‹ Le semeur de cendres, 1898-1900Chapitre 4 sur 5 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Tout être a son reflet ou son écho. Le soir, La source offre à l'étoile un fidèle miroir; Le pauvre trouve un cœur qui l'accueille, la flûte Un mur où son air triste et pur se répercute ; L'oiseau qui chante appelle et fait chanter l'oiseau, Et le roseau gémit froissé par le roseau : Rencontrerai-je un jour une âme qui réponde Au cri multiplié de ma douleur profonde?

LE SEMEUR DE CENDRES iGq

Quand le siècle déchoit de l'idéal divin, Où puiser un espoir dont la ferveur enivre Cet esprit sombrement désabusé du livre, Ce cœur à qui déjà tout désir paraît vain ? De quelle foi nourrir cette âme faible à l'heure Où fléchit le plus fier, où le plus viril pleure ? Car cette époque est lâche, et je ne suis pas seul A me draper vivant dans les plis d'un linceul; Car plus d'un aujourd'hui referme sa croisée, Et, muet, dédaigneux du monde autour de lui, Contemple avec des yeux résig-nés à la nuit, Sa lampe où l'huile baisse et sa plume brisée.

Ah ! Seig-neur, Dieu des cœurs robustes, répondez ! Quel est ce temps de doute où l'homme joue aux dés Ses croyances, l'amour et le rêve et la gloire? Il est tard; que faut-il aimer, que faut-il croire ? Vacillants et plaintifs comme un peuple de joncs, Sous le ciel triste et nu nous vous interrogeons; Notre âme sèche a soif d'une sève nouvelle. Seig-neur, que votre étoile à nos yeux se révèle ! Car déjà la nuit morne à l'horizon s'étend : Voici que le soleil se couche et qu'on entend Planer sur le sommeil de nations entières Le grand vent solennel et noir des cimetières.

II est temps d'éclater de rire sur toi-même,

Grand temps, certes, de mettre un masque. Ta douleur?

Va lui peindre le front d'une menteuse fleur,

Et couvres-en les cris sacrés sous un blasphème.

Rejoins les histrions autour des pots de fard ; Travaille à leur miroir, et, tandis que ces mimes Feig-nent d'un cœur joyeux des tristesses sublimes, Toi, simule un rictus infâme, emprunte à l'art

Ses mots creux et brillants pareils aux perles fausses,

Et ses g-estes sans âme et ses airs d'opéra,

Et jette à la foule ivre et qui t'applaudira

Des baisers, du tréteau boueux où tu t'exhausses.

Mais garde, ainsi qu'un pur trésor, pieusement, Dans l'ombre intérieure où vit la conscience, Garde, pour en souffrir aux heures de silence. Tout le mal que t'a fait l'amour, ô vieil amant !

C'est vous, voluptueux Chénier, vous, grand Virgile,

Que j'ouvre aux jours dorés de l'automne, en rêvant,

Le soir, dans un jardin solitaire et tranquille

Où tombent des fruits lourds détachés par le vent.

Je vous lis d'un esprit inquiet et j'envie

Vos amantes, Chénier I Virgile, vos héros 1

Moi que rien de fécond ne tente dans la vie,

La lutte ni l'amour ni les simples travaux,

Et qui trouve, ironique entre les philosophes,

A douter de moi-même une âpre volupté.

Je sens le cœur humain trop larg-e pour mes strophes. Le vieil air doulouz^eux d'autres l'ont mieux chanté ; Leur nom nourrit encor les clairons de la gloire. Pour moi qu'un rigoureux destin laisse inconnu, Je presse entre mes doigts la flûte usée et noire Des pauvres, des railleurs, et des fous. Son bois nu Est plus doux qu'un baiser savoureux à ma bouche; Elle est ma confidente obscure et mon enfant Et répond comme une âme à l'âme qui la touche. Un passant, que mon cœur sait émouvoir, souvent Au temps des raisins mûrs s'arrête pour l'entendre. Je suis seul, et je joue, ignorant qu'il est là, Tour à tour désolé, voluptueux ou tendre. Chaque jour, sur les tons qu'hier elle modula, Ma misère sanglote et demande l'aumône.

Et le passant muet songe et baisse le front ; Il m'écoute et revient et trouve, chaque automne, La flûte plus plaintive et mon mal plus profond.

Les rosiers chargés d'eau luisent. Le crépuscule Drape de crêpes g-ris les arbres du jardin Où la fraîcheur du soir balsamique circule. Chaque cime s'ag-ite et soupire. Et, soudain,

La lune au ras des toits émerge, nue et ronde, Et, pensive, élevant son urne, épanche à flots Sa lumière tranquille et toujours inféconde Sur le groupe tremblant et svelte des bouleaux .

T oute l'ombre reçoit la bleue et douce averse, Et les feuilles du bois vaporeux et song-eant Forment, sous cet azur fluide qui les berce, Une mouvante échelle aux échelons d'arg-ent.

Et moi, courbant mon front mouillé, battu des branches, J'écoute, l'âme ouverte à cette tendre nuit, Dans les bosquets baignés d'obliques nappes blanches. Le vent mystérieux dont la traîne bruit :

Car c'est l'heure où la vierg-e aérienne chasse Dans le jardin profond rempli de sa pâleur, Tandis qu'émané d'elle, ô charme I et par sa grâce, Le vaste clair de lune enchante ma douleur.

LE SEMEUR DE CENDRES l'J'J

Goûte, me dit le soir de juin avec douceur, Goûte ma reposante et secrète harmonie, Et forme tendrement ton âme et ton génie Sur le ciel dont je viens avec la nuit ma sœur.

Regarde-nous marcher au bord de la colline, Gomme un couple inégal de beaux adolescents : Sur mon épaule, avec des gestes languissants, La nuit lente à me suivre en soupirant s'incline.

Respire les parfums frais et délicieux De toute l'herbe en fleur que nos pas ont foulée; Fonds-toi dans l'ombre bleue où ma sœur étoilée Disperse les lueurs tremblantes de ses yeux.

0 poète ! voici la grâce et le mystère : Accueille-nous, demeure avec nous jusqu'au jour, Car c'est pour féconder ton rêve de l'amour Que le soir et la nuit descendent sur la terre.

A l'ouest où meurt la lumière, Les coteaux noirs sont ourlés d'or.

C'est l'heure trouble, la première De la nuit qui n'est pas encor.

Tout brunit déjà dans la plaine,

Quand, soudain, monde aux sombres mers,

La lune, éblouissante et pleine,

Monte au ras des labours déserts.

l8o LE SEMEUR DE CENDRES

Dans les champs où tombe sa cendre, Marcheur enfin las je m'assieds, Et je vois mon ombre s'étendre Gomme un chien fidèle à mes pieds.

J'écoute, rumeur monotone, Les eaux des écluses chanter, Et l'âme errante de l'automne Dans les éteules chuchoter.

J'écoute cahoter la roue D'un chariot dont le cheval Hennit haut et clair et s'ébroue Et réveille l'écho du val.

Là-bas, dans l'océan de brume Où le hameau paraît plonger, Répondant au son d'une enclume.

Mugit la trompe du berger.

LE SEMEUR DE CENDRES l8l

Et ce sont des clameurs lointaines, Des voix dans les rergers ; et puis J'entends le cliquetis de chaînes Des seaux qu'on descend dans les puits.

Sur la campag-ne solitaire.

Au fil du vent, du sud au nord,

L'angelus répand la prière.

Les cieux rêvent ; l'homme s'endort

Une charrue abandonnée, Des sillons obscurs émergeant, Aux derniers bruits de la journée Ouvre son oreille d'argent.

iSa LE SEMEUR DE GENDRES

Ton cœur est fatig-ué des voyages ? Tu cherches Pour asile un toit bas et de chaume couvert, Un verger frais baigné d'un crépuscule vert Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?

Alors ne vas pas plus avant : Voici l'enclos. Cette porte d'osier qui repousse des feuilles, Ouvre-la, s'il est sûr, poète, que tu veuilles Connaître après l'amer chemin, le doux repos.

Arrête-toi devant l'étable obscure . Écoute. L'agneau bêle, le bœuf mugit et l'âne brait. Approche du cellier humide où, bruit secret, Le laitage à travers les éclissess'égoutte.

C'est le soir. La maison rêve; regarde-la,

Vois le feu qu'on y fait à l'heure accoutumée

Se trahir dans l'azur par une humble fumée.

Mais tu cherchais la paix de l'âme? Entre : Elle est là.

l84 LE SEMEUR DE GENDRES

Septembre. Le couchant rougit les hauts feu illag-es. Rien n'est plus doux au cœur déçu de tout espoir Que le jardin natal après les longs voyages.

On y rentre, poudreux encor, par un beau soir Où chaque arbre, mouillé d'une récente pluie, Se balance et dans l'air nourrit un encensoir.

On gagne les berceaux que le vent tiède essuie ; On frissonne en sentant la fraîcheur à son front Des gouttes d'eau que verse une branche alanguie.

On soupire, on est près des pleurs, on interrompt Sa marche pour entendre un oiseau solitaire ; Hélas! ô temps prochains où ses chants se tairont!

Là, le verger, lieu plein d'une ombre verte et claire, Témoigne par le poids qui charge ses rameaux Que le pied du passant foule une heureuse terre.

Ces boutons, aux premiers soleils d'avril éclos,

L'automne aura tenu leur fragile promesse,

Et leurs fruits dès demain vont combler les boisseaux

Soi-même on rêve alors aux jours de sa jeunesse, Et touchant avant l'heure à la maturité. On lamente en secret sa stérile richesse.

Et, l'esprit las de l'œuvre enfin trop médité. Humblement, simplement, tristement, on envie Ces arbres fiers et forts de leur fécondité.

l86 LE SEMEUR DE CENDUES

Septembre. La nature orgueilleuse et ravie Se pavane et paraît railler l'homme songeur. Mais la présomption naïve de la vie

Attendrit ta sagesse amère, ô voyageur!

Baig-ner au point du jour ses lèvres de rosée,

Secouer l'herbe où la cigale s'est posée,

Frissonner au furtif coup d'aile frais du vent,

Suivre d'un œil bercé le feuillage mouvant,

Prêter l'oreille au cri des coqs dans les villages,

Aux chants d'oiseaux, au bruit des colliers d'attelages,

Offrir l'écho d'une âme heureuse aux mille voix

Sonores de la vie et voir de toits en toits

Le bleu du ciel sourire à l'azur des fumées.

Quand l'aride midi pèse sur les ramées,

S'allong-er, les yeux clos, et lang'uir de sommeil,

Gomme un voluptueux lézard, dans le soleil ;

Sentir brûler le corps en amour de la terre,

Flotter sur les rumeurs, sur l'air, sur la lumière,

Défaillir, se dissoudre en chose, s'enivrer

De l'arôme charnel d'une rose à pleurer,

Percevoir dans son être obscur l'heure qui passe

Et traverse d'un jet d'étincelles l'espace.

Et quand l'humble angélus a tinté, quand le. soir

Exhale au fond du val ses vapeurs d'encensoir,

Que le soleil, au bord des toits, rasant les chaumes,

Y fait tourbillonner des échelles d'atomes,

Qu'un laboureur qui rentre à pas lourds de son champ,

Ebauche un profil noir sur l'or vert du couchant,

Regagner son logis, et, les doigts à la tempe.

Bercé par la chanson discrète de la lampe,

Assembler les mots purs du poème rêvé,

Et sur les feuillets blancs du livre inachevé

Fixer, beau papillon, le jour multicolore.

Pourpre à midi, d'azur le soir, rose à l'aurore.

0 fêtes de la vie où le chant d'un marteau Sur l'enclume, la ligne heureuse d'un coteau,

La source, le brin d'herbe avec sa coccinelle, Font tressaillir en nous l'argile orig-inelle ! Gloire à toi dans l'éther lumineux, dans le mont, Dans le métal, dans l'eau, dans l'insecte, limon Universel par qui l'humaine créature Rejoint le Créateur à travers la nature I

igO LE SEMEUR DE CENDRES

Mure comme un caveau ta cellule, poète !

Veille avec ta pensée et les livres des morts.

Grains de porter ton rêve et tes pas au dehors,

Car le dieu formidable et souriant t'y guette.

Il scintille, rosée et pluie, il est tapi

Dans le feuillage et l'eau qui bougent, dans l'épi.

Comme un faune épieur de nymphes, il s'embusque

Derrière un pan obscur de lierre ou de lambrusque.

Il soupire et sanglote et murmure et rugit

Par les bouches des vents d'avril et de novembre.

Entier et toujours un, sans fin il se démembre; I nnombrable habitant des formes, il surgit De l'écorce et se mêle aux jeux de la lumière. 0 Pan, but éternel de ton propre désir, Malheur à l'insensé qui cherche à te saisir ! Ton impassible rêve est sourd à sa prière . Si le poète, ouvrant sa fenêtre, tenté Par le bourdonnement joyeux d'un jour d'été, Quitte le grand labeur d'approfondir son âme. Et sort, les yeux mouillés d'ivresse, chancelant^ Tu le traverseras d'une subtile flamme, L'arôme de tes fleurs l'embaumera vivant. Ainsi, laurier nouveau de l'antique bocage, Daphné se sent mourir dans un flot de feuillage.

Reste, ô rêveur, le froid et scrupuleux miroir Qui reflète un instant midi, l'aube et le soir. Sans que son eau profonde en soit jamais troublée. Que la feuille en tombant d'un fugitif émoi Te ride; que l'oiseau voile d' me ombre ailée Ton mobile cristal ! Mais, ô source scellée, Ne livre pas ton cœur à qui se cherche en toi : Loin du ciel dont l'azur implacable dessèche,

Demeure solitaire et bleue, obscure et fraîche. Sinon, poète, aux jours roug-es de l'août ardent Où la nature en feu n'est qu'un sein haletant. Gomme un pâtre qui voit sa coupe répandue, Oubliant sa chanson la laisse interrompue. Tu te tairas, vidé de toi-même, pleurant Ton âme que le vaste univers aura bue.

Je vais sur la pelouse humide de rosée,

D'un pas lég-er, les yeux riants, l'âme brisée

De tendresse, de joie indicible et d'amour.

Le jour descend en moi comme un baiser, le jour

Me pénètre et m'enlève à la terre. J'adore.

Le jardin resplendit sous le ciel frais. L'aurore

A troué les pins drus et noirs d'un roug-e orteil.

Une périt; d'eau claire étincelle au soleil.

L'herbe est comme une mer où l'onde poursuit l'onde.

L'allée a de lascifs contours de femme blonde.

Le lierre en feu frissonne à la crête d'un mur. Un oiseau que le vent balance dans l'azur Chante sur le bouleau sans feuille encor. Je rêve, Au sein d'une lumière heureuse, ivre de sève Et d'air, le front tourné vers l'orient, et tel Qu'un jeune dieu qui vit son matin immortel.

Ainsi, dans le jardin lustré de pousses vertes,

Je vais, joignant les mains et les lèvres ouvertes

Pour répandre l'amour dont mon cœur s'est g-onflé

Devant l'aube, le vierg-e azur, le lierre ailé.

L'oiseau chante, le ciel sourit et l'herbe pleure.

« Seigneur, dis-je, votre œuvre est belle et voici l'heure,

Père infiniment bon et sublime ouvrier,

Où je voudrais des mots surhumains pour prier,

Des vers religieux et purs comme les psaumes

Qu'entonnent sous le vent les pins aux vastes dômes.

Par un hymne de joie et d'adoration.

Rendre grâce à l'auteur de la création.

Oui, Seigneur! Mais je porte, hélas! pauvre poète,

La malédiction d'une langue muette :

Tout ce qui chante en moi de confuse beauté

S'éteint dans mon esprit avant d'avoir été.

LE SEMEL'R DE CENDRES IqS

Et ce brin dherbe avec la perle qui le courbe, Rit de ma plume où point une goutte de bourbe. »

Ayant dit, et soudain déchu de mon orgueil, Je m'arrête et j'embrasse encor, d'un long- coup d'oeil, Le g-rand jardin natal aux brillantes allées. Derrière elle laissant les heures écoulées, L'ombre plus courte atteint le milieu du cadran. Chaque toit bleu chatoie au soleil comme un paon ; Et tandis que le ciel de midi sur le sable Epanche en flots de feu son urne intarissable, Indifférente au drame obscur de mon esprit, La nature féconde et forte me sourit.

[q6 le semeur de gendrfs

Juin flamboie. Etendu dans la prairie en fleur, Je rêve au bord d'une eau charmante de lenteur Où les brins d'herbe font des arches d'émeraude. Le soleil brûle, l'air pèse, la terre est chaude. Mon regard, attentif sous l'ombrag-e des cils. Observe l'araignée à l'aff'ût dans ses fils. Et la ciguë avec sa blanche ombelle où bouge Un insecte luisant et rond comme un grain rouge. Je respire. Le vent par larges souffles lourds Propage sur les prés des ondes de velours. Une troupe de beaux papillons entrelace

Des guirlandes de fleurs sans tiges dans l'espace. L'herbe que mon œil proche explore m'apparaît Mystérieuse ainsi qu'une obscure forêt.

Dans cette demi-nuit verte, les sauterelles Traînent leur ventre rose et font plier les prêles. Inquiètes devant le plus lég-er sillon Les rampantes fourmis vont en procession. Un lézard fuit. La taupe aux mains de vieil ivoire, Creuse tenacement son antre d'ombre noire. Mon esprit se dissipe et flotte hors du temps Dans une extase heureuse et confuse où j'entends Vibrer d'un moucheron l'arabesque sonore. Le parfum des foins mûrs baigne mon âme encore, Puis, vaincu par l'immense ardeur du firmament. Je m'endors, et mes yeux gardent en se fermant La vision d'un clair village sur la côte Et du ciel bleu qui rit à travers l'herbe haute.

Dans ces jours de l'aride été, l'homme ébloui

Sent la création entière vivre en lui.

Un sang torrentiel se presse dans ses veines,

Son crâne est comme une urne où chantent des fontaines,

Et sa poitrine s'enfle au rhythme de son cœur.

igS LE SEMEUR DE CENDRES

Arôme, onde et rayon, et lumière et rumeur,

Il rêve qu'il retourne au réservoir des forces,

Qu'il n'est, substance unie aux changeantes écorces,

Qu'un atome de Pan pour une heure incarné.

Et l'homme, ivre de Dieu, s'irrite d'être né.

Clarté du ciel, clarté des eaux, je vous salue ! Conques pourpres, sonore et transparent émail, Rochers noirs d'où ruisselle une herbe chevelue, Flancs des nefs que le flot refoule du poitrail ;

Vous, les frères plaintifs du rêveur, coquillages, Vous, rocs, vaisseaux de pierre à jamais échoués, Et vous qui bondissez sur d'ècumeux sillages, Barques, au nom des dieux marins, soyez loués !

J'ai goûté la senteur des algues, ô falaises 1 Solitaire, cuvant des ivresses d'azur, J'ai dormi sous les pins sanglants et les mélèzes. Auprès des pâtres fous qui sculptent le bois dur.

J'ai vu tourner les feux des phares dans la brume. Au bout du môle où vont s'asseoir les délaissés. J'ai bu, la nuit, les vents mouillés dont l'amertume Est salutaire aux cœurs que l'amour a blessés.

Et, voyageur épris de visions nouvelles.

Je vous adresse un tendre et nostalgique adieu,

Grève humide où la vague étale ses javelles,

Bois odorants, chemins douxaux pieds las, ciel bleu

Où le sel fait briller la chair des belles filles. Adieu, reçois encor mon âme^ pays clair Dont les rivages d'or se creusent en faucilles Pour trancher les moissons houleuses de la mer!

Le vent pousse en chantant ma fenêtre entr'ouverte. J'écoute. Je regarde. Au loin, sur la mer verte, Une voile du soir met sa clarté de lys.

Et j'évoque l'Hellade heureuse de Laïs,

L'extrême automne, un port d'azur où les platanes

Ont l'éclat du chig-non roussi des courtisanes.

Inquiets de jeunesse ou graves de savoir,

Les poètes vont, pleins du dieu qui leur fait voir.

Au sein du bondissant troupeau des vag-ues bleues,

Des sirènes, la lyre en main, cambrer leurs queues.

Parmi les cris aig-us des vendeuses de fruits

Le tambourin s'accorde à la llûte de buis.

La foule bruit comme un essaim qui se pose.

Une enfant blonde aux dents blanches mord une rose

Et rit, les jeux au ciel et les pieds dans le flot.

Un bracelet d'or brille au bras d'un matelot.

On étend des filets; on goudronne des barques.

Trois vieux cordiers, leur chanvre aux reins, raillent les Parques

Le soir tire au couchant ses barres de vermeil

Où se cabrent les quatre étalons du soleil ;

La fraîcheur de la nuit se répand. Un navire

Abandonne sa toile au vent qui l'enfle et vire;

Sa carène se teint des feux occidentaux,

Et répondant aux voix que lui portent les eaux,

Une femme déploie un voile sur le môle;

Et le soleil roug-it le bord de son épaule.

Mais, dites, cette femme amoureuse et rêvant Dans les plis de son voile agité par le vent, Siècles des dieux rieurs et virils, jours de force Où Vénus dans l'azur dresse un flexible torse. Dites, elle n'a pas fait ombre au ciel d'Hellas ! C'est la songeuse et triste enfant d'un temps plus las

Qui se nourrit d'un pain de pleurs et de prières

En regardant le jour mourir dans les verrières.

Sa chair reste la belle esclave du désir,

Mais son cœur en aimant déteste son plaisir.

Car depuis deux mille ans déjà le Dieu sévère

Et doux qui gravissait les rampes du Calvaire

Et pend, les os rompus, au gibet scélérat,

Torture de remords secrets le monde ingrat.

La nuit, quand un péché l'arrache à son silence :

(( Hélas! soupire-t-il, les clous, le fiel, la lance,

Le sang qui m'a lavé du baiser de Judas,

Ma tunique jouée aux dés par les soldats,

Ma mère évanouie aux bras des saintes Femmes,

Tout ce que j'ai souffert pour le rachat des âmes,

L'aurai-je, ô Père! offert eu vain, souffert en vain ?

Je vois, insoucieux du maiiyre divin,

Effaçant de son front flétri la croix de cendre,

L'homme, ivre d'une joie exécrable, s'étendre

Sur Eve qui lui semble un oreiller de fleurs.

Le feu de leurs baisers ravive mes douleurs :

Ils sont là ! Le délice infâme les consume,

Le suc du fruit d'Éden dans leurs artères fume ;

Et quand, faisant d'un sombre effort craquer leurs os,

Le Tentateur sur eux resserre ses anneaux,

Son étreinte m'incruste au bois de mon supplice.

Ah ! clous massifs, roseau dérisoire, calice !

Vous n'êtes rien au prix de ces péchés qui font

Que mon cœur, chaque nuit, se rouvre jusqu'au fond ! »

— Il est vrai, nous vivons d'opprobre, nous ne sommes,

0 Jésus, que les fils du sang", de pauvres hommes

Suivant sans le savoir la volonté du mal,

Et comme le caillou, la plante et l'animal.

Asservis aux secrets desseins de la nature.

Et pourtant l'idéal problème nous torture!

Seig"neur, il ne faut pas nous croire insoucieux

Du drame dont l'écho g-ronde encor sous les cieux.

Le monde, cet objet de vos plaintes divines.

S'est après votre mort partag-é vos épines.

Parfois les débauchés se dressent dans leur lit ;

L'horreur d'une soudaine ang-oisse les remplit,

L'obscurité pour eux se peuple de fantômes,

Et muets et crispant leurs ongles dans leurs paumes.

Ils sentent que quelqu'un d'hostile s'est couché

Entre eux et le corps nu qui sert à leur péché.

Entendez donc le cri des âmes inquiètes,

Le faux rire et la voix navrante des poètes

Qui doublement, d'esprit et de chair, tourmentés,

En vain voudraient g-uérir du g'oût des voluptés!

Ils boivent le remords avec la nostalgie

Sur la croix que le sang- rédempteur a rougie;

Et depuis que, mourant entre les deux voleurs,

Le flanc percé, le front percé, brûlé de pleurs,

Vous nous avez, Seigneur, tendu les bras, le rêve

Met une profondeur inconnue aux yeux d'Eve. »

Et c'est bien ton image, amour des temps nouveaux, Qui se dressait, un soir d'automne, au bord des eaux, Quand j'ai d'un pinceau ferme et sobre peint à fresque Ce port antique où passe un peuple pittoresque.

Des cloches. C'est le jour de Pâques, sombre cœur. Toi seul, et quand les gens du peuple et les servantes Reçoivent Jésus-Christ sur leurs lèvres ferventes. Toi seul, obstinément, tu chéris ta rancœur.

Solitaire parmi la foule fraternelle.

Tu ronges ta fureur et ton silence amer ;

Ton org'ueil, — car en toi l'esprit corrompt la chair,

Contre ta foi vivace encore se rebelle.

Et c'est ton ^rand remords et ton acre tourment, Devant ces vrais chrétiens qui vont au divin Maître, D'avoir, âme incertaine et trouble, cessé d'être Un pauvre homme qui croit en Dieu tout simplement .

L'homme sombre qui siège au conseil des impies

Se lève et prend la nuit de son cœur à témoin

Et dit : ft Seig-neur, Seigneur, Dieu jaloux qui m'épies,

Je ne t'offrirai plus l'encens ni le benjoin.

En vain tu me repais d'opprobre et de misères : Tu ne me verras pas m'asseoir sur le fumier Où Job déchu te loue en raclant ses ulcères, Et j'aurai pour linceul mon orgueil coutumier.

LE SEMEUR DE CENDRES aOQ

Car c'est avoir assez long-temps nourri ta g-loire De toute ma détresse et de tout mon amour, Et lâchement gémi vers un ciel illusoire, Et mendié de toi mon pain de chaque jour.

Seigneur, espoir de l'homme et son dernier refuge, Toi qui, terrible et dur, m'entends sans m'écouter, Dieu, Créateur, Sauveur, Ami, Souverain Juge, Je ne crois plus en toi que pour te détester ! »

Mais le Seigneur répond : « Mon pauvre enfant,je t'aime,

Malgré ton cœur rebelle et triste où le blasphème

Parle pour m'irriter la langue de l'enfer.

Tu souffres? Je connais ton mal, fils de la chair

Dont rien ne peut remplir les appétits de joie.

En ce siècle où l'esprit a corrompu sa voie,

La femme détournant l'encens de mon autel

Se voit haussée au rang d'idéal immortel.

On la prie, on l'implore, on la craint, on s'y voue;

On étreint ses flancs nus et froids, vase de boue

Que les soifs d'infini vident sans s'assouvir, Jusqu'au soir où, honteux et las de la servir, Les hommes, multitude obscure et douloureuse, Déçus dans leur amour pour cette idole creuse, Accourent de leurs dents grinçantes m'accuser D'avoir mis le néant derrière le baiser. »

— 0 Dieu, dit le pécheur qui soupire, ô mon Père ! Mon org-ueil abaissé se brise devant toi. Que les cieux, que les coeurs des justes de la terre Célèbrent le retour de mon âme à la foi !

J'adore les desseins que tu formes dans l'ombre,

Et, que ta volonté toujours juste ait noué

Mon destin d'un fil clair. Seigneur, ou d'un fil sombre,

Notre Père, à travers les siècles, sois loué! »

Nous sommes, ô mon Dieu! plusieurs dans la cité A porter haut le lys de la mysticité;

Ni meilleurs que les uns, ni pires que les autres : Hélas! moins humbles gens, Seig-neur, que tes Apôtresl

Nous avons trop soufiFert peut-être, et c'est pourquoi Nos pleurs les plus charnels ont le sel de la foi.

Entre tous, jo suis vil et g'orgé de luxure. Je suis petit : un lit de femme est ma mesure ,

Pécheur quotidien et docteur de péché, Dans le sillon du mal en semant j'ai marché.

Pourtant, Seigneur, accueille et bénis ces poèmes Qui réprouvent ma vie ingrate et mes blasphèmes ;

Si j'y peins, avec l'art frivole des méchants, La nudité qui fait ta gloire, ô lys des champs ,

Souviens-toi que des cœurs simples, pieux et sages , Battaient sous les manteaux étoiles des rois Mages,

Et malgré l'apparat trop humain de mes vers Reconnais-y l'amour, doux Maître aux bras ouverts.

Absous du haut des cieux la pauvre âme sincère Qui dans l'ombre et sans fin lamente sa misère ;

Mais, Seig-neur, sois terrible à la langue qui ment. Que l'éternel fardeau de nuit du châtiment

Sur tes rhéteurs après la mort s'appesantisse ! Réserve-leur, dans les lieux bas de ta justice,

A ceux-là qui te font boire du fiel par jeu, La soif du mauvais riche et les cuves de feu

2l4 LE SEMEUR DE CENDRES

Ce soir, mon Dieu, je viens pleurer, je viens prier Et rompre sur ta croix les reins d'un ouvrier Dont le labeur stérile a néglig-é ta gloire. La nuit du monde autour de ton ég-lise est noire; Je viens puiser de l'huile à tes feux éternels, Loin de la joie humaine et des hommes charnels. Mon Dieu, je viens jeter à tes pieds celte vie. Dont chaque jour d'un clou haineux te crucifie. Je suis le plus méchant des mauvais serviteurs. 0 Jésus qui prêchais la sag-esse aux docteurs.

LE SEMEUR DE CENDRES 2l5

J'ai détourné le sens divin des paraboles;

J'ai, d'un grain vil, semé le champ de tes paroles.

Malheur à moi ! Car dans les vers que j'ai chantés

La prière se mêle au cri des voluptés.

J'ai baisé tes pieds nus comme une chair de femme

Et posé sur ton cœur ouvert un cœur infâme.

L'iniquité futma maîtresse. Et me voilà.

Tes yeux que le Péché de l'univers scella

Me brûlent de leurs pleurs de sang-. Quoique tu l'aies

Senti mettre ses mains cruelles dans tes plaies,

O Seigneur, prends enfin en pitié ton enfant I

Son cœur comme un vitrail qu'on étoile se fend.

Sois-lui clément, permets le retour du prodigua;

Rends l'eau du ciel à la citerne, et que la figue

Encor pèse aux rameaux du figuier desséché !

Ah! ne le laisse pas mourir dans son péché.

Cet errant qui s'enlace à ta croix et qui pleure.

Las d'avoir tant cherché l'amour qui seul demeure!

2l6 LE SEMEUR DE CENDRES

Gomme un faible arbrisseau qui boit par la racine Le flot renouvelé sans fin d'une eau voisine, Baig-né par la prière, ô mon fils, que ton cœur Y puise une incessante et féconde fraîcheur ! Tu fleuriras; mais sache encor, chétif arbuste, Pour que ta tige au ciel élève un jet robuste, Sache âprement saisir et presser contre toi Le tuteur inflexible et rude de la foi !

Le juste dit : « Ma tâche expire avec le jour ; Je vous domine, ô champs austères de la vie ! Là-bas, et redressant le versoir qui dévie^ Sous un âpre soleil j'ai poussé mon labour.

J'ai répandu, le dos gonflé de la besace, L'averse du bon grain dans les sillons pierreux, Et j'ai fauché dans l'ombre immense des monts bleus La foule des épis qui remplissait ma trace.

2l8 LE SEMEUR DE CENDRES

Et voici que, chargé des fruits d'un long- effort, J'atteins la paix promise à toute inquiétude, Et que mon pas éveille au loin la solitude Des hauts lieux balayés par le vent de la mort.

D'ici, sans que je tremble ou que mon pied recule, Je vois monter la mer des ténèbres sans fond , Et mes yeux pleins d'un jour intérieur se font Plus g-rands pour recevoir l'assaut du crépuscule.

L'incorruptible amour habite dans mon cœur. La nuit qui m'achemine à demain sera brève : Puissé-je en souriant au soleil qui se lève M'endormir du dernier .sommeil dans le Seig-neur ! »

Loin des tombeaux de marbre élevés à la g'Ioire, Sur le vaste plateau désert d'un promontoire, Revêtu d'un linceul d'azur, ô cicux et flots. Qu'il dorme, comme il a su vivre, solitaire, Qu'il dorme, le poète obscur, dans la lumière ! Étendu sous le mur ruiné d'un enclos, Caressé par le vent qui rebrousse le lierre, Il entendra tonner l'orgue des grandes eaux, Décroître un pas sonore, et crier les oiseaux Dans les arbres moussus dont l'âpre fruit sauvag-e

A la courbe dorée et pleine du rivage. Des vols de ramiers blancs traverseront le ciel D'où midi tombe en feu sur la terre g-onflée, Et dans les lys, autour de l'humble mausolée, Les abeilles, murmure épars, feront leur miel.

Un soir peut-être, à l'heure étrange et désolée Où, fantôme paisible en marche dans les champs, Contemplateur de l'ombre et des soleils couchants, Le chevrier, pasteur d'une troupe indocile, Tire un vieil air plaintif de sa flûte d'argile. Deux amants apparus au détour d'un chemin, L'un par l'autre portés et la main dans la main Et se soufflant la strophe à leurs cœurs familière, Qui jadis, ô dormeur ! prit son vol de ton sein. Écarteront d'un doigt distrait le pan de lierre Qui couvre l'épitaphe inscrite dans la pierre : « Dis-moi, soupirera- t-elle, mon cher amant. Le nom dont celui-là qui n'aime plus se nomme? » Et tous deux, confondant leurs voix, pensivement Liront : « Laissez dormir la poussière d'un homme! »

Élève mon esprit et m'enseig'ne, ô Sagesse, A dominer ce temps de lucre et de bassesse! Car je veux sans retour fuir un siècle odieux Où les vapeurs de l'or font une acre fumée, Et dans l'incorruptible azur, fille des cieux. Te suivre, toi qui vas haussant devant mes yeux Le livre et le laurier et la lampe allumée.

Alors, et me ceig-nant l'immortel laurier vert.

Tu me tendras la lampe avec le livre ouvert

Que tes doigts maintiendront par sa marge étoilée.

Et moi, d'un bras pieux et fort, j'écarterai

Ta robe par les vents de l'ombre flagellée,

Et tu jailliras nue, ô jeune vierge ailée

Que l'homme reconnaît pour sœur du jour sacré !

Et sur l'axe où leur cours rayonne et se balance.

Rompant soudain le sceau de leur premier silence,

Les cieux nous salueront par d'éclatants accords.

Et mesreg-ards, forçant et sondant tes prunelles,

Verront, mer qui chemine et cherche en vain ses bords,

Les flots multipliés de la vie et des morts

Se succéder, s'étreindre, et se confondre en elles.

Enfin, m'ayant couché sur tes genoux d'airain

Où le sage reçoit un repos souverain

Qui manque aux lits brûlants et mornes de la terre,

0 vierge dont l'amour sait être maternel,

Tu mettras sur mes yeux blessés par ta lumière

Ton beau visage empreint d'une tendresse austère.

Et tu m'endormiras sur ton cœur éternel !

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