maison de village, à Milly, l'anonyme a raison... »
Dans le chapitre des Souvenirs et Portraits, spécialement consacré à Chateaubriand, Lamartine complète sa pensée par ces lignes :
» Quand parut le Génie du CIn'istianisme, j'étais ^ii collège des Jésuites. Je fus ébloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'étais, cela me fit l'elfet d'un beau thème de rhétorique.
« Qu'était-ce donc que ce génie inconnu qui se révélait tout à coup aux hommes? ^'oici ce que nous entendîmes murmurer çàet là par nos maîtres, en rentrant, curieux^ des bords escarpés du Rhône à la ville :
« C'était un gentilhomme qui ne sortait d'aucune école que de celle de la mer, des forêts vierges du nouveau monde. On le disait jeune comme les prodiges, qui n'ont point d'ancêtres, sauvage comme les prophètes qui ne ressortent que d'eux-mêmes et de Dieu, triste comme les immensités. Il avait paru tout à coup à son siècle, un livre à la main .
« Ce livre était bien jikis qu'un chef-d'œuvre, c'était un mystère ; c'était bien plus encore, c'était un sentiment, une résurrection, un passé évoqué de toutes les tombes, de tous les cœurs. On ne lui demandait pas d'oii il venait, mais on jjleurait en le revoyant, comme en revoyant une ombre.
« Quel ascendant un | areil livre ne devait-il pas prendre au premier pas sur un monde renversé, bouleversé, dépouillé, égorg'é, qui ne savait plus que croire, que sentir, que dire, et qui attendait une voix d 'en-haut pour reprendre lialeine ? Jamais une pareille réaction n'avait été mieux préparée ici-bas.
« L'énio-me de l'auteur se mêlait à l'énio-me de l'onvrage... »
Lamartine, lui-même, prenait part, d'une façon toute particulière, à cette réaction religieuse du commencement de ce siècle. Avec les grandes leçons de ses maîtres, avec les chants de la nature qui correspondaient aux chants intimes de son âme, le mouvement religieux dont les œuvres de Chateaubriand étaient l'indice autant et plus que la cause, l'éleva de suite aux plus hauts sommets etcaptiva son C(pur. C'est l'idée religieuse qui rayonna sur son âme au début comme aux confins de sa vie.
Aussi grand jioète et sous quelques rapports plus vraiment poète que Mctor Hugo, il avait, par-dessus toutes choses, beaucoup de cœur. Or, le cœur rectifie le jugement et Lamartine, malgré des faiblesses passagères, garda sa raison toujours intacte. Cette émotion qu'il ressentait au collège de Belley en face du vrai, du beau, du bien, il l'éprouva sans cesse, tille fut sa sauvegarde durant sa carrière si mouvementée et si brillante ; elle le garantit contre les atteintes dégradantes du septicisme et lui
épargna de trop violents écarts. Chez lui, les mobiles Immains perdent ce qu'ils ont de bas et d'avilissant. Sou esprit voit tout de haut, poétise (tout ce qui peut être (juelquefois un danger). Si Técolier de Belley, déjà si sensible aux beautés littéraires, ne devint pas le roi des [loètes, il mérite de recevoir une appellation non moins liatteuse, et, on peut le redire, Lamartine c'est la poésie.
C'est par lamison, la noblesse des idées^. la haute philosophie, la sincérité des sentiments, qu'il l'emporte sur ses contemporains et sur Chateaubriand lui-même. « La renaissance chrétienne^ commencée par Chateaubriand, se continue par Lamartine. Seulement, le premier n'a ([u'une sensibilité d'imagination et qu'une religion littéraire : païen au fond, il monte le christianisme comme un opéra, avec plus de décors et de mise en scène que de conviction et de foi. »
Ces paroles sont de M. Emile Deschanel. L'éminent critique reconnaît que le style de Chateaubriand n'est pas du vrai beau. En cela, il se range à l'avis exprimé par Lamartine, lorsqu'il était au collège de Belley.
La religion de Lamartine était plus vraie, plus profonde que celle de Chateaubriand. S'il était né cinquante ans plus tard, elle eût été plus positive et plus philosophique encore : il serait devenu le chef d'un centre catholique français. Comme l'a si bien fait ressortir M. E.-M. de ^'ogué. il a été le précurseur des âmes généreuses (pli fondent, de nos jours, ce grand parti, l'un des premiers ouvriers des grandes choses qui se préparent. Mais, bien qu'alîranchi, dans une certaine mesure, de son irrésistible inlluence, il dut subir plus, qu'il ne pensait, la mode ultra-sentimentale et fleurie de Chateaubriand. 1 A l'époque où le Père Béquet fit à Lamartine et à ses
camarades de classe la lecture du Génie d h Christianisme et de divers fragments de Chateaubriand, le jeune poète avait achevé la plus grosse partie de ses études. Il était en rhétorique.
Cette classe de réthorique met en relief ses aptitudes. Ses connaissances aug'mentent. son jugement se mûrit, son âme semble devenir plus religieuse, ses succès sont très nombreux à la fin de Tannée. Sa mère s'en montre extrêmement satisfaite, comme son J/annscrifle constate, mais elle craint pC)ur l'avenir :
<' 25 septembre, Milly 1806).
« Alphonse devait arriver de son collège ; j'allais, le 17, le recevoir à Mâcon. Il arriva seul le soir. Je Tai trouvé beaucoup mieux que je ne l'espérais ; il est plus grand que moi d'une main, un [leu maigre et un peu pâle, mais fort quoique élancé. C'est d'ailleurs un excellent enfant : les Jésuites, ses maîtres, se louent de ses facultés : il revient chargé de premiers prix et de couronnes, discours latin, discours français, version latine, poésie latine, et il est, malgré cela, très modeste. Ce qui me fait I)lus de plaisir encore, c'est qu'il paraît avoir de l'inclination maintenant à la piété. Que Dieu le bénisse et lui conserve ces j>récieux dons, seuls capables de le rendre heureux! J'ai couru, après l'avoir embrassé, à l'église, jiour remercier Dieu avec des larmes de son retour et de tant de faveurs qu'il me fait.
" Jai présenté Alphonse à toute la famille, à Montceau :1 , avec un }»eu d'org'ueil. Seulement, je ne lui
1, Domaine de la famille de Lamartine, lot d'nne tante du poèti' (Marie- Anne -Charlotte-Eugénie), connue sous le nom de Mlle d-* Lamartine, une sainte femme, très bienfaisante. Lamartine hérita du chût, au .1.' M(.ntceau en 18:33.
trouve pas le ton aussi doux que je youdrais; je crains de l'éloigner de moi, qu'il aime tant, en le grondant làdessus et, d'un autre côté, je crains de le gâter par trop de condescendance. Mon Dieu, qu'il est difficile de faire un homme! Nous sommes, mon mari et moi, bien tourmentés de ce que nous allons en faire. Il adore l'état militaire qui est celui de son père ; mais cette guerre Contre la Prusse dévore tant et tant de jeunes gens ! et ]juis la licence des armées est si mortelle à l'innocence ! que Dieu nous éclaire ! »
L'àme éminemment sensible de M*"*^ de Lamartine est tout entière dans ces lignes. L'irrésolution de ses parents, qui fut si préjudiciable à son fils, y apparaît déjà. Lamartine se tracera lui-même sa voie, mais au prix de quelles difficultés et de quels périls !
A travers ces difficultés et ces périls, sa sensibilité naturelle se développera encore. Il aura de grandes crises, de grandes souffrances morales, mais ce sont elles qui lui arracheront ses gémissements les plus poétiques, ses soupirs les plus tendres.
Il le déclare lui-même, chacune de ses poésies fut véritablement sentie : témoins ses Adieiw au collège de JBelIey., pressentiments des écueils et des passions du monde, plainte mélancolique et douce qui s'échappa naturellement de son cœur, lorsqu'il eut francld le seuil de cette maison où il avait connu les joies les plus vives et les plus pures de son existence.
isteîÇèrit^^
Tir^W^-^\*
La dernière année scolaire de Lamartine (1806-1807) ; son départ du collège de Belley.
^ ELùx le récit que nous avons donné plus haut,
"^ Lamartine vint • au collège de Belley, quelques
'^ jours après la rentrée des classes, en l'année 1803
l't c'est le 22 du mois d'octobre qu'il fut confié par sa
mère aux religieux dont il se loue si vivement.
Il fit sa troisième en l'année 1803-1804, ses humanités u seconde en l'année 1804-1805, sa rhétorique en l'année 1805-1806, sa pjhilosophie en Tannée 1806-1807. Enfin, comme on a dû le remarqui^i*, son principal professeur fut l'excellent et distingué Père Béquet, qui, delà troisième, le suivit en humanités et en rliétorique. Quant à la philosophie, on sait qu'elle lui fut enseignée par le Père' ^'rindts.
La succession des cours, merveilleuses étapes pour le jeune poète, lui apporta des joies intimes de plus en plus douces et de plus en plus élevées. Son année de troisième, avait été son année d'acclimatation à un milieu scolaire nouveau, acclmiatation d'autant plus facile que ce milieu convenait pai-ticulièrement à sa nature et aux nobles
14f> LAMARTINE A BELLEY
propensions de son âme. Après cette année, qui fut aussi pour Lamartine une année de résurrection morale, il ne connut i»lus que des heures charmantes, que les enivrements de la pensée et les jouissances supérieures de l'esprit .
« Cet état de mon âme dura trois ans, interrompu seulement par des études qui n'étaient que des hadinag*es, des excursions à la fin de Tannée, qui n^'étaient que des triomphes et des vacances à Milly, à Bienassis ou au Gmnd-Lemps, qui n'étaient que des essais dans la vie. Mais, malgré ma félicité continue, l'amour de la liberté préA'alait encore sur ces délices ; je ne pouvais m'arracher aux rêves encore plus pénétrants de vie indépendante. Le gouvernement de l'empereur Napoléon venait en aide à ces rêves ; car, à chaque instant, le bruit se répandait au collège de Belley que les Pères de la Foi allaient être exjailsés de leur établissement et qu'une querelle existait entre le cardinal Fesch et l'Empereur à leur sujet à la suite de laquelle ils seraient contraints d'abandonner leur excellent collège et de nou^ rendre à la liberté...
D'ailleurs « je n'ai jamais pu discipliner mon âme à la servitude, quelque adoucie qu'elle fût par l'amitié, j)ar la faveur de mes maîtres, par la poj)ularité bienveillante dont mes condiscii»les m'entouraient au collège. Cette libei-té des yeux, des pas, des mouvements, long-temps savourée à la campagne, me rendaient les murs de l'école plus obscurs et i)lus étroits. J'étais un prisonnier I>lus heureux que les autres, mais j'étais toujours un prisonnier. Je ne m'entretenais avec mes amis, dans les heures de libre entretien, que du bonheur de sortir bient<H de cette réclusion forcée et de i)osséder de nouveau le ciel, les cliamps, les bois, les eaux, les montagnes de
DERNIERE ANNÉE I^COLAIRE 14'
710S demeures paternelles. .1 avais la fièvre perpétuelle de la liberté, j'avais la frénésie de la nature. . . »
Que de fois, dans le dortoir, il s'approchait de la haute fenêtre, la plus voisine de son lit et dont il a déjà [»lusieurs fois parlé. De cette fenêtre, il dominait « une verte vallée du Bugey, tapissée de prairies, encadrée par des hois de hêtres et terminée par des montagnes bleuâtres sur le flanc desquelles on voyait flotter la vapeur humide et blanche de lointaines cascades ! »
Semblable à l'oiseau qui s'élance contre la cloisun de sa cage pour essayer d'en sortir ou du moins reg*arder au dehors, il s'approchait souvent de cette fenêtre. Mais que de choses ne voit-il pas de son observatoire î II voit jus- (ju^à " la vapeur humide et blanche de lointaines cascales! » Ces cascades sont, la plus proche: celle de Thoys, qu'il a chantée, à 4 kilomètres, et l'autre, la plus éloignée , celle de Glandieu , à 14. Quand la première était grosse et le temps très calme, Lamartine jiouvait l'entendre quelque peu, mais non la voir. La seconde, il ne pouvait ni la voir, ni l'entendre... Quelle belle chose que l'imagination! Il faut se dire, toutefois, que ces pages ont été écrites plus de trente ans après que Lamai-tine eut quitté le collège de Belley et se rajjpeler d'ailleurs que, s'il est toujours vrai dans l'ensemble et les lignes générales, on ne peut d'ordinaire lui demander l'absolue exactitude dans les détails.
« Souvent, quand tous mes camarades étaient endormis, quand la nuit était limpide et que la lune éclairait le ciel, je me levais sans bruit, je grimpais contre les barreaux d'un dossier de chaise, dont je me faisais une échelle, et je m'accoudais des heures entières sur le socle de cette fenêtre pour regarder amoureusement cet horizon
de silence, de solitude et de recueillement. Mon âme se portait avec d'indicibles élans vers ces prés, vers ces bois, vers ces eaux : il me semblait que la félicité suprême était de pouvoir y égarer, à volonté, mes pas, comme j'y égarais mes regards et mes pensées ; et si je pouvais saisir dans les gémissements du vent, dans les chants du rossignol, dans les bruissements des feuillages, dans le murmure lointain et répercuté des chutes d'eau, dans les tintements des clochettes des vaches sur la montagne, quelques-unes des notes agrestes, des réminiscences d'oreille de mon enfance à Milly, des larmes de souvenir, d'extase, tombaient de mes veux sur la i»ierre de ma fenêtre et je rentrais dans mon lit pour y rouler longtemps en silence, dans mes rêves éveillés, les images éblouis- .<antes de ces visions... »
« Cette aspiration incessante vers la famille et vers la nature était même au fond un stimulant plus puissant que l'émulation. Au terme de cliaque cours d'étude accompli, je voyais, en idée, s'ouvi-ir la porte de ma prison. C'est ce qui me faisait presser le pas et devancer mes émules. Jt' ne devais les couronnes dont j'étais récompensé et littéralement surchargé à la fin de Tannée qu^à la passion de -sortir plus vite de cet exil où Ton condamne Tenfance. Quand je n'aurai plus rien à apprendre au collège, il faudra bien me rappeler à la maison.
« Ce jour arriva enfin. Ce fut un des plus beaux de mon existence. Je fis des adieux reconnaissants aux excellents maîtres qui avaient su vivifier mon àme en formant mon intelligence et qui avaient fait, pour ainsi dire, rejaillir leur amour de Dieu en amour et en zèle pour l'âme de ses enfants. Les Pères Desbrosses, Varlet, Béquet. Wrindt/^ vm-tniit. mo> amis phis que mes
professeurs, restèrent toujours dans ma mémoire comme des modèles de sainteté, de vigilance, de paternité, de tendresse et de grâce pour leurs élèves. Leurs noms feront toujours pour moi partie de cette famille de Tàme à laquelle on ne doit pas le sang et la chair, mais l'intelligence, le goût, les mœurs et le sentiment. .. »
Donc, après Tannée qu'un appelle de philosophie, « je sortis du collège... Je n'en sortis pas sans reconnaissance jour mes excellents maîtres: mais j'en sortis avec l'ivresse d'un captif qui aime ses geôliers sans regretter les murs de sa jirison. J'allais me plonger dans l'Océan de liherté auquel je n'avais pas cessé d'aspirer. Oh ! comme je comptais heure par lieure ces derniers jours de la dernière semaine où notre délivrance devait sonner ! Je n'attendis pas qu'on m'envoyât chercher de la maison |>aternelle ; je partis en compagnie de trois élèves de mon âge qui rentraient dans leurs familles comme moi et dont les parents habitaient les environs de Mâcon. Nous portions notre petit bagage sur nos épaules et nous nous arrêtionsT^de villao-e en villao-e et de ferme en ferme, dans les gorges sauvages du Bugey. Les montagnes, les torrents, les cascades, les ruines sous les rochers, les chalets sous les sapins et sous les hêtres de ce pays tout alpestre, nous arrachaient nos premiers cris d'admiration pour la nature. C'étaient nos vers gTecs et latins traduits \.'dv Dieu lui-même en images grandioses et vivantes, une promenade à travers la })Oésie de sa création. Cette route ne fut qu'une ivresse. »
Lamartine reprend la route (pTil nous a décrite, en racontant son arrivée à Belley en compagnie de sa mère, lorsqu'elle l'y amena pour la première fois (octobre 180:3j. Depuis lors il a grandi (dans quelques jours il aura dix-
huit ans). Ses }»arents le laissent choisir le mode de locom^)tion qui lui convient. Il part à pied, comme un touriste, et admire tout à son aise les montagnes, les torrents, les ruines sous les rochers. Parmi les nombreuses et imposantes ruines qui recouvrent le Bugey, il n'en est pas qui offrent plus de poésie que celles du château de Beauretour. Ces ruines, dont nous donnons ici la gravure, sont situées entre les villages de Saint-Germain-des-Paroisscs et de Contrevoz. Pour les voir, Lamartine qui les connaissait bien, n'avait qu'à s'écarter quelque peu de sa route. En tout cas, elles font certainement partie des ruines auxquelles il fait allusion.
Les ruines de Beauretour, sises sur un roc ardu, au pied du Mollard de Don, étaient en partie revêtues de leur toiture et habitées à l'époque où les vit Lamartine. Ce qui reste des solides murailles du château, de ses tours crénelées, de ses remparts à chemin de ronde, est encore d'un aspect saisissant. Il était défendu par des tours avancées et, pour arriver au donjon, on devait forcer trois enceintes et un ])ont-levis. Ce château, dont les ruines continuent à dominer orgueilleusement la vallée, fut bâti, en l'année 1400, par Jean de Rossillon, qui — dit le baron Raverat {Les Vallées du Bugey) — en fit hommage aux comtes de Savoie, puis le leur reprit en fief. En 1684, Hélène de Rossillon épousa Louis-Bertrand de Scyssel-Cressieu, à la famille duquel Beauretour n'a pas cessé d'appartenir depuis.
Lamartine partit donc de Belley, en septembre 1807, ajjrès quatre années d'internat. S'abandonnant tout entier à la joie de vivre et aux rêves de son esprit enthousiaste, il fit, en compagnie des trois camarades qu'il mentionne ci-dessus, la moitié de la route à pied. C'est ainsi
PQ
DERNIERE ANNEE SCOLAIRE l.")!
que retourna auprès de sa famille, à Millv (1), petit village voisin de Mâcon, celui que la Providence destinait à devenir le plus grand poète lyrique du siècle.
Avant de s'éloigner du célèbre collège, Lamartine eut à subir, ainsi que son ami, Aymon de ^'irieu, une thèse publique de philosophie.
De nos jours, les habitants de Belley et les étrangers se plaisent encore à remarquer, dans le grand corridor du premier étage du collège, deux tableaux où apparaît le nom de Lamartine.
— L'un de ces deux tableaux donne les thèses de philosophie soutenues en l'année 1807. Nous allons le reproduire, moins le long exposé des thèses tirées des Prolégomènes, de la Logique, de la Métaphysique, de la Morale :
« Tlieses Philosophicce.
« Has thèses, Deo duce et aus])ice Deijjarâ, tuerl, conalnintur :
Joanliès Goullard, Lugdunensis, Alpiionsius de Lamartine^ Matisconensis, Marti ail s Peniet, ex Âqua-S])arta, Jacol) us- Maria Reiel, Glusiensis,
1) MiUyest à 14 kilomètres de Mùcon. Ce villa>?e se voit à {^^auche de la route conduisant de Màeon à Clunv.
Sylcester Romljau., ex Monte-R(jtondo, Âymontde Virieu, Porisiensis,
« Tii 011.1(1 Scholce Beïlkensis, die sejjtimâ sejjfembris, 1 1807^ horâ nonâ matutinâ et tertiâ postmeridianâ.
« Ârliter erit J. P. J. Vrlndts, PJiiïoso2)hiœ professa r. »
« A Dieu, très bon, très grand.
« Thèses philosophiques.
« Tâcheront de soutenir ces thèses, avec l'aide de Dieu et sous les auspices de la Mère de Dieu :
MM. Jean Goullard, de Lyon ; j
Âl^jJwnse de Lamartine, deMâcou ; \
Martial Pernet, d'Aigueperse (P.-de-D.) ; j
Jacques-Marie Revel, de Cluses (Haute Savoie) (1); i
Sylvestre Eombau, de Mont-Kond (Loire) ; |
Aymon deVirieu, de Paris. \
« Dans la salle d'exercices du collè^-e de Bellev, le I 7 septembre 1807, à neuf heures du matin et à trois
heures après-midi. |
(1) Jacques-Marie Revel, né en 1790, à Cluses-en-Faucig-ny (Haute- Savoie), entra dans les ordres, devint curé-arciiiprètre de Sallanches, et mourut chanoine titulaire de la cathédrale d'Annecy (4 août 1^5). Il conserva des relations assez suivies avec Lamartine, pendant quinze ou vin^'-t ans environ.
Sera larbitre des réponses : .T. P. J. ^'rilldts (2), professeur de philosophie. »
— L'autre tableau contient, presque tout entière, la poésie ci-après que Lamartine plaça en tête des Méditât ioiis 2^oétiqn€S dont le succès fut si grand et la publication, en 1820, si retentissante :