LIVRE SECOND
à Pierre Bâcher.
La pensée est la plus amère des maîtresses.
Tu formes tendrement son corps par des caresses ;
Tu puises pour prêter une âme à ses contours,
Dans toute ta douleur et toutes tes amours;
Tu la vêts d'un velours ciselé, tu la pares
De perles, de coraux et de bijoux barbares,
Et tu vendrais ta vie et ton éternité
Pour ajouter un seul g-rain d'or à sa beauté.
Mais, s'irritant d'un cœur toujours occupé d'elle. Et courtisane experte à se montrer cruelle
loO LE SEMEUR DE CENDRCS
Envers l'amant sincère et bon qu'elle avilit. L'ingrate te rebute et te ferme son lit.
Et plus tard, dans les soirs de grande solitude,
Quand, relevant ton front ruiné par l'étude
Et te sentant désert de ton g-énie et vieux,
Tu verras cette femme ag'iter sous tes yeux
Ses doigts maigres couverts de bag-ues démodées
Où tu reconnaîtras tes plus chères idées,
Frappé d'une brutale horreur, tu t'écrieras :
« Telle est donc la beauté qui fut douce à mes bras !
La fleur de ma tendresse et mes belles années,
C'est à ce monstre-là que je les ai données !
C'est pour avoir voulu revivre par ce flanc,
C'est pour avoir nourri du plus chaud de mon sang-
Cette chair aujourd'hui tremblante et violette
Où déjà sous le fard s'accuse le squelette.
C'est pour avoir, séduit par elle, ô vain labeur !
Dans son unique amour anéanti mon cœur,
C'est pour avoir enfin trop chéri ma pensée.
Que me voilà, pleurant ma force terrassée,
Et rassemblant ce qu'il m'en reste pour haïr
Mon œuvre que je vois d'heure en heure vieillir ! »
Ayant ainsi crié ta douleur, ô poète, Par delà ta maîtresse impassible et muette, Plein de la majesté des grands orgueils vaincus, Quitte la chambre et l'âtre, amis des jours vécus. Entre dans l'orag-euse et noire vague humaine Qui roule en écumant où son destin la mène; Et puisque, hélas ! ton âme, airain docile, rend Au rêve qui la heurte un écho trop vibrant, Qu'elle se taise, et soit sous la foule profonde La cloche qu'on étouffe en la plongeant dans l'onde 1
Je subis la peine du dam, Je répands les sueurs sanglantes Du vieil et du nouvel Adam, Goutte à goutte, en des œuvres lentes
Et j'en sig-ne l'aveu hautain Pour flatter dans leur rude voie Tous mes frères que leur destin Lie au joug des labeurs sans joie,
LE SEMEUR DE CENDBES lOQ
Tous ceux qui portent un esprit Déserté des Muses heureuses, Et qui se tordent sur le lit Des maternités douloureuses.
La mémoire de l'homme est une pierre dure,
Et le poète y rompt son outil et son cœur
Sans qu'il ait pu graver de strophe qui l'assure
Dès ce temps à jamais d'un toujours jeune honneur.
La vie est brève; l'art est vain. Mais la nature,
Ouvrière dont rien ne lasse le labeur,
Cache un dessein constant sous sa poussée obscure.
Elle médite; et son génie, associant
La ronce échevelée au lierre patient,
Enguirlande l'ogive en ruine et les cippes
De vers mystérieux qui n'auront point d'Œdipes.
J'ai dansl'âtre encor vide et sévère jeté
Des lettres où l'amour mentait, des roses sèches
Hier l'âme odorante et l'honneur de l'été.
Et d'anciens vers écrits jadis avec fierté.
Le feu, d'un arc subit, a décoché ses flèches. Le mur s'est d'une pourpre ardente ensang-lanté, La chambre a ri du seuil profond aux a nj^;'! es sombres, Des torches ont paru courir dans les miroirs, La flamme d'un vol rouge a pourchassé les ombres
Et lustré d'or le bois luisant des meubles noirs.
Mon être s'imprégnait d'une chaleur légère, Je bénissais la flamme onduleuse. Et voici, Tout à coup, que le beau brasier s'est obscurci.
Sa cendre en bleuissant palpite sur la pierre, La nuit tombe, et, morose alors, le cœur transi Par ce brusque et funèbre adieu de la lumière, Sous la vitre qui verse un suprême jour gris, Je reste seul, le front pesant et les mains jointes, Méditant le destin trop bref de ces esprits Qui, frères des foyers avarement nourris, ■Font de grandes clartés soudaines, vite éteintes.
LE SEMEUR DE CENDRES Il3
Ma plume, cette nuit de doute et de ténèbres, Pèse à mes doig'ts tremblants comme un sceptre abdiqué, Manquerai-je au destin que vous m'avez marqué, Ou mon nom vivra-t-il entre les noms célèbres,
Seigneur? Interrogez mon œuvre : Elle répond Que mon labeur fut grand et mon âme sincère Et telle que l'épi d'or fin jeté sur l'aire Qui, frappé des fléaux, éclate, en grains fécond.
Il4 LE SEMEUR DE CENDRES
Mais les hommes? Beaucoup m'ont ignoré; les autres, Indifférents aux cris profonds jaillis du cœur, Opposent à ma voix ce silence moqueur Par où le siècle ingrat accueille ses apôtres.
Pourtant, s'il est parmi les fils du sang-, s'il est Un être, pitoyable à ses frères, qu'enivre Cet âpre instinct d'aimer, de pleurer et de vivre Que le sein maternel nous verse avec le lait,
Si modelant la strophe émue et cadencée Sur sa gorge orageuse où grondent des sanglots, Un poète a soufflé son âme dans les mots. C'est l'homme dont ce livre affirme la pensée.
On se tait, soit! Seigneur; j'en souffre, soit! encor Je consens au silence et que nul ne m'écoute ; Mais, lumière des cieux, épargnez-moi le doute Qui brise les plus fiers esprits dans leur essor,
Et que l'ange de l'ombre et de l'inquiétude, Qui plane sur les fronts laborieux, le soir. N'ajoute pas pour moi des gouttes de vin noir Aux brûlantes sueurs amères de l'étude!
L'aube, lente à venir, verse par un carreau Son jour blême où jaunit ma lampe solitaire. Et voici que s'élève en moi la voix austère Que toute âme profonde a pour secret écho.
a Dédaigne, me dit-elle, une plainte si lâche. Va, trempe ton regard et ton cœur en priant Dans la neuve clarté qui point à l'orient, Et reprends avec force et l'outil et la tâche.
La mitre de l'orgueil te tombe sur les yeux ; Ecarte-la. Sois humble et réponds : A quels signes, 0 rêveur, connais-tu que tes tempes sont dignes De goûter la fraîcheur d'un laurier glorieux ?
Luit-elle entre les vers de feu que ta main trace, Cette strophe d'eau bleue où, prompte à s'émouvoir, La vierge, se penchant comme sur un miroir. Sourit de retrouver sa pudeur et sa grâce?
Peins-tu le véritable amour, chaste et puissant, L'esprit épanoui dans la chair invisible. Ces couples purs dont l'âme, au soir d'un jour paisible, Se hausse vers le ciel d'où le soleil descend?
As-tu, pour attendrir les mères douloureuses, Evoqué les enfants naïfs, beaux et bouclés, Qui jouaient et chantaient et sifflaient dans les clés, Et dont la douce cendre emplit les tombes creuses?
As-tu salué l'aigle en sang* des drapeaux lourds, Et chanté par une ode où s'enfiévrât ta race, Le rég-imentqui marche à la mort et qui passe Dans la rumeur roulante et sombre des tambours?
As-lu mêlé ton cri suppliant à l'hommag-e
Que la création apporte à l'Éternel ?
Ton livre a-t-il sa voix dans l'hymne solennel
Que forment les torrents, les mers et le feuillage?
Enfin, comme un grand vent qui flagelle les blés Et les fait murmurer d'un horizon à l'autre, As-tu d'un souffle fort ouvert, ô jeune apôtre, Un sillon frissonnant dans les peuples troublés?...
Sois humble. » La parole intérieure expire. J'écoute encor. Docile à l'austère conseil, Je laisse fondre aux feux apparus du soleil Mes vers, hélas! gravés dans une vaine cire ;
Il8 LE SEMEUR UE CENDRES
Et buvant d'un reg-ard amer l'or et l'azur Que la nature épanche en mourant de son urne, J'offre à l'éblouissante aïeule taciturne Mon âme résig-née à son destin obscur.
Plutôt qu'un médiocre honneur, accordez-moi, Dieu juste, de mourir jeune encore et l'âme ivre De volupté, d'orgueil puissant, avec la foi !Que j'aurais été grand si vous m'aviez fait vivre.
Car je songe, ce soir, hélas! d'un cœur amer, Au sort, humble entre tous et dur, des vieux poètes Qui, la nuit, vont asseoir sur le bord de la mer Leur tristesse de dieux déchus des plus hauts faîtes,
Jadis, ils g^ravissaicnt d'un pied sûr le chemin Qui mène au but sacré ceux qui savent y croire ; Ils se disaient, joyeux de leurs ving-t ans : « Demain Nous atteindrons le pic austère où croît la gloire. »
Donc, ils montaient. Pourquoi sont-ils redescendus Avant d'avoir cueilli la fleur des lieux sublimes ? Ont-ils lâchement craint des sentiers trop ardus. Ou rencontré l'amour banal qui hait les cimes?
On l'ignore. D'ailleurs, ces rêveurs décriés Qu'on reconnaît de loin à leur mélancolie Et dont les longs cheveux ont blanchi sans lauriers , On en sourit; ces fiers vaincus, on les oublie.
Et c'est alors que, pleins de cendre et de sanglots. Ils viennent contempler les astres sur la plage, Et dominant d'un vain appel le bruit des flots, Lamentent leur passé, leur solitude et l'âge.
Écoute. Quelqu'un chante ou soupire, poète! Un lied dont on ne sait s'il est triste ou rieur Te dénonce l'éveil de l'homme intérieur. Ecoute, et que ta plume attentive soit prête A recueillir l'écho de cette voix secrète. Ecoute avec un soin précieux aujourd'hui Le compagnon divin qui t'enseigne ton âme, Car demain, dès les feux de l'aube, il aura fui : Nul n'a vu rayonner deux fois la même flamme, Ni renaître l'amour à sa jeunesse offert,
Et plus d'une âme en pleurs s'est vainement cherchée Dans l'hostile rumeur de la vie où se perd Le murmure incertain de la source cachée.
Parfois l'esprit se perd dans la forêt des mots.
Inquiet, il hésite, il tâtonne, il trébuche
Dans le lierre qui tord ses nœuds comme une embûche.
Il appelle, et sa voix retombe des rameaux.
Il frissonne au contact rugueux des troncs énormes.
Une feuille le mouille et le caresse au front ,
Il assiste au combat mystérieux des formes.
S'émeut du bruit que fait la branche qui se rompt
Et la source qui rit en répandant son urne.
Et dans la haute nef de la forêt nocturne,
Prisonnière des mots profonds comme des murs, La pensée impuissante à formuler son rêve, Anxieuse, attend l'heure où le jour qui se lève Baigne d'un pâle éclat les feuillages obscurs.
Aimer, rêver, prier, se taire, Vivre hors de ce temps troublé.
Avec ceux qui sèment la terre, Avec ceux qui vannent le blé.
Avoir un verg-er plein d'abeilles, Un toit de chaume en pente, avoir Dans le cellier frais des bouteilles Et son amoureuse au lavoir.
Ouvrir à deux battants sa huche Aux vag-abonds ivres de faim, Et que l'eau froide de la cruche Quand ils boivent se change en vin.
Des fleurs dont la moisson s'étoile Enguirlander les pauvres croix Où l'araignée ourdit sa toile Pour en vêtir le Roi des Rois ;
Et s'humilier jusqu'à l'herbe,
Plier le front et les genoux,
Et méditer devant ce Verbe
Qui depuis deux mille ans, pour nous,
Sans qu'une Véronique essuie Avec les paumes de ses mains La Sainte Face où bat la pluie.
Souffre aux carrefours des chemins.
Goûter la douceur des soirées Où l'automne, le long des murs, Racle avec ses jupes dorées Le sable jonché de fruits mûrs ;
Et quand la nuit, fermant les roses Et mouillant l'herbe des g-azons, Regarde par les vitres closes Courir les lampes des maisons.
S'accouder sur la pag-e blanche Où, fidèle et guidant nos doigts, La Muse invisible se penche ; Et devant l'âtre aux mille voix,
Devant la ramée écarlate Qui fuse, et chante, et siffle, et rit, Et dont la flamme heureuse flatte Les replis obscurs de l'esprit,
Voir enfin au fond de soi-même Les mots purs et mélodieux Nouer un immortel poème, Comme les étoiles des cieux.
Hélas! je porte en vain, poète, L'orgueil d'un labeur obstiné !
Mon temps dans sa marche inquiète, Ig'nore encor que je suis né.
Aussi, mon cœur, reste avec celle Qui nous sourit dans son miroir:
La fleur de sa bouche est plus belle Que la feuille du laurier noir;
La gerbe d'avoine qui plie
Est moins svelte que son corps nu,
Et sa gorge ronde et polie
Me console d'être inconnu.
l30 LE SEMEUn DE CENDRES
D'après les entrelacs ing-énieux du nid
Où la feuille au brin d'herbe étroitement s'unit,
Je tresse vers à vers ma strophe et la modèle .
Mon soin à la polir lui donne un lustre d'aile,
Et l'heureux mouvement de ta g-org-e en amour,
Ma bien-aimée, anime et g-onfle son contour.
Elle ondule et bruit comme les blés, se creuse
Et parle avec la mer une langue nombreuse,
Imite la rumeur du vent dans la forêt,
Et, pour peindre une amante en son plus doux regret,
LE SEMEUR DE CENDRES l3l
Mêle aux sanglots de l'eau qui pleure dans une urne
La liquide chanson du rossignol nocturne,
Ou brame avec un cerf expirant dont la voix
Émeut la majesté solitaire des bois.
La nature immuable et changeante lui verse
Sa lumière et sa force et sa grâce diverse ;
Et caressant les mots dociles, je bénis
Tout ce qui, flots des mers, des blés, courbes des nids,
Seins purs des femmes, fleurs aux tiges sveltes, lignes
Des coteaux bleus, du torse humain, du col des cygnes,
Ou glissement doré d'étoile dans les cieux.
M'apprit l'art de former les vers mélodieux.
L'humble potier, modeleur De l'obéissante argile, Façonne d'un ong-le agile L'oiseau, l'insecte et la fleur;
Et le g-albe de son vase, Parmi l'agreste décor Qu'il fouille et caresse encor, Finit en femme à la base.
0 fervents labeurs jumeaux !
Regarde agir le génie Du poète qui manie L'idéal limon des mots :
Il pétrit, ébauche, achève, Et, frémissante d'amour, Sa main fixe le contour Invisible de son rêve.
Dociles à son art sûr, Les strophes nouant des danses, Elèvent en forme d'anses Leurs bras nus d'un profil pur;
Et le dessin qui rattache Leur gorge à l'épaule est beau Comme un faîte de coteau, Le soir, sur un ciel sans tache.
l34 LE SEMEUR DE CENDRES
Ce sont les filles des champs, Qui font au gré des faucilles Tomber entre leurs chevilles Les faisceaux d'épis couchants.
Elles ont quitté leurs plaines Aux pacifiques moissons, Pour figurer les saisons Sur le vase aux courbes pleines ;
Et chacune en bas- relief, Sans trêve autour de l'amphore, Fuit ses trois sœurs qu'elle ig-nore Et les poursuit d'un pied bref.
Dans le flanc qui l'emprisonne, Ténébreux et lourd miroir Où rit l'étoile du soir, Une eau trag-ique frissonne.
LE SEMEUR DE CENDRES l35
— Telle, ô secrète fraîcheur !
Parmi les strophes, mon âme Dans l'ombre attend qu'une femme Y désaltère son cœur.
l36 LE SEMEUR DE CENDRES
La pensée est une eau sans cesse jaillissante.
Elle surgit d'un jet puissant du cœur des mots,
Retombe, s'éparpille en perles, jase, chante,
Forme une aile neigeuse ou de neigeux rameaux.
Se rompt, sursaute, imite un saule au clair de lune,
S'écroule, décroît, cesse. Elle est sœur d'Ariel
Et ceint l'écharpe aux tons changeants de la Fortune
Où l'on voit par instants se jouer tout le ciel.
Et si, pour reposer leurs yeux du jour, des femmes,
Le soir, rêvent devant le jet mobile et vain
LE SEMEUR DE CENDRES iZ']
Qui pleut avec la nuit dans l'azur du bassin, L'eau pure les caresse et rafraîchit leurs âmes Et fait battre leurs cils et palpiter leur sein, Tandis que la pensée en rejetant ses voiles. Dans un nouvel essor jongle avec les étoiles.
l38 LE SEMEUR DE CENDKES
à Henry Bordeaux.
Heureux qui d'une veine ég-ale Chantant sa peine et son plaisir, Module comme la cigale Son âme sonore à loisir.
Nourri d'air vierge et de lumière, Ce poète prédestiné Ig'nore la veillée amère Et le vain labeur obstiné.
Le jeu libre de son g-énie Balancé par un juste accord, Se révèle dans l'harmonie Des mots ordonnés sans effort,
Architecture cadencée Où tout s'appelle et se répond.
Où le jour pur de la pensée Baig"ne les strophes et les fond.
Il prête une oreille attentive
Au murmure de l'univers.
La rumeur des mers sur leur rive
Se prolonge et meurt dans ses vers.
Les belles heures de sa vie Se règlent sur les chœurs du ciel ; Sa douleur môme est asservie Aux lois du rhythme essentiel.
l40 LE SEMEUn DE CENDRES
Ainsi cette âme fortunée, Riant des rêveurs studieux, Coule son humaine journée Dans la plénitude des dieux.
LE SEMEUR DE CENDRES l4l
à Madame de la N. B.
Voici devant mes yeux la table coutumière; Les livres, la sébile où le sable d'or luit, Et l'encrier, citerne obscure dont la nuit Se répand sous les doig-ts du poète en lumière.
Je rêve ; ce repos m'est dû . Le feu mourant
Me jette un humble et tendre adieu d'ami fidèle.
J'écoute, bruit charmeur qui plaît au songe errant,
La lampe gazouiller dans son nid transparent;
Et relisant les vers achevés auprès d'elle.
Je me dis qu'il est doux d'être là, d'être assis
l42 LE SEMEUR DE GENDRES
A ma table, au milieu de mes livres ; je pense Que le jour écoulé fut libre de soucis, Et que mon cher et grand labeur, feuillets noircis ! En lui-même a trouvé ce soir sa récompense.
Demain, j'en ai la foi, sera beau. Mon esprit
Voit dans la vaste plaine, où l'avenir mûrit,
Les heures, groupe ardent et fier déjeunes filles,
Pour la moisson prochaine aiguiser leurs faucilles.
Mon destin se démasque et m'apparaît meilleur,
Et ma force m'enivre, et, comme un laboureur M
Auquel l'été promet aes chars de gerbes grasses,
Mon âme, mesurant ses biens, vous en rend grâces
Et recommence enfin à vous aimer, Seigneur.
LE SEMEUR DE CENDRES l43
A l'heure où l'orient d'étoiles se diapré, J'allais sur les rochers qui dominent la mer, Seul et riant d'org-ueil sous l'assaut du vent âpre, Goûter une orageuse i^Tesse de la chair.
Le ressac lourd tonnait au bas du promontoire. Je mesurais l'ampleur des cieux occidentaux D'où le soleil déchu trahit encor sa gloire Par un rayon de feu qui traîne sur les eaux.
l44 LE SEMEUR DE CENDRES
Et debout contre un bloc ruisselant du calvaire Que les flots éternels g-outte à goutte ont sculpté, Comme une croix au bord du gouffre solitaire, J'égalais par mes bras ouverts l'immensité.
Mon cœur gonflé battait avec le cœur du monde, Mes veines charriaient le sel de l'Océan, Et je sentais germer en moi, clarté féconde, Les astres que la nuit agite dans son van.
J'aurais voulu rugir plus haut que la marée.
Me dissiper dans l'air sonore avec l'embrun, m
Et sans mourir atteindre à l'extase sacrée
Où l'âme anéantie et Dieu ne font plus qu'un.
LE SEMEUR DE CENDRES l45
Mais le déclin des flots découvrait le rivage; Dans les antres du roc la mer ne grondait plus ; Et le bruit de mon sang- désormais moins sauvage, S'accordait aux rumeurs sone:euses du reflux.
La nuit montait avec sa suite d'heures graves ; Sa robe caressait le sable bruissant.
Et secouant alors ses charnelles entraves, Élancé vers l'azur d'un coup d'aile puissant,
Mon esprit t'embrassait d'une plus vaste étreinte, O mer dont les sillons ne portent pas d'épis, Mais qui d'un pôle à l'autre enflant ta large plainte, Roules avarement des perles dans tes plis !
Je comparais aux fruits que forme la pensée Ces trésors qu'en secret tu mûris loin du jour. Et ton âme stérile en fureurs dépensée Au cœur qui retentit des sanglots de l'amour.
Et ma pitié tombait sur toi, matière obscure Qui ne sauras jamais ta force et ta beauté, Et qui bouges sans fin avec un long- murmure Tes flancs voluptueux qui n'ont point enfanté.
Je vous bénis, moments de force où le poète, Plong-eant comme une cime en plein ciel et devant L'horizon sans rivag-e et la mer inquiète, Proclame son org-ueil aux quatre aires du vent !
Soirs purs où, délivré du vain bruit de la terre, Cet homme qui cachait son rêve par pudeur. Se trouvant seul avec la solitude austère, Mesure enfin son âme et connaît sa grandeur !
LE SEMEUR DE CENDRES lA?
Cette vieille est la sœur des bornes du chemin : Elle est cassée, austère, ang-uleuse, immobile. Un chapelet de fer enguirlande sa main, Et les sous des passants dansent dans sa sébile.
Ses yeux blancs sont pareils aux lampes des tombeaux, Sans éclat sous les arcs profonds de leurs ogives, Et ses lèvres de chair morte font sans repos Le murmure indistinct de deux feuilles plaintives.
l48 LE SEMEUR DE CENDRES
Parfois, quand, le corps las, à la chute du jour, Je regag'ne la ville et mon âtre et ma table. L'équité du hasard me mène au carrefour Où gémit sous la croix l'aveugle lamentable.
Et je m'arrête alors devant elle, songeant Que j'assiste au vivant spectacle de mon âme. Et je lui dis : « Voici quelques pièces d'argent, Priez pour moi qui suis sans amour, pauvre femme ! »
LE SEMEUR DE CENDRES l49
Il est si tard, il fait, cette nuit de novembre, Si triste dans mon cœur et si froid dans la chambre Où je marche d'un pas âpre, le front baissé, Arrêtant les sang-lots sur mes lèvres, poussé Par les ressorts secrets et rudes de mon âme !
La maison dort d'un grand sommeil, l'âtre est sans flamme; Sur ma table une cire agonise. Et l'amour, Qui m'avait, tendre espoir, caressé tout le jour, L'amour revient, armé de lanières cruelles. Lacérer l'insensé qu'il berçait dans ses ailes.
0 poète! peseur de mots, orfèvre vain,
Ton vieil orgueil d'esprit succombe au mal divin !
Tu rejettes ton dur manteau de pierreries,
Et déchirant ton sein de tes ong-les, tu cries
Ton immense fureur d'aimer et d'être aimé.
Et jusqu'à l'aube, auprès d'un flambeau consumé, Et promenant ta main incertaine et g-lacée A travers les outils qui servaient ta pensée, Dans le silence noir et nu, pauvre homme amer, Tu pleures sur ton cœur stérile et sur ta chair.
LE Sn.MEL'R DE GENDRES
Descends plus bas encor que Dante dans la nuit, Car c'est au fond d'un cœur à jamais solitaire Que le poète ceint du laurier te conduit.
Rien, ni les chants du ciel ni les voix de la terre^ Ne vient rompre l'horreur de ces lieux sans échos, Image d'un orgueil qui s'obstine à se taire.
Hâte-toi, marche! Un vent familier des tombeaux
Te souffle son air acre au visage et ranime
La flamme entre tes mains qui haussent les flambeaux.
l5z LE SEMEQK DE CENDRES
Arrête, écoute. Ici s'expie un ancien crime : Ce gouffre qui vous jette, impassibles témoins, Un cri de mort, toujours le même, c'est l'abîme
Où l'amour infécond se dévore les poing-s.
Le poète s'accuse ici d'avoir été
Un homme, un fils du vieil Adam formé de boue;
II confesse cette acre et morne volupté
Des moments où le cœur déchoit et se l'avoue.
Et pourtant ce miroir des sentiments secrets. Ces strophes où s'agite une âme trouble et nue, L'amour y jette encor de célestes regrets, Pareils aux feux du soir dans une eau corrompue.
l54 LE SEMEUR DE CENDRES
— Hélas! en vain marqué pour des destins meilleurs, Révolté que la joie et l'espoir abandonnent, Tu souffres, tu te hais, tu le dis : Que les cœurs Sincères vis-à-vis d'eux-mêmes te pardonnent !
LE SEMEUR DE CENDRES l55
Te voilà nue, avec tes bijoux, toute en fleur : Mon âme, jeté livre aux passants. Conte-leur Ton passé, ton amour fidèle, et ta douleur, Mon âme, ta douleur surtout ! Que chacun g-oûte A tes cils l'acre sel des larmes, goutte à g-outte 1
Ces gens diront, rendus joyeux par ton chagrin : (( La peau de cette fille est certes d'un beau grain, Sa ligne est délicate et son corps souverain, Elle est docile... Entrez, les coureurs de ruelles ; C'est dans ce lieu qu'on vend des voluptés cruelles,
l56 LE SEMEUn DE CENDKES
C'est ici qu'on peut voir souffrir pour un peu d'or, Nue et parée, au sein d'un merveilleux décor, Une enfant qui malgré la vie est vierg-e encor : Car il est sûr qa'avec les charmes d'une vierg-e On achalandé un livre aussi bien qu'une auberg-e. »
Chante ta peine^ oui, pauvre âme, tords-toi les bras. Et quand, lasse, quittant l'estrade, tu viendras Quêter des pleurs de groupe en groupe, ces ingrats Te salueront en chœur d'une long-ue huée, Servante du plaisir public, prostituée !
LE SEMEUR DE CENDRES l^^
Ami, rappelle-toi les soirs De rage et de rires atroces Où nos talons sur les trottoirs Sonnaient comme des coups de crosses.
Des mots infâmes et moqueurs Sifflaient entre nos dents serrées; D'affreux sang-lots crevaient nos coeurs Lourds de trop de larmes rentrées.
l58 LE SEMEUR DE CENDRES
Je mâchais, vénéneux miel d'if, Ton doute et ton acre ironie.
En corrodant ton âme à vif Sous l'eau-forte de mon g-énie.
« L'amour, me disais-tu, la foi?
0 candeur d'aimer et de croire ! »
Et tu ricanais bas et moi Je raillais mon art et la gloire.
Ainsi nos deux stérilités Grinçaient sous l'archet des idées, Comme sous des doigts irrités Deux guitares désaccordées ;
Ainsi, haineux, ivres et fous.
Pleins de cendres et de blasphèmes, Torturés, traînant avec nous L'effréné dégoût de nous-mêmes,
LE SEMEUR DE CENDRES iSq
Dans le soir tendre et violet,
Nous marchions le long" des chaussées
Que le vent d'octobre raclait
De feuilles sèches et froissées .
l60 LE SEMEUR DE CENDRES
Gomme ua ang'e déchu qui marche dans ses ailes,
Quand on sort d'une alcôve impure, subissant
La tristesse et l'horreur que traînent après elles
Les lâches voluptés de la chair et du sang",
Si c'est un soir boueux d'hiver, froid et maussade,
A l'heure où les passants vont fouettés par le vent,
Où l'on voit s'allumer de façade en façade
Les lampes comme un peu d'espoir chaud et vivant,
Et qu'on aille au hasard, on passera peut-être
Devant les transparents rideaux d'une fenêtre.
Arrête-toi, jeune homme inquiet, qui toujours Et vainement cherchas l'amour dans les amours,
LE SEMKUR DE CENDRES l6l
Et reg-arde : La chambre est paisible, la chambre
Est claire. Un crucifix d'ivoire brille au mur.
Sous la lampe, enfermé dans un vase au col pur,
S'arrondit un bouquet de roses de décembre.
Le feu, dans les miroirs ag-itaut ses reflets,
Baig-ne d'un roug-e éclat la peau de bête blanche
Où deux enfants, aux pieds de leurs parents muets,
Dorment parmi la foule éparse des jouets.
Or sur l'époux l'épouse en souriant se penche :
« Vois, dit-elle, ils sont beaux et frais, ils ont tous deux
Tes cheveux blonds, mon cher époux, et tes yeux bleus... »
Elle parle, et ses cils se mouillent de tendresse;
Dans ses bras long-uement son bien-aimé la presse;
Ils se taisent, heureux d'écouter en rêvant
Le souffle des enfants et le fifre du vent.
Et toi que ce mirag-e arrête à la fenêtre, Voyant comme un remords ton enfance renaître, Tu t'enfuiras, haineux, impuissant, flagellé Par la neige, innombrable et chaste fouet ailé, Dans ces quartiers déserts peuplés de pins funèbres Où la prostituée écume les ténèbres ;
l62 LE SEMEUR DE CENDRES
Tu t'enfuiras, buvant la nuit, les dents aux poings, Pour pouvoir sangloter et pleurer sans témoins.
Ainsi quand d'un cœur sombre et blessé le poète, Silencieux, le front baissé, les yeux rougis, Pour une heure s'assied dans un heureux logis. Il essuie à la hâte une larme secrète En vous voyant nouer et dénouer vos jeux. Purs enfants dont la chair semble de l'âme encore. Pressant vos fronts chargés de rêves près d'éclore, Ses doigts lents et pensifs caressent vos cheveux. Se souvenant qu'il fut un jour ce que vous êtes, Il vous parle, il sourit avec vous et vous prend Contre son cœur, les yeux fermés, vous murmurant La chanson qui jadis le berçait, chères têtes !
Je souffre, laissez-moi souffrir, laissez-moi seul Dans le rêve où mon sombre org-ueil me cadenasse, Où le destin d'un fil douloureux et tenace Me coud vivant dans mon linceul.
Que la pitié stérile, en visitant ma tombe, Ne force pas les murs à lui rendre d'écho. Et n'aille pas troubler la paix de mon caveau Par un bruit de larme qui tombe !
l64 LE SEMEUR DE CENDRES
Car je veux dans ma nuit de songe et de remords, Du fond de mon cercueil de marbre i^umide, entendre Les jeux doux et légers que forme dans la cendre Le chœur des Muses de la Mort,
LE SEMEUR DE CENDRES l65
Me sentant faible et seul au monde'et misérable,
Cette nuit, j'ai broyé ma plume entre mes doigts.
Et sang-loté long-temps le front contre la table,
Les poing-s crispés, buvant mes pleurs, mordant le bois.
Puis mon cœur a crevé d'un rire acre et farouche; Et j'ai puisé dans l'âtre éteint comme ma foi De la cendre, et, l'ayant mâchée à pleine bouche. Je l'ai trouvée encor moins amère que moi.
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La douleur au chevet de notre lit s'assoit,
La nuit, quand la maison noire et froide s'est tue.
Elle nous g-uette, avide et déjà dévêtue,
Et l'homme seul marqué par elle l'aperçoit.
« Je veux dormir, dit-elle, avec mon cher poète ! Le pauvre enfant n'a plus d'autre amante que moi Je veux que son org'ueil subisse encor ma loi, Et que mes seins aig-us ensanglantent sa tête ! »
Alors, et dénouant d'un g-este souverain Ses cheveux dont les flots font frissonner sa proie, Elle s'enlace à nous, et, rugissant de joie, Nous laboure le cœur de son peigne d'airain.