A LAMARTINE V
Après Coppée. après une muse divine f
Formée à tes leçons et docile à ta voix. t
Osei-ai-je. à mon tour, immortel Lamartine.
Tapporter le tribut de nos champs, de nos bois.
De nos agrestes monts, des riants paysag-es
Qu'enfant tu parcourus et qui gardent ton nom 1
Je ne suis que l'écho du foyer des villages.
Du pâtre cheminant le soir dans le vallon... >
Poète harmonieux, peintre de la nature,
Tu lui donnas la vie en lui prêtant ton cœur
Et d'en bas jusquà Toi sélève un doux murmure.
Mystérieux concert de loiseau. de la jSeur.
De la source, du lac bordé dalgues sauvages.
Des ruisseaux et du fleuve aux flots d'azur et d'or.
Ils sunissent à nous pour t'oftrir leurs hommages <
Et, pleurant leur Orphée, ils le chantent encor ! l
Chaque fois que le soir, de sa voix argentine.
La cloche dans les airs lance ses sons pieux.
Elle semble évoquer tes beaux vers. Lamai'tine.
Et sur ses doux accords les porter jusqu'aux cieux.
Tout chantait dans ton âme et jamais l'harmonie
N'exei-ça sur nos sens plus souverain pouvoir ;
Vers le beau, l'idéal, élevant ton géniel
Tu sus rester partout l'apôtre du devoir.
Si ta i)arole nrdente un jour sauva la Fiance
En sauvant son drapeau, ta muse tour à tour
Fit palpiter nos cœurs, au doux n(mi de Laurence,
Sous le souffle enflanuné de l'éternel amour,
Sous l'indignation que les erreurs du monde
Faisaient jaillir d'un cœur tout imprégné de foi,
Réclamant un flambeau dans notre nuit profonde...
Et ce flambeau divin Dieu l'allumait en Toi !...
Dors. Lamartine, dors à l'ombre des grands arbres
Et des grands souvenirs qui bercèrent ton cœur,
La mort n'est point loiibli, tu revis dans les marbres, Toute la France enfin s'incline en ton honneur. Et. si jusques à Toi, ma faible voix s'élève, Pardonne mon audace, écoute mes accents, C'est un fils du Bugey. devant Toi, qui se lève, C'est Kelle\'. par nies mains, qui t'otfre son encens.
Gabriel La Bâtie.
Tel fut le dernier hommage rendu par la ville de Beliey au plus liarmonieux des poètes de ce siècle. ^lais cet hommage, qui na rien eu d'officiel et n'était dû qu'au -î'énéreux mouvement d'un de nos compatriotes, ne serat-il suivi d'aucun autre ^ Xe reste-t-il pas une dette à acquitter envers Lamartine qui, lui du moins, s'est toujours souvenu du collège, de la ville, du pays, oii ont eu lieu la formation de son ame et Téclosion de son génie ? Ce collège, cette ville, ce pays ne doivent-ils pas un témoignage perpétuel de reconnaissance à celui qui les a chantés dans des vers admirables et dépeints dans des })ages enthousiastes ?
Nous ajouterons : la France ne doit-elle pas mie pensée jtarticulière au Lamartine de Beliey, au poète qui devait lui rendre, après une longue période de désastres et de stérilité littéraire, le flambeau de l'idéal ? Ne se trouverat-il pas assez d'âmes généreuses pour faire revivre , jHjur rappeler à la France, dans une nouvelle manifestation réparatrice, et ce poète, et cet idéal ^ Et aujourd'hui (pie les souvenirs s'en vont avec les personnages qui disparaissent et qu'un cercueil de plus est étendu dans le caveau de Saint-Point — cehii de M*"^ ^'alentine, la vaillante nièce du poète, la noble femme qui le soutint, avec une si pieuse constance durant le cruel drame de
ses dernières années et qui montra tant de joie à recevoir les visiteurs du 20 octobre 1890 — aujourd'hui que la dernière compagne de son foyer et de ses tristesses est allée le rejoindre dans la tombe, n'avons-nous pas, nous, les fidèles, une raison de plus pour préserver nos cœurs de l'oubli ?
Un souvenir nécessaire ; projets
Wr^ E poète, dont nous venons d'ëtudier la jeunesse clast% siqiie et de suivre les traces à travers notre pays, =^ mérite bien notre admiration.
notre culte. Nous ne l'avons pas grandi plus que de droit, par attachement excessif à notre belle patrie Bugiste, à notre cher Belley. Ses pensées seront dignes toujours de la faveur populaire.
Ce n'est pas seulement l'ancien député de Belley, le spirituel et pondéré Cormenin^ qui fait son éloge.
Sous la Eestauration, Royer-CoUard le présentait comme « le seul homme public et honnête de l'avenir » ; Thiers vantait sa « profusion d'images, d'idées de génie» ; Arago lui décernait le titre de « premier orateur révolutionnaire qui ait paru en France » .
ce Lamartine, disait M. Sainte-Beuve, agissait avec cette divination de la pensée publique qu'ont les poètes et que n'eurent jamais les doctrinaires. » Et M. E.-M. de Vogiié, appréciant son rôle dans les affaires de l'Etat, ajoute judicieusement ( Bévue des Deux-Mondes du
15 janvier 1892) : « Si Ton prenait la peine de relire seiv écrits politiques, ses manifestes et ses discours, on serait stupéfait d'y trouver tout l'esprit du temps présent, avec plus de largeur, avec un appui plus solide sur l'idée de Dieu comme fondement de toute justice » .
Il est de fait que, souverainement indépendant comme homme politique, il siégeait au plafond selon son mot célèbre et sut parfois soulever les acclamations de tous les partis : il est certain aussi que nul poète ne lit entendre un langage plus merveilleux et ])lus neuf, ne trouva mieux le chemin des cœurs et ne fut doué d'une plus irrésistible puissance.
C'est de ce poète que Théophile Gautier a dépeint l'entrée sur la scène du monde avec les Méditations, et c'est à propos de ce livre, dont les premières pages portent le nom de Belley, qu'il a dit : « Ce fut comme un souffle de fraîcheur et de rajeunissement, comme une jjalititation d'ailes qui passait sur les âmes. Les jeunes gens, les jeunes filles . les femmes s'enthousiasmèrent jusqu'à l'adoration. Le nom de Lamartine était sur toutes les bouches, et les Parisiens, qui pourtant ne sont pas ^e^xir^ poétiques, frappés de folie, comme les Abdéritains, qui répétaient sans cesse le chœur d'Euripide : « 0 amour ! puissant amour ! « s'abordaient en récitant quelques stances du Lac. Jamais succès n'eut de proportions pareilles...
« Quel accent profond et nouveau ! quelles aspirations éthérées, quels élancements vers l'idéal, quelles pures etfiisions d'amour, quelles notes tendres et mélancoliques, quels soupirs et quelles postulations do l'àme que nul poète n'avait encore fait vibrer... »
<^''ost ce poète que M. Brunetière définit en disant qu'il
est « le jiliis sincère et le plus universellement vrai des grands poètes de ce siècle )> : M. Deschanel, en déclarant qu'il « spiritualise Tamour jusqu'à le diviniser », que « sa politique, c'est la grandeur d'âme », que son nom « demeurera éternellement cher et sacré » ; M. Emile Faguet, en l'appelant « la poésie dans ce qu'elle a de plus pur comme essence : l'amour chaste, la religion, la philosophie, le rêve du beau, les sensations suaves et fines ».
C'est ce poète, qu'au mois d'octobre 1890. pendant les fêtes de Mâcon, le ministre Bourgeois a cité comme le modèle du bon citoyen, du républicain patriote et indéjiendant, comme le précurseur des jeunes générations et dont il rappela le toast célèbre « à l'accomplissement régulier et pacifique des 'destinées de la démocratie française ».
C'est de ce poète que Tony Révillon a dit « qu'il avait l'amour éclairé de la patrie, qu'il était éloquent, courageux, qu'il possédait les larges vues de l'homme d'Etat, qu'il a ouA'ert son esprit, comme on ouvre les voiles au vent du large, aux idées du siècle et qu'il comprenait la démocratie, qu'il abolit Tesclavag^e et sut opposer, à la menace de la coalition des rois contre la jeune République, l'alliance des peuples, qu'enfin il est entré riche dans la politique pour en sortir pauvre » .
C'est ce poète qui, d'après le discours de M. Jules Simon, pensait que l'action est un devoir, qu'il faut faire aux hommes tout le bien qu'on est capable de leur faire ; c'est de lui que l'illustre orateur ajoute : « L'amour des déshérités lui emplissait le cœur et c'est ce qui le poussa vers la démocratie. Il était de ceux qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de
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réaliser le beau rêve de l'égalité et de la fraternité... Il avait gouverné la P'rance, il l'avait sauvée, il l'avait très grandement illustrée ; et cependant il travaillait comme le plus humble d'entre nous... »
Et c'est lui qui mérita d'être appelé le juste, d'être comparé à Aristide et salué en ces termes par François Coppée :
Mais la France a besoin de toi pour son service. Plein de lamoiir du peuple et prêt au sacrifice, Te voici, fier tribun, sur les rostres monté. La houle des partis en bas s'agite et gronde ; Le poète ne sert que deux causes âu monde : La Justice et la Liberté.
Compte rendu des fêtes du Centena're).
\'oilà ce que devint l'enfant rêveur, insoumis, indiscipliné, qu'une mère anxieuse avait amené au collège de Beiley, en octobre 1803, à l'âge de treize ans. Le grand poète, le démocrate fidèle et désintéressé, le modèle des républicains, le i)atriote tant vante par le ministre Bourgeois, le député Tony Révillon et le sénateur Jules Simon, avait, comme tant d'autres hom'mes éminents, reçu la forte et religieuse éducation qui trempe les caractères et enfante les existences vraiment utiles (1). 11
(1; Nous avons donné, à la fin du chapitre XIV, les réflexions sug-g"érées à M. Lavisse par l'état actuel de nos écoles où, selon lui, la moralité n'a pas marché de pair avec le progrès de l'instruction. 11 les confirmait, il y a quelques jours, par cette réponse à un rédacteur du Temps : « L'éducation par l'école est sing-uliërement plus difficile en France qu'en Angleterre, oii elle trouve la collaboration de la famille, des Eg-lises, de la relig-ion et de cette relig-iosité, produit de nature et d'histoire, qui garde et défend la place de Dieu dans l'école ang-losaxonne. »
A rapprocher de cette citation l'aveu suivant : « Ce qui manque à
déclare à plusieurs reprises qu'il doit tout à ses maîtres affectionnés et il appelle Belley « sa patrie classique », ce qui n'est pas un médiocre honneur pour elle et son collège.
Après la nature — redisons-le pour exprimer la pensée générale de tout ce qu'on a lu — c'est la religion, source intarisable de poésie , qui vint jeter dans l'esprit de Lamartine ses clartés sublimes et embraser son cœur.
Qu'ils s'en souviennent ceux qui, pour faire la lumière — épouvantable inconséquence — veulent voiler le ciel aux yeux du peuple et, dans l'enseignement, se passer de Dieu î C'est la religion {religaré) qui lui donna ses ailes, ses harmonies célestes. C'est la religion qui Ta
notre éducation nationale, c'est une àme assez puissante, c'est-à-dire une foi assez ferme pour la relever de la vulg-arité où elle se traîne et lui ouvrir de larg-es horizons. » — Notes d'inspection, par M. Félix Pécaut ('adressées à M. Spuller, ministre de l'instruction publique . — Berne pédagogique , 1894.
Ajoutons ce passag-e de M. Jules Simon (discours à FAcadémie des Sciences, sur M. Charles Lucas) : « Une bonne éducation repose sur la
morale, et la morale sur Dieu Oui, il faut que le patron apporte
l'idée de Dieu dans l'atelier, — que le maître répète son nom chaque jour dans l'école, — que le malade trouve son image à Fhôpital, — le citoyen, dans le forum et dans le prétoire, — le soldat, dans la caserne: sur le champ de bataille, ce nom lui fera braver la mort
« Avant tout, l'éducation, et, dans l'éducation, avant tout la crainte de Dieu.
« C'est un triste spectacle de voir une société acharnée à sa perte qui ôte, de sa poésie, ce qui est la source de toute poésie ; de sa philosophie, le principe de sa morale, l'éternité ; qui arrache le symbole de la divinité du chevet des malades et du prétoire de la justice; qui ne les met pas sous les yeux des enfants et sur le cœur des mourants. »
Terminons par un mot curieux d'Ernest Renan sur l'éducation religieuse, considérée dans Lamartine, et le genre de libéralisme qui la
caractérise : « L'éducation cléricale a une supériorité c'est sa liberté
en tout ce qui ne touche pas à la religion. La littérature y est livrée à toutes les disputes. C'est ainsi que Lamartine, formé tout entier par l'éducation cléricale, a bien plus d'intelligence qu'aucun autre universitaire. » [Souvenirs d'En tance et de Jeunesse.)
rendu poète. En cela se réduit la conclusion dernière de t<jus ses écrits et en particulier du portrait qu'il a tracé lui-même du grand poète tel qu'il le comprenait, portrait qu'il appliquait à un autre génie, mais qui s'adapte parfaitement au sien :
« Le grand poète, dit-il. ne doit pas être doué seulement dune mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression fni-te, d'un sens musical aussi harmonieux que cadencé ; il faut qu'il soit un sujjrème philosophe...; il faut qu'il soit législateur...: il doit avoir le cœur d'un héros...; il doit être historien... : il doit être éloquent... ; il doit avoir l'àme na'ive comme celle des enfants, tendre, compatissante... comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des vieillards... Entin, il doit être un homme pieux et rempli de la présence et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission e.st de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faii*e proférer, le nom suprême à toute chose même muette, et de remplir toutes les émotions, qu'il suscite dans l'esprit ou dans le cœur, de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité. »
Tel est le poète parfait, d'après Lamartine. C'est avant tout un homme ];)ieux, un homme qui converse d'un côté avec la nature, avec l'humanité, de l'autre avec Dieu, un homme qui regarde en haut, un homme qui dit à son âme : <' ^'a. parcours les mondes, élève-toi toujours plus haut ». Or, c'est à Belley que s'opéra, pour l'auteur des Méditations et le chantre des Harmonies, l'ascension divine accomplie par l'éducation religieuse dans l'âme de l'enfant et qui le ])orte à l'Infini. Son âme ]M»étique s'est formée
presque tout entière sur le sol de notre cité. Màcun et Milly peuvent se gloriiier, avec un légitime orgueil, d'avoir produit Tune des plus généreuses natures qui fût jamais, de lui avoir fourni sa première chaleur, ses premiers rayons, toutes les grâces du foyer paternel et des collines du pays natal. Belley a le droit d'être fier de lui avoir donné la culture intellectuelle et morale, raliment religieux et les premières inspirations alpestres de ses pensées, d'en avoir fait un poète et d'avoir été nommé par lui sa ])atrie classique.
Mâcon s'est distinguée par des fêtes auxquelles la France entière a pris part. Lamartine avait l'esprit .supérieur d'un Washington ou d'un Franklin et il a eu le privilège de grouper tous les partis autour de sa statue et de son tombeau, durant ces mag*nifiques journées, comme à la Chambre, quand il parlait, autour de sa personne. Le Journal des Déltats La dit, au lendemain de la grande manifestation réparatrice : « La fusion des partis et des classes était complète. »
Puisse la France entière s'unir de même un jour pour faire graver sur un monument national, au bas de sa Constitution, ces paroles qu'il prononça, le 19 décembre 1848, à Mâcon, devant une immense assemblée populaire réunie sur la place d'Armes :
« Peuple, Dieu seul est souverain, parce que seul d est infaillible, seul juste, seul bon. seul parfait
« Elevons nos pensées aussi haut que Dieu lui-même, pour qu'il inspire de plus en plus ce peuple ; pour qu'il donne l'ordre spirituel à la terre comme il a donné Tordre matériel aux astres là-haut.
« Qu'il bénisse la Constitution !
« Qu'elle commence et qu'elle finisse par son nom !
" Qu'elle soit pleine de lui !
« Qu'elle multiplie, qu'elle pacifie, qu'elle sanctifie le peuple français. )>
Mais si Mâcon, si la France entière doit célébrer la gloire de Lamartine, nous aussi nous avons, habitants de Belley. à le fêter par un souvenir spécial. On a parlé tout d'abord de faire l'achat d'un buste. On a émis le projet de donner son nom à la plus belle rue de la ville. Tout ceci pouvait, grâce à de favorables circonstances, recevoir une exécution prochaine et la première édition de ce volume en exprimait la pensée dans les lignes suivantes :
« Bientôt s'élèvera, sur la cour d'honneur du collège, la statue d'un autre ancien élève qui paya de sa vie son zèle à porter au loin la civilisation chrétienne avec le nom de la France. Le buste de Lamartine et celui du bon et savant docteur Récamier — tous deux issus du même foyer scolaire — seraient bien placés auprès du héros en soutane, de l'humble et sublime Chanel (1). Parmi les intrépides missionnaires qui s'élancent chaque jour à la conquête pacifique du monde, Chanel a le premier teint de son sang les terres d'Océanie. Chanel, Lamartine, Récamier, ce furent, en des genres différents, trois illustrations nationales, trois apôtres infatigables, trois grands serviteurs de l'humanité.
<( La statue de Chanel au milieu de la cour, les bustes de Lamartine et de Récamier, de chaque côté de la grande porte qui conduit au jardin et aux bosquets de charmilles, quel tableau que ce groupement : au milieu.
(1; L'un des promiers membres de la Société de Marie, fondée à Belley, en 1818. Massacré à F'ntuna.l*^ 2« nvril '\^i^ ot ornoln-np Bir-nlieurcux le 17 novembre 188;!.
iiii pvètre, un saint, un martyr qui représente Dieu luimême, la vérité immuable^ le sacrifice ; à sa droite, le poète-orateur, personnifiant laction politique d'un peuple et répandant sur lui, comme une rosée bienfaisante, les paroles de vie, de justice et d'amour qu'il a reçues du prêtre; à sa gauche, le docte praticien puisant, au feu sacré de sa foi, la force de secourir ses semblables, en premier lieu les pauvres et donnant à tous la guérison souvent, l'espérance toujours 1 ^'erra-t-on se réaliser, sur la cour d'honneur du collège illustré par Lamartine, cette trilogie de la statuaire et de l'idéal ? Oui, nous en avons la certitude. Le culte des vrais gmnds hommes vit toujours dans l'âme du peuple et nos compatriotes tiendront, tôt ou tard, à faire œuvre de gratitude, de justice et de goût.
« Mais pourquoi n'inscrirait-on pas de suite, sur une plaque de marbre, à l'entrée de la chapelle du collège (entrée intérieure) et près de la porte où passent les élèves, la strophe suivante, qui serait d'un haut enseignement pour les générations successives :
Et quand raiitel brisé que la foule abandonne S'écroulerait sur moi... temple que je chéris, Temple où j"ai tout reçu, temple où j"ai tout appris, J'embrasserais encor ta dernière colonne, . Dussé-je être écrasé sous tes sacrés débris. »
{H>j)ih\e an Christ.)
Ce furent là les premiers projets. En ce qui concerne Lamartine, ils sont aujourd'hui dépassés. L'idée qui n'était qu'un simple vœu a pris des proportions grandioses. Il ne s'agit pins d'un buste pour le jeune i)oètc de Belley. Il est question d'une statue. Faire revivre, dans une œuvre
digne de lui. le bel adolescent, personnification de la l)Oésie et de la renaissance du commencement de ce siècle, le représenter en face des Alpes qui l'inspiraient et dans le site merveilleux où retentirent ses premiers accents, ce n'est pas une entreprise ])anale. Sa beauté^ son opportunité à notre époque, où tant d'âmes ont besoin qu'on leur répète le sursuyn corda, les encouragements venus — dès la première heure — de hautes personnalités littéraires, dont plusieurs appartiennent à l'Académie Française, permettent d'espérer que le comité d'initiative pourra la mener à bien et compléter bieuttU. avec éclat, les manifestations réparatrices dues à la mémoire de Lamartine.
Paris lui a élevé une statue assise ; accablé sous le poids de sa laborieuse vieillesse, Thomme de lettres sr repose dans un fauteuil ; le poète médite, son chien fidèle est couché à ses pieds. Maçon l'a fait représenter debout, dans un bronze majestueux haut de 3 mètres, à l'âge de l'orateur j>arlementaire ou de Thomme d'Etat, il appartient à Belley de le montrer dans la splendeur de ses dix-huit ans, alors qu'il éprouve ses premières émotions de poète et murmure ses premiers vers, alors que naît dans son âme, spontanément éprise de la nature et de Dieu, le mystérieux langage qui ])ientôt va réveiller dans le fond des cœurs, avec la partie divine et immortelle de l'humanité, l'espérance et la foi.
Placé sur les hauteurs de la ville de Belley, non lohi des bosquets de verdure qu'il aimait tant, dans ce pays qu'il appelait « avant-scène des Alpes > ou encore « patrie de ses yeux et de son âme )> , le poète apparaîtra dans le cadre qui est le sien. A le voir, on coniprendra qu'il y a quelque chose au-dessus de ces lambeaux de
matière que se disputent les hommes, ce quelque chose que Ton voit briller au front de l'apôtre et du patriote, de l'artiste et du savant, ce quelque chose qui constitue le ])lus belle part du patrimoine national et la vie même des peuples. Comme le jeune homme que se représente M. Clarétie, dans un discours rappelé au cours de ce volume, il dira : « Regarde en haut ! ton chant de combat, c'est le beau et c'est le bien. •> Ce sera l'apothéose du beau et du bien plus que celui d"un homme, et l'on verra Lamartine mort accomplir une fois de plus sur son nom ce qu'il réalisait, avec une si rare puissance, de son vivant : l'union de tous les hommes de cœur, de tous les Français.
Et quand le poète adolescent aura revécu sous le ciseau de l'artiste, quand il sera debout sur son piédestal, le regard tourné vers les monts d'oii lui venait la lumière, alors peut-être apparaîtra le nouveau génie que la patrie réclame et que, dans quelque coin obscur, la Providence a préparé pour nous. Peut-être, par ces incessantes manifestations de l'esprit national, dans ce qu'il a de plus noble et de plus élevé, hàterons-nous le généreux mouvement qui nous tirera de l'abjection où nous plongent nos luttes intestines, nous délivrera du péril — péril du dedans et, hélas! aussi du dehors — et nous rendra, avec l'unité et la paix, inséparables de la liberté et du respect <le tous les droits, la pleine possession de nous-mêmes et la force dont nous avons tant besoin.
En attendant, émerveillé des rencontres délicieuses que nous avons faites, le long de la route où nous avons suivi le généreux élève des Pères de la Foi, nous demandons la permission d'emprunter le langage de MgT Perraud (Oraison funèbre prononcée àMàcon, le 21 octobre 1890:.
C"(3st rilliistre évêque d'Autiiii et Académicien qui va conclure pour nous en s'écriant, de sa voix autorisée, aa nom de tous ceux que font agir les mêmes angoisses et les mêmes espérances :
« (irand poète ! dans co cachot uù ils se vantent d'avoir enfermé Tâme d'une nation spiritualiste et chrétienne, faites rentrer l'air et la lumière !
« Redites-nous, pour que, à notre tour, nous puissions les réi)éter à cette chère France, pour laquelle nous partageons vos patriotiques désirs, redites-nous quelques- Tuies des paroles que vous adressiez aux foules dans les circonstances solennelles où vous saviez si bien leur apprendre à quelles conditions un peuple se montre digne de la liberté politique et capable du progrès social.»
Extrait de Lamartine inconnu, par le baron de
ClIAMBORANT DE PÉRISSAT ( Ploil Ct Xoiirrit^ 1891]
« On ne peut se faire qiiime opinion incomplète sur Lamartine, si on ne connaît pas les Entretiens littéraires, qui forment vingt-huit volumes.
« On peut juger le poète, l'historien , l'orateur, par les innombrahles productions où son génie éclate dans une merveilleuse fécondité. On peut juger l'homme d'Etat par ses Mémoires, écrits avec autant d'élévation que de sincérité : on peut même, si l'on médite avec bonne foi les critiques que Lamartine lui-même a portées sur certains actes de sa vie jjolitique et sur certaines de ses œuvres, se faire une idée de l'exceptionnelle grandeur du caractère de l'homme: mais, pour trouver exposées d'une manière nette et décisive ses opinions vraies, définitives, sur les grandes idées du siècle ou les grands événements de son époque, comme sur la beau et le vrai de tous les temps, il faut lire le Cours de littérature.
« Là. dans des Entretl^n^ d"iin intérêt inégal. Je l'accorde, mais tons très intéressants et très instructifs, au milieu de citations peut-être trop fréquentes, trop longues et tenant trop de place, mais fort belles néanmoins, Lamartine aborde les plus hauts sujets religieux, philosophiques, politiques, et, à ce propos, nuYi'ant les trésors de son âme et de son esprit, il laisse t(jmber de sa conscience et de sa i-aison des enseignements merveilleux. Le plus gmnd nombre donne un éclatant démenti aux accusations passionnées de Lesprit de parti : accusations anciennes , nées dans des jours d'implacable ressentiment politique, mais qui, maigri' les tendances salutaires de l'esprit iniblic vers plus de justice, agissent encore sur les jugements de l'élite des citoyens, parce que cette élite même ne sait pas. T'n des phénomènes singuliers, quoique bien fréquents, «le notre pauvre humanité, c'est l'ignorance si grande dans laquelle nous sommes généralement et nous restons à propos des choses dont nous parlons le plus, sur lesquelles nous jugeons et nous tranchons avec le plus d'assurance. Au lieu d'étudier, pour se faire une opinion sérieuse, on répète, du journal au salon, du salon au cercle, du cercle à l'histoire, et cela de générations en générations, d'iniques faussetés qui demeurent la chose la plus difficile à déraciner, c^est-à-dire un préjugé. Comme la vérité religieuse derrière la superstition, la vérité historique disparaît derrière le préjugé. C'est ce (pli est arrivé pour Lamartine
" En relisant le Cours de littérature, j'ai été frappé d'admiration et d'étonnement : d'admiration pour les trésors de saine philosophie, de moralité chrétienne et de bon sens politique qui s'y trouvent accumulés : dé-
(l'étonnement que de pareils trésors demeurent dans un pareil oubli.
« Hommes de foi et de bon sens, avez-vous lu le Cours (Je littérature ? ^'ous croyez aux vérités du catéchisme, avez-vous lu le troisième Entretien, où, avant de prouver (|ue la perfectibilité humaine n'est pas indéfinie, Lamartine appelle l'homme le prêtre de la création^ c'est-àdire un être qui. pour fonctions principales — tout le reste étant secondaire — a celles de croire, d'adorer, et lie prier ?
u ^'ous pratiquez la doctrine de la soumission à Dieu, avez-vous lu V Eut retien sur Job, où Lamartine termine des pages admirables, en proclamant que la philosophie •lu monde tient dans trois mots qui ont été la philosophie du désert, mots que Job a dit avant nous et que nous devons redire après lui, parce que nous ne pouvons pas trouver mieux : «je m'humilie, je me repens et j'espère » ?
« \^ous voulez, enfin, le triomphe de la morale et du droit de Dieu dans l'humanité, avez-vous lu les ^/^^'/•e^/e/^5 sur J.-J. Rousseau, où, après avoir rendu hommage au style incomparable des Confessions, il en flétrit avec dégoût les turpitudes, où, en réfutant les absurdités de V Emile et les sophismes du Contrat social, iloppose, à ce faux contrat appuyé sur les droits de l'homme, le vrai Contrat social basé sur les droits de Dieu ?
« En politique extérieure, évidemment, vous êtes pour que notre diplomatie soit conduite, selon les traditions françaises^ dans l'uitéi/èt français, par des hommes ne se laissant pas duper par le premier venu et ayant quelque prévision de l'avenir, et vous reprochez à Lamartine, à ce propos, de n'être qu'un rêveur et un poète.
" Mais, avez-Yous lu X Eut retlen où il raconte ses Conversations politiques de 1848, avec les ambassadeurs des puissances étrangères paralysées par son admirable manifeste à l'Europe l
«' Avez-YOus lu ceux dont nous avons parlé sur Machiavel et sur Tallevrand, sur l'Amérique ?
« Vous vous préoccupez enûn, à juste titre, de résoudre pacifiquement et religieusement cette question sociale, qui existe si bien qu'elle est la questicn capitale du présent et de l'avenir, et cette préoccupation sera votre justification, votre gloire dans ce siècle.
" Avez-vous \\\, plus fréquemment peut-être dans les Entretiens que partout ailleurs, cette pensée constante de Dieu, non pas seulement comme un nom qu'il prononce pour ainsi dire malgré lui à chaque parole et à chaque ligne, mais comme une explication à tous les mystères et une solution à tous les problèmes, de tellg sorte que, comme nous et avant auus, non seulement il ^ reconnu les droits du peuple, du travail, de la misère et de l'ignorance, et le devoir pour nous de les satisfaire dans la mesure du possible, selon la loi de Dieu, mais que sans employer les mêmes formules et j>roposer les mêmes systèmes d'application que tels ou tels chefs de nos écoles sociales les plus généreuses, il a le même principe, le même but, et proclame le même moyen théorique, qui est de calmer dans la justice les haines antisociales, en opposant à la doctrine fatale des droits antagonistes la doctrine chrétienne des devoirs réciproques ?
« Avez-vous lu tout cela ?
« Si vous ne l'avez pas lu, je déclare en àme et conscience que vous ne pouvez pas bien connaître Lamai'tine et que vous n'êtes pas en mesure de le juger. »
Extrait de Soiocenirs sur Lamartine, par Charles Alexandre (Charpentier, 1884^
« Il y a, dans le foyer de M"^^^ Valentine. dans sa chambre et son salon inthne, deux portraits du grand mort. L'un représente un suave jeune homme, dans toute la grâce et la fleur de la jeunesse, une figure au duvet adolescent, aux traits délicats, aux cheveux bouclés, aux beaux yeux limpides, vêtu de la redingote au collet raide de la Restauration. L'image peinte à la sépia a été caressée par une main légère de jeune fille. Au revers du portrait on lit ces mots :
Portrait de moi, à 22 ans, par
M""^ Stéphane de Virieii,
Donné à Yalentine par son oncle et ami.
LâMARTEsE.
« L'autre portrait reproduit la figure de Lamartine à 78 ans, à son lit de mort. Il est étendu^ les bras en croix sur le sein, le visage amaigri, son nez d'aigie arqué^ les traits creusés par les soutfrances de sa longue vie. Le crucifix (I) qu'il a chanté, ce don d'une main mourante,
Repose dans ses bras sur son sein endormi. Comme mi ami qui dort sur le cœur d'un ami.
« Quel long espace de temps, que d'événements entre ces deux portraits! Leur contraste saisit les yeux et le cœur. Que de félicités et de douleurs humaines ont passé
1) Ce crucifix est maintenaut la propriété de M. l'abbé de Lig-onès, supérieur du Grand Séminaire de Mende 'Lozère\ petit-neveu du poète.
entre ces deux images î Tandis que la [)remière, sans un j)li, sans une ombre au front, brille de la fraîcbeur de laube : la seconde a
Les tempes ridées.
Comme un lit dévasté du torrent des idées...
le. teint plombé de la mort et l'ombre du soir. )>
Le portrait de Lamartine, jeune liomme, que M. Charles Alexandre a remarqué dans le salon de J/"^ Valentiiie doit être le fac-similé du dessin de J/^'^ Stéphanie de Virieu, dont nous donnons la gravure. La suscription que porte notre gravure : « Alphonse de Lamartine à dix-huit ans » est conforme aux indications de M. le marquis de Virieu, yropyriétaire de ce dessin.
Ibidem. — A citer, comme exemple de la clairvoyance patriotique de Lamartine et de son pressentiment des guerres futures , rendues inévitables par les fautes commises.
Il écrivait dans son Cours familier^ en 1860 : « L"unité de l'Allemagne serait la crise incessante et le danger de mort pjerpétuel de la France. »
« Lettre à son ami Dargaud ,1) janvier 1861) : \'ous savez ma pensée sur l'/zw/Ye italienne, prélude de V unité allemande, deux stupidités et deux trahisons en une par des Français! Jamais le dementat quos vult perde re n'a été aussi évident ».
Ces citations montrent bien que l'âme si haute et si chrétienne de Lamartine savait mêler aux généreuses envolées de la poésie le froi.l discernement de l'homme
d'Etat. Lorscjii'en 1830 il comijosa la Marseillaise de la Pai.r,
Roule libre et superbe entre tes larges rives , Rhin I Nil de lOccident ! Coupe des nations ! Et des peuples assis qui "boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions
la paix du monde lui apparaissait comme le résultat de ramélioration morale des peuples et de la conscience universelle qui se forme par leur rapprochement. Mais, si le poète, remplissant alors le rôle naturel de la poésie, montrait aux nations ce généreux idéal à atteindre , riiomme politique ne [>erdait pas de vue les difficultés de son application.
Ej'tvait du Figaro du P'' août 1893 [article de Paul Bourget). — Cet article du. célèbre romancier coïiipare Vé])oque oîi. £)arvi Lamartine a f époque présente.
« Il y a sous la musique de ces beaux vers, poussés d'un tel souflle — « un souflie à remplir vingt trompettes » , comme disait Veuillot, dans une triviale et forte satire — il y a un thème de sensibilité sans cesse pris et repris, et c'est l'accord entre ce thème et un des besoins les plus profonds de l'âme contemporaine, qui ajoute à cette magie de leur rhétorique une autre magie plus intime. De tous les grands poètes du siècle, Lamartine est celui qui s'est montré le plus constamment préoccupé des choses religieuses, et tous les observateurs de la vie française actuelle savent quelle place ces préoccupations reprennent dans la pensée de notre époque. Après avoir traversé une crise de fièvre scientifique^ qui a trouvé sa notation la plus saisissante dans
l'étrange livre de jeunesse de M. Renan : son Poumna, comme il l'appelait — l'Avenir de la science — le siècle finit . comme il avait commencé , sur un nostalgique besoin d'au delà, sur un appétit douloureux de la grande esjjérance. »