‹ Le séjour de Lamartine à BelleyChapitre 28 sur 32 · POÈTE-PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

POÈTE-PHILOSOPHE

par

M. FERRAZ

A>"CIEN PROFESSEUR BE PHILOSOPHIE A LA FACULTÉ DE LYOX CORBESPONDANT DE L'IXSTITUT

Etude adressée aux membres de Y Association aniimle âes anciens élèves flu Collège de Belley et lue en réunion annuelle le 14 mai Wd\ (li.

Messieurs et ciiers Camarades,

'^, 'honorable secrétaire de notre Association m*a prié y^) rie TOUS entretenir quelques instants, verbalement '][ OU par écrit, de Lamartine considéré comme poète-

^^ philosophe. L'état de ma santé ne me permettant pas d'assister à votre réunion, je vous adresse quelques pages sur ce sujet, non pour vous apprendre ce que vous savez aussi bien que moi^ mais pour vous donner

(1 Nous considérons comme une véritable bonne fortune de pouvoir donner tout entière, ici, cette œuvre inédite, que nous avons plusieurs fois citée dans notre travail. — M. I).

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une marque de bonne confraternité et pour vous contirnier dans le dessein d'ériger une statue à notre illustre condisciple.

On veut que je vous parle de Lamartine poète philosophe. Mais y a-t-il des poètes-philosophes, et la poésie et la philosophie ne sont-elles pas séparées par une lie-nede démarcation infranchissable? Elles diffèrent, en etîet. par leur objet: car la piremière vise au beau et la secoiide au vrai: elles diffèrent aussi par leurs procédés, puisque Tune est. avant tout, une affaire de sentiment et d'imagination, et l'autre une affaire d'analy.se et de réflexion. Cependant, il est des circonstances oii elles tendent à se rapprocher, à s'unir, presque à se confondre. C'est quand le même objet, qui sollicite la rr^flexion. remue le cœur et ('^branle l'imagination. Le lang*age des philosophes eux-mêmes prend alors une éhîvation inaccoutumée et s'empreint d'un caractère ])resque [toétique. C'est ce qui arrive, par exemple, à Pascal, quand il s'hiterroge sur la destinée de l'homme, (juand il se le représente perdu, comme un atome, dans les espaces effroyables de l'univers, et se demande ce qu^il est. d'oîi il vient, où il va et j)Ourquoi il a été jeté dans ce canton détourné de la nature. Si le problème de la destinée émeut si profondément un philosophe, (piel ébranlement ne produira-t-il pas sur un poète doué de quelque esprit philosophique ! Il fera jaillir de son cteur une poésie, à coté de laquelle la poésie ordinaire paraîtra une poésie d'enfants, qui se joue à la surface de l'àme, tandis que la première pénètre jusqu'à ses dernières j>rofondeurs : « La vraie poésie, en effet, dit un philo-

LAMARTINE POÈTE-PIIlLOSi )PIIE . '2H3

sophe moderne, n'exprime (prune chose : les tourments de Tame humaine devant sa destinée. C'est là de quoi parle la véritable lyre, celle qui viljre avec une monotonie si mélancolique dans les poésies de Byron, dans les vers de Lamartine » (1).

Parmi les pièces de Lamartine auxquelles la préoccui)ation de notre destmée imprime un caractère philosophique, je vous citerai d'abord. Messieurs, deux pièces bien connues des Méditations : le Déses^mr et la Providence a TJiomme. Elles roulent toutes deux sur cette émouvante question du mal. qui. après avoir agité dans l'antiquité le sombre génie de Lucrèce, a reparu de nos jours dans les écrits amers de Léopardi et de Schopenhauer. Dans la première, Fauteur retrace, sous les [ilus noires couleurs , le mal physique et le mal moral dont le monde est le théâtre, puis il part de là pour nier, non pas l'existence de Dieu, mais sa bonté et pour le traiter de persécuteur. Ce point de vue auquel s'est également })lacée, de nos jours, M"*^ Ackermann, dans ses célèbres Bïas^jJièines, me semble moins naturel (pie celui de Lucrèce ; car je répugne moins à admettre un monde sans Dieu qu'un monde créé et gouverni'' jtar un génie malfaisant jiar essence. Cette réserve faite, le Désesj^)oii' me j)araît une

(1; V. Jouffroy. Mélanges et aussi Mon Spiritualisme, p. 3*29.

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l»ièce splendide. Elle offre line série de strophes lancées avec une incroyable vigueur et qui vont toujours renchérissant les unes sur les autres, jusqu'à la strophe finale :

Héritiers des douleurs, victimes de la vie , Non. non. nespérez pas que sa i*age assouvie

Endorme le malheur; Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense, Engloutisse à jamais dans l'éternel silence L'éternelle douleur.

Mais Lamartine répugne au pessimisme. Aussi se hâte-t-il de revenir à roptimisme, qui est le fond de sa nature. C'est ce qu'il fait dans la pièce suivante, oii Ton jjeut ég*alement relever quelques belles strophes. La Providence dit à Thomme qui vient de la nier :

Tu n'étais pas encor. créature insensée, Déjà de ton bonheur j'enfantais le dessein ; Déjà comme son fruit V étemelle pensée Te portait dans son sein.

^ ous reconnaissez dans ces derniers vers une réminiscence de la théorie des idées, telle qu'on la trouve dans ]*laton et dans saint Augustin tout ensemble.

Kt jilus loin :

« Non, tu n'es qu'un g-i-and problème Que le sort offre à la raison ; Si ce monde était ton emblème.

Ce monde serait juste et bon. »

Arrête, orgueilleuse pensée!

A la loi que je t'ai tracée Tu prétends comparer ta loi?

LAMARTINE POÈTE-PHILOSOPIIE • ^S.")

Connais leur différence aug-iiste :

Tu n'as qu'un jour pour être juste ; J'nl V éternité devant moi.

Mais ce Dieu dont notre poète vient de justifier le gouvernement,, qu"est-il en lui-même, Messieurs, et comment faut-il le concevoir? A cette question, Bossuet et Fénelon avaient répondu, on sait avec quelle magnificence, l'un dans ^o^^ Elévations sur les Mystères, Y 'àwii-c dans son Traité de V Existence de Dieu, seulement aucun poète n'avait osé les suivre sur ce terrain. Ce que nul d'entre eux n'avait fait, Lamartine le fit. tantôt avec une rigoureuse exactitude^ tantôt avec un emportement lyrique qui dépasse quelquefois le but. mais pour y revenir aussitôt. La philosophie la plus scrupuleuse a-t-elle rien à reprendre dans cette conception de l'Etre divin que j'emprunte à la Méditation sur Dieu, adressée à Lcimennais :

Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi. Sa volonté suprême est sa suprém:; loi; Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse. Est à la fois puissance, ordre, équité, sagesse.

p]st-il rien de plus grandiose, mais qui sente |>lus le panthéisme, que le ];)assage suivant de la Chute d'ini Ange :

Dieu. Dieu. Dieu, mer sans bords, (lui contient tout en elle,

Foyer, dont chaque vie est la pâle étincelle,

lUoc dont chaque existence est une humble parct'ilc !

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Mais l'auteur se corrige bien vite en ajoutant :

Quil vive sa vie étemelle.

Complète?, immense, universelle, Avant la /mture, après elle !

et ailleurs :

Je suis celui qui suis.

Par moi seul enfanté, par moi-même je vis. Tout nom qui m'est donné me voile et me profane: Mais pour me révéler le monde est^diaphane. Rien ne m'explique et seul j'explique l'univers ; On croit me voir dedans, on me voir à travers. Ce g:rand miroir brisé, j'éclaterais encore.

Comparez, Messieurs, cette conception de Dieu, si noble et si haute et qui produit en nous comme un frémissement sacré, à la cunception du Dieu des donties Gens, éclose dans le cerveau d"un chansonnier célèbre, et dites laquelle des deux otîVe le [>lus de poésie.

Lamartine ne se burne pas à chanter Dieu, nutre commun principe, il célèbre l'homme et sa dernière fin. Un des derniers représentants du xviiF siècle, Saint-Lambei-t, dont le Catéchisme fit tant de liruit vers 1806 et fut même couronné par l'Institut d'alors, avait défini l'homme : une masse organisée et sensible, qui reçoit son esprit de ses besoins et des objets (|ui l'environnent. Un de nos contemporains, M. Taine, déclare de son cùté que l'homme, à part quelques moments exceptionnels^ est un [»ur animal :

LAMARTINE POETE-PI III.OSOPHR "iS;

« ('"est un animal. Jit-il : sauf quel(|iies niiimtos siiig-ulières. ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité fouette et la bète avance. »

Lamartine conçoit l'homme bien autrement. Ecoutez ces beaux vers de la seconde Méillfailon :

Borné dans ^;a nature, infini dans ses vœux.

Lhomnie est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.

C'est là une conception chrétienne et aussi }>latonicienne, comme les belles pages du Plièdre on font foi. Le poète continue :

Soit que déshérité de son antique g-loire. De ses destins i)erdus il garde la mémoire, Soit que de ses désirs Tinnuense profondeur Lui présage de loin sa futui'e grandeur.

Ces deux derniers vers expriment, connue vous savez, une idée chère à Théodore Joulfroy et sur laquelle il se fonde pour établir l'immortalité de l'àme.

Lamarthie cherche également à l'établir soit dans la Mort (le Socrate, oii il reproduit les arguments du Phédon , soit dans la cinquième Meditaiioii, où il réfute les objections des matérialistes :

Pour moi. quand je verrais dans les célestes plaines Les astres s'écartant de leurs routes certaines. Dans les champs de léther lun par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés...

Seul, malgré mon effroi,

Etre infaillible et bon. j'espérerais en toi; Kt certain du retour de l'éternelle aurore. Sur les mondes déti-uits je t'attendrais tMicoi-e!

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Sans doute il y a là moins de raisonnements que de sentiments et d'images ; mais le propre des poètes est moins de raisonner que d'imaginer et de sentir.

La philosophie ne se préoccupe pas seulement de la destinée des individus, mais encore de celle de l'humanité tout entière. Elle se demande en particulier si les peuples sont faits pour se combattre éternellement ou pour vivre en paix les uns avec les autres. Un auteur bien connu, Joseph de Maistre, se prononce pour la première alternative ; Lamartine, pour la seconde. Vous connaissez, Messieurs, les pages enflammées dans lesquelles le jihilosophe savoisiennon seulement amnistie, mais encore glorifie la guerre. Il [)roclame, avant Darwin, qu'une loi inflexible veut que tous les êtres vivants s'exterminent les uns les autres : « Mais, se demande-t-il. cette loi s'arrêtera-t-elle à Lhomme ? Non sans doute. Cependant, quel être exterminera celui qui les extermine tous ? Lui : c'est Lhomme qui est chargé d'égorger l'homme... C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang. Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables versé par le glaive des lois. » Il lui faut, suivant de Maistre, le sang des peuples eux-mêmes, sui-tout des peuples corrompus, pour les purifier et leur rendre le courage, le dévouement, toutes les vertus viriles.

Que la guerre soit une loi du munde et doive, à ce titre, être tenue pour divine, j'ai de la peine à l'admettre : car

LAMARTINE POÈTE-PIIILOSOPIIF , '289

ce serait admettre que le monde moral ii"est qii'mi simple ^département du monde physique et qu'il doit être régi par la même loi. Or. il en est parfaitement distinct et il a pour loi, non la force et la violence, mais la justice et rhumanité. Aussi à mesure que le genre humain s'éloigne de ranimalité et subordonne en lui la vie physique à la vie morale, il étend dans son sein le règne de la justice et restreint celui de la force brutale : il sent que la justice convient à l'homme, comme le disait déjà Cicéron, et la force brutale à la brute. (1)

C'est aussi dans ce dernier sens que Lamartine se prononce. Seulement, au lieu de tenir compte de ce qui est actuellement possible, comme il le fait quand il parle. non en poète, mais en homme politique, il se place d'emblée au sein de l'absolu et voit déjà en espérance le jour où des peuples séparés par des haines séculaires, oîi les habitants des deux rives du Rhin, au lieu de se combattre, ne demanderont qu'à s'embrasser, ot il s'écrie, en s'adressant au grand fleuve :

Il ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang- rouge du Franc, le sang bleu du Germain: Ils ne crouleront plu^ sous le caisson qui gronde Ces ponts quun peuple à l'autre étend comme une main ! Les bombes et l'obus, arc-en-ciel dos batailles. Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords ; L'enfant ne verra plus, du haut de tes murailles, Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles. M sortir des flots ces bras morts.

(Quelle voix de poète, Messieurs 1 (^)uelle langue divine

1) "S". Mo il TmdltionaUswe. p. 46 (chez Perrin .

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