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PENDANT LE CONGRES

JOURNÉE DU SAMEDI Séance d'ouverture

Dès 2 heures V2, les congressistes envahissent les gradins de la salle du Gesù ; plusieurs prêtres prennent place parmi eux. Sur l'estrade sont le président et le secrétaire de l'Association, ainsi que les camarades Eugène Angers et Ernest Roby, secrétaires des séances. Au fond, un superbe faisceau de drapeaux, au milieu desquels tranchent harmonieusement les couleurs du drapeau canadien-français. A .". heures 'i, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, fait son entrée au milieu des applaudissements de toute l'assemblée. L'immense salle est aux trois quarts remplie.

Le camarade Versailles, président de l'A. C. J., proclame L'ouverture d\^ Congrès, souhaite la bien venue à tous les camarades et adresse des remerciements à toute l'assistance et à Monseigneur, président d'honneur du Congrès. 11 donne ensuite

lecture de la lettre de Son Éminence le cardinal Merry del Val disant la vive satisfaction avec laquelle le Saint-Père veut bien approuver et bénir l'Association Catholique de la Jeunesse canadienne-française. Cette lecture provoque de longs applaudissements de toute l'assemblée. Le président demande ensuite l'envoi d'un télégramme pour implorer une bénédiction du Souverain Pontife pour le présent Congrès. La formule suivante est adoptée :

«La jeunesse catholique canadienne-française, réunie en congrès sous la présidence de Mgr l'Archevêque de Montréal, acclame Pie X et implore la bénédiction apostolique. »

On décide ensuite d'envoyer officiellement à Son Excellence Mgr le Délégué Apostolique une protestation contre l'usurpation des Etats pontificaux et l'on rédige la formule suivante, qui est adoptée avec enthousiasme :

«Les membres de l'Association catholique de la Jeunesse canadienne française, réunis en congrès sous la présidence de Sa Grandeur Mgr l'Archevêque de Montréal et appuyés par une nombreuse assemblée de catholiques canadiens-français, affirment le droit impérissable du Souverain Pontife à la possession des États pontificaux et protestent contre l'usurpation sacrilège qui dure depuis trente-quatre ans et contre les récents outrages faits à la personne sacrée du chef de l'Église.»

Lettres et télégrammes

Le président mentionne de nombreuses lettres et des télégrammes d'encouragement reçus à l'occasion du Congrès : de Mgr Paquet, de l'Université Laval ; de M. le lieutenant-gouverneur Jette ; des juges Lacoste, Baby, Taschereau, Langelier; du surintendant de l'Instruction publique ; de Mgr Mathieu, recteur de l'Université Laval; de M. Tardivel, directeur de la

Venté; des directeurs de nos principales revues et de plusieurs journaux; de l'hon. M. Gédéon Ouimet ; de Mgr Lorrain, évêque de Pembroke; de Mgr Émard, évêque de Valleyfield,etc.

Le secrétaire lit des lettres de M. le comte Albert de Mut), membre d'honneur de l'A.C.J.; de M. Thomas Chapais, exprimant son regret de ne pouvoir prendre la parole à la séance de clôture du Congrès, et de Mgr Decelles, évêque de Saint-Hyacinthe.

Discours du Président

Versailles rappelle d'abord brièvement les origines du mouvement qui a amené la fondation de l'Association, montre qu'il est né d'un besoin d'union. Il prouve que eette union est une nécessité, surtout à l'heure actuelle, qu'elle s'impose comme un devoir. Quel est le caractère de notre association ? telle est la question à laquelle il répond ensuite.

Cette association est donc essentiellement une union patriotique. Ce n'est pas le temps ou le lieu de répéter les belles choses qui se débitent sur le patriotisme. Mais il est utile de bien préciser comment nous entendons le sentiment national. Le congrès de 1903 l'a défini très exactement.

L'élément fondamental de notre patriotisme, c'est l'amour de la race canadienne-française et de la mission spéciale que la Providence lui destine ; c'est aussi l'amour du sol qui lui est échu, avec ses ressources suffisantes à la formation d'une grande nation. Nous voulons donc que notre race garde son caractère distinct des autres groupes ethniques; nous estimons que c'est à notre peuple d'exploiter les richesses de notre pays. (Appl.) Nous tenons enfin que nulle région au monde n'a droit ;'i notre amour et à notre dévouement ù l'égal de notre Canada français. (Appl. Nous voulons conserver pour la patrie de DOS ancêtres l' affection qui est traditionnelle ici; nous voulons garder •i la couronne britannique la loyauté qui lui est duc en justice; mais h mu- ne ivcon naissons pas d'autre patrie que la nôtre. (Appl. | Notre ie, elle est ici, elle n'est nulle pari ailleurs. (Appl El c'est à elle

et ';\ elle seule (pie nous voulons dévouer toutes nos énergies, [.'doux

de sa liberté, nous nous croyons tenus de favoriser tout ce qui peut accroître légitimement son autonomie; nous sommes résolus à lutter contre toutes les tentatives d'absorption par une autre nation, quelle qu'elle soit... (Appl.) Ce n'est pas dans un autre sens que notre association est patriotique. C'est pour cela que nous voulons l'union des jeunes ! ( Vifs applaudissements. )

Comment opérer cette union? Je réponds à cette question en disant le second caractère de l'Association. Notre association est sociale.

Qu'est-ce à dire? C'est qu'elle veut étudier avant les questions purement politiques, les questions sociales; c'est qu'elle ambitionne d'exercer une action sociale plutôt que politique.

lit pourquoi cette préférence? — Les raisons sont nombreuses.

Réaliser l'union sur le terrain politique n'est rien moins qu'une utopie. La politique, comme on l'entend dans la plupart des pays et en particulier dans le nôtre, n'est-ce pas, presque par définition, une lutte sans trêve entre des partis qui se déchirent pour se mieux anéantir. Oui dit parti, dit essentiellement division et déperdition de forces. Accentuer la vie politique, c'est accentuer les divisions; et n'ont-ils pas mille fois raison, les patriotes sincères qui voient dans notre amour pour le sport politique la plus dangereuse des plaies qui minent notre société?

D'ailleurs, l'action politique est de sa nature superficielle et tout extérieure. Changer les gouvernements et leurs clientèles, voilà bien à peu près son objet. Eh bien ! changez les gouvernements, qu'avez-vous amélioré? Rien ou à peu près rien, si vous n'avez changé l'opinion publique. Changez au contraire l'opinion publique, et vous aurez fait œuvre solide et profonde. Votre travail aura été long, pénible ; vous y aurez mis davantage de votre âme, mais aussi votre œuvre durera; vous aurez cessé d'exister peut-être quand les fruits de votre labeur apparaîtront. Mais pour avoir été plus lents, ils seront plus durables et plus féconds. Éclairer, façonner l'opinion, l'âme publique, voilà ce qui s'appelle faire œuvre sociale.

Il faut le répéter, les problèmes réels qui se présentent à nous ne se résoudront pas par des votes. Avant de se décider dans l'arène de nos parlements, les destinés de la race canadienne-française se joueront dans l'âme de notre peuple. Dès lors, ceux-là sont les vrais maîtres de l'avenir qui façonnent une âme au peuple, qui s'appliquent à atteindre d'abord son intelligence et son cœur.

Cessons donc de ne voir de vie publique que dans la politique: la vie politique ne peut et ne doit être que l'efflorescence de la vie sociale.

Cette conviction, elle est à la base de notre association. Nous ne croirions pas être pratiquement patriotes si nous n'étions sincèrement sociaux.

Mais il me tarde d'ajouter le troisième caractère de notre groupement. C'est qu'il est catholique. Catholique, n'est-ce pas le nom même de l'Association? EUe n'est pas seulement une association de catholiques, mais l'Association catholique de la jeunesse. (Appl.)

Ceux que ce titre épeurerait ne l'ont point compris, ou bien nous ne les comprenons pas. Nous prétendons bien nous appeler de notre nom. Notre association doit s'appeler catholique parce qu'elle l'est, et elle l'est parce qu'elle est patriotique, c'est-à-diredévouéeaux intérêts canadiens-français, et aussi parce qu'elle est sociale. C'est devenu un lieu commun, c'est le texte de tous les sermons et harangues de Saint-Jean- Baptiste, que canadien-français est synonyme de catholique. Cette vérité doit être vraie tous les jours de l'année, et elle doit exercer son influence sur la vie même de notre race. Sous peine de dégénérer, l'âme canadienne se doit de garder un caractère qui lui est essentiel. Et nous serions aussi coupables que peu habiles de vouloir développer le sentiment patriotique en négligeant ce qui en est la base même. J'insiste peu sur cette vérité, dont le développement est dans tous les esprits, dans toutes les mémoires.

Catholique, notre association doit l'être pour être sociale. Cette doctrine a été proclamée par l'immortel pontife qu'on a si justement appelé le pape social, Léon XIII. Pie X a répété et accentué ces enseignements dans sa première encyclique. D'illustres penseurs, considérant l'œuvre sociale à un autre point de vue, sont arrivés à la même conclusion. L'un des plus grands de l'heure actuelle, Brunetière, a voulu rendre ses convictions d'une façon plus saisissante en leur donnant la forme d'un syllogisme auquel il a mis l'étiquette d'équation fondamentale:

Toute question sociale, dit-il, est une question morale. Toute qu< stion morale est une question religieuse. Donc toute question sociale est une question religieuse.

Et, tout récemment, un économiste français ne développait-il pas la même théorie devant le public montréalais, et n'arrivait-il pas à la même conclusion: .'i savoir (pie seule la charité chrétienne a le remède parfait pour toutes les maladies sociales. I 1 I

(1) M. Anatole Leroy-Beanlieu, conférence an Monument National, sur le Catholicisme social.

Or, si la religion seule donne la vertu et la charité, si seule elle prépare la solution des problèmes sociaux, où chercher la direction de notre action sociale, si ce n'est dans l'unique et infaillible Église qui possède la plénitude de la vérité et peut engendrer dans les âmes la plénitude de la vertu et de la charité ? Aussi, à la question : quels sont nos principes? nos statuts répondent-ils : «la soumission absolue à l'autorité de l'Église et la fidélité la plus complète aux enseignements du Saint Siège». (Appl.)

Nous avons cette conviction, que le Christ, qui veut non seulement le bien éternel des individus, mais aussi, et bien mieux que nous, le progrès et la vie des sociétés; qui est trop magnifiquement bon pour se désintéresserde quoi que ce soit qui intéresse leshommes sesfrères et ses amis; qui est trop puissant pour manquer de ressources dans l'exécution de ses desseins; nous avons cette conviction, qu'il a donné à son Eglise, avec la parfaite possession des doctrines théoriques, la claire vue des vérités d'ordre pratique qui font vivre les sociétés aussi bien que les individus, qu'il lui inspire même une conscience sûre des besoins de toutes les époques et le secret de tous les problèmes que les siècles dans leur marche posent aux sociétés humaines. Ainsi il devient vrai, le mot de Léon XIII, que «tout ce que le genre humain peut espérer, tout ce qu'il cherche, c'est dans le Christ qu'il doit le trouver» . (Appl.)

Il expose ensuite brièvement les moyens préconisés parl'Association, la piété, l'étude et l'action, et en montre la nécessité. Il termine par cet appel :

La tâche que nousentreprenons est-elle au-dessus de nos forces ? Peutêtre. Mais, quoiqu'ilensoit,lerêveesttrop beau, nous aurons l'audace de le tenter. (Appl.) Camarades, travaillons sur nous-mêmes d'abord : sachons être patients ; sachons peiner dans l'ombre. Que le mouvement peu à peu rayonne autour de nous. Par une contagion heureuse, il faut qu'en autant qu'il tient à nos efforts, il s'étende de proche en proche, cimentant de plus en plus et affermissant pour les saintes luttes de l'avenir les générations de demain. (Longs applaudissements.)

Rapport du Secrétaire

Le camarade Benoit présente ensuite son rapport : c'est l'histoire exacte des débuts de l'Association. Ce rapport, suivi

par l'auditoire avec un vif intérêt, ne saurait être omis dans un compte rendu dont le but est surtout de faire connaître l'Association. Nous supprimons seulement les quelques phrases qui en formaient le préambule.

Le 10 mai 1903, M. Versailles proposait un petit congrès à tenir pendant les fêtes de la prochaine Saint-Jean-Baptiste, qui réunirait les membres de la ligue intercollégiale pour la diffusion du drapeau «Carillon Sacré- Cœur», ainsi que lesélèves lînissantsdesdiverscollèges de notre province.

Si à la cause du drapeau l'ami Versailles unissait incessamment la convocation d'un congrès, il avait reçu auparavant et d'ailleurs l'inspiration d'une réunion semblable de la jeunesse. Un souffle chaud du moment provoquait dans son esprit et dans son cœur — d'assez bonne terre, paraît il! — la germination violente d'une idée qui s'y était implantée depuis un an. Le 19 mars 1902, un jeune prêtre, scrutant les périls qui entouraient le peuple canadien, avait compris que l'avenir de notre race était uniquement dans une jeunesse franchement catholique et parfaitement organisée, et il avait lancé hardiment le projet d'une « Ligue de la jeunesse catholique». Ce cri, grâce aux commentaires vibrants de plusieurs journaux, la Vérité, le Pionnier, Y Union de Saint- Hyacinthe, l'Union des Cantons de l'Est, avait eu un retentissement durable dans l'âme de nombre de nos jeunes gens.

On le reprenait maintenant; car, entendez-le bien, le camarade Versailles ne proposait pas une simple réunion des comités de la li^ue intercollégiale, il invitait toute la "jeunesse étudiante » à se réunir en congrès. Ce sont les propres termes de l'appel publié dans les journaux.

Les organisateurs du Congrès— quelques camarades étaient accourus aider Versailles dans son entreprise — n'eurent que trois semaines pour s'entendre et se préparer. Ils s'attendaient à recevoir une trentaine de confrères au plus — voilà même précisément pourquoi, malgré 1 l forte envie qu'ils en éprouvaient, ils n'avaient osé prier Monseigneur l'Archevêque de présider cette assemblée; or, ils furent rejoints par une centaine près, qui arrivaient de partout : de Marieville, de Saint Hyacinthe, de Nicolet, dejoliette, des Trois-Rivières, de Chicoutimi et de Rimouski. Les séances eurent lieu le 25 juin, dans cette même salle de l'Union Catholique. L'assemblée s'intitula un peu audacieusement, Imement en somme: i Congrès delà jeunesse catholique canadiennefrançaise». , et dès le début elle se nomma un bureau de direction, l'ne

dizaine de travaux sur les trois grandes questions soumises au congrès: la conduite personnelle, l'idée nationale et les moyens d'action, furent lus, discutés et repris par des comités spéciaux, chargés d'adopter des résolutions.

Le soir, après la lecture et l'adoption générale de ces résolutions, qui résumaient les travaux du congrès, après une conférence sur les moyens de prolonger l'œuvre entreprise, le bureau de direction était transformé en bureau permanent.

Tous les journaux publièrent, au lendemain, des comptes rendus sympathiques, où l'on invitait ces jeunes gens à ne pas se borner à ce premier succès, mais à continuer constamment leur effort.

Cependant, en dépit de cette grande publicité, l'idée dominante du Congrès semble avoir été mal comprise par un certain nombre, qui y ont vu exclusivement un mouvement en faveur du drapeau Carillon- Sacré-Cœur.

Non. Si cette question du drapeau avait été pour une large part dans la préparation de ce congrès, le mouvement s'était considérablement élargi et s'était transformé pour la jeunesse en un grand mouvement catholique et national.

Avec pleine raison a-t-on pu dire que «ce congrès a été une réunion de jeunes gens, obéissant à leur initiative propre, désiretix de se connaître et de s'unir pour se préparer dans une entente commune aux travaux que l'avenir leur réserve».

Pour faire connaître directement et partout le mouvement tel qu'il était, le Conseil demeuré en fonction n'hésitait pas à communiquer la plaquette-souvenir dont les congressistes avaient demandé l'impression, à tous ceux qui devaient les premiers s'y intéresser, à commencer par NN. SS. les Évêques du Canada français. Là, aux vingt résolutions formulées, chacun pouvaitjuger du travail accompli, et par suite aider ces bonnes intentions des jeunes à devenir des bonnes actions.

Ce fut sur l'envoi de cette plaquette, accompagnée d'une protestation de soumission parfaiteet d'entière déférence, que Sa Grandeur Mgr l'Archevêque de Montréal assura les jeunes «qu'ils trouveraient toujours en lui un protecteur et un ami, et qu'ils pouvaient compter sur son entier dévouement à seconder leurs nobles aspirations». | Appl. ) D'autres évêques donnèrent aussi leur bénédiction à l'œuvre commencée; Son Excellence Mgr Sbaretti envoya de son côté un long et chaleureux encouragement.

Cet encouragement, ces nombreuses sympathies étaient de nature à faire oser ceux que les camarades avaient chargés d'être les meilleurs

serviteurs de la cause. Ces membres du Comité se rendaient déjà bien compte que le Congrès devait être le point de départ d'un autre mouvement d'une plus large portée encore, «destiné, comme l'a écrit l'un d'entre eux, à produire une orientation plus droite et mieux définie de notre vie nationale». Ils résolurent de consulter les congressistes à ce sujet, et le 12 septembre ils leur envoyaient à tous une circulaire en vue deconnaître leurs désirsetd'adopter uneconduite qui s' v conformerait. Remarquez bien ce fait : par là l'Association, dont la fondation a été décidée immédiatement en vertu de ce référendum, s'affirme indiscutablement le vœu de toute la jeunesse canadienne-française, puisque ont pris part à ce référendum les jeunes de toutes les parties du Canada français. Pour répondre complètement à ce vœu, le conseil chargea un comité de cinq membres de préparer un plan de constitution.

Il fallait d'abord bien définir l'espèce de cette association que tous avaient demandée en la précisant chacun à sa manière plus ou moins complètement. La commission formula le premier des grands principes de l'association d'un ton qu'on aimera à entendre dans ce précis d'histoire.

«Le premier principe de l'Association sera la soumission absolue à l'autorité et à la direction de l'Église. Ceux que notre étiquette de catholiques éloignera de nous ne sont pas de l'élite sur laquelle nous comptons. Nous croyons qu'ici, au Canada, on a bien trop peur du titre de catholique et qu'on ne comprend pas bien ce qu'est le catholicisme...Nous croyons que le catholicisme — non pas un petit catholicisme mitigé, consistant en quelques vérités à croire ou quelques petites pratiques à accomplir à certaines heures — mais le vrai catholicisme, le grand catholicisme que Jésus-Christ a établi pour le bien de l'humanité, renferme le remède à tous les maux de la société et des individus. C'est notre conviction. Ce sont ceux qui la partagent avec nous que nous voulons grouper. Le fait que plusieurs ne paraissent pas nous comprendre, que nos aspirations en font même sourire quelques-uns parmi nos catholiques, nous prouve (pie le mouvement vient à son heure. »

Voilà qui dénotait bien le caractère de l'Association : catholique, propre â notre jeunesse et répondant aux besoins particuliers de notre pays. On n'y copiait pas servilement une idée d'évangélisation émise dans des BOciétés du vieux inonde, on découvrait nettement l'œuvre à faire naître dans nos milieux, œuvre avant tout de préservation et de

'ion énergique. C'était lebutoù tendraient les efforts delà jeunesse catholique du Canada français.

Quel organisme donnerait-on à cette association, pour en assurer la vie en la développant? Évidemment il fallait dans les statuts «un large esprit de liberté qui laissât le champ ouvert à toutes les initiatives u ; les liens trop rattachés et trop serrés d'une réglementation formaliste, au contraire, l'étouffer aient. On se décida pour une fédération de groupes, avec cette règle que «chaque groupe aurait ses statuts particuliers et posséderait une autonomie parfaite pour tout ce qui concerne sa vie intérieure». A vrai dire, c'était du coup se rapprocher singulièrement de l'organisation de la Jeunesse française. Mais ce n'était là qu'une question de fonctionnement, et parce que, après étude faite, l'on s'était convaincu qu'un organisme semblable à celui de la jeunesse française convenait le mieux, devait-on se refuser à l'adopter? Sous prétexte qu'ils appartiennent à d'autres, faudrait-il renoncer aux profits des résultats acquis, résultats de plusieurs tentatives et de longues expériences? D'ailleurs, la preuve la plus probante de la note personnelle de l'Association de la Jeunesse canadienne réside dans ce programme d'études qu'elle a sur l'heure adjoint à ses statuts.

Cette constitution fut immédiatement soumise à Sa Grandeur Mgr l'Archevêque de Montréal, à qui appartenait de droit strict de la connaître et de la juger tout le premier. On en sait la conséquence: tous ont lu cette magnifique lettre d'entière et chaleureuse approbation que les statuts portent en tête.

L'Association était ainsi devenue une réalité. Le 13 mars 1904, le Conseil, en recevant le rapport de la commission, fit l'élection d'un comité pour administrer régulièrement la nouvelle association: ce comité aurait la charge de faire l'enrôlement des membres et de préparer le prochain congrès.

Auparavant, comme l'Association catholique de la Jeunesse n'était pas une oeuvre circonscrite à la ville de Montréal ou au seul diocèse de Montréal, et que, de sa nature, elle devait être une union de groupes locaux répandus dans tout le Canada français, il convenait d'en soumettre les statuts à tousNN. SS. les Évêques, «ceux-là qui sont de par Uieu nos guides naturels dans la voie du bien, dans le travail chrétien qui appelle nos énergies». Les approbations nous arrivèrent complètes, pleines de bénédictions et d'encouragements. Nous fûmes spécialement touchés de la haute et si bienveillante sollicitude de Son Excellence le Délégué Apostolique, prélude de cet accueil, ineffablement doux à nos cœurs, que vient de faire à l'Association le Saint-Père lui-même. ( Appl.)

D'ailleurs, partout et chez tous l'Association catholique de la Jeunesse reçut un bienveillant accueil. Nos grands quotidiens, nos feuilles

hebdomadaires, la Vérité et les autres revues de Québec, les journaux locaux par toute la province, certaines publications canadiennes des États-Unis la saluèrent avec des appréciations trop nettes pour ne point venir d'une sincère conviction. Le fait n'était pas seulement intéressant pour eux, il les remplissait d'espoir pour l'avenir de notre race. Le mouvement national qui se créait parmi les jeunes était plus sûr et promettait d'être plus durable que l'effort tenté par la jeunesse d'autrefois. S'il avait manqué au nationalisme de celle-là, celle de l'Institut Canadien, le sentiment religieux, l'attachement à la foi catholique, il fallait se réjouir de voir celle d'aujourd'hui, mieux avisée, mettre au premier rang de ses convictions nationales la foi religieuse.

Alors commença l'enrôlement, et en un coup survint le gros contingent des ardents et des convaincus, de ceux qui n'attendent pas que les autres agissent pour agir; c'était en grande partie ceux-là mêmes qui avaient demandé la formation immédiate de l'Association. Cette confirmation reçue, le Comité se mit à l'œuvre du recrutement avec «un zèle d'apôtre», comme lui avait recommandé de le faire Sa Grandeur Mgr l'Archevêque. L'Association toutefois devait chercher bien moins le grand nombre que le choix des membres; «ce qu'il faut, écrivait un camarade, ce sont de unités qui comptent et dont la réunion soit une force, quel que soit leur nombre.» C'est dans cet esprit que s'est continué l'enrôlement. Aujourd'hui l'Association compte environ 300 membres, et ce nombre promet de s'élever sans cesse. ( Appl. )

L'Association invitait ses membres à se constituer eu groupes aussitôt qu'ils le pourraient. Le travail d'organisation présente de sérieuses difficultés, demande du temps et de la patience, et voici cependant l'Association avec une quinzaine de groupes déjà régulièrement organisés ou en voie de l'être bientôt.

En poursuivant son travail d'enrôlement, le Comité songeait toujours au congrès à tenir à Montréal, selon qu'il avait été entendu. Ce serait véritablement le congrès de l'Association, et il devrait être efficace et pratique. ' es travaux n'auraient pas l'éloquence qui soulève le patriotisme, qui enflamme les enthousiasmes ; le nature en serait tout autre, et voici ce (pie décida le Comité, conformément à sa volonté de sacrifier le brillant au solide et au pratique : «Établir et préciser la fin et la nature de l'Association, pénétrer dans son esprit, examiner rapidement le champ ouvert :i son action, tel doit être le but du Congrès. On étudiera et exposera l'organisation générale de l'Association et celle de ses groupes, son fonctionnement, ses moyens d'action, enfin les moyens pratiques de la propager. »

Monseigneur, Mesdames et Messieurs, vous voyez par le présent programme comment le Comité entend bien réaliser son projet. Demain se tiendront nos réunions de travail et de discussion et c'est à cette heure que se compléteront les débuts de l'œuvre entreprise au congrès de juin 1903, et auxquels nous avons tenté de vous intéresser, par trop longuement peut-être. Mais c'est en étudiant notre jeune histoire que vous verrez combien le mouvement mérite vos plus vives sympathies.

Je n'ai pas, en rapportant les faits de cette histoire, cherché à honorer ceux qui ont pris part à leur accomplissement, c'eût été là une œuvre stérile, quoique agréable sans doute; mon unique but, comme je l'ai dit, était de vous intéresser davantage à l'œuvre.

Camarades, le premier profit sera encore pour nous, de nous être ainsi repliés sur le passé. Voilà une leçon qu'il faut lire en pensant au présent. Ce qui frappe avant tout et par-dessus tout, c'est la prompte et miraculeuse réponse que Dieu à donnée à la ferveur des premiers apôtres de cette œuvre, et sachons reconnaître là un gage de sa protection sur ceux qui entreprennent de servir sa cause. Mais nous ne pouvons pas n'avoir pas saisi dans ces volontés et ces cœurs si lents à s'harmoniser à nos inspirations, ou seulement même à les accepter, les difficultés et les oppositions que nous allons rencontrer dans cesmilieux de bons vivants où «le simple courage apparaît comme un excès n!

Mais courage! les voies qu'une jeunesse attendait, les voilà ouvertes! Elles se remplissent déjà, et elles sont prêtes à recevoir tous ceux qui ont horreur de l'égoïsme et de l'inutilité, tous ceux qui se sentent au cœur une sincère volonté de piété, d'étude et d'action.

Le champ est libre aux initiatives des membres de l'Association catholique de la Jeunesse canadienne-française. Ces initiatives débordent de jeunesse, soit ! mais elles viennent de vous prouver, Monseigneur, Mesdames et Messieurs, qu'elles bouillonnent de fécondité ! ( Longs applaudissements.)

Avant de prier Mgr l'Archevêque de Montréal de prendre la parole, le président remercie les Pères Jésuites de leur généreuse hospitalité et invite les camarades à se rendre fidèlement au poste du devoir le lendemain à 8 heures, au pied de l'autel, où Monseigneur célébrera la messe. " Ce sera la rencontre officielle, autant que cordiale, de l'Association avec son Maître adoré, le Christ." (Appl.)

Mgr Bruchési monte ensuite sur l'estrade au milieu des acclamations de l'assemblée.

Discours de Mgr Bruchési

ArchevOque de Montréal

Monsieur le président,

Aies jeunes amis,

Je regrette de ne pas vous apporter un discours vraiment digne de la circonstance qui vous réunit en ce moment. Les incessantes occupations de la charge pastorale sont mon excuse. Le temps m'a fait défaut pour fixer sur le papier les idées que je voulais exprimer et les conseils que je désirais vous donner ; je vais donc laisser parler mon cœur. Heureux si l'axiome bien connu peut se vérifier au moins un peu: Pectus est quod disertos facit.

Ce congrès de la jeunesse catholique qui s'ouvre aujourd'hui, m'apparaît comme la plus belle manifestation et le plus heureux couronnement de notre fête nationale.

Je ne saurais vous dire tout le bonheur que m'ont fait éprouver les paroles vibrantes et si chrétiennes que nous venons d'entendre.

Vous voilà donc, mes chers amis, groupés sous le beau titre «d'Association catholique de la Jeunesse canadienne- française» . Lorsque quelques-uns d'entre vous se présentèrent à l'archevêché pour me faire part de leur projet, je ne pus m'empêcher de penser à ce vaillant jeune homme qui avait nom Ozanam, et qui, avec quelques compagnons pieux et ardents comme lui, allait jadis confier à l'archevêque de Paris, son désir de dévouer sa vie à la cause de la religion et d'être en France l'apôtre du bien. Us étaient huit en tout, et vous savez quelle forme ils entendaient donner à leur apostolat. «Les temps sont mauvais, disaient-ils, nous voulons travailler au relèvement de notre pays. Nous mettrons notre foi sous la protection de la charité; c'est par la charité que nous prêcherons à nos semblables; nous nous consacrerons au service des pauvres. 9 Ils tinrent parole. Delà sortirent les admirables conférences <\v Saint- Vincent de I'aul qui, bientôt, se répandirent dans tout l'univers.

LYs conférences nous les avons depuis longtemps au Canada, et tout dernièrement, quelques étudiants de notre université de Montréal en fondaient une nouvelle qui a déjà Becouru plus d'une souffrance. Je vois au milieu de vous plusieurs de ces disciples d'Ozanam et au nom des pauvres je tiens à les saluer ici. ( Appl.)

L'Association delà jeunesse canadienne-française n'avait donc pas, en se formant, à se proposer comme but spécial le soulagement des malheureux. Son but a été religieux, catholique, patriotique: il est clairement et admirablement défini dans les premières lignes du beau programme qu'elle s'est tracé: «L'Association catholique delà Jeunesse canadienne-française a pour but d'opérer le groupement des jeunes Canadiens français, et de les préparer à une vie de dévouement pour le bien de la religion et de la patrie. »

Mes amis, pourrait-on ambitionner pour vous, pourriez-vous vousmêmes ambitionner quelque chose de plus noble et de meilleur ? Aussi ai-je applaudi de tout cœur à cette idée si généreuse, et l'heure où j'étais invité à la bénir m'a paru l'une des plus douces de mon épiscopat. J'ai entrevu alors l'influence que cette petite phalange allait exercer autour d'elle, les beaux exemples qu'elle allait donner, le bien qu'elle allait opérer parmi les diverses classes de la société, surtout parmi la génération qui grandit, et enfin les hommes de principes et de valeur qu'elle allait nous former pour l'avenir.

Vous avez compris, mes amis, ce que tant d'autres hélas! ne comprennent pas : le prix de la jeunesse et le secret d'en profiter. Certes, ce n'est pas à vous que l'on pourrait adresser le sanglant sarcasme du poète :

Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.

Vous savez, vous, ce que vous avez à faire de vos vingt ans; car en ce moment, vous les employez uniquement pour la gloire de Dieu, l'honneur de l'Église et le bien de votre pays.

C'est un beau temps, mes amis, que celui de la jeunesse. Alors tout vibre et chante dans l'âme; l'enthousiasme est facile ; les inspirations généreuses ont des ailes qui nous emportent vite au-dessus des tristes réalités; c'est le matin pur et embaumé qui fait prédire le plus radieux des jours. Vous ne le nierez point, c'est l'âge des rêves.

Je le sais bien : il y a le rêve frivole et mondain ; mais il y a aussi le rêve sérieux et patriotique ; il y a le rêve vraiment chrétien.

Je me souviens ici d'un sympathique et intéressant rêveur. Il était écolier de dix-sept ans et se nommait Alphonse Gratry. Un soir, dans sa cellule de dortoir, lui-même l'a raconté, il se mit à méditer sur son bonheur.

Ses dernières années de collège s'achevaient dans un travail fécond, et il commençait d'autres études qui préparaient sa carrière supposée. Tous les succès lui souriaient; il en apercevait en esprit tous les détails,

et en sentait toutes les joies. La fortune venait par surcroît, solide, surabondante, tout honorable, fruit du travail et de la gloire.

L'avenir s'avançait. Le jeune homme, devenu époux et père, goûtait, semblait-il, tous les bonheurs d'ici-bas. Écoutez-le plutôt: «Tous ces tableaux vivaient devant mes yeux. Je sentais et je palpais la vie. Je résumais des jours et des années en un instant. J'en tenais la substance, j'en sentais les délices avec une force, une ivresse, une vivacité que la réalité n'a point. Je vis ainsi se dévoiler, jour par jour, année par année, dans le plus bel ensemble et les plus riches détails, une vie comblée de tous les biens dont l'homme peut jouir sur la terre.»

Mais le rêve se poursuivait: Hélas! bientôt, tous ces biens disparaissaient les uns après les autres; toutes ces joies du cœur et du foyer s'éteignaient pour faire place à l'ombre et au deuil. Voici les déceptions, l'isolement, la maladie, la mort... Tout est donc néantdans ceschoses

qui nous séduisent! Ce fut le trait de grâce, et ce fut la fin du rêve :

«0 Dieu ! ô Dieu ! expliquez-moi l'énigme. Mon Dieu je le promets et je le jure, faites moi connaître la vérité; je lui consacrerai ma vie.» Et quelque temps plus tard, Alphonse Gratry touché et converti entrait dans une église, et là, sans témoin, étendant la main vers l'autel, fai vil u de ne jamais devenir riche, de ne jamais avoir qu'un but et de ne posséder qu'un bien: la vérité, et s'il se pouvait, la justice ( 1 ). I Appl. )

Voulez-vous, maintenant, mes amis, que je vous fasse connaître un autre rêve? C'est celui de Montalembert à dix-sept ans, et celui-là c'est le beau, le bien, le vrai entrevus du premier coup et aimés avec passion : i Pourquoi nos concitoyens ne diraient ils point sur nos tombeaux: Ils ne vécurent point pour eux mais pour leur patrie.-' Pourquoi ne pas nous sacrifier pour nos concitoyens, aujourd'hui que le dévou • i j i ■ 1 1 * est une qualité si rare, le vrai civisme une fonction si p U recherchée? Pourquoi ne pas mériter cet éloge, le plus beau qui puisse sortir de la bouche des hommes? En vivant pour notre patrie, nous aurons obéi à la loi de Dieu, qui nou : de nous aimer les uns

res; et comment pourrionS-nOUS mieux ai mer nos concitoyens ((n'en leur dévouant notre vie entière? Nous aurons ainsi vécu pour ce «pi'il y a de plus beau.de plus grand dans le momie, la religion et la liber*.

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