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lustre, car chacun d'eux tient une lampe à la main. S’il y a un grand nombre de personnes, on les dispose en plusieurs paquets, le long du câble, les uns au-dessus des autres. Les chevaux mettent alors le treuil en mouvement et, en moins de deux minutes, on atteint les premières galeries. S’il s’agit de visiteurs, les mineurs viennent les recevoir et s’offrent pour leur servir de guides, ce qui est indispensable dans cette immensité souterraine. On est généralement escorté d’un guide et de plusieurs garçons portant des lumières.
L’intérieur de ces mines présente un aspect vraiment magique : il faut cependant, lorsqu’on lit les relations qui ont été écrites par les voyageurs, se tenir en garde contre certaines exagérations. On y a vu, par exemple, des sources et des ruisseaux cl'eau douce ; on y a placé un moulin à vent; on y a imaginé des maisons à plusieurs étages; on a inventé enfin que certains mineurs y étaient nés et y finissaient leurs jours, sans avoir jamais vu la lumière du soleil : ce sont autant de fables dont le bon sens fait justice. Les chevaux employés au service de la mine y restent seuls pendant tout le temps qu’ils sont aptes au travail. Lorsqu’ils ne sont plus bons à rien, on les hisse au jour qui les aveugle : c’est leur fin.
Le nombre des ouvriers qui travaillent à l’extraction du sel est de 1000 à 1200 et celui des chevaux d’environ 400. Le prix de revient d’une tonne de sel s’élève à 9 francs 15 centimes : le prix de vente est de 185 francs.
Tous les travaux sont exécutés à Wieliczka sur une grande échelle, avec une parfaite régularité et même avec un certain luxe. De belles galeries, larges et élevées, établissent une circulation facile entre tous les travaux d’un même étage; de superbes escaliers, taillés dans la masse de sel, ou construits en charpente, communiquent depuis la surface du sol jusqu’aux travaux les plus profonds. A l’aspect de ces profondes cavernes, ou les parois, les voûtes et les piliers de sel réfléchissent
comme le cristal la lumière des lampes et des torches, le visiteur se croirait transporté dans un palais enchanté : des stalactites qui descendent des voûtes ou se déposent sous mille formes diverses, ajoutent à l’étrangeté du spectacle.
On rencontre à chaque pas les traces des magnifiques illuminations qui ont eu lieu à diverses époques, au milieu de ces profondeurs, à l’occasion de visites de souverains ou de grands personnages. Quand un prince allemand, un électeur, un roi de Pologne venait visiter les mines, les galeries étaient décorées avec richesse et illuminées d’une façon splendide. Dans la vaste salle qui servait à ces réceptions solennelles, des colonnes de sel supportent une estrade, où se logeait un orchestre destiné à répandre des Ilots d’harmonie sous ces voûtes sonores. Du milieu du plafond descend une immense girandole, une sorte de lustre en sel cristallisé dont les branches se prolongent au loin dans tous les sens. La plus mémorable des fêtes données dans les mines eut lieu, en 1621, à l’occasion du mariage delà reine Sophie avec AVladislas Jagellon. L’une des dernières est celle qui fut donnée, en 1815, en l’honneur et lors de la retraite du prince Poniatowski, peu de temps avant sa mort.
Indépendamment des travaux, qui sont nécessaires à l'exploitation même et qui contrastent par leur grandeur avec ceux des mines en général, on trouve en certains points des décorations particulières. Au premier étage, on voit la chapelle Saint-Antoine, taillée vers l’an 1000. Tout y est en sel ; les murs, le maître-autel, l’image du Christ, la chaire d’un travail fort remarquable, les statues de saint Antoine, de sainte Cunégonde, de saint Stanislas, de saint Casimir, de saint Sigismond. Le ton général de la chapelle est d’un gris verdâtre. On y dit la messe une fois par an, le 3 juillet. Tous les mineurs y assistent et chantent des cantiques. Une autre chapelle est dédiée
à sainte Cunégonde; on y voit la statue en sel du roi Auguste III.
La plus vaste salle des mines est celle de Michalovicz : on y arrive par un escalier de 120 marches, et on trouve dans l’intérieur un balcon suspendu près du plafond et auquel on parvient par des degrés taillés dans le sel. A un autre endroit est un abîme de 90 mètres de profondeur sur lequel est jeté un pont. Lorsqu’on le traverse, on ne voit en bas que d’épaisses ténèbres, jusqu’à ce qu’un feu de fagots jeté dans le gouffre en fasse mesurer l’immense profondeur.
L’une des grandes curiosités des mines de Wieliczka est un lac d’eau salée de 170 mètres de long et d’une douzaine de mètres de profondeur. Le capitaine Balhurst raconte, comme il suit, celte partie de sa visite dans les mines1.
« A la lueur des flambeaux se développait à nos yeux, comme une vaste nappe d’eau, un lac souterrain. L’eau était noirâtre et tranquille; sur les rives s’avançaient des étrangers que la curiosité amenait comme nous en ces lieux. Revêtus de leur blouse grise, éclairés par des flambeaux, on aurait dit les ombres des morts privés de sépulture qui errent sur les bords du Styx. Pour compléter l'illusion, il y avait sur le bord du lac une barque amarrée à une cbaîne en fer. Une voix lugubre nous demanda si nous voulions nous embarquer. Nous nous approchâmes, les autres étrangers imitèrent notre exemple et nous tentâmes ensemble la traversée. Deux bateliers dirigèrent notre esquif sur les eaux pesantes de ce lac infernal. Le tourbillon de fumée que répandaient nos torches, la clarté qui se réfléchissait sur la surface de cette mer souterraine, le chant des bateliers, le bruit des rames, les babils étranges dont nous étions revêtus, ce vague qu on ne sait définir, mais que l’on éprouve dans les circon-
1 Revue RrUainque, 1834, XI, page lüG.
stances pareilles, tout cela avait exalté mon imagination, et je laisse à penser si celle de ma femme était exempte de cette influence. Nous débarquâmes enfin sur l’autre rive, incertains encore si le batelier n’exigerait pas 1 obole des morts.
« Notre guide nous fit ensuite descendre à l’étage inférieur, et nous conduisit sous une voûte où pendaient des stalactites brillantes et incrustées de globules de sel semblables à des diamants. Nous admirions depuis quelque temps ces effets merveilleux, quand le guide vint sans le vouloir porter le trouble dans notre âme. Le lieu où nous sommes, dit-il en s’appesantissant sur les mots, correspond tout juste au milieu du lac que nous avons traversé tout à l’heure. À ces mots, ma femme pousse un crj^se dégage de mon bras et court précipitamment du 'Coté opposé. J’abandonne le guide et la rejoins; mais, au même instant, une explosion se fait entendre répétée par les échos du souterrain. Nous crûmes que c’était la réalisation de nos craintes et que les voûtes affaissées sous le poids des eaux du lac s’écroulaient les unes sur les autres. Nous fûmes bientôt détrompés : le guide nous expliqua en souriant que ce bruit avait été causé par un bloc que l’on venait de détacher au moyen de la poudre. »
D’assez nombreuses sources d’eau salée pénètrent dans les galeries : toutes ces eaux se réunissent à un endroit très profond, à 257 mètres au-dessous de la surface, et y forment un amas qui s’appelle la Montagne des eaux; ori les épuise constamment au moyen de pompes. L’eau que l’on extrait ainsi est complètement saturée de sel.
Les accidents sont rares dans les mines de Wieliczka, grâce aux grandes précautions qui y sont prises. En 1745, les piliers de sel, qu’on laisse de distance en distance pour soutenir le poids des terres, s'écroulèrent en grand nombre; il y eut ainsi un effondrement considérable. En 1868, à la suite de travaux imprudents, il se
produisit une invasion des eaux et plusieurs galeries furent noyées : on voit par cet accident que les craintes du capitaine Bathurst n’étaient pas complètement chimériques.
Des incendies ont éclaté à plusieurs reprises dans les mines. Elles contiennent en effet d’énormes échafaudages en bois employés en certains points pour soutenir les galeries : ils se conservent très bien grâce à la sécheresse exceptionnelle qui y règne. En 1510, en 1644, en 1696, le feu prit à ces constructions et ne put être éteint qu’au bout d’un temps assez long. L’incendie de 1510, allumé par un ouvrier, fut arrêté grâce au dévouement du chef des travaux nommé Cochileski, qui pénétra dans la mine où personne n’osait descendre. Mais il tomba bientôt sans connaissance et aurait péri infailliblement, si le directeur des mines, Séverin Betmann, âgé de 70 ans, n’était descendu à son secours. Ils purent à eux deux se rendre maîtres du feu.
Le dépôt de sel de Wieliczka est formé d’une masse immense d’argile, au milieu de laquelle se trouvent, non pas des couches ou des débris de couches, mais des amas extrêmement volumineux auxquels on a donné différents noms d’après leurs positions ou le degré de pureté du sel. Après avoir traversé une couche de sables mouvants qui composent le sol de la plaine, on trouve dans l'argile des amas irréguliers, isolés les uns des autres et formés d’un sel mélangé de parties terreuses. Ils sont l'objet des travaux du premier étage de la mine et donnent le sel vert ou Grünsalz ; ce sel contient 5 à 6 pour 100 d’argile qui lui ôte sa transparence. Plus bas, d’autres amas disposés de la même manière dans la masse d’argile donnent un sel beaucoup plus pur, qu’on nomme Spizza. Enfin une troisième variété de sel, plus pure encore, ordinairement lamelleuse et nommée Szybick, forme d’autres amas situés plus profondément et qui sont exploités par un troisième étage de travaux. On peut donc
établir comme il suit la succession des couches qui forment le gisement de Wieliczka :
1° Terrains d'alluvion composé de sable jaune, d'argile rouge et de sable aquifère.
(Argiles schisteuses, bitumineuses, grises.
Argiles schisteuses brunes et rouges.
Argiles salifères avec Grünsalz.
Argiles salifères avec coquilles et bitume contenant le Spizza.
Marnes contenant le Szybick.
Marnes grises avec gypse et bancs de grès.
\ 3° Grès des Carpathes.
En résumé, la formation salifère de Wieliczka nous apparaît sous la forme d’une puissante masse argilomarneuse imprégnée de sel : celui-ci est tantôt cristallisé en gros grains, tantôt en roche amorphe, formant au milieu des argiles salifères des amas de sel gemme plus ou moins pur. A la partie supérieure sont d’immenses lentilles de sel à gros grains, mais impur; c’est le Grünsalz; plus bas ce sont des couches presque régulières, disposées en deux étages : celui du Spizzasalz et celui du Szybicksalz; ce dernier est parfaitement pur. Au toit, au mur, et dans l’entre-deux de ces couches, la masse est sillonnée par des veines contournées d’anhydrite, alternant avec des veines de sel plus ou moins pur.
On comprend que, pour exploiter ces énormes masses de matières minérales situées à des profondeurs différentes, il ait fallu plusieurs étages de galeries. Il y en a évidemment trois principaux, correspondant aux trois variétés de sel : mais comme les couches sont souvent fortement ondulées ou plissées, le nombre des étages de travaux est, en certains points, beaucoup plus considérable, et peut s’élever alors jusqu’à six ou sept. Nous devons ajouter
Formations
de
Wieliczka.
que ces divers amas de sel, ainsi que la masse d’argile qui les contient, sont d’une grande solidité : aussi peuton exploiter presque en totalité chacun des amas que l’on attaque. Il en résulte d’immenses excavations dont les parois se soutiennent d’elles-mêmes : c’est ce qui a permis de tailler ces beaux escaliers, ces larges galeries et les décorations architecturales dont nous avons parlé.
Bien que les rayons du soleil ne pénètrent jamais dans les galeries, la température est douce : l’air s’y renouvelle incessamment : il est d’une sécheresse extrême qui contraste d’une manière frappante avec l’extrême humidité des portions de galeries situées dans un terrain d’une autre nature que l'argile salifère.
On trouve dans les gisements de Wieliczka des débris organiques qui leur sont particuliers : ils consistent en bois fossiles carbonisés ou lignites, et en coquilles marines renfermées dans l’argile salifère.
Le bois fossile est très abondamment répandu dans la masse moyenne de sel, dans le spizza : il est presque impossible d'en casser un morceau qui en soit totalement privé. Tantôt c’est une sorte de jais, où l'on reconnaît difficilement le tissu organique ; tantôt ce sont des bois à l’état bitumineux et conservant toute leur structure. Il y a des troncs et des fragments extrêmement gros, comme aussi de petites branches : on a même trouvé des feuilles et un fruit de forme sphérique, bien conservé, de la grosseur d’une noix, mais dont l’espèce n’a pu être exactement déterminée.
Ce qui frappe le plus dans ces bois bitumineux, c’est l’odeur extrêmement forte et en même temps nauséabonde qu’ils répandent : elle rappelle celle de truffe exaltée au dernier point, et devient insupportable dans une chambre où l’on a rassemblé quelques échantillons frais. Dans la mine, elle est modifiée, moins forte et moins désagréable : on ne saurait même la reconnaître dans les travaux, où l’on trouve plutôt l’odeur fade que l'on
appelle souvent odeur de renfermé. Circonstance remarquable, cette odeur est précisément celle que répandent pendant la putréfaction un grand nombre d’animaux marins mous, tels que les holothuries et quelques méduses. Il n’existe d'ailleurs aucune putréfaction végétale qui dégage une semblable odeur. Tout porte donc à croire que l’odeur des masses de sel de Wieliczka doit être due, comme sur nos côtes, à la décomposition de matières animales, peut-être même à celle de quelques animaux appartenant aux genres que nous venons de citer.
On trouve des coquilles dans les argiles salifères qui existent entre le sel spizza et le sel szibick. Les plus grosses sont bivalves et appartiennent probablement au genre telline; mais, en outre, la masse argileuse est remplie de coquilles univalves, microscopiques, analogues à celles qu’on trouve dans les sables fins de nos mers et dans quelques dépôts marins tertiaires des environs de Paris. Ces fossiles animaux ne se trouvent pas dans la masse de sel pur, bien que quelques auteurs en aient indiqué la trace. Il faut remarquer que les mollusques marins périssent dans des eaux saturées de sel; cette circonstance explique pourquoi il est si rare d’en rencontrer dans les grands dépôts qu’on exploite partout.
Le seul minéral étranger un peu abondant que l’on trouve dans le gisement de Wieliczka est l’anhydrite ou sulfate de chaux anhydre : les couches tout à fait inférieures contiennent du gypse, c’est-à-dire de la pierre à plâtre ou sulfate de chaux hydratée; mais dans le dépôt salifère proprement dit, c’est l’anhydrite que l’on rencontre. Elle forme dans le sel spizza des veines assez nombreuses pour que l’on ait donné quelquefois à cette variété le nom d'anhydritersalz (sel avec anhydrite). Enfin l’intervalle de trois à quatre mètres d’épaisseur qui sépare le spizza du szibick est formé de couches minces et alternantes d’argile salifère, de sel et d’anhydrite.
Il nous reste à parler du mode d’exploitation en usage
à Wieliczka et des procédés généraux d’abatage, variables d’ailleurs selon qu’il s’agit du Grünsalz ou des deux autres couches. Dans le premier cas, l’amas à exploiler se présente ordinairement sous forme d’une masse ovoïde ou irrégulière, rencontrée vers le haut et vers le bas par deux galeries XX et YY d'étages différents (fig. 48). Un commence par enlever la calotte supérieure XAX : pour cela on pousse tout autour de la galerie XX de larges fronts de taille, jusqu’à ce qu’on arrive aux bords de l’amas de sel ; on leur donne une hauteur telle
qu’il reste à la partie supérieure une couche de sel d’un mètre environ pour assurer la solidité de la voûte. Celle première partie de l’exploitation produit une vaste chambre M à peu près circulaire. On creuse ensuite dans la masse même de sel un puits vertical I3C qui fait communiquer les deux galeries XX, YY et doit servir à déblayer les cavités que l’abatage va produire. Celui-ci se fait par gradins, tout autour du puits, en enlevant successivement une série de couronnes, pour chacune desquelles on procède comme pour la calotte supérieure. On taille de grands
blocs ayant 50 centimètres de profondeur, 2 mètres de largeur et 5 ou 4 mètres de hauteur : comme les chantiers sont disposés en échelons, il sulfit d isoler le bloc, par une cavité faite au-dessous de lui et par une entaille latérale ; après quoi on peut, avec des coins et des leviers, le détacher et le pousser peu à peu jusqu’au puits BC. Il y tombe et arrive dans la galerie inférieure qui sert au roulage. Les instruments employés pour ce travail sont le pic et la pointerolle (fig. 49) ; on ne se sert de la poudre que très rarement, parce qu’elle donne trop de menus. Le sel doit en effet être débité en gros blocs de 20 à 50 centimètres de côté, ou en ellipsoïdes tronqués (forme d’une barrique renflée au milieu) de 80 centimètres de hauteur
Fig. 49. Outils de mineuis. — Pointerolle montée et rechanges.
et de 20 à 25 centimètres de diamètre. Le sel livré à la Russie doit avoir cette dernière forme : elle a l’inconvénient de donner plus de déchets que la première. Les menus et les poussières sont remontés dans des sacs; mais ils ne sont pas comptés aux ouvriers, payés à la tâche, seulement d’après le nombre de blocs extraits.
Les couches de spizzasalz et de szybicksalz sont exploitées d’une autre façon. On creuse d’abord des galeries dirigées suivant la plus grande pente des couches et formant plan incliné, pour établir la communication d’un étage à l’autre : perpendiculairement à elles, on pousse ensuite de larges fronts de taille dans le sens de la couche et dans toute son épaisseur. Lorsque celle-ci ne dépasse pas 2 mètres, on enlève la masse de sel d’un coup :
mais si l’épaisseur est plus grande, on fait deux tranches que l’on enlève successivement, en commençant par celle du haut.
Toute celte exploitation se fait sans qu’il soit jamais nécessaire de remblayer. Les vastes chambres de plusieurs milliers de mètres cubes, qui remplacent les lentilles de Grünsalz, sont en général abandonnées à elles-mêmes : pour soutenir les points faibles, on élève quelquefois jusqu’au sommet de la voûte de véritables charpentes ayant d’énormes dimensions; les charpentes sont ailleurs remplacées par d’immenses bûchers formés de rondins de bois, longs de plusieurs mètres. On les dispose par couches, alternativement dans deux directions perpendiculaires, et l’on forme ainsi une pile carrée, analogue à celles que l’on construit, dans les chantiers de bois de chauffage, pour soutenir les extrémités des tas. Tous les bois employés s’imprégnent de sel et se conservent indéfiniment. Les cavités produites par l’abatage dans les couches sont également laissées sans remblais, ni boisage : on se borne à soutenir le toit de distance en distance par des bûchers de rondins ayant la hauteur du front de taille.
Nous avons dit un mot précédemment de la question de l’épuisement de l’eau. En 1868, elle prit tout à coup une importance énorme : on faisait des recherches en vue de découvrir un gisement de sels alcalins analogue à celui de Stassfürt (voir : 5° Les sels de Stassfürt) quand on rencontra un banc de sables aquifères. L’eau douce envahit aussitôt les travaux; les obstacles qu’on s’efforça de lui oppposer furent tournés par l’inondation qui gagna et remplit bientôt le sixième et le septième étage. Grâce à l’emploi d’une machine d'épuisement ayant une force de 250 chevaux, on est parvenu à les reconquérir en partie. Toutes les eaux que l’on extrait des mines, soit ordinairement, soit dans des circonstances exceptionnelles sont saturées de sel. Amenées au jour, elles pourraient
être traitées avantageusement et donner un rendement considérable : il suffirait d’installer des usines d’évaporation semblables à celles qui fonctionnent dans l’est de la France. Au lieu de cela, on laisse l’eau salée couler dans les ruisseaux où elle est perdue pour tout le monde. Tel est le résultat du monopole : le gouvernement autrichien qui fixe lui-même le prix de vente du sel s’inquiète fort peu d’améliorer sa fabrication. Les mines de Wieliczka sont assez riches pour fournir pendant longtemps encore à tous les besoins d'une exploitation faite dans les anciennes conditions : aussi n’a-t-on pas encore songé à exploiter les argiles salifères et les eaux saturées de sel.
C’est par suite de cette insouciance routinière qu’aucun sondage n'a été tenté entre Wieliczka et Bochnia ; et cependant la distance qui sépare les deux exploitations n’est guère que d’une trentaine de kilomètres ; il serait donc fort possible de trouver des gisements d'une certaine importance entre les mines de Wieliczka uniques au monde et celles de Bochnia dont l’importance est encore considérable.
Au point de vue géologique, cette deuxième formation salifère ressemble beaucoup à la première. C’est encore une masse d’argile plus ou moins bitumineuse, fortement imprégnée de sel el sillonnée par des veines d’anhydrite. Seulement les couches de Bochnia sont fortement inclinées, irrégulières et discontinues : le sel qu’on y trouve est généralement très pur, translucide, d’un blanc grisâtre, sans impuretés apparentes. 11 est analogue au szybicksalz de Wieliczka : en aucun point, on ne trouve de bancs semblables à ceux du spizzasalz, ni de masses de sel vert. Un seul des trois gîtes de Wieliczka est donc représenté à Bochnia : soit parce que les formations supérieures n’y ont jamais existé, soit parce quelles ont été enlevées par l’effet d’érosions postérieures.
Le nombre des couches de sel est considérable ; mais on en distingue trois principales susceptibles d’êtr.e ex-
ploitées dans presque toute leur étendue. Leur épaisseur moyenne est de l'",50 à 2 mètres : on a pu les suivre sur une longueur de près de 2000 mètres; mais comme elles sont très inclinées, on arrive alors à une profondeur de G00 mètres. Des galeries de recherches percées latéralement ont rencontré des couches très bitumineuses contenant du lignite : mais on a été arrêté par un dégagement abondant de gaz explosibles analogues au grisou.
La méthode d’exploitation en usage à Bochnia est toute primitive : le travail s’y fait dans de mauvaises conditions; aussi le prix de revient, pour une production annuelle de 17 000 tonnes, atteint-il 16 à 17 francs la tonne. Il est certain que l’évaporation des eaux d’épuisement de Wicliczka donnerait du sel à plus bas prix. Un grand nombre de puits établissent la communication avec la mine : chacun d’eux est muni d’un manège à chevaux qui sert à remonter les blocs. Les galeries qui partent de ces puits sont dirigées de manière à traverser les différentes couches de la formation salifère. A chaque rencontre, on exploite en descendant par gradins, et l’on forme ainsi de grandes chambres circulaires, tout autour desquelles sont disposés les chantiers d’abatage. Comme à Wieliczka, on isole le bloc en pratiquant avec le pic une première entaille latérale et une seconde au-dessous de lui : les masses détachées de cette façon doivent être débitées sur place en pains réguliers, puis portées à dos d’homme jusqu’au puits voisin. On ne les remonte qu’au fur et à mesure des besoins. Pas plus qu’à Wieliczka on ne fait ni remblai, ni boisage : de distance en distance, on monte seulement des piles de rondins pour soutenir les points faibles. /
Tels sont les célèbres dépôts de sel situés au pied des montagnes de grès hduiller, qui séparent la Hongrie de la Galicie. Il ne parait pas en exister dans le massif même de la chaîne, mais on en rencontre sur le bord des plaines aussi bien au sud qu’au nord des Carpathes. La quantité
de sel existant sur la pente nord parait immense, car depuis Wieliczka, on en rencontre dans la Bukovine et jusque dans la Moldavie. Sur le versant sud moins riche que le versant opposé, on trouve cependant encore des dépôts importants : telles étaient les anciennes salines de Sovàr, près d’Eperjes, tels sont les gisements de sel gemme et les sources salées existant dans les comitats d'Ugotz et de Marmaros, jusqu’aux exploitations importantes de Rhonaszeh.
Tous ces gisements de sel offrent des caractères communs avec les autres dépôts analogues. Les argiles qui les contiennent sont variables dans leurs caractères extérieurs, tantôt terreuses, tantôt très solides ; mais elles contiennent toujours des amas plus ou moins considérables de gypse, ordinairement en blocs, souvent même du sulfate de chaux anhydre. Cependant on ne saurait rapporter l’origine de ce sel gemme à la môme époque géologique que celle où ont pris naissance d’autres dépôts, ceux de l’est de la France, par exemple. Ces derniers appartiennent aux formations secondaires, tandis que les gisements des Carpathes sont contemporains des terrains tertiaires. Ils doivent s’être formés dans une ancienne mer, au milieu des golfes et des anses que les hautes montagnes laissaient entre elles. En admettant cette théorie pour les dépôts de sel du nord des Carpathes, il est bien difficile de ne pas en faire autant pour les gisements de Hongrie et ceux de la Transylvanie.
Dans cette dernière contrée, les couches de sel gemme ne se rencontrent pas non plus dans la région montagneuse, mais on croit qu’elles s’étendent en une formation continue, ondulant sur toute la partie centrale de la Transylvanie, entre la vallée de la Szamos et celle de la Maros. Si tout le terrain qui recouvre la superficie de cette région venait à disparaître, on verrait la blanche mer de sel, reste de l’ancien golfe qui, à l’époque tertiaire, remplissait ce bassin des Carpathes. Six cents sources salées
en jaillissent et révèlent par leur salinité la nature des roches situées au-dessous du sol. Çà et là, les bancs de sel viennent affleurer à la surface : la pluie les lave et les sculpte en formes bizarres. A Parajd, dans la haute vallée du Kis Küküllô, affluent de la Maros, on voit une véritable montagne de sel, dont le dôme surbaissé n’a pas moins de sept kilomètres de tour, et dont le volume dépasse de beaucoup la célèbre montagne de Cardona, en Catalogne (voir page 215). 11 y a quelques années, une falaise de sel, qui surplombait la rivière et que les eaux avaient sapée, s’écroula soudain : une masse de sel de 200 tonnes obstrua le lit du cours d’eau, qui cessa de couler pendant plusieurs jours.